SYSTÈMES TENDANT A DIMINUER LA CONSOMMATION
Suppression du privilège des bouilleurs de crû. — Noas a^ons ru le rôle qui était dévolu en France aux bouilleurs de crâ, dans Fauginentation de la production, de la circulation et delà consommation de l'alcool, c'est assez dire que sa suppression s'impose au législateur, si Ton veut véritablement atteindre l'alcoolisme dans l'une de ses causes les plus actives.
En Suède et en Norwège, cette suppression combinée avec d'autres mesures législatives et morales a donné d'excellents résultats. Le nombre des alambics privés qui était de 10.000 (pour 1.500,000 habitants avant 1848), est tombé à 23 aujourd'hui.
En France, la\fraude des bouilleurs de crû, fraude à laquelle nous avons déjà fait allusion plus haut, est considérable.
(1) Nous ferons dans le cours de ce chapitre de larges emprunts aux intéressants documents rassemblés par M. Guillemet, député^ dans son rapport à la Chambre (n° 2212) sur le monopole de la rectification de l'alcool, 1897.
La législation en vigueur aujourd'hui, concède aux bouilleurs de crû l'entière liberté de fabrication ; ils ne déclarent que les quantités pour lesquelles ils veulent bien payer, c'est-à-dire le moins possible, tandis que les distillateurs de profession sont étroitement surveillés par la régie, qui, à l'aide de l'exercice permanent et de précautions rigoureuses, constate et prend en charge toutes les quantités fabriquées chez eux.
Les conséquences de cette situation, dit M. Claude sénateur dans son remarquable rapport de 1887, peuvent être ainsi formulées ; « Extension de la fraude^ dévelop^ pement de V alcoolisme et violation du principe qui doit être le plus cher à une démocratie^ le principe d^ égalité, » A la faveur du privilège dont ils jouissent, les bouilleurs de crû fournissent, en franchise d'impôt, dans un rayon assez étendu à la plus grande partie de la consommation. De plus, les propriétaires bouilleurs payent leurs ouvriers partie en argent, partie en alcool, dont ceux-ci tirent le parti qu'ils peuvent en le répandant dans les estaminets où ils ont l'habitude de boire, dans leurs familles, parmi leurs amis, etc., et la fraude fait ainsi une tache d'huile dont le bouilleur est le centre.
M. le professeur Joffroy (1) s'exprime ainsi sur les bouilleurs de crû :
« Quelle est l'importance des bouilleurs de crû au point « de vue du nombre et au point de vue de la produc- « tion? »
(1) Jo.Toy. Les bouilleurs de cru et V alcoolisme^ Gazette des hôpitaux, 11° 140. 16 décembre 1896.
Anlheaume 9
« Il est iiiolil* die rappeler qtie si la question deis b»uil- « leurs de cru a pris une importance aussi grand», c'est « que kur nombre s'est augmenté à mesure que s'éle-- « vaient et le cliiiïre de l'impôt sur l'alcool et le chtffoe « moyen de fe consommatioa individuelle. C'est ain», par « exemple, qu'en 1830, alors que l'impôt était seulement « de- 37 fr. 40 et que la conisommation moyenne d^alcool « par tête était de 1 litre 1/2, le nombre des bouilleurs de « cru était assez restreint, et il est re^té tel jusqu'à il y « a une trentaine d'années ; mais depuis cette époque, « ce nombre a été sans cesse en augmentant et, à l'heure « actuelle, il est d'environ 900.000. Et dans une semle « année, le nombre de ceux qui ont distillé s'est élevé à « plus de 500.000, peut-être à 600.000.
