‹ De la TourChapitre 5 sur 18 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De La Tour devient bientôt le peintre le plus à lu mode de la cour; en vertu d'un brevet du 4 avril 1750, de La Tour « peintre du roi en pastel , » obtint un logement au Louvre qu'il habitait encore en 1775. Le catalogueur Mariette qui décidément avait quelque grief contre lui, a écrit : « On n'en finirait pas si l'on entreprenait de raconter les scènes ridicules qu'il a données à la cour, et qui ont beaucoup ralenti le désir qu'on y mettait dans la recherche de ses ouvrages. Il croyait s'y faire admirer par une sorte de philosophie qui tirait de celle de Diogène-le-Cynique et il n'y a gagné autre chose que d'êlre regardé comme un impoli et qui n'avait aucun usage du monde. On lui a aussi reproché de n'apporter dans les sociétés où il voulait briller €t se donner pour homme de lettres, qu'un reste à moitié

digéré de ce qu'il avait lu dans quelques livres un moment avant que de sortir de chez lui. Et ces lectures étaient ordinairement dans des livres qui traitaient de matières fortes, au-dessus de son intelligence. »

Une partie de ces assertions est démentie par M. Bucelly d'Estrées : « La Tour était d'une société agréable et d'une conversation intéressante; il joignait à son talent de vastes connaissances en littérature. » Une biographie, publiée en 1812 dans le Dictionnaire universel, dit : « La Tour était non seulement un grand artiste, mais un homme aimable, il peignit nos gens-de-lettres les plus distingués et vécut avec eux en homme capable de les entendre. » Cependant dans le portrait un peu chargé de Mariette , je retrouve bien l'artiste intelligent qui cherche à s'instruire , qui méprise rignorance de ses confrères et qui les renie au besoin. Il y a eu de tout temps de ces fraternités et de ces camaraderies entre la liitéï ature et la peinture.

Les artistes qu'on rencontre dans le cabinet des écrivains sont des gens avides de savoir , qui ne peuvent que gagner au contact d'un art supérieur : ayant médité longtemps sur la partie pratique de leur art , ils vont se retremper dans les sources de créations d'un ordre plus relevé; de là les relations de La Tour avec Diderot qui lui-même n'était pas fâché de débrouiller les mystères des arts. Avec Chai'din et La Tour , le philosophe eut des discussions sans fin , î)our se rendre compte des procédés matériels de la peinture. Des idées , Diderot n'en avait pas besoin , il en avait

iftujours plein ses poches et il les secouait par la fenêtre avec une folle insouciance ; mais il sentait le besoin d'appuyer ses théories sur des faits positifs, et s'il discutait sur le Beau, ce n'était pas un homme à rester dans des brouillards ^e généralités.

Quoique les écrivains d'alors fréquentassent le monde, un certain monde de petits cercles philosophiques, ce n'était pas sur leur exemple que La Tour pouvait se modeler pour apprendre ce que Mariette appelle bourgeoisement Vusage, Dans toutes les coteries où étaient reçus ces philosophes , il régnait une gaîté , un sans-gêne, une liberté de tout dire, même les choses les plus gaillardes qui-, jointes au débraillé de i'alelier, ne pouvaient jamais rendre La Tour un parfait courtisan.

Son ami, le chevalier de ^ucelly d'Estrées, a dit qu'il avait, le système nerveux très-irritable.

Si les biographes négligent souvent de constater de pareilles maladies si communes chez^ les artistes, le monde s'en occupe bien moins encore. Tout l'homme est cependant expliqué par un système nerveux très-irritable. Ses impatiences, ses petites colères, son air sombre une minute après Fair gai , sa critique amère , doivent être pardonnes ; car celui qui souffre le plus, c'est l'homme impatient, c'est celui qui sent passer dans son esprit la pluie après le soleil , c'est celui qui vient de critiquer cruellement l'œuvre de l'homme qu'il aime. 11 fait tout ce qu'il peut pour être çomme tout le monde , posé , tranquille le sourire sur les

fèvres , les compliments au bout de la langue et ses nerfs l'emportent. Les nerfs sont de cruels tyrans, lis expliquent parfaitement le caractère taquin quoique bon , qui semble appartenir plus en particulier au peintre de Saint-Quentin, Diderot se plaint de ne voir au salon de 1767 rien de Pierrci ni de Boucher, ni de La Tour, ni de Bachelier, ni de Greuze» a Ils ont dit pour leurs raisons qu'ils étaient las de s'exposer aux bêtes et d'être déchirés. » Les hêles féroces ^ ce sont les critique^, et il n'y a pas un artiste grand ou petit qui ne se soit laissé prendre à ces faiblesses. Ils ne veulent plus exposer ! Nous voyons ces mêmes faits se renouveler aujourd'hui et on les verra toujours. Cependant La Tour qui se plaignait d'êlre déchiré par les bêtes ne fut jamais soumis à des critiques bien passionnées. On Ta pu voir par les échantillons des morceaux que j'ai donnés.

