‹ De la TourChapitre 8 sur 18 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

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La Tour passait pour un caractère difficile aux yeux des biographes qui l'ont connu : c'est la condamnation des biographes. Car le peintre sut vivre en paix avec les gens de lettres de son temps. Il eut fort à faire en peignant leur portrait ; le misanthrope Rousseau îui-mcme ne s'est jamais plaint de lui , dans ses Confessions; au contraire il en parle avec louanges dans les lettres que je cite. Et cependant La Tour était l'ami de Diderot et il suffisait d'avoir la moindre relation avec la coterie d'Holbach , Grimm et Diderot, pour faire travailler l'esprit du citoyen de Genève et le remplir de noir.

La difficile chose pour un peintre de portraits de contenter un bourgeois ; mais bien plus difficile encore est de contenter un écrivain. Le peintre passe par un autre ordre

de choses ; il renconlre des questions d'orgueil qu'on peut à peine imaginer; celui-ci affecte la simplicité la plus grande^ celui-là désire qu'on lui mette sur la tête une couronne de lauriers ; il n'ose pas le dire, il veut que le peintre ou que le sculpteur le devine. Il est des artistes tellement ignorants ou naïfs qu'ils ne se rendent pas compte des désirs secrets de leurs modèles ; ils tracent simplement avec le burin , le pinceau et le ciseau, ce qu'ils ont sous les yeux et ils ont fait une belle œuvre.

On ne comprend pas que François n'ait pas fait exiler Jean Cousin pour avoir modelé dans toute sa vérité cruelle ce buste terrible qu'on pourrait placer dans l'antichambre d'un lupanar» Hoibein l'a échappé belle en peignant le portrait cruel de Henri VIlï; sa tête aurait bien pu aller retrouver celles des femmes de ce roi. Car le peintre et le sculpteur n'ont rien caché, ni appétits sensuels , ni passions , ni vices , ni débauches; ils sont écrits aussi clairs sur leurs portraits que la petite vérole sur la tête d'un enfant.

Voltaire s'est fâché pour moins contre le jeune Denon qui, reconnaissant de l'accueil qu'il avait reçu à Ferney, grava de petits croquis à l'eau forte d'après les attitudes habituelles de l'auteur de la Pucelle. Le peintre fut tout étonné d'apprendre combien il avait choqué Voltaire qui écrivit une lettre furieuse , modèle d'amour-propre exagéré.

Il était bien arrivé pareille affaire avec Rousseau qui rapporte dans le second dialogue de Rousseau juge de Jean- Jacques, combien il eut à souffrir du peintre Ramsay qui fit

son portrait en Angleterre. « On fait mettre à Jean-Jacques^ dit Rousseau qui s'isole de lui-même et qui raconte ses aventures comme s'il s'agissait d'un autre , un bonnet bien ' noiVy un vêtement bien brun, on le place dans un lieu bien sombre, et là, pour le peindre assis , on le fait tenir debout, appuyé d'une de ses mains sur une table bien basse , dans une attitude où les muscles fortement tendus, altèrent les traits de son visage. De toutes ces précautions devait résulter un portrait peu flailé", quand il eût été fidèle. Vous avez vu ce terrible portrait, »

Rousseau qui avait été mené chez le peintre anglais par l'historien David Hume , « étroitement lié à Paris avec ces Messieurs » voyait là-dedans toute une conspiration pour rendre « aux yeux du public Voriginal aussi noir que la gravure, » Car on avait fait graver le portrait de Ramsay. A Paris on publie une gravure d'après le buste de Jean- Jacques d'après Le Moine « dont la figure est hideuse, * Et quelque temps après parut le portrait « grimacier > de Rousseau , gravé par Fiquet.

La Tour eut le courage de faire deux pastels d'après le malheureux Rousseau : « Quelque temps après mon retour à Mont-Louis, dit celui-ci dans ses Confessions, La Tour vint m'y voir et m'apporta mon portrait en pastel qu'il avait exposé au salon il y avait quelques années. Il avait voulu me donner ce portrait que je n'avais pas accepté; mais M"'^ d'Epinay qui m'avait donné le sien et qui voulait avoir celui-là, m'avait engagé à le lui redemander. Il avait pris du

temps pour le retoucher. » S'étant fâché avec M«^^ d'Epinay , Rousseau garda le portrait et en fit cadeau plus lard à M. de Luxembourg. Je donne les deux lettres de Jean-Jacques qui ont rapport à son second portrait. La première est adressée à M. Le Nieps et datée de Moiiers, du 14 octobre 1764 :

« Puisque, malgré ce que je vous avais marqué ci-devant, mon bon ami, i^ous avez jugé à propos de recevoir pour moi mon second portrait de M. de La Tour, je ne vous en dédirai pas. L'honneur qu'il m'a fait, l'estime et l'amitié réciproques , les consolations que je reçois de son souvenir dans mes malheurs , ne me laissent pas écouter dans celte occasion une délicatesse qui, vis-iî-visde lui , serait une ingratitude. J'accepte ce second portrait , et il ne m'est point pénible de joindre pour lui la reconnaissance et l'attachement. Faites-rmoi le plaisir, cher ami , de lui remettre l'incluse, et priez -le, comme je fais , de vous donner ses avis sur ta manière d'eml>aller et voiturer ce bel ouvrage , afin qu'il ne s'endommage pas dans le transport.

» Je suis impatient de m'honorer en ce pays du travail d'un aussi illustre artiste, et des dons d'un homme aussi vertueux. »

La seconde , écrite le même jour , est adressée à La Tour : « Oui, Monsieur , j^ccepte encore mon second portrait. Vous savez que j'ai fait du premier un usage aussi honorable à vous qu'à moi , et bien précieux à mon cœur. M. le maréchal de Luxembourg daigna l'accepter : madame la maréchale a daigné le recueillir. Le monument de votre

aniitiéj de voire générosité, de vos rares talents, occupe une place digne de la main dont il est sorti. J'en desline au second une plus humble, mais dont le même senliment a fait choix. Il ne me quittera point, Monsieur, cet admirable portrait qui me rend en quelque façon l'original respectable : il sera sous mes yeux chaque jour de ma vie : il parlera sans cesse à mon coeur : il sera transmis après moi dans ma famille : et ce qui me flatte le plus dans cette idée, c'est qu'on s'y souviendra toujours de notre amitié.

» Je vous prie instamment de vouloir bien donner à M. Le Nieps vos directions pour l'emballage. Je tremble que cet ouvrage, que je me réjouis de faire admirer en Suisse, ne souffre quelque atteinte dans le transport. »

Peut-être La Tour qui ne se montra jamais courtisan envers le roi, les princes et les favorites, youlut-il faire le courtisan, auprès d'un homme aigri et souffrant, qui se plaignit encore de ce que ses ennemis avaient fait disparaître la gravure d'après le pastel , 'pour forcer le public à acheter l'image d'un Jean-Jacques peint en « Cyclope affreux. »

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