« C'est que le droit sur l'alcool est passé de 37 à 156 « francs et que la consommation moyenne individuelie « s'est élevée de 1 litre 1/2 à 4 litres 56 par habitant, et « par conséquent que, l'alcool représentant une vateur « plus grande, il y avait un profit plus grand à en retirer, « soit qu'il fut destiné à la consommation familiale, soit « qu'il fut destiné à une vente régulière ou frauduleuse,
« Quant à la quantité de l'alcool produit par les bouil- « leurs, elle est difficile à évaluer. Pour 1895, elle serait « seulement de 129.000 hectolitres, si Ton en croit la sta- « tistique ; mais ce chiffre est certainement erroné, « comme l'a démontré surabondamment M. Cochery au « Sénat, et il est impossible de ne pas être frappé des « arguments qu'il a donnés. Il montre que le rendement « de l'impôt sur l'alcool diminue précisément dans les « pays à bouilleurs de crû, pendant les années d'abon-
-^ 131 — < daûce. Cette diaii»utk)n est de 20 0/0 daas les pays à <c bouilleurs de cidre, de 12 0/0 dans les pays à bouil- ^ leurs de marc ; elle n'est que de 4 à 5 0/0 dans les « pays des bouilleurs de vin, et seulement de 1 0/0 dans « les pays où il n'existe pas de bouilleurs de crû. Cela « tient évidemment non pas à ce que l'on boit du via, du « cidre et moins d'eau-de-vie (car il est de toute noto- ■k riété que, dans ces années, on boit plus de vin, plus de « cidre et aussi plu* d'eau-de-vie), mais bien à la facilité « avec laquelle le bouilleur de crû vend son alcool en de- « hors de toute intervention de la régi-e et, par consé- « quent, si, dans ces années d'abondance, la fraude prend « une telle extension qu'elle devient évidente et indénia- -« ble, il est certain qu'elle existe en tous temps et que « les chiflfres de production dont nous parlent les sta- « tistiques, sont inférieurs à la vérité. Ce n'est donc pas « 129.000 hectolitres que produisent les bouilleurs de crû, -« c'est un chiffre plus élevé et qu'il est impossible de « fixer même approximativement.
« En résumé nous venons de voir que le bouilleur de « crû avait un privilège et non un droit ; nous venons de « voir que le bouilleur de crû ne rendait pas d'autre ser- « vice à l'agriculture que de transformer quelques subs- « tances en alcool, tandis que la grande distillation indus- « trielle avait, en dehors de la production de l'alcool, une < grande utilité au point de vue de l'élevage; nous venons « de voir que le nombre des bouilleurs de crû s'accrois- ^< sait énormément à mesure que s'élevait le prix de « l'alcool et sa consommation moyenne par habitant, « nous venons de voir également que la fraude imputa-
« ble au bouilleur de crû était évidente et portait un pré- « judice important au fisc, puisque dans certaines années « d'abondance, le rendement de l'impôt sur l'alcool avait, « dans quelques départements, diminué de 20 0/0, il ne « nous reste plus qu'à tirer la conclusion, à savoir que, « ni au point de vue du droit, ni au point de vue fiscal, « ni au point de vue agricole, et nous ajouterons ni au « point de vue moral, on ne peut justifier, ni le privilège « qui est accordé aux bouilleurs de crû, ni Tallocalion « annuelle à titre de consommation familiale de 20 litres « d'alcool à 100 degrés, c'est-à-dire de plus de 40 litres « d'eau-de-vie par famille et par année. »
«'Nous venons de voir que le seul remède efficace à « l'alcoolisme est celui qui diminuera la consommation de « l'alcool, et ce serait dans ces conditions qu'on accordr- « rait chaque année à 6 ou 700 000 familles de bouilleurs « de crû 20 litres d'alcool à 100 degrés exonérés de tout « impôt !
« Ce n^ est pas là comme on Fa dit une prime donnée à « Fagriculture^ c'est une prime donnée à Falcoolisme. « En d'autres termes, alors que la consommation est « d'environ 1 600 000 hectolitres, c'est-à-dire quatre fois « ce qu'elle était en 1830; alors que tout le monde est « d'accord pour déplorer les progrès de l'alcoolisme et « qu'il apparaît nettement qu'il faut s'appliquer à dimi- « nuer la consommation de l'alcool par tous les moyens « possibles, on irait par la mesure la plus illogique et la « plus funeste à tous les intérêts, fournir presque gratui- « tement chaque année aux habitants des campagnes
4c déjà intoxiqués ea grand nombre, 250 000 hectolitres « d'eau-de-vie à 50 degrés.