Les peintres sont de grands enfants et on comprend, en étudiant leur vie; l'influence dont jouissait Aréiin, niellant à contribution le pinceau et le ciseau des plus illustres artistes italiens. La Tour est un homme d'esprit, cherchant à s'instruire. Je suis certain qu'il ne pardonnera pas à un homme sérieux qui aura imprimé une critique raisonnable où on lui démontî*era quelque défaut saillant dans un de ses porlrails. Il aimera mieux qu'on l'encense avec des vers de confiseur, tels que les suivants :

« Par les tons ravissants d'un pastel enchanteur , Fascinant tous les yeux d'une commune erreur , Les cliefs-d'œuvrcs sévers de ta main noble et sûre , Sont au-dessus de l'art et trompent la nature, »

Son tempérament taquin ne le quitta jamais, même à ia cour.

La Tour en présence de Louis XV, affectait de ne citer que des actions remarquables des étrangers. — Je vous croyais Français , dit le Roi. — Non , Sire , je ne le suis pas.

— Vous n'êtes pas Français, dit le Roi d'un air surpris. ~ Non , Sire, je suis Picard de Saint-Quentin.

Quand il s'agit de commencer le portrait du Roi, La Tour fut conduit dans un donjon éclairé de tous les côtés.

— Que veut-on , dit-il , que je fasse dans celte lanterne , quand il ne faut, pour peindre, qu'un seul passage oblique à la lumière. « Le Roi répondit qu'il avait choisi exprès cet endroit écarté pour ne pas être interrompu. — Je ne pouvais m'imaginer, Sire, dit La Tour, qu'un Roi de France ne fut pas maître ciif z lui. » C'est sans doute à cette même séance qu'il dit ce mol que Champfort a rapporté. Le peintre avait présumablement fourré son nez dans les questions économiques et il se plaignait de voir l'état de délabrement de la marine. Louis XV eut de l'esprit ce jour-là. — . a Eh î dit-il, n'avons-nous pas la marine de Joseph Vernet! » Mariette rapporte autrement l'affaire. « La Tour peignait le portrait de M'"*^ de Pompadour; le Roi était présent et, dans la conversation , il fut question de bâtiments que le Roi avait fait construire. La Tour qu'on n'interrogeait pas , prit la parole et eut l'impudence de dire que cela serait fort beau, mais que des vaisseaux vaudraient beaucoup mieux ; c'était dans le temps que les Anglais avaient détruit

^iolre marine et qu'on n'avait aucun navire h leur opposer» Le Roi en rougit et tout le monde regarda comme une bélise, une sortie si imprudente qui ne menait à rien et ne méritait que du mépris. »

M. Dardent a raconté dans la Biographie universelle une assez comique histoire à propos du portrait de madame de Pompadour :

On avait fait demander La Tour 5 la cour, pour peindre madame de Pompadour; sa première réponse fat : — « Dites à madame que je ne vais pas peindre en ville. » C'était peutêtre un système de se faire prier, car il finit par y aller et ce n'était pas la première fois qu'il refusait brusquement un périrait pour le faire ensuite. Mais il demanda pour condition expresse que pendant la séance il ne serait interrompu par personne. Madame de Pompadour consent à tout ce que demande le peintre plus capricieux qu'une jolie femme. La Tour se dispose h travailler suivant sa coutume : il ôte les boucles de ses escarpins , ses jarretières , son col , il accroche sa perruque à des flambeaux et met sur sa téle son bonnet de peintre. Dans ce costume d'atelier il commence à travailler lorsque Louis XV entre. Madame de Pompadour seule sourit ; le Roi est étonné du costume sans prétentions du peintre; La Tour est furieux d'éire dérangé ; il se lève, ôte son bonnet. — Vous aviez promis , madame , que votre porte serait fermée. — Le Roi insiste doucement pour rester. — Il m'est impossible dVbéir à votre Majesté , dit La Tour; je reviendrai lorsque madame sera seule. » îl emporte sa '

perruque , son col , ses jarretières, son chapeau , s'habilie dans une autre pièce et il ne revint que plusieurs jours après, quand M»»^ de Poinpadour l'a assure qu'il ne serait plus interrompu à l'avenir.

