CHAPITRE YL
lia Tour peint |iar Uiderot.
Ce chapitre est magnifique : ii est tout entier de Dideroî* Ce serait un crime que de déchirer les pages du plus grand génie du dix-huiiième siècle pour les analyser sèchement. Quand Diderot voil juste en peinture, personne n'écrit comme lui , et il a toujours vu juste les belles choses. Il y a trois 4 peintres du dix- huitième siècle auxquels on ne peut toucher, Chardin, Greuze et La Tour, sans citer Diderot à chaque ligne.
Le premier fragment assez considérable qui va suivre n'a jamais été imprimé en volume. 11 devait faire partie des manuscrits publiés en 4834 par le libraire Paulin sous le litre Mémoires f co7respo7idances et ouvrages inédits de Diderot, publiés d'après les manuscrits confiés en mourant par Vauleurà Grimnu Pour des motifs inconnus, ce morceau est
allé grossir le paquet malheureusement inédit encore des travaux sur les arts de l'illustre encyclopédiste.
« De La Tour travaillait , je me reposais ; en me reposant je l'interrogeais et il me répondait. Je lui demandai pourquoi dans un morceau aussi parfait que La Petite Fille au chien noir de Greuze , où l'on voyait le talent difficile des chairs porté au suprême degré , l'artiste n'avait pas su faire du linge ; car le bout de chemise qui couvre un des bras de la figure est un morceau de pierre sillonné en forme de plis. « L'origine de ce défaut, me dit-il, l'est aussi d'une infinité d'autres plus essentiels. Cela vient de ce qu'on prêche de trop bonne heure aux enfants d'embellir la nature, au lieu de la rendre scrupuleusement. Ils se livrent à ce prétendu embellissement avant de savoir ce que c'est; en sorte que quand il s'agit d'imiter servilement, comme il faut s'y résoudre dans ces petites choses , ils ne savent plus oii ils en sont. »
» Je voulais savoir ce qu'il entendait, lui , par embellissementy et j'eus la satisfaction de voir qu'un homme qui avait vaincu une nature ingrate qui s'opposait à ses progrès, et qui n'avait excellé qu'à force de travail et de réflexion, était précisément dans les mêmes idées que moi.
» Les professeurs de notre école, me dit-il, font deux fautes graves : la première , c'est de parler trop tôt aux enfants de ce principe ; la seconde , c'est de le leur proposer sans y attacher aucune idée. D'où il arrive, qu'entre les enfants , les uns s'assujéiissent en esclaves aux proporlioiis
àe faniique , à la règle et au compas , tl'oii ils m se liront plus et soiU i\ jamais faux et froids ; et ([oe les autres s'aban- Woniïeni à un liberiinage d'imagination qui les jette dans le faux et le maniéré , d'où ils ne se tirent pas davantage.
» Voici donc ce que j'entends , continua-t-il , par embellir la nature. îl n'y a dans la nature, ni par conséquent dans l'art , aucun être oisif. Mais tout être a dû souffrir plus ou moins de la fatigiïe de son état.
» Il en porte une empreinte plus ou moins marquée. Le premier point est de bien saisir celte empreinte , en sorte que s'il s'agit de peindre un roi, un général d'armée, un ministre, un magistrat, un prêtre, uil philosophe , un portefaix, ces personnages soient le plus de leur condition qu'il lest possible; mais comme toute altération d'une partie a plus ou moins d'influence sur les autres, le second point est de donner à chacun la juste poi tion d'altération qui lui convient, en sorte que le roi, le magistrat, le prêtre, ne soient pas seulement roi, magistrat, prêtre de la tête ou du caractère, mais soient de leur état depuis la tête jusqu'aux pieds! Ajoutez à cette étude longue , pénible , difficile , à ce goût qui n'est pas si déterminé qu'il ne laisse à la fantaisie de l'artiste une assez grande marge , un peu d'exagération , assez pour que la scène et les personnages qui la composent soient merveilleux , et l'on dit de vos figures comme de celles de Raphaël, que quoiqu'elles n'existent peut-être nulle part, il semble pourtant qu'on les ait toujours vues... Vous
voyez que c'est !à exactement ce que j'établissais dans mon préambule du saîon de 1707.
t Mais il ne faut rien vous céler. Il me confia que la fureur d'embellir et d'exagérer la nature s'affaiblissait à mesure qu'on acquérait plus d'expérience et d'habileté, et qu'il venait un temps où on la trouvait si belle , si une , si liée même dans ses défauts , qu'on penchait à la rendre telle qu'on la voyait : penchant dont on n'était détourné que par l'habitude contraire et par l'extrême difficulté qu'on trouvait à être assez vrai pour plaire en suivant celte roule....; autre principe qui, comme vous savez, m'était venu d'instinct, comme vous vous en assurerez en relisant fe premier chapitre de mon petit Traité de imnture.