■ « Que si on veut venir en aide aux agriculteurs on 4C diminue les autres impôts dont ils sont frappés, nous « n'avons aucune objection à faire ; mais dès qu'il s'agit « de cette substance nocive qui s'appelle l'alcool, nous « demandons qu'il n'y ait aucune exonération, parce que « nous sommes bien convaincu que le jour où le bouille leur de crû aura payé l'impôt pour l'eau-de-vie qu'il « aura fabriquée, il sera beaucoup moins porté à en faire « une consommation individuelle ou familiale ; cette eau- « de-vie représentera surtout pour lui l'argent qu'il aura < déboursé et au lieu de songer à la boire comme il le « fait quand cette eau-de-vie ne lui coûte rien, il cher- « chera à vendre son alcool pour retrouver l'argent dé- « bourse.
m La production diminuera peut-être, mais à coup sûr « la consommation diminuera, ce qui constitue un avance tage considérable pour le pays.
« De sorte que, soit qu'on se place au point de vue du « droit, soit qu'on se place au point de vue de l'encoura- « gement à donner à l'agriculture, soit qu'on se place au € point de vue du fisc, soit enfin qu'on se place au point € de vue plus élevé de la lutte contre l'alcoolisme, c'est- € à-dire au point de vue hygiénique et moral, il nous sem- « ble qu'il y a la plus grande utilité, la plus grande « urgence à mettre fin à ce privilège des bouilleurs de m crû et à faire cesser cette situation qui choque le bon € sens, la morale et l'hygiène et qui se résume dans ces « mots: l'inégalité de vaut l'impôt ».
Augmentation de Vimpôt sur F alcool, — Cest là un despremiers moyens restrictifs qui se présentent à l'esprit. W a été appliqué en Suède, en Russie, en Angleterre et dans d'autres pays. L'alcool paye en Angleterre un droit de 477 francs, en Russie de 455 francs, en Suède de 252 francs.
Jusqu'ici ces droits élevés n'ont guère été efficaces,. M. Bochcr, rapporteur de la commission de finances, sous^ le ministère Pouyer-Quertier, disait, en 1871 à ceux qui réclamaient des surtaxes: «Puisque vous parlez d'ivro- € gncrie, avez-vaus été de l'autre côté du détroit? Avez- « vous été à Londres, avez-vous vu ces tristes faubourgs,. « avez-vous vu ces palais richement illuminés, girCs pala^ « ces^ ces palais de gin ?Ils sont très beaux à l'extérieur, <(mais pénétrez. 'Ça 'est-ce que vous voyez ? l'ivresse, l'i- « vrognerie abrutie et hébétée ! th bien, c'estde l'ivresse « à 500 francs l'hectolitre ».
€ La Belgique, disait dernièrement M. Le jeune ministre d'Etat belge, par des majorations successives a décuplé son* impôt sur l'alcool, pen<Jant que le vice alceoliqfue s^enraciiiiaTt okez elle et que l'absorption d'alcool s'élevait progressivement jusqu'au chiffre «de 13 litres par habitant. La Framce en était, en 1831 à 2 litres 21d'alcoal à 50 degré s p«r habitant avec une accise de 18 fr.70; elle en est aujourd'hui à plus'ée 8 litres avec un droit de 156 fraitcs pour 100 degrés^ L'expériroentationest la même, avecèes^ résukats identiques chez toutes les nations où règwe falcoolisme : progression de l'absorption d'alcool parallèle à raccroissennent de l'impôt sur l'alcool. La majoration de cet impôt, dans les conditions ow l^expérruieirtatiofi en a
CO'iUrôlé les eEfets, a été et sera toujours une taxe prélevée sur la misère et la déoutrition du buveur d'alcool, de sa femme' et de ses enfants. » Ces constatations ne sont évidemment guère encourageantes, mais pour expliquer, en partie du moins, c€t insuccès il faut tenir compte de ce fait que la solution du problème est complexe, et que ce moyen restrictif employé jusqu'ici à l'état isolé n'est évidemment pas dans ces conditions apte à donner tout ce qu'on est en droit d'en attendre.
