CHAPITRE III
C'est en 1737 que La Tour exposa pour la première fois. he 1737 à 1773, pendant trente-six ans, il envoya au Louvre près de cent cinquante pastels (1). Je m 'étonnais du silence des biographes pendant les dix premières années de séjour à Paris du peinti e ; mais je m'étonne bien plus encore du silence des critiques à l'égard de La Tour pendant neuf ans d'envois successifs. La critique ne s'occupe du peintre qu'en 4746; neuf ans de silence absolu sur des portraits remar^ quables de personnages marquants, tels que ceux du peintre Restout , de M. de Bachaumont , de M'"'' Boucher , la femme du peintre galant, de M*^"« Salé la comédienne, du peintre
(1) On trouvera à la fm de celte étude un tableau exact par date des envois de La Tour aux salons.
Dumonl le Romain, du duc de Vjllars, du Roi, du Dauphin^ du peintre Parrocel , etc. ; mais à défaut de ciilique, les. livrets de l'exposition d'alors peuvent offrir de curieux renseignements sur ces peintures disparues. Comme il y avait peu de matières dans les catalogues , le rédacteur s'étcnduit sur les tableaux et surtout sur les portraits. C'est une véi ilable description. On y voit de La Tour ayant envoyé le |»or » trait de madame de... « habillée avec un mantelet polonais, réfléchissant, un livre à h main. » M. le président Rieu est décrit des pieds à la tête « en robe rouge , assis dans un, fauteuil , tenant un livre dont il va tourner le feuillet, avec les attributs qui composent un cabinet, comme bibliothèque, par-à-vent, table et un tapis de Turquie sous les pieds. » Le livret dit de la comédienne W^^"" Salé : « habillée comme elle est chez elie. »
Il est vrai que le Mercure de France est la seule revue d'alors qui touche un peu aux questions de peinture; la mode n'en était pas encore venue dfi discuter sur le coloris , l'expression , la coniposUion , mots qui ont servi à remplir bien des volumes , avant qu'on en fût arrivé à la question du beau y envoyée par Diderot à rAlîemagne qui nous la renvoya sous la forme grecque , avec la signature pédante de Winckelmann. Mais H ne faut pas se plaindre *de l'absence des critiques ; à partir de 1747 tous les abbés vont se mêler d'écrire dans les recueils périodiques, dans les gazelles ; ils publieront des qu^aniriés innombrables de brochures qui n'offrent même pas la valeur d'un renseignement. Ils n'ana-
lysenî pas le tableau , ils ont un certain diciionnaire admiralif , quelques mots creux pour parler peinture; rien n'est plus navrant que de fouiller dans ces livres pour n'y rien trouver.
C'est ce qui fait la force de Diderot. Quand on voit un tel homme environné de pareils écrivains, qui emploie une langue claire, spontanée et enthousiaste pendant que les autres parlent on ne sait quel patois, on comprend l'inteU ligence du grand personnage allemand à qui était envoyée la correspondance deGrimm,dans laquelle parurent ces salons.
Rien n'est plus facile que d'écrire sur les arts; ce qui le prouve , c'est la quantité de gens aujourd'hui qui emplissent les journaux de leurs non-opinions. En moins d'un an, je me chargerai de dresser n'importe qui à rendre compte du salon ; cette besogne demande la lecture d'une centaine de volumes, quelques visites au Louvre et surtout beaucoup de mémoire afin de classer dans sa tête les écoles et de retenir tous les noms des peintres anciens et modernes. Alors on lâche l'élève dans un journal , le voilà devenu critique d'art. Ne lui demandez ni les raisons de climat , ni les questions de tempérament du maître, ni la connaissance morale delà peinture; il ne s'en inquiète guères, il écrit toujours. Il ne s'est jamais douté que le travail du feuilleton est un travail impie, s'il est écrit pour le feuilleton directement, îl n'a jamais pensé que tout homme qui écrit une page sans avoir la pensée que cette page mérite d'être mise en volume , est un être inférieur à un cordonnier.
