CHAPITRE V
Be lia Tour peint par lui-même.
La Tour partagea avec beaucoup de grands artistes la manie de se peindre; cek ne tient pas autant qu'on pourrait le croire à l'orgueil; la paresse, la solitude mènent sourent les peintres à se représenter jeunes, vieux , habillés à l'antique, à la moderne, pleurant, grimaçant, avec des moustaches, sans barbe, avec de longs cheveux ou la tête rase. Ce jour-là ils sont ennuyés de leur toile commencée. Personne ne vient les distraire , une glace est dans l'atelier, ils se regardent , s'étudient, et la main va toute seule à rendre un masque qu'ils connaissent mieux que personne , moins que personne. C'est ainsi que les livrets nous montrent de La Tour envoyant aux salons le portrait de Vauteur qui rit , et une autre fois « l'auteur ayant le bord de son chjpeau rabattu. » Il en envoya beaucoup d'autres dans de singulières
atliludes et diveisenieiit cosluniës ; cai' 1(3S p(MiUi es du côlé de l'habillemenl , sont tonjoiii-s un peu comédiens dans leur jeunesse; ils n'ainienl pas le costume de leurs voisins , et de tout temps ils ont cherché à se singulariser par leur mise. Nos peintres d'aujourd'hui regrettent les costumes galants de Watteau, et lespeintres du 18« siècle îi'élaient pas plus satisfaits des modes de leur temps que nous de nos chapeaux ronds et de nos paletots. L'homam n'est jamais content de sa destinée, il ne vit que de regrets et de désirs : c'est une grande faute que celte maladie du 'pittoresque dont sont atteints les peintres de portraits. Je veux citer à cet égard deux hommes qui ne se rrssemblent nullement et cependant qui se sont rencontrés sur le même terrain du réalisme , un poëte et un savant , M. de La Borde et M. Baudelaire. « Les ateliers et le monde sont encore pleins de gens qui voudraient poétiser Antony avec un manteau grec ou un vêtement miparti, dit l'auteur du Salon de 1846. Et cependant, n'a-t-iî pas sa beauté et son charme indigène , cet habit tant viclimé? N'est-il pas l'habit nécessaire de notre époque souf^frante, et portant jusque sur ses épaules noires et maigres le symbole d'un deuil perpétuel?» Dans un petit volume fort rare aujourd'hui , le Salon de 1845 , M. Baudelaire poussait déjà les peintres dans la voie de la représentation de la vie moderne: « Celui-là sera le peintre ^ le vrai peintre, qui saura arracher à la vie actuelle son côté épique, et nous faire voir et comprendre , avec de la couleur ou du dessin , combien nous sommes grands et poétiques dans nos cra-
vaîes et nos bolies vernies. » M. le comte Léon de La Borde^ à propos de ia manière simple dont les Clouct comprenaient le portrait (1), a écrit aussi un passage très-bien sentie 8 Nos peintres modernes , chez qui la naïveté n'est pas la qualité dominante, font depuis longtemps de violents efforts pour écliapper aux difficultés de la réalité* L'Europe, on ne le yMi que trop , est soumise à la mode d'habits étriqués , de chapeaux sans forme connue , de collets de chemise aux angles aigus et de coiffures écourtées à raies contre nature. Que font nos artistes? Ils vont chercher les manteaux de Velasquez, les chapeaux à larges bords de Van Dyck; ils font parfois appel à la toge romaine, ou même à la chlamyde grecque ; et avec ces costumes pittoresques et des coiffures à l'avenant, ils nous exposent drapés noblement ou horribiemenl débraillés, deux excès que nous épargne le laisseraller sans prétention de nos tristes habits, ils n'ont pas compris que nos physionomies, nos tournures, dépendent essentieilement et sort un peu le résultat de ces modes qu'on est en droit de critiquer , mais non pas de supprimer. Les peintres primitifs se donnaient moins de peine pour atteindre le véritable but ; ils copiaient simplement leur modèle. Et ne croyez pas leur pinceau monotone ; dites-vous bien que chaque époque a sa monotonie d'expi*ession et de pose , aussi bien que de costume. »
(1) La renaissance des arts à la cour de France, études sur le seizième siècle, i vol, in-8o. 185.1.