Dégrèvement des boissons hygiéniques et aromatiques. — Le dégrèvement des boissons dites hygiéniques et des boissons aromatiques nous semble appelé à rendre de réels services car, ainsi que le fait observer M. le professeur Joffroy,à quantité égale les alcools sont d'autant plus toxiques que leur degré de concentration est plus élevé.
Ce serait donc déjà réaliser un grand progrès que d'encourager la production et le débit des boissons faiblement alcooliques pour limiter la consommation effrayante des boissons fortement alcooliques, qui sont la cause et de beaucoup la plus active de l'alcoolisme. 11 n'en faut pas moins se rappeler cependant que selon le mot de M. Duclaux « les seules boissons hygiéniques sont celles dont on n'abuse pas y^^
D'autre part, le dégrèvement des substances servant à préparer les boissons aromatiques véritablement hygiéniques (café, thé, cacao, sucre) serait, nous en sommes persuadés, des plus utiles^ans la lutte contre l'alcoolisme. Les itarifs douanLcTS, excessivement élevés en France, sont «une tprime à la falsification xei empêchent les classes
peu aisées de s'habituer à l'usage des boissons caféïques. Or c'est surtout par la vulgarisation de ces boissons qu'on pourra supplanter les boissons alcooliques.
La limitation du nombre des cabarets paraît tout d'abord un moyen certain de diminuer la consommation, mais si l'on examine la question de près on ne tarde pas à s'apercevoir que le nombre des débits est plutôt une conséquence qu'une cause de l'augmentation de la consommation des boissons alcooliques, et l'on peut même voir dans un même pays une consommation plus abusive de l'eau-de-vie se faire précisément dans des régions où les débits sont en nombre plus restreint. C'est ce qu'a constaté l'enquête du conseil fédéral Suisse, qui a trouvé que la consommation de Teau-de-vie était précisément plus forte dans les cantons de la Suisse, qui avaient le moins de débits. Ce sont des résultats analogues que relatait M. van der Meulen, (de Beilen), dans la communication qu'il fit au congrès de La Haye (août 1893), sur les conséquences de la loi néerlandaise de 1881 qui règle le nombre des autorisations pour vendre des spiritueux en détail sur le chiffre de la population; ainsi en 18901a consommation d'alcool par tête d'habitant était de 6 litres 86 dans le Brabant septentrional, le nombre des débits étant plus de deux fois supérieur au chiffre légal, tandis que dans la Hollande méridionale la consommation d'alcool par tête d'habitant était de 10 litres 27, le nombre des débits n'étant qu'une fois et demie supérieure au chiffre légal. Du reste, en Hollande depuis quatorze ans la loi de 1881 a diminué de moitié le nombre des cabarets, sans exercer au-
cune influence évidente sur la consommation de l'alcool; tout au plus serait-il permis de dire que, si Ton avait pas promulgué la loi de restriction du nombre des débits, Talcoolisme aurait fait des progrès plus considérables. Mais, même en acceptant comme démontrée cette dernière proposition, il n'en resterait pas moins établi par les faits que la diminution du nombre des débits n'est qu'un moyen palliatif et insuffisant par lui-même pour diminuer l'alcoolisme.
Les recherches de Mœller pour la Grande-Bretagne, ainsi que celles de G. Hartmann pour la France condui" sent aux mêmes conclusions.
Mais si la limitation du nombre des débits est accompagnée de mesures restreignant le commerce des alcools, les conclusions ne sont plus les mêmes et l'on peut ainsi arriver à des résultats satisfaisants, comme cela s'est produit en Suède, en Norwège, en Finlande, et dans plusieurs Etats de l'Amérique du Nord.