» Mais venons aux morceaux de cet artiste. Savez-vous ce que c'élait? Quatre chefs-d'œuvre renfermés dans un châssis de sapin, quatre portraits. Ah! mon ami, quels portraits ^ mais surtout celui d'un abbé ! c'était une vériié et une simplicité dont je ne crois pas avoir encore vu d'exemples; pas l'ombre de manière , la nature toute pure et sans art , nulle prévention dans sa louche, nulle affectation de conirasle dans sa couleur, nulle gêne dans sa position. C'est devant ce morceau de toiie grand comme la main que l'homme instruit qui réfléchissait s'écriait : Que la peinture est un art difficile!... Etque l'homme instruit qui n'y pensait pas , s'écriait : Oh ! que cela est beau !
» C'est évidemment pour faire acte de suzeraineté qu'il avait exposé ces têtes ; c'était pour nous montrer Ténorme
distance de l'excellent au bien, et il est siir qu'au sortir du coin où on l'avait relégué, il était difficile de regarder d'autres ouvrages du même genre. »
■ Le raisonnement de La Tour sur le portrait est d'nne grande vérité ; ce qu'il dit de la fureur d'embellir la natu? e qu'ont les jeunes gens et de la beauté qu'on y trouve même dans ses défauts , montre un homme qui a beaucoup réfléchi. ElTectivement, quand Diderot visita notre peintre , La Tour avait cinquante-six ans, çe qui donne la date de la composition de ce fragment inédit. C'était donc en 4760. Aussi est-il permis de rire de la petite facétie de Diderot qui s'amuse en 17G9 à écrire à son ami Grimm et qui lui dit : « Je demandais à La Tour pourquoi les portraits étaient si difciles à faire. C'est, me répondit-il.... » Ici Diderot s'arrête. La Tour c^t homme d'esprit ; il raisonne parfaitement son art; Grimm le sait; il attend l'opinion du peintre; il ne l'aura pas. Diderot a fait une farce à la Sterne, il commence un récit intéressant et s'en tient là, tant pis pour le lecteur, tant pis pour Grimm, tant pis pour le souverain d'Allemagne à qui ces lettres sont envoyées. Mais Diderot n'est pas si léger, capricieux, on le sait, on l'aime peut-être davantage et nous retrouverons à une page de là une fameuse théorie du portrait, non pas celle du p<;intre, mais celle de l'écrivain. Du reste, tous les articles de Diderot sur le peintre de pastels renferment toujours en quelques lignes des idées sur le portrait. En iTGT il écrit :
« C'est donc un grand mérite aux porlraiis de La Tour
de îeïs<îmi)îer, mais ce n'est ni leur principal, ni leur seul mrriic. TouU s les parties de la peinluie y sont encore. Le savant , l'ignorant les admirent sans avoii- jamais vu les personnes ; c'est que la chair et la vie y sont; mais pourquoi jnge-l-on que ce sont des portraits, et cela saus s'y mépi'cndret Quelle difTérence y a-t-il entre une tcte de fantaisie et une lête réelle? Comment dit-on d'une tête réelle qu'elle est bien dessinée , tandis qu'un des coins de la bouche relève, tandis que l'autre tombe; qu'un des yeux est plus petit et plus bas que l'autre ; et que toutes les règles conventionnelles du dessin y sont enfreintes dans la position , les lon<^ueurs , la forme et la proportion des parties ? Dans les. ouvrages de La Tour, c'est la nature même, c'est le système de ses incorrections, telles qu'on les y voit tous les jours. Ce n'est pas de la poésie, ce n'est que de la peinture. J'ai vu peindre La Tour ; il esî tranquille et froid , il ne se tourmente point ; il ne soulTie point; il ne halète point; il ne fait, aucune de ces contorsions du modeleur enthousiaste , sur le visage duquel on voit se succéder les orages qu'il se. propose de rendre, et qui semblent passer de son ame sur son front, et de son front sur la teiTC ou sur sa toile. Il n'imite point les gestes du furieux; il n'a point le sourcil relevé de. l'h -mmc qui dédaigne, le regard de la femme qui s'attendrit; il ne s'extasie point; il ne sourit point à son travail; \l reste froid : cependant son imitation est chaude. Obliendi'aii-on d'ime élude opiniàti^e et longue le mérite de La Tour? Ce peintre n'a jamais rien pioduit de verve; il a.