De ces gens-là se promènent par toutes les rues de Paris; vous les rencontrez à chaque instant, ils vous serrent la main; j'en vois tous les jours et il n'est pas impossible que l'un d'eux regarde ce que j'écris à ce moment. Les critiques de 1750 ressemblaient en cela aux critiques de 1850 ; seulement ils étaient moins nombreux. Voici un exemple de ces critiques, tirées du Mercure de France, de l'année 1745 :
« M. de La Tour devient si fort au-dessus de tous les éloges qu'on lui donne, que nous craindrions de les affaiblir et de ne pas donner une juste idée du mérite de ses ouvrages , si nous entreprenions de le louer ici. »
Dans les Réflexions sur quelques causes de l'état présent de la 'peinture en France , à propos du salon de 1740, on trouve cependant un morceau assez raisonnable : c'est l'extrait d'une lettre de M, de Bonneval au sieur de La Tour, imprimée dans le Mercure d'octobre.
« Les sieurs Nattier, Tocqué , La Tour, Aved , Nonnotre et bien d'autres, nous consoleront peut-être des Rigaud, des Largillère, des de Troy...
» Le nombre des peintres en pastel est infini ; mais il est bien à craindre que la célérité et la facilité de ces fragiles crayons ne fassent négliger l'huile beaucoup plus lente à la vérité, mais infiniment plus savante et incomparable pour la durée. >
11 dit que La Tour n'ira pas plus loin à cause de sa grande réputation. « Il est vrai qu'il a fait une foule de mauvais imitateurs. On a trouvé cependant l'expression du portrait
cîe Restout un peu trop forte pour une action tranquille : elle paraît même chargée. L'on a encore désiré plus d'union dans les chairs du visage dont les touches sont un peu riches et découpées. Le portrait de M. Paris de Montmartel est parfait. »
Au même salon, il y avait de beaux pastels de Naltier, de Drouais, Loir et Péronneau, celui qui allait se poser en rival de La Tour lui-même et qui nous a laissé son portrait, au musée de Saint-Quentin. La crainte qu'avait du pastei M. deBonneval n'était pas exagérée. Ce procédé facile devait être employé par toutes les médiocrités. Un des biographes de La Tour prétend qu'il commença par peindre ù l'huiie, mais que l'état de sa santé ne lui permit pas de conlinuer cette étude.
« Le public n'ignore pas les efforts que M. de La Tour a faits pour parvenir avec plus d'honneur dans une Académie aussi respectable, ayant modelé le portrait de M. Carie Vanîoo et une figure représentant le Satyre Marsias, mais la faiblesse de son tempérament ne lui ayant pas permis d'exercer un talent dont il ne fait aucun usage aujourd'hui, il s'est en-^ tièrement fixé à l'amour qu'il avait pour le pastel, f
L'abbé Le Blanc qui était le grand critique du Mercure de France , et de plus l'ami de La Tour qui avait fait son portrait, répondait à M. de Sepmonville :
« Ce qui a fait croire à beaucoup de gens que l'auteur des Réflexions n'était pas un véritable connaisseur en peinture, c'est qu'il a blâmé dans ces pastels de M. de La Tour ce que
tous les habiles gens y admirent de plus. Il en ignore appa-^ remment le prix et ne sent pas l'effet de celte louche.
» Quant aux discours que la jalousie fait tenir à plusieurs artistes qui prétendent que le paslel est beaucoup plus facile que l'huile, il s'en faut beaucoup que la chose soit vraie du pastel tel que M. de La Tour le traite. C'est ce que j'ai entendu dire à beaucoup d'habiles gens qui l'ont vu travailler. Les essais de quelques-uns de ceux qui ont voulu l'imiter leur ont assez mal réussi pour avoir dii en faire changer d'opinion. j>
Et l'abbé Le Blanc citait l'abbé des Fontaines , qui dans ses Observations sur les Ecrits modernes y était du même avis sur de La Tour.