Augmenter les, licences ? (1) Ce système a été essayé aux Etats-Unis.
Le taux des licences, 1000 dollars (5000 francs) pour les cabarets de la catégorie supérieure, 500 dollars pour les autres,' atteste que l'expérimentation, commencée en 1882, a été complète et est décisive aujourd'hui. « Après un recul qui n'a duré que deux ou trois années, avec la coïncidence exacte d'une crise économique, la passion de l'alcool se ressaisit, en quelque sorte, et la consommation
(1) Guillemet. Loco citato.
reprend une marche ascendante, qui n'a plus été interrompue et dans laquelle elle dépassait, dès 1890, le chiffre de 1885. « Assujetir l'exercice de la profession de cabaretier au payement d'une taxe élevée, c'est favoriser fiscalement la concentration dans quelques grands établissements. Dans les régions rurales, cette concentration pourra, au hasard des situations topographiquer*,. déranger les habitudes des buveurs ; mais la tempérance n'y gagnera pas. Les habitudes se modifieront partout où l'éloignement empêchera les grands cabarets de suppléer par d'autres attractions, à la tentation que le nombre et le rapprochement des petits cabarets, auront cessé d'exercer : on verra la consommation par bouteilles, infiniment plus pernicieuse, se substituer insensiblement à la consommation par petits verres. Dans les villes et les agglomérations industrielles, monopoliser (au profit de spéculateurs disposant de capitaux puissants), l'exploitation de la passion de l'alcool en supprimant la concurrence des petits cabarets, c'est mettre le fisc, moyennant salaire, au service de la spéculation abominable dont l'objet est d'activer les ravages de l'alcoolisme en .perfectionnant cette ex^ploitation » (1).
Interdiction totale de la vente des boissons ^spiritueuses, — Cette mesure radicale est évidemment excellente a priori \ elle a été prise du reste par plusieurs Etats de l'Union et différentes provinces des colonies anglaises.
La vente de Talcool n'est alors autorisée que comme médicament ou pour les besoins de l'industrie ; un agent
(1) Lejeune. Discours à la Société des iprisons.
spécial, salarié par l'Etat, est chargé de tout ce qui se rapporte àcette vente autorisée. Promulguée pour la première fois en 1851, dans FEtat du Maine, la loi de prohibition a été adoptée depuis par d'autres Etats (low a, Vermont, KansaSjWord et Sud-Dakota), ainsi que par les provincesoccidentales du Canada. La lutte est très vive, aux Etats- Unis, entre prohîbitionnistes et antiprohibitionnistes.
Dans seize Etats de FUnion, la prohibition est simplement locale, c'est-à-dire que chaque district, chaque commune, se prononce pour ou contre la prohibition de l'alcool sur son territoire. Dans l'Etat de Géorgie, 100 comtés sur 136, ont interdit la vente de l'alcool. Dans la colonie anglaise de la Nouvelle-Galles du Sud (Australie),, la vente en détail des spiritueux peut être interdite dans chaque district par le vote des 2/3 de la population (hommes et femmes). En Finlande, la vente des eaux-devie est prohibée dans les campagnes ; dans les villes, le âëhh des eaux-de-vie et de la bière est soumis à l'option locale ; rairtorité et le conseil municipal peuvent refuser le renouvellement des concessions qui ne sont valables que pour deux ans ; la vente des vins est tolérée. Dansles campagnes, le débit du vin et de la bière n'est permis que dans les hôtels et seulement aux voyageurs; les conseik inunicipanx n'usent que rarement de leur droit d'autoriser la vente au détail à d'autres qu'aux voyageurs.
En Angleterre, le droit de prohiber le trafic des spiritueux existe pour les magistrats et les possesseurs de propriétés seigneuriales. Plusieurs en ont profité et plus de 2000 paroisses n'ont pas» de débit. Les résultaits constatés ont été excellents ; et on cite un quartier des fau-
bourgs de Liverpool où cette prohibition existe, qui ne possède pas un débit, où le paupérisme est presque inconnu et où la mortalité est de 20 0/0 au-dessous de celle des autres quartiers.