Le chevalier d'Estrées rapporte qu'un jeune pastelliste , Péronneau , vint un jour demander à faire le portrait de La Toîir ; l'homme célèbre, étonné , consent cependant ; il s'iiabille en grand seigneur, habit de velours, chapeau sous le bras et veste de brocard d'or. Péronneau fait le portrait qui donna à La Tour l'idée de se peindre lui-même en Dénioci'ite. Le même salon vit les deux rivaux en pastel , face à face. Celui de La Tour obtint plus de succès ; sans doute par une malignité de La Tour qui s'était entendu avec Chardin pour le placement des tableaux , le doigt moqueur de Démocriie était tourné vers le pastel de Péronneau; « mystifié , celui-ci quitte la France et se rend en Danemarck y faire des portraits. »

11 faut prendre garde à l'ami de La Tour autant qu'à Mariette son ennemi : il voit tout en beau de même que l'autre voit tout en laid. Celte anecdote est arrangée. Sans preuves contraires, il paraîtrait étrange que pour une légère défaite comui» celle d'un portrait, un peintre ei^U quitté la France. Diderot a raconté l'histoire d'une façon plus vraisemblable dans le salon de 1767 et n'a pas donné tout-à-fait raison à La Tour :

« Lorsque le jeune Péronneau parut, La Tour en fut inquiet; il craignit que le public ne pût sentir autrement

que par une coiuparaison directe l'intervalle qui les séparait. Que fit-il? il proposa son portrait à peindre à son rival qui s'y refusa par modestie ; c'est celui oii il a le devant du chapeau rabattu, la moitié du visage dans la d< niileinte , et le reste du corps éclairé. L'innocent artiste se laisse vaincre à force d'instances; et tandis qu'il iravailiaii , l'artiste jaloux exécuta le même ouvrage de son côté. Les deux tableaux furent achevés en même temps et exposés au même salon ; ils montrèrent la différence du maître et de l'écolier. Le tour est fait et me déplaît. Homme singulier, mais bonhomme , mais galant homme , La Tour ne ferait pas cela aujourd'hui ; et puis il faut avoir quelque indulgence pour un artiste piqué de se voir rabaissé sur la ligne d'un homme qui ne lui allait pas à la cheville du pied. Peutêtre n'aperçut-il dans cette espièglerie que la mortification du public , et non celle d'un confrère trop habile pour ne pas sentir son infériorité, et trop franc pour ne pas la reconnaître. Eh ! ami La Tour, n'était-ce pis assez que Péronneau te dise : Tu es le plus fort; ne pouvais-tu être content, à moins que le public ne te le dise aussi? Eh bien! il fallait attendre un moment, et ta vanité aurait été satisfaite, et tu n'aurais point humilié ton confrère. »

Mais cette petite malignité est bien effacée par de beaux traits. Louis XV fit offrir à son peintre le cordon de Saint- Michel ; c'était une dignité fort estimée parce que le Roi ne la prodiguait pas aux artistes ; l'ordre de Saint-Michel conférait la noblesse , La Tour refusa. Il n'usa de son influence

à lu cour que pour rendre service au maréchal de Saxe son ami , qui lui avait fait part de son inquiétude sur son sort après la guerre. Le peintre devint courtisan et solliciteur pour le vieux maréchal qui ne voulait pas l'être; il emploie son crédit , H presse ses amis , il met tout en œuvre et obtient une pension de deux cent mille francs payables sur les états d'Artois. Le maréchal de Saxe ne connut le solliciteur qu'en allant remercier le Roi.

On cite encore de La Tour qu'un de ses amis lui ayant légué en mourant la plus grande partie de sa fortune , il refusa. Le testateur laissait des parents dans la plus grande médiocrité. La Tour leur remit la succession entière. Commç ce trait rentre dans les E7itretiens d'un père de famille^ et que Diderot eût écrit quelques belles lignes sur l'ami La Tour, s'il eût connu le fait !

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