€e que tous les gens sensés d'aujourd'hui crient de toutes leurs forces, la représentation exacte de nos mœurs, de nos costumes et ce qu'un de mes amis, M. Courbet, a osé avec un grand courage, bravant la critique, poussant ses théories à l'excès , faisant grand scandale auprès de gens qui ne s'offusquent pas de voir des tableaux de bataille grands comme un panorama et qui n'admettent ni le bourgeois ni le paysan à partager cette représentation de leurs habitudes , ainsi que le fit pour les Hollandais (je ne dirai pas Rembrandt, il est trop au-dessus des peintres), mais Van Der-Helst, Diderot l'avait deviné un siècle avant nous j le disant aux peintres , le montrant au peuple au théâtre et l'expliquant dans ses livres. El il n'eut que Chardin pour le comprendre ; cependant La Tour ne peut être accusé de trop grands mensonges dans l'arrangement de ses portraits*
Il existe un portrait de La Toun peint d'après lui-même et gravé à la manière noire par son ami Schmidt , graveur anglais , qui peut donner une idée de la tournure d'esprit du peintre* La gravure date de 4751 : La Tour pouvoit avoir alors quarante -cinq ans* 11 s'est peint dans l'intérieur de son atelier , comme s'il était à la fenêtre , accoudé sur un gros volume, le bonnet de peintre sur la têie , la figure pleine de moquerie , le doigt montrant dans le lointain quelque chose qu'une femme ne saurait regarder sans rougir et que le graveur n'a pas assez perdu dans le clair-obscur du fond de l'atelier. Avec sa bouche rieuse, son grand front déjà dégarni de cheveux , les narines larges , une figure pleine de
jeux de muscles et de mille petites rides qui partent d'un coin de l'œil moqueur pour se mêler aux veines accusées des tempes, La Tour a l'air d'un agréable fourbe d'ancienne comédie, de Mascarille, de Scapin qui vient déjouer un tour à un vieux tuteur jaloux. Effectivement le peintre a joué un tour, mais au public qui regarde le portrait. S'il rit aux éclats , c'est de voir la mine confuse que fait une belle dame dont les yeux tomberont sur le portrait scandaleux.
J'ai vu chez un marchand de tableaux , il y a quelques années, une toile fort gaie qu'on attribuait à Hogarth ; elle était peinte avec beaucoup d'esprit et m'a semblé assez réjouis»sanle pour être décri:e. Elle servira d'ailleurs à expliquer îe portrait inexplicable de La Tour.
Devant la porte d'un cabaret anglais , une foule de personnes joyeuses, des femmes du peuple, des paysannes lèvent !a tête vers le premier étage. Un cavalier qui passe arrête son cheval pour regarder ; un paysan grimpe à un arbre , pourmieux voir ; une lady se cache tant qu'elle peut derrière un mur, et n'en fixe pas avec moins de curiosité ce qui se passe en haut. Au contraire , un ministre protestant et sa femme, tous deux sévèrement habillés de noir, qui buvaient de la bière à la porte de ce cabaret , baissent les yeux en gémissant de la remédie qu'on donne au premier étage.
Et il y a de quoi s'effaroucher î
La langue anglaise éclaterait dans le gosier d'un homme assez improper pour raconter celte scène ; mais les Anglais ne rougissent jamais du fait ; ils ne craignent que le mot.
Par la fenêtre du milieu s'étale un visage considérable ^ (in\ n'est point une figure ordinaire : on le voit bien, car il est facile de deviner que les yeux, le nez et une énorme paire de moustaches peintes assez grossièrement, servent à déguiser la réalité grossière de ces deux grosses joues qui , se réunissant en forme de mappemonde , ne sont après tout qu'un oméga humain. Au premier abord , on peut se méprendre sur ce gros visage; mais une étude approfondie de ce nez bizarre qui forme un fossé entre les deu^ joues au lieu de s'élancer en saillie et de porter ombre sur la figure, ne peut laisser aucun doute. Avec quelques draperies arrangées autour des reins , on a fait un turban à cette espèce de Turc ressemblant assez aux masques de carton de nos anciens Turcs de bal masqué.
Pour mieux attirer l'attention des curieux vers le Turc , deux nègres placés à des fenêtres voisines sonnent de la trompette.
Le tableau d'Hogarih est de la famille du portrait de La Tour. Ce que le peintre montre dans le fond de son portrait, en indiquant avec son doigt, c'est une petite femme qui se sauve en retroussant sa robe par derrière , en montrant ses souliers à haiiis talons , des bas attachés avec des rubans au-dessous du genou et laissant voir entièrement ce qu'on montrait par la fenêtre du cabaret anglais.