Il y a trois ans, sir William Harcourt a soumis au Parlement un bill sur le trafic des boissons, dit du veto-local, qui autorise la moitié des habitants d'une paroissse à prohiber le commerce des boissons dans ses limites. Mis dix-huit fois à l'ordre du jour, ce bill, combattu par le parti conservateur, n'a jamais pu être discuta et a été retiré par le gouvernement libéral avant sa chute.
Actuellement, il faut avouer que le système de la prohibition absolue serait impossible à établir en France avec notre régime parlementaire, et qu'en demandant trop à la fois on risquerait fort de ne rien obtenir. Mais peut-être pourrait-on autoriser les communes à interdire la vente des spiritueux sur leur territoire ; dans tous les cas, semblable mesure doit être précédée d'une vigoureuse propagande anti-alcoolique, à l'aide de conférences, de brochures, d'articles de journaux, etc.
Systèmes de licences de Gœteborg et de Bergen. — Avant 1848 la distillation de l'alcool était libre en Suède et en iXorwège : « mais sous ce régime, dit M. JofTroy, l'alcoo- « lisme engendra de terribles conséquences, que nous ont « révélés les travaux de Magnuss Huss, et causa de tels « ravages que ce fut sous la pression de l'opinion pu- « blique que furent édictées les ordonnances royales sup- « primant les distilleries domestiques et ne conservant « qu'un petit nombre d'établissements, placés sous le con-
« trôle et la surveillance de l'Etat, Ces mesures eurent € les plus heureux résultats dans les campagnes, mais ne « diminuèrent en rien Talcoollsme des villes, où les dé- « bits étaient toujours aussi noipbreux et aussi fréquence tés ».
C'est alors qu'à Gœteborg se fonda, en 1865, une société qui a servi de modèle à toutes celles qui depuis se sont formées en Suède, en Norwège et en Finlande. Ces sociétés achètent les patentes de la vente au détail de l'eau-de-vie, et en profitent tout d'abord pour restreindre le nombre exagéré des débits. Dans ceux qu'elle conserve la Société se charge de la vente au détail de l'eau-de-vie et des boissons spiritueuses distillées, indigènes ou étrangères, et de l'exploitation de ces débits sans viser à son propre gain, les bénéfices étant versés, soit aux caisses communales (Suède), soit à des œuvres de bienfaisance (Norwège). Les débits ferment tous les jours à huit heures, sauf le samedi et la veille des jours fériés où ils ferment à 5 heures. Ils restent clos les jours de grande fête et d'élection.
Ce système, provoqué et soutenu par de puissantes sociétés d'abstinence, a donné d'heureux résultats, car la consommation de l'alcool qui était, en 1871-1875, de 5 lit. 4 en Suède est descendue à 3 lit. 4 en 1886-1890 et à 1 lit. 5 en Norw^ège, alors qu'elle était 2 lit. 4 par tête il y a vingt ans.
En Angleterre, un mouvement récent et très accentué se produit en faveur de ce système. En outre, il y a un projet de loi permettant aux électeurs d'interdire la vente des liquides spiritueux dans les communes, ou de limiter
le nombre des patentes. Remarquons que l'Angleterre possède aussi de puissantes sociétés d'abstinence, qui peuvent revendiquer une bonne part de ce mouvement favorable.
Nous doutons beaucoup qu'actuellement ce système puisse fonctionner en France, où nous manquons encore malheureusement des mesures restrictives et des autres moyens qui en assurent l'efficacité ; dans tous les cas il serait à souhaiter de le voir adopter.
La réglementation des heures et des jours d'ouvertare des cabarets (i) est une mesure excellente, quia amené dans certains pays une diminution très appréciable -de Palcoolisme. En Ecosse, la loi [Fortes Mackenzieact.) limitant pour les jours