II. — Lapins
« II résulte immédiatement, aussi bien des expériences: « sur les lapins que des expériences sur les chiens, qne « l'équivalent toxique expérimental augmente avec la « vitesse de l'injection.
« Comment expliquer ces faits, qui semblent au premier « abord contredire les résultats expérimentaux déjà con- « nus ?
« A notre avis, rien n'est plus simple : quand on fait « nne injection rapide, on fait pénétrer trop vite le poison
« dans le corps de ranimai, et la matière toxique n'a pas « le temps d'agir d'une façon complète, aussi faut-îl en « injecter une plus grande quantité, d'autant plus grande « que rinjection a été elle-même plus rapide.
« Mais quelle que soit la valeur de notre explication, « les résultats expérimentaux sont bien nets ; par consé- « quent, dans la recherche de l'équivalent toxique expé- « rimental, il y aura une vitesse de choix qu'il faudra « toujours adopter : On doit faire l'injection le plus lente- « ment possible, pour que le poison puisse agir sur l'or- « ganîsme d'une façon aus^i complète que possible, mais « il y a une limite à cette lenteur, car il faut, comme « nous l'avons démontré, avoir terminé l'injection avant « qu'il ait pu se produire une excrétion notable du poison. « C'est la constatation de cette excrétion qui montrera de « suite que l'on a fait l'injection trop lentement (1) ».
Les expériences qui précèdent, ont conduit M. Joffroy à distinguer la toxicité vraie de la toxicité expérimen^ taie.
Quand on recherche l'équivalent toxique d'un corps, on injecte la matière toxique jusqu'à la mort de l'animal, constatée par l'arrêt du cœur et de la respiration, parce qu'on a là un point de repère commode. On a alors la mesure, non de la toxicité vraie^ mais de la toxicité expérimentale^ car il est évident qu'on a injecté trop de poison et que par suite l'équivalent toxique trouvé est toujours trop
(1) Joffroy et Serveaux, page 8. Archives de médecine expérimentale, n*^!, 1"'^ janvier 1893.
fort. On conçoit fort bien, en effet, que si Ton avait arrêté rinjection quelques instants avant la mort, l'animal n'aurait pas survécu, et que par conséquent on a introduit dans son corps une quantité de poison superflue. Il y a donc lieu de chercher à déterminer l'instant précis où l'animal a reçu exactement la quantité de poison suffisanteet ne'-cessaire pour mourir ; de telle façon que, si l'on arrête l'injection à ce moment, la mort survient à bref délai.
Comme conclusion, M. Joffroy a été amené à reconnaître deux équivalents toxiques distincts :
1° L'équivalent toxique expérimental mesurant la toxicité expérimentale : c'est la quantité de matière io-^ xique qu'on peut injecter pour amener la mort d'un kilogramme d'animaly lorsqu'on continue l'injection jusqu'au moment de la mort constatée par la dernière respiration.
2° L'équivalent toxique vraiy qui mesure la toxicité vrçiie : c'est la quantité de matière toxique qui est né-cessaire et suffisante pour amener par elle-même la mort d'un kilogramme d'animal dans un court délai.
1° TOXICITÉ EXPÉRIMENTALE
En matière d'intoxication aiguë, l'équivalent toxique expérimental mesurant la toxicité expérimentale, est celui dont les expérimentateurs qui ont précédé MlVf. Joffroy et Serveaux ont presque toujours parlé, cet équivalent étant, nous le répétons à dessein : la quantité de matière toxique qu'on peut injecter pour amener la mort d'un ki"
logramme (Tanimal, lorsqvHon continue tinjection jusqu'au moment de la mort constatée par la dernière res-piration.