« Il faut donc être un habile homme, pour bien faire en quelque genre que ce soit. Il faut donc être un habile homme pour faire du pastel... M. de La Tour le fait bien, par conséquent M. de La Tour est un habile homme. Malgré toute l'habileté de ceux qui sont sortis de leur talent pour entreprendre de faire du paslel , nul ne l'a si bien fait, à beaucoup près ; donc M. de La Tour est plus habile homme que ces habiles gens qui ont fait cette tentative. »
M. de Bonneval paraît être également un des grands amis de La Tour ; dans le numéro du Mercure du 21 septembre 174G, il envoie des petits vers. La Nature se rit des efforts de l'art qui en employant les moyens les plus vrais ne donne jamais qu'une imposture. La Nature offre une lutte à l'art :
Rendrois-tu sans déchet ces grâces , ce contour ? La Nature elle-même en ce moment surprise Montroit sans y penser un portrait de La Tour. L'art triompha de sa méprise, »
Mais il paraît que déjà le talent du peintre était discuté ^ si on en juge par ces quelques lignes du Mercure d'octobre 4674:
« Le nouveau portrait de Ms'' le Dauphin par M. de La Tour a réuni tous les suffrages ; il y a longtemps que ce célèbre peintre n'est plus exposé à les voir partagés; l'envie même n'ose plus élever sa voix contre lui; elle a été trop souvent étouffée par les acclamations publiques avec lesquelles tous ses ouvrages sont reçus. »
C'étaient sans doute des querelles de peintres, car je ne trouve rien dans les journaux qui justifie Venvie dont parle l'abbé Le Blanc. L'année suivante, il y eut une querelle assez vive entre M. Lieudé de Sepmonville et l'abbé Le Blanc (1)* Dans sa brochure anonyme, M. de Sepmonville, trouvant les éloges du critique du Mercure un peu outrés, disait : « Qu'on ose mettre M. de La Tour de niveau avec Titien et Vandeick, c'est ce que le public n'adoptera jamais. »
En même temps l'abbé Le Blanc, à bout de compliments, ayant immolé les noms des plus grands peintres aux pieds du
(1) On la trouvera plus au long dans les Réflexions nouvelles d'un amateur des Beaux-Arts adressées à madame de.... sur l'exposition de n47.
pastelliste , avait imaginé de parler d'un merveilleux secret qui devait conserver à jamais les pastels de son ami. A cela M. de Sepmon ville réplique :
« Il est vrai que M. de La Tour s*est donné la torture pour trouver un demis qui lui a manqué, et qui lui a gâté totale» ment quantité de tableaux. Ce fait peut être attesté par ces éabiles gens qui Vont vu travailler et auxquels notre auteur a entendu dire que le pastel était aussi compliqué que la peinture à l'huite. On n'ignore pas que M. de Tour a offert une somme d'argent au sieur Charanton qui s'est flatté d'avoir trouvé la façon de fixer le pastel. On convient qu'il a découvert par ses soins quelque corps subtil avec lequel il prétend donner plus de consistance à cette façon de peindre. Mais ce secret en général deviendra celui de tous nos artistes en ce genre, si la chose réussit, parce que le sieur Charanton moyennant un profil raisonnable se fera un plaisir de servir le public. »
En 4748, les mêmes petites querelles de journalistes recommencèrent : il y avait toujours du pour et du contre , mais plus de pour que de contre. On lit dans la brochure anonyme intitulée : Lettre sur la peinture, sculpture et architecture^ avec un examen des principaux ouvrages exposés au Louvre au mois d'août 1748 :
« M. de La Tour n'a pas si universellement soutenu sa réputation dans les morceaux de cette année , que dans ceux des années précédentes. Il est vrai que tous ses portraits sont parlants. On ne peut trop louer le soin avec lequel il a
sçu rendre la cuirasse et rhabilîement du Roy. Peu de jours après l'exposition, l'auteur a jugé à propos de le retirer. Mais il n'y a rien de si parfait que le portrait de la Reine : c'est un vrai chef-d'œuvre , tant par !a ressemblance que par Fart avec lequel les ajustements y sont traités. Un peintre qui a donné autant de preuves d'habileté que M. de La Tour n'aurait-il pas pu varier davantage les attitudes? La trop grande uniformité de tous ses portraits , placés à la file l'un de l'autre, frappe la vue du spectateur d'une manière peu satisfaisante. »
Cette année-là, Le Moine envoya au salon le buste de La Tour qui avait fait son portrait ; il y avait des pastels de M. Pierre , peintre du roi : a Mais, dit un critique qui écrit une singulière langue , en fait de pastels c'est à M. de La Tour à qui on doit les honneurs. » L'abbé Le RIanc était encore revenu dans le Mercure sur le merveilleux procédé trouvé par le peintre pour fixer ses pastels : il s'attira une réponse spirituelle et juste, qui consistait à donner le secret à tout le monde :
« On adoptera volontiers les louanges que M. Fabbé Le Rà a données à M. de La Tour, quoiqu'elles aient pu être dictées autant par des principes de reconnaissance (1) que d^équité. Mais pourquoi faire de M. de La Tour un peintre
(1) Par reconnaissance, le critique anonyme donne à entendre que i'abbé payait en compliments le portrait que le peintre avait fait d'âprè& lui*
à secrets. Sont-ce les secrets qui lui font faire de beaux, pastels? D'ailleurs tout le mystère pour fixer le pastel con^ sisteà appliquer un beau vernis blanc à l'esprit-de-vin der-. rière le papier peint, et afin qu'il pénètre mieux sans tailler le tableau, on passe auparavant une couche d'excellent esprit-de-vin , et le vernis immédiatement après. »
Un poète du temps , M. Pesselier envoya en 1750 au Mercure un petit morceau de poésie qui était destiné à flatter tout à la fois le peintre et son modèle :
A M«"e SYLVIA, CHEZ M. DE LA TOUR, UN JOUR QU'ELLE ÉTAIT ALLÉE Y FAIRE PEINDRE SON PORTRAIT.