Les esprits hypocrites d'aujourd'hui croient montrer leur vertu en faisant de l'indignation apparente. Cependant il n'y i\ aucune immoralité dans les deux oeuvres. Le tableau pré-
sumé d'Hogarlh (1) est dans les limites du gros comique. Tant pis pour les esprits chagrins qui ne verraient là que le sujet de se voiler la face. La joie grossière est moins dangereuse que la galanterie; les mots à peu près sont beaucoup plus significatifs que le mot crû. Cependant il y a, entre le tableau d'Hogarlh et le portrait de La Tour, la différence qui existe entre le tempérament anglais et le tempérament français. Si la plaisanterie d'Hogartb est violente , elle dit tout d'un coup et elle laisse le spectateur s'en aller le rire sur les lèvres ; au contraire, la polissonnerie de La Tour est moins sarsissable, elle laisse à deviner, elle préoccupe , elle 8'empare de l'esprit. Son premier défaut est le manque de clarté. Que signifie cette petite dévergondée qui fuit dans le fond de l'atelier en saluant le peintre avec ce visage qui es! d'ordinaire soigneusement couvert et dont les formes amples nous ont été données pour nous reposer ? L'explication est laissée tout-ù-fait dans Fobscurité , d'autant plus que sur le chevalet phcé dans ce portrait, il existe une toile esquissée au crayon blanc , et que cette esquisse représente la même petite femme, mais faisant l'action contraire qui l'occupe en ce moment. C'est ici que Diderot manque , lui dont la plume chaste et hardie tout à la fois a su décrire les mystères les
(1) Je dis présumé, car la signature : Ilogarth, 1758, qui se trouve sur la porte du cabaret, ne prouve rien. Au contraire , ce tableau est peint avec la facilité de Lancret et des petits maîtres du siècle , avec un peu plas de simplicité cependant.
plus secrets de la statuaire. Il n'a pas connu ce portrait , car il l'eût décrit avec amour.
Dans le catalogue raisonné de l'œuvre du graveur Scbmidt, qui fut ami de La Tour, on trouve la description d'un pasiel qui montre la façon plaisante et taquine qui poussait le peintre à historier un portrait. « La Tour, dit le rédacteur du catalogue , est représenté à mi-corps , regardant par une fenêtre sur laquelle il s'appuie, et montre de la main gauche une porte fermée qu'on voit dans le fond ; il a la mine riante. Derrière lui il y a un chevalet. Voici l'occasion qui lui donna l'idée de se peindre dans cette attitude. M. de La Tour avait parmi ses amis un certain abbé qui venait le voir très-fréquemment et passait souvent une partie de la journée che^ lui , sans s'apercevoir qu'il l'incommodait quelquefois. Un jour notre peintre, résolu de faire son propre portrait, avait fermé la porte au verrou afin d'être seul. L'abbé ne tarda pas à venir et à frapper à la porte. M. de La Tour qui l'entendit et qui était dans l'attitude de dessiner, fit le geste de pantomime que nous voyons dans son portrait. Il semble se dire en lui-même : Voilà l'abbé , il n'a qu'à frapper , il n'entrera pas. Cette attitude ayant plu au peintre , il prit le parti de s'y peindre. L'inscription en bas est : Peint par de La Tour, et gravé par son ami Schmidt en 1742. A Paris , chez Schmidt , graveur du Roi , quai des Morfondus , proche la rue du Harley. Cette estampe, dont l'original est en pastel, a été exposée au salon de l'académie en 4743. On a fait en Angleterre une copie plus petite de ce portrait » en manière
DOîFe. Elle est assez fidèle , excepté dans les accessoires ; au lieu d'une porte fermée, elle offre une femme vue par le dos, levant sa chemise et montrant son derrière. Nous laissons au lecteur à juger ce trait de satire. On aperçoit aussi sur le canevas du chevalet l'esquisse d'une femme qui lève sa chemise et montre son devant , ce qui n'est pas dans l'original. »
Le rédacteur du catalogue Schmidt se trompe et confond deux portraits tout 5 fait dissemblables ; dans la gravure à peu près libertine, La Tour a la tête nue et en pleine lumière; dans l'estampe qui représente le gros abbé venant troubler l'artiste, La Tour a la figure ù moiiié dans l'ombre que projette un de ces chapeanx à bord rabattu qu'il se plaisait à reproduire. Qu'on ait tout à coup orné une œuvre sérieuse d'accessoires plus que légers , cela paraît douteux de la part d'un ami graveur qui se serait exposé pour sa vie à la rancune d'un homme aussi irritable que le peintre picard.
Celte polissonnerie-éémontre certainement un des côtés de l'esprit de La Tour qui, tout en faisant son portrait sérieusement, s'amusa à y jeter ces accessoires libertins que tous les peintres de celle époque ont employés , même le vertueux Greuze lui-même , Greuze le peintre à sujets philosophiques, qui a sur !a conscience quelques pastels de pantoufle dansant au bout du petit pied d'une marquise qui s'éveille. La Tour devait avoir dans la conversation la léiirèreté de langage décolleté et spirituel qui venait plus de son
siècle que de lui-même. Mais il n'y a pas de quoi fâcher la plus prude : cela dépend du ton dans lequel l'hisloire est contée. Qui oserait prendre une voix sévère pour se plaindre des historiettes qui emplissent Jacques-le-Fataliste et Tristram Shandy /