Mais il faut bien l'avouer, en dépit du talent et de la science des expérimentateurs, cet équivalent toxique a été le plus souvent inexactement mesuré, et il ne pouvait en être autrement, puisque les méthodes employées pour conduire des recherches aussi délicates étaient ellesmêmes critiquables. Ce serait tomber en d'inutiles redites, que refaire ici complètement le procès du déterminisme expérimental auquel ont eu recours les auteurs, qui se sont occupés de la toxicité des alcools, avant MM. JofTroy et Serveaux. ^
Rappelons seulement, que dans la plupart des cas, à la toxicité du liquidé venait s'«jouter une véritable toxicité opératoire, créée de toutes pièces par l'instrumentation défectueuse, et par la fréquence des coagulations dans l'emploi de la voie intra-veineuse.
Mais, ce n'est pas tout. A ces griefs déjà sérieux, MM. Joffroy et Serveaux sont venus dernièrement en ajouter quelques autres qui ne paraissent pas moins fondés.
Ces auteurs ont démontré que leurs devanciers avaient commis une erreur, en se posant comme règle de pratiquer les injections intra-veineuse du toxique avec une vitesse toujours identique, parce que c'était là l'origine fatale d'accidents vasculaires capables dans tous les cas de vicier les résultats expérimentaux.
« Il y a, dit M. JofTroy, une grande différence entre « les doses toxiques suivant les méthodes d'injection
« employées, selon qu'on se sert de la seringue, de Tap- « pareil de Roger ou du vase de Mariotte.
« Quand on injecte avec la seringue ou avec Tappareil « de Roger, on cherche à obtenir un débit constant, et on « croit être dans les meilleures conditions expérimentales « quand on a réalisé celte constance de débit. Or cela est « inexact, et notre appareil automatique le montre très « aisément. Si Ton commence à Taide du flacon de Ma- « riotte une expérience avec une vitesse déterminée, on « voit que généralement cette vitesse ne se maintient pas « jusqu'à la fin de l'expérience. Au bout d'un certain « temps et souvent assez vite, la vitesse d'injection se « ralentit parfois considérablement, puis se rétablit au « bout d'un temps plus ou moins long et reprend à peu « de chose près sa valeur primitive. Dans nos premières « expériences, désirant comme les expérimentateurs qui « nous avaient précédés, obtenir une vitesse constante, « nous rétablissions à chaque instant, ainsi que nous « l'avons indiqué, une vitesse d'injection toujours la « même. Aujourd'hui, nous nous en gardons bien et « nous pensons qu'au contraire il faut respecter ces ra- « lentissements dans l'injection. Il se produit en effet « pendant l'injection, peut-être par l'excès de pression « dans le système circulatoire, plus probablement par « l'action de la substance toxique elle-même, des vaso- « constrictions souvent très notables, et ce sont ces vaso- « constrictions énergiques qui déterminent le ralentisse- « ment de l'injection. Vient-on à lutter contre elles, on « s'expose à produire la distension exagérée ou la rup. « ture des vaisseaux les moins résistants, d'où des çedè""
-4 mes o« des lésioas hémorrhagiques bien visibles, en
< particulier dans le poumon. Nous avions observé fort -« souvent ces lésions, dans nos premières expériences,
< maiiiitenaiit nous ne les rencontrons plus que très rare- ^ ment, car noms n'essayons plus de vaincre cette vaso- « constrictton qui toujours cesse d'elle-même assez vite « et ne trouble pas les résultats. Mais nous avons une « notion exacte du phénomène, précisément à cause de € notre mocte d'injection, tandis que Texpérimentateur « qui injecte avec la seringue se préoccupe seulement « d'injecter bien régulièrement. Avec un peu dTiabileté « il y arrive aisément, mais comme il n'a pas conscience « de cette résistance à l'injection, due souvent à la vaso- ^ constriction ou quelquefois à une réplétion trop grande « du système circulatoire, il produit des lésions qu'il lui « est d'ailieurs impossible d'éviter. Avec l'appareil de « Roger, on se rend bien compte de ces augmentations -« de pression, car à certains moments il est nécessaire « de déployer une force considérable pour faire pénétrer
< Fiojectîon.