« Les grâces que vous possédez.
De La Tour est fait pour les peindre.
Vous mettrez la critique à bout, Par cet ouvrage où Tart au naturel s'allie : Pour nous rendre si bien Thalie , II nous fallait le Dieu du Goût. »
A partir de cette année, la critique se tait; ce ne sont piua qu'éloges toujours. Je citerai encore quelques morceaux pour montrer la valeur de ces appréciations , je ne les discuterai même pas , à cause de leur peu de valeur. L'abbé Le Blanc continue toujours son commerce d'éloges , soit qu'il écrive dans le Mercure, soit qu'il réimprime ses articles sous le titre Observations sur les ouvrages de Messieurs de VAcadémie exposés au salon du Louvre, Voici son article de l'année i751 :
« Le plus grand éloge qu'on puisse faire des six pastels de
M, D. L. T. c'est de dire qu'ils sont peut-être sopéiieurs â ceux des années précédentes. Le pnbiîc éclairé a vu avec admiration les grandes parties de la peinture énoncées dans tons ces morceaux. On était surtout frappé de l'art avec lequel le peintre a surmonté dans le portrait de M^^ de La Reynière deux très-grandes dilFiCuîtés : celle de conserver îe brillant de la couleur dans les ajustements sans détruire la fi aîcheur de la tête, et celle de faire ressembler une jolie femme sans lui faire de fort. Le portrait de M. de la Reynière est parlant» L'empâtement et les effets de chair dans îa tête de M. Dille présentent la nature sous un aspect qui a ravi les amateurs. »
Et voilà pour en fmir avec ce mauvais écrivain le fragment de sa brochure de 1755 :
« Le public est tellement habitué a ne voir au salon que des chefs-d'œuvre de M. de La Tour qu'il ne peut plus s'étonner que par la multiplicité, et c'est l'effet qu'ont produit les dix-huit tableaux qu'il y a rais cette année, qui tous semblent se disputer, et pour le degré de ressemblance , el pour la perfection de l'art. Si les connaisseurs ont paru, donner la préférence à celui qui représente M™® Le Comte tenant un papier de musique, c'est qu'en effet il y a dans ce portrait une science de peinture el une inteMigence de lumière qui surprend les maîtres de l'art. Jamais on n'a traité les ombres et les reflets avec plus de force et de vérité : la main qui tient le papier de musique sort entiè- ^'rment du tableau. Il y a dans le bras une harmonie de
clair - obscur et de couleurs dont on ne voit que peu d'exemples dans les ouvrages des meilleurs maîtres. »
Maintenant se présente dans l'arène des critiques le terrible Fréron lui-même qui oublie un moment ses rancunes littéraires pour publier, en 1753, V éloge du Salon et des Peintres en général et en 'particulier :
compte cette année au Salon dix-huit portraits en pastel de M. de La Tour, qui prouvent de plus en plus que le crayon peut égaler le pinceau. Je me contenterai de citer le portrait de M"»^' Ferrand, méditant sur (la décadence de la philosophie de) Newton qui est très-beau, et qui était d'une grandie difficulté pour l'exécution. Celui de M. Dalembert, de l'académie des sciences, est étonnant pour la ressemblance. M. Jean-Jacques Rousseau se trouve aussi parmi les illustres doal les images décorent le Salon. Les traits, sans être riants, font plaisir à la vue ; tout ce que l'art imite parfaitement plaît aux yeux. Je ne sçais si c'est une plaisanterie; mais on m'a assuré que l'austère Génevois avait fait une querelle à M. de La Tour de ce qu'il l'avaiî représenté assis sue une chaise mollement garnie de paille, et dont les bâtons avaient des pommes. Un baac, une pierre, ou même la terre, voilà le siège que notre philosophe de-i mandait. Les portraits de de Bachaumont, amateur, de M™« de Mondouville et du sieur Manelli sont les personnes mêmes. Ce dernier est peint faisant des éclats de rire, tels qu'il en faisait dans l'opéra boulîon italien du maître de musique. »
