‹ De la toxicité des alcoolsChapitre 10 sur 26 · NOMBRE DE GRAMMES D'IMPURETÉS PAR LITRE DB · texte numérisé non relu

NOMBRE DE GRAMMES D'IMPURETÉS PAR LITRE DB

Kirsch naturel. Kirsch artificiel.

Acides 0,120 0,024

Aldéhydes 0,058 néant

Furfurol 0,035 néant

Ethers 0,352 0,035

Alcools supérieurs 0,450 0,002

Acide prussique 0,045 néant

Aldéhyde benzoïque néant traces

Les analyses rapportées par M. Daremberg sont intéressantes (nous ne discuterons pas ici l'interprétation qu'il leur assigne); mais ce qui frappe surtout dans ces chiffres, à notre avis, c'est moins la différence dans le taux des impuretés qui sépare un armagnac authentique d'un armagnac artificiel, par exemple, que la proportion vraiment minime de ces impuretés, par rapport à la quantité d'alcool contenu dans un litre de ces liquides. C'est là un point très important, sur lequel nous aurons du reste à revenir ultérieurement, mais que nous tenions à mettre en évidence dès maintenant.

Il serait peu conforme à l'observation d'attribuer des effets toujours identiques à des liquides différents au point de vue de la provenance, de la teneur en alcool et de la quotité des impuretés.

C'3st ce qui ressort nettement des données fournies par la clinique, par l'anatomie pathologique et par l'expérimentation.

Cliniquement^ il y a lieu d'admettre après Trousseau, Bouchardat, Zimmermann, Tardieu, Motet, Legrand du Saulle, Magnan, Lancereaux, etc., qu'en dehors de toutes les conditions subjectives qui peuvent faire varier la symptomatologie de l'ivresse, la nature et la dose de la boisson lui donnent une modalité plus ou moins caractéristique.

Chacun sait par exemple que Pébriété produite par le vin, diffère de celle résultant d'excès de bière, d'absin* tha ou des diverses sortes d'alcools» Lea différents troubles <ie l'intoxication alcoolique aiguë et chronique ont même pu être classés en différentes catégories, selon la nature -du toxique ingéré.

« Au point de vue cliaique, il est possible, dit M. Lan- <ç cereaux (1), de distinguer trois ordres d'intoxication par « les boissons spiritueus^s : l'intoxication par le vin, « l'intoxication par les alcools, eau-de-vie, cognac, rhum, « etc., l'intoxication par l'absinthe et autres liqueurs si- « milaires renfermant des huiles essentielles.

<c Ces intoxications ont chacune, en effet, des phénomènes « propres, une marche distincte, des complications par- « ticulières, et si leur tableau clinique se ressemble sur « quelques points, ce qui ne peut surprendre, puisque « Talcool forme la base de toutes les boissons fermen- « tées et distillées, il n'est pas moins vrai qu'elles offrent « des caratères spéciaux qui permettent de lesdistnguer « sûrement dans la majorité des cas, caractères sans « doute fournis par l'action des différentes substances « qui entrent dans leur composition ».

L'observation montre encore que la dose toxique varie avec l'état de concentration du liquide alcoolique, l'âge, la constitution, l'état de santé, les habitudes du sujet et la température extérieure. La quantité minima d'alcool ayant produit la mort serait de 90àl25 graràmes chez un enfant de sept ans (Taylor). Suivant ïodd, un litre de rhum aur

(1) Lancereaux. Leçons de clinique médicale, 1894.

Tait fait mourir un adulte, et 250 grammes d'alcool reciifié n'auraient produit dans un autre cas que des accidents ^fraves^ sans amener la mort.

Pierron (1815) (1) rapporte Thistoire d'un fort de la halle, âgé de 20 ans, qui voulut un jour boire une demi-^ bouteille d'eau-de-vie d'un seul trait, et mourut une ■demi-heure après. Le même auteur observa dos accidents graves chez un médecin de ses amis, habituellement sobre, qui but un jour un bol de punch dans l'espace d'une heure.

Briand (1816) cite dans sa thèse le cas d'un charretier d'artillerie légère, âgé de 28 ans, qui avait fait la gageure de boire deux bouteilles d'eau-de-vie : « il parvint dans « l'espace d'une heure et demie à boire cette quantité de « liqueur alcoolique ; mais victime de cette sorte de bra- « vade, il expira en prenant le dernier verre » (2).