« Mais nous avons vu que même avee la seringue il est
< impossible de constater le phénomène-, si on relie la ca- « nule au corps de la seringue par un tube en caoutchouc. ^ Oïi> voit fu'en poussant l'injection au«si régulièrement -« qwe possible, quelte que soit d'ailleurs la lenteur de « finjectioa, il arrive à certains moments que la pression ^ dans le tube de caoutchouc augmente considérablemeat « et le distend d'une façon notable, si bien que si ce tube ^ poesède despomts faibles il se produit des renflements -« ampullaires, parfois même des ruptures.
« C'est ce phénomène qui, selon nous, se passe non seu- « lement dans le tube de caoutchouc, là il est bien visible « et facile à constater, mais encorç dans le système cir- « culatoire, et c'est lui qui produit des lésions n'ayant « aucun rapport avec la toxicité du produit expérimenté. « II faut donc, pour évifer ces causes d'erreurs impor- « tantes, non seulement rejeter absolument la seringue « ou l'appareil de Roger et se servir de l'appareil que « nous avons imaginé, mais, de plus, respecter les dimi- « nutions de vitesse qui peuvent se produire pendant l'in- « jeclion, et dues généralement à la vaso-constriction et « quelquefois à une réplétion énorme du système circula- « toire » (1).
Mais même en opéi'ant avez cette rigueur scientifique, la mesure de la toxicité expérimentale est variable, car elle dépend de conditions variables elles-mêmes qui sont : la vitesse de pénétration du poison et le degré de dilution de ce même poison.
lia été démontré précédemment, avec preuves àl'appui, que l'équivalent toxique expérimental aucj mente avec la vitesse de l'injection ; nous ne reviendrons pas sur ces faits, ni sur le modus faciendi destiné à les éviter ; qu'il nous suffise de dire que la vitesse de l'injection doit être réglée ài centimètre cube de liquide par minute et par kilogramme d'animal, et que c'est dans ces conditions que doivent être respectés, s'ils se produisent, les ralentissements passagers du débit.
(1) Jeffrey et Ser veaux, page 11 et 12. Archives de médecine ecopérimentàle^ n° 1, 1" janvier 1896.
Que conclure de tout ce qui précède, sinon que la mesure de la toxicité expérimentale, si consciencieuse qu'elle soit, n'est apte à trancher définitivement aucune question de toxicité et surtout celle des alcools et de leurs impuretés. Suit-il de là que Ton doive systématiquement dédaigner la recherche de l'équivalent toxique expérimental ? Non pas, car dans nombre de cas, ce sera le seul que l'on pourra déterminer : la recherche de la toxicité vraie exigeant des tâtonnements, des expériences multiples, qui supposent qu'on a une grande quantité de matière toxique à sa disposition.
Aussi, quand on aura à déterminer l'équivalent toxique d'un corps dont on ne possédera qu'une petite quantité, on sera forcé de se contenter de l'équivalent toxique expérimental, qu'on peut toujours déterminer. Mais tel n'est que rarement le cas pour l'alcool; par conséquent ce qui doit être recherché alors devra être principalement l'équivalent toxique vrai.
Quoiqu'il en soit, si l'on détermine l'équivalent toxique expérimental, il ne faudra pas oublier de se rapprocher de la toxicité vraie, en réduisant au minimum la vitesse d'injection sans cependant permettre une excrétion notable. On ne devra pas perdre de vue également que la toxi» cité expérimentale est une toxicité relative : elle donne des renseignements sur le sens dans lequel varie la toxicité vraie; elle peut montrer qu^un alcool est plus toxique qu'un autre alcool^ mais sans jamais permettre d'en affirmer la proportion d'une manière certaine et définitive.
Au début de leurs recherches MM. JofTroy et Ser-
veaux ont fait des expériences nombreuses sur des chiens et des lapins, expériences qui les ont conduit à déterminer les chiflres suivants qui concernent exclusivement la toxicité expérimentale :