On ne sait trop quel nom donner aux quelques lignes tirées de la peinture y ode de Mylord Telliab, traduite par M,.,, de l'Encyclopédie : elles sont incompréhensibles, mais il faut aller jusqu'au bout et boire la vase de tous les critiques :
« De La Tour sait par son tact subtil e! magique saisir et fixer le sel volatil de l'esprit, si facile à s'évaporer des mains de qui que ce soit et de ceux même qui le possèdent. » Le même dit encore « que le principe qui pense et qui a dicté à M. de la Chaussée tant de comédies morales est identifié avec le pastel et réside sous la gloire de son portrait. »
Dans les Observations sur la peinture, de M. Gautier, à propos des tableaux exposés en 17ë5, je lis :
o M. de La Tour qui peint toujours des bouts de têtes, avec des couleurs qui s'effacent aisément , a parfaitement réussi dans le portrait de M. le Marquis de Voyer et dans celui de M. Sylvestre. Je ne trouve dans celui de M. de Voyer qu'un seul défaut , c'est à l'ensemble de la tête et du corps. Celui de M. l'abbé Nollet est très-bien ; mais je ne sçaurais souffrir de peindre des académiciens, des philo-^ sophes, avec des affectations de joie, ainsi que dans le portrait de Maiielli, jouant le rôle de V Impressario, c'est encore plus mal fait de les mettre à côté l'un de l'autre ; car le portrait de M. Dalembert rit de même que celui de cet acteur des Bouffons , et on les voit du même coup d'œil. L'air séant de M. le marquis de Montalembort vaut beaucoup mieux. Je ne dis pas de faire pleurer les sujets , ni de leur
faire faire la grimace ; mais l'étaî naturel de l'homme suffîi ^ et lorsqu'on en sort , c'est une erreur. »
L'abbé Le Blanc n'est pas mort : il reparaît en i754 par les lignes suivantes :
« Plusieurs portraits de M. D. L. T., peintre en pastel, ont fixé successivement les regards du public empressé à voir les ouvrages de cet artiste. Le portrait d'un capucin est d'une grande vérité et doit être d'une ressemblance parfaite» On a cru reconnaître dans un autre tableau, M. Tronchet, médecin de Genève. Il a l'air fier et spirituel et semble s'applaudir intérieurement de ses succès. Le modèle du chant, Fel, fait tant de plaisir à la voir si bien représentée qu'on se sent plus vivement pressé du désir de l'entendre. M. Monet est rendu à le prendre pour lui-même, i
Et encore dans le Mercure de France de 4761 : « Les connaisseurs regardent le portrait de M""*^ la Dauphine et celui de M. le comte de Lusace comme le nec plus ultrà du pastel. Plus on les considère attentivement , plus on admire l'art , disons mieux , plus on l'oublie , puisqu'en effet on croit voir la Nature même.
» On trouve dans les portraits peints par M. de La Tour ce que, d'après les Grecs , les Latins ont appelé mens oculorum , ce qui fait qu'on croit presque y lire jusques aux pensées des personnes qui y sont représentées.
j> Comme la tête de M. de Crébillon est d'un grand caractère, l'artiste judicieux l'a peinte nue avec quelques cheveux
blancs qui lui donnent beaucoup plus de noblesse que n'aurait fait une perruque. »
Nous avions l'abbé Le Blanc, l'abbé Dubos , l'abbé Deâ Fontaines. Voici l'abbé de La Porte qui a également beaucouji écrit sur les arts dans l'Observateur littéraire, et qui réunisisait ses articles en brochures sous le titre d'Observations d'une Société d'amateurs sur le salon. Il parle ainsi en 17G1 i
« Une des ressemblances les plus frappantes dans les autres portraits , est celle d'un citoyen fort connu, et remarquable par la discrétion d'une charge dans les ordres du Roi. Non seulement le peintre a saisi^le caractère distinciif de sa physionomie, mais encore dans le seul buste, toute l'habitude du corps , par laquelle on reconnaît distinctement celle de l'esprit.