AnatomiquementyOn s'est demandé depuis longtemps si •en dehors des lésions banales de l'alcoolisme les différentes espèces de boissons spii'itueuses n'ont pas de ten^ dance à localiser leur action plus spécialement sur tel ou tel organe; mais nous manquons de données rigoureuses pour répondre à cette question. Il semble cependant à peu près acquis que l'eau-de-vie et les liqueurs à essence agissent plus spécialement sur le système nerveux, taii. dis que la bière, le cidre, le vin exercent particulièrement leur action sur les appareils digestif et urinaire. Pour M. Lancereaux, l'intoxication par le vin s'attaquerait particu-

(1) Pierron. Loco cilato.

(2) Briand, Loco citafo .

lièrement à la glande hépatique et produirait la cirrhose, et souvent aussi serait Torigine du delirium tremejis ; le principal rôle nocif vis-à-vis du foie serait, d'après M. Potain, dévolu, non à l'alcoolisation par le vin mais par les eaux-de-vie, etc.

U expérimentation a fourni jusqu'ici les données de beaucoup les plus instructives et les plus intéressantes au point de vue de la toxicité des alcools, car elle a permis de se rendre compte jusqu'à un certain point des différents degrés de cette toxicité.

Quoique cette méthode d'investigation n'ait procuré de résultats précis, pour le sujet qui nous occupe, que depuis un temps relativement court, on peut dire qu'elle a été depuis lontemps appliquée à la recherche des effets toxiques des alcools. Dès 1710, Fr. Petit constatait en effet que l'alcool injecté dans* les veines provoque la mort immédiate des animaux en expérience, en coagulant le sang. Citons, dans la suite, les travaux de Rayer, Ségalas, Royer-Collard, Magendie, Bouchardat et Sandras, Monneret et Fleury, etc. Les résultats obtenus par ces différents expérimentateurs sont intéressants, mais ils concernent bien davantage le rôle de l'alcool dans l'organisme que la détermination de la toxicité des alcools; il faut arriver aux remarquables travaux de Marcet, Ludger Lallemand et Duroy, Maurice Perrin, Gros, Lunier, Dujardin-Baumetz, Audigé, Rabuteau, Bouchard, Laborde, Magnan, Darembcrg, Charrin, Féré, etc., pour avoirdes données vraiment scientiques sur la question.

MM. Magnan et Laborde ont fait une étude comparative des accidents expérimentaux attribuables, aux alcools

naturels et d'industrie, et aux falsifications de ces produits.

Ces auteurs ont expérimenté comparativement sur des chiens, les alcools de vin, de betteraves et de maïs. Après leur avoir ingurgité par la sonde œsophagienne 50 grammes de chaque, ramenés à 50° et additionnés de 40 grammes d*eau, ils ont observé les symptômes habituels de rivresse, symptômes légers avec l'alcool vinique, plus accentués avec l'alcool de maïs, et présentant le maximum d'intensité avec l'alcool de betteraves.

En outre, dès le début, dans ces deux derniers cas, les chiens ont présenté une légère hébétude et plus tard, de la douleur se traduisant par des cris plaintifs.

La même expérience répétée sur trois autres chiens, mais avec les alcools éthyliques extraits par rectification de ces mêmes alcools de vin, de betteraves et de maïs, a donné des résultats analogues (mitigés comme ceux de l'alcool de vin), la perte du mouvement et de la sensibilité attestant « la toxicité de l'alcool même éthylique ».

MM. Laborde et Magnan ont également expérimenté les résidus des épurations de ces alcools, qui sont bus quelquefois en raison de leur bas prix. Chez les chiens, ces résidus provoquent des vomissements sanguinolents qui gênent l'observation des phénomènes ultérieurs. Les phlegmes de l'alcool vinique sont cependant mieux supportés, et à la dose de 50 grammes, ils ont déterminé chez un chien de 8 kilogrammes une ivresse pro'^onde. L'huile de vin allemande, usitée pour la fabrication des vins, a toujours tué les chiens, même avec une faible dose ; les bouquets artificiels ont également été démontrés extrê-

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mement nocifs, M. Magnan a consacré une mention toute spéciale à Télude des effets toxiques d'une impureté fréquente dans les eaux-de-vie et les alcools d'industrie, le furfurol.

L'expérience sur les chiens à la dose de 1/2 centimètrecube, en injection intra-veineuse, ou de 4 centimètrescubes par Testomac, montre la propriété épileptisante du furfurol, jointe à ime action inhibitoire sur les centres respiratoire et cardiaque.