la génie du technique; c'est un machiniste merveilleux. Quand je dis de La Tour qu'il est machiniste , c'est comme je le dis de Vaucanson, et non comme je le dirais de Kubens. Voilà ma pensée pour le moment, sauf ù revenir de mon erreur si c'en est une. »
11 seniblfrait d'après ce passage cl celui cité précédemment que La Tour n'était pas né artiste , que seuls la volonté el le travail l'avaient amené à l'art. « C'est unmachiniste merveilleux , dit Diderot. » Ici je ne suis pas toul-àfait de l'avis du grand écrivain qui ne rend pas le peintre Ici que je le vois, nerveux, irritable, moqueur, taquin, bon, arrogant et modeste, impressionnable , s'habillant aujourd'hui en grand seigneur et demain en Masçarille, enfui fantasque à l'excès, les mille défauts qui ne sont pas donnés par l'art, au contraire qui poussent un homme à faire de l'art. Un homme n'est pas né pour être artiste, poète , musicien , grand comédien; mais c'est un être rangé, dont la vie; de den)ain ressemble à la vie d'hier, qui vit tranquillement en nijénage , heureux de trouver son bouilli tous les jours, faisant des économies sur la somme la plus minime. Par une circonstance particulière, il est arrivé que cet homme s'est jçlé dans fe'avt; peut-être y voit-il une manière plus facile, de faire fortune, que dans le commerce. Admettons que cet homme fasse des portraits , à force de travail sans doute il arrivera à une certaine exécution honnête , propre et insigtdfiantc ; il a tellement envie de faire fortune qu'il en devient presque intelligent. Il saisit le côté faible des gens
Éjui se font peindre cl ce n'est pas difficile ; c'est de les peindre beaux quand ils sont laids, jeunes quand ils sont vieux, c'est de dire le plus grand bien des faux cheveux de madame, de trouver ses fausses dents les plus blanches du monde. On chasse à grands coups de pinceaux les taches de rousseurs et les rides qui commencent. Joignez à un tel pinceau menteur des manières polies qui ne se ressentent pas de la brusquerie des ateliers , ime toilette à la mode telle que le maître de la maison en porte, une conversation insignifiante et douce , voilà le peintre de portraits favori , voilà l'homme patient qui n'était pas doué , voilà l'homme qui se fera une grande fortune et une grande réputation de son vivant , voilà M. Dubufe. Mais La Tour n'était pas ainsi ; avec les éloges que Diderot lui a donnés , il n'est pas possible d'admettre un moment son machiniste merveilleux. L'homme qui raisonne avec cette haute intelligence de l'art que Diderot a daguerréotypée après une conversation d'atelier , cet homme n'est pas un machiniste. D'ailleurs , il faut pr(ïîidre garde à cette froideur, à cette tranquillité prétendue de La Tour pendant son travail; Diderot a pu se tromper, entraîné par un dada favori qu'il développera plus tard avec complaisance dans le Paradoxe sur le comédien. Diderot veut absolument que le grand comédien soit un être fr oid qui a calculé tous ses effets d'avance et qui les reproduit chaque soir avec symétrie , sans les varier. C'est un paradoxe , un vrai paradoxe , et rien n'est aussi dangereux , même pour les cerveaux les plus sains j que de se laisser entraîner à des
idées fausses dans le principe , qui troublent la vue , qui Vous aveuglent et qui font que le faity que Vobjety que la chose matérielle se transforment et rendent les yeux complices de l'esprit. Pour moi, La Tour était affecté pendant son travail, travaillant péniblement (un biographe l'a déjà dii) , l'esprit inquiet , mécontent de son oeuvre. Et sa figure ne manque pas de refléter ces terribles combats intérieurs • mais cela serait possible ù prouver si on possédait quelques lettres de cet « artiste illustre, systématique en tout, en médecine, en religion comme en peinture, » a dit M. de Chenevières; et on comprend les colères que l'historien des Peintres provinciaux a fait éclater dans les Archives de l'art français, quand on voit de prétendus amateurs dë l'art ne pas vouloir livrer à la publicité les lettres qu'ils possèdent de La Tour.