D Nous ne devons pas omettre un autre citoyen estimé, que l'on voit en robe de chambre, assis de côté sur une chaise dont le dossier lui sert d'appui. On ne peut voir une position plus facile , plus vraie et plus d'illusion dans aucun portrait qui soit sorti des mains de M, de La Tour. »
Je trouve dans les Lettres de madame *** sut' les peintures , sculptures et gravures eocpoaées au salon du Louvre en 1763 :
« Les prodhctions en pastel de M. de La Tour ne manqueront jamais d'admirateurs , surtout quand il nous tracera sivec celte supériorité opiniâtre, des portraits aussi précieux pour notre nation que ceux qu'il a exposés cette année. J'y ai remarqué assez de précision , et même une sorte d'éclat
dans les draperies que les pastels ont rarement. Il faut en convenir; les beautés qu'on trouve dans les ouvrages de M. de La Tour sont de lui , ei les défauts qu'on y voit sont de son art. Genre froid et borné, qui manque presque toujours d'expression et d'effet, qui rend faiblement les passions , et qui ne saurait exciter l'enthousiasme sublime que les arts inspirent à ceux qui les aiment. »
Vers la fin de la carrière de La Tour, les ariiclts étaient moins nombreux ; cependant on lit encore dans !a Lettre sur le salon de peinture de 1769 par M. B.,. (sans doute Bachaumonl) :
« Nous devons faire grand état de nos artistes distingués qui s'appliquent au portra't. El entre ceux-là pourrai-je ne pas vous nommer d'abord le célèbre M. de La Tour, !e peintre de la vérité : qui n'a ni manière, ni touche qui le distinguent, et qu'on ne peut reconnaître qu'à cette perfection qui le rend à égal de la Nature et qui fait disparaître l'imitateur pour ne laisser voir que la chair. 11 est, selon moi, en peinture ce qu'est Pascal en diction. Comme celui-ci rend la pensée aussi pure , aussi lumineuse, aussi sublime qu'il l'a conçue, celui-là représente Tobjet nettement, fidèle, identique, tel qu'il l'a voulu peindre. Le style de l'un est une parole distincte , qui porte dans notre esprit les idées qu'elle énonce, sans qu'elles se dénaturent par l'expression. Le pinceau de l'autre est une glace qui répète à nos yeux les traits dont elle s'est imprégnée , sans qu'ils s'altèrent en rien par* la réllexion. Celte extrême
fidélité d'imitation rappelle le conte de Lamotte, où uû particulier pour confondre des flatteurs qui critiquaient son portrait comme moins beau que lui , passe sa lêie à travers la toile découpée et leur crie lorsqu'ils viennent encore contester la ressemblance : VoUs vous trompez , Messieurs , c est moi-même. Il semble que les têtes de M. de La Tour vont en dire tout autant à quiconque oserait faire l'incrédule sur leur parfaite vérité. Cet habile maître ne nous a donné que peu de pastels celte année ; mais dans ce peu mêmcj il se retrouve tout entier. C'est tout dire. »
Il ne reste plus qu'un petit morceau à citer : c'est lé dernier. La brochure anonyme a pour titre : Lettre sur V exposition des ouvrages de peinture au salon du Louvre^
« Quatre portraits en pastel sont les seuls ouvrages dé M. de La Tour à ce salon. Il y a une facilité de touche et une force étonnante dans la couleur de ces tableaux. On ne peut rien ajouter à la vérité de la nature , et au caractère de ressemblance de ces portraits, ils semblent respirer. C'est bien dommage qu'il n'y ail point de procédé sûr pour fixer de pareils pastels , ils sont faits pour aller ù la postérité; Vous ne les trouverez pas entourés de superbes brodures ; mais ils n'en ont pas besoin , c'est une belle femme qui dédaigne les ajustements. »
Diderot n'est pas si long ni si fatigant : jugeant assez durement les académiciens en 1767 , il dit des deux peintres en pastels rivaux :
« La Tour. Excellent peintre en pastel. Grand magicien. » Péronneau. Fut quelque chose autrefois... » (I)
(1) J'ai relégué dans les notes, comme on met au grenier les meubles inutiles qui encombrent un appartement, des citations trop longues et trop pénibles dont on se plaindra peut-être d'avoir subi un échantillon considérable dans cette notice.