Dans un travail sur le furfurol, qui date de la même époque, M. Lépine(l) ignorant les recherches de MM. Laborde et Magnan, est arrivé à des résultats analoguesen ce qui concerne les troubles respiratoires et circulatoires, mais un peu différents pour les phénomènes moteurs. Il n'a noté en effet que des convulsions passagères des 4 pattes, et n'attribue pas au furfurol la propriété épileptisante que lui reconnaissent les auteurs précédents.

Notre maître, M. Magnan, a fait encore l'étude expérimentale d'un rhum vendu par une maison anglaise comme « pur rhum de la Jamaïque ». L'analyse faite par M. Pouchet (2) a permis, par distillation fractionnée, d'en retirer d'abord à 79** des produits très riches en alcoo! méthylique, aldéhyde et acétone : 125 grammes introduits par l'œsophage, ont rendu une chienne de 10 kilog. 20O

(1) Lépine. Sur V action du fur fur oL Communication à la société de biologie. Séance du 2 juillet 1887.

(2) Pouchet, cité par Magnan et Laborde in : De la toxicité des alcools dits supérieurs et des bouquets artificiels. Revue cChygiène^ 1886. '

complètement ivre au bout de dix minutes, puis sont survenus des vomissements, des selles diarrhéiques et une résolution complète ; entre 82'' et 88** on a retiré d'autres produits contenant de l'alcool isopropylique : 100 centimètres cubes, administrés par l'a sonde œsophagienne, ont donné à une chienne de 7 kilog. 700 une ivresse profonde avec convulsions.

M. Laborde s'est attaché dans ces dernières années à démontrer l'extrême toxicité des impuretés contenues dans les boissons spiritueuses.

Tout en proclamant avec M. Bergeron que l'alcool même le plus pur est € fondamentalement un poison » il s'est institué l'un des principaux apôtres de cette opinion qui veut absolument que le développement de Talcoolisrae dépende surtout de la mauvaise rectification des alcools et par suite de la toxicité des impuretés de ces mêmes alcools. A plusieurs reprises, le savant physiologiste a fait dans ce sens des communications à l'Académie de Médecine, et il n'a cessé en toute occasion d'affirmer cette manière de voir.

Dans un ordre d'idées différent, en ayant recours surtout aux injections intra-veineuses de liquides alcooliques chez des lapins, M. Daremberg appelant la chimie et la toxicologie expérimentale à son aid«, est arrivé aux coû- . clusions suivantes :

1<» De toutes les boissons alcooliques, les plus dangereuses soni les liqueurs à essence, telles que absinthe, aniseltc.

2* Les boissons les moins nuisibles sont celles qui sont

fabriquées sans essences, avec de l'alcool d'industrie chimiquement pur : eaux-de-vie, amers, etc., à l'aide de bouquets non toxiques.

3° Les vins sont, pour une même proportion d'alcool, plus toxiques que les eaux-de-vie de vin, lesquelles sont plus toxiques que les eaux-de-vie artificiellement fabriquées avec de l'alcool d'industrie très bien rectifié.

4° Les vins blancs sont généralement moins toxiques que les vins rouges.

5** Les vins plâtrés et les vins malades sont très toxiques.

Ces conclusions ont été vivement critiquées, ainsi que les expériences qui leur ont |^servi de point de départ, notamment par MM. Laborde, Magnan, G. Colin, etc..

MM. A. Charrin et P. Viala ont récemment fait connaître le résultat de recherches (encore actuellement en cours), sur la toxicité des alcools. Leurs expériences ayant porté sur plus de 40 animaux, leur ont permis de formuler quelques conclusions intéressantes.

« Pour nous rapprocher, disenl-ils, des conditions pra- « tiques, nous avons utilisé la voie stomacale ; nous nous « sommes servis des boissons en cours, d'une eau-de-vie, « grande Champagne de 1894, marquant 54 degrés, d'une « eau-de-vie grande Champagne de 1865 titrant 49, d'une « eau-de-vie, dite d'assommoir, prise chez un marchand de « vin des plus ordinaires, ne dépassant pas 39 ; l'analyse « de ce produit donné comme très inférieur par le mar-

« chand en question n'a révélé aucune trace d'alcool su- « périeur, mais un abordant, cc^ot d'extrait. Nous avons « aussi fait ingérer, soit de l'alcool absolu ramené à 50 « degrés avec de l'eau distillée, ^oit de l'eau pure à titre « de liquides témoins. Parallèlement nous avons injecté « ces boissons dans les veines. Ces injections nous ont fait « reconnaître avec Daremberg, que les eaux-de-vie de « grande Champagne étaient plus toxiques, surtout si l'on « s^en tient aux phénomènes immédiats, à la mort rapide ; « cette toxicité paraît en rapport avec la proportion d'aï- « cool.

« Il ne semble pas en être ainsi, quand on use de la « voie digestive, en introduisant chaque jour pendant des « semaines des doses correspondant, pour un homme, à « cinq ou six petits verres.

« Si les phénomènes d'ivresse étaient ordinairement « plus marqués à la suite de la pénétration des cognacs « réputés les meilleurs, ce sont les lapins qui recevaient « l'alcool de marchand de vin, l'alcool, dit inférieur, titrant « 39 degrés qui, en général, (car il y a comme toujours « des exceptions), ont le plus maigri, ont présenté le plus « d'albumine, ont offert les congestions spléniques les « plus accentuées.

« A l'autopsie, ce sont les foies de ces mêmes animaux « qui ont paru les plus lésés; on n'a pas décelé de cir- « rhose nette, mais un état dégénératif des cellules. Ces « différences n'ont pas toujours été très considérables, « elles ont cependant été suffisantes pour justifier ces « simples remarques. »

En suivant un tout autre mode d'investigation, M. Ch.

Féré a étudié expérimentalement la toxicité des alcools, classés au point de vue de l'action tératogène oudégénérative. lia recherché d'abordrinfluence de l'exposition préalable aux vapeurs d'alcool sur l'incubation de Tceuf de poule; et, les expériences lui ont montré que l'action de l'alcool se manifeste à la fois par l'importance du retard de développement et par la fréquence des monstruosités. Cette notion étant acquise, M. Féré a été logiquement amené à comparer les différents alcools au point de vue de leur valeur tératogène, déterminée par le procédé des injections dans l'albumine de l'œuf de poule.

Il déduit des faits observés : i"" qu'à des doses faibles, l'alcool éthylique peut être presqu'inoffensif 5 2° quje les alcools propylique, butylique, amylique sont progressivement plus nuisibles : 3** que les iso-alcools sont plus nuisibles que les alcools correspondants.

M. Féré s'est efforcé de déterminer ensuite la valeur tératogène relative de l'alcool méthylique, dont la valeur toxicologique, ainsi que nous l'avons vu plus haut, a été diversement appréciée par Rabuteau et par MM. Dujardin-Baumetz et Audigé. Les expériences pratiquées sur les œufs en incubation ont prouvé que Talcool méthylique a une action tératogène supérieure à celle de l'alcool éthylique et inférieure à celle de l'alcool propylique.

Il a recherché aussi la puissance tératogène de quelques alcools naturels, rhum, tafia, armagnac, alcool de pommes de terre, en les comparant successivement à l'alcool éthylique et à l'alcool propylique purs. Les résultats obtenus lui ont permis de dire : — que le rhum et Talcool éthylique ont la même puissance tératogène; —

que le tafia paraît un peu plus tératogène que le rhum par rapport à l'alcool propylique; — que Tarmagnac paraît un peu plus nuisible que l'alcool éthylique pur ; — que la puissance tératogène de l'alcool de pommes de terre est très rapprochée de celle montrée par l'alcool propylique, le rhum et le tafia (i).

La toxicité de l'acétone, étudiée par la même méthode •et expérimentée concurremment avec celle de l'alcool éthylique sur des lapins, (injections sous-cutanées, ingestion par la voie stomacale), s'esL trouvée être sensiblement la même que celle de l'alcool éthylique d'après M. Féré.

Mais, si intéressants que soient tous ces travaux, il est à remarquer qu'ils ne donnent que des résultats approximatifs, et ne nous font nullement connaître le pouvoir -toxique, mathématiquement défini, de tel ou tel alcool.

Cette lacune a été déjà comblée en partie, par les travaux remarquables de Dujardin-Baumetz et Audigé, de Rabuteau ; nous avons donné plus haut les résultats prin- <;ipaux de ces recherches, nous n'y reviendrons pas ici.

Enfin récemment, notre excellent Maître, M. le Professeur Joffroy a entrepris avec l'aide de son élève M. Serveaux, la mesure méthodique du pouvoir toxique des différents alcools et de quelques-unes de leurs impuretés. Après avoir établi un déterminisme expérimental rigoureusement exact, il est parvenu à obtenir des données certaines et intéressantes. Ce sont là autant de points nou-

(1) Féré. Puissance tératogène de quelques alcools naturels. Société de biologie. Séance du 14 mars 1893.

veaux, qai ont avancé singulièrement la solution du problème de la toxicité des alcools, et qui, par conséquent, méritent d'être rassemblés ici dans me étude d'ensemble; nous leur consacrerons la plus grande partie des chapitres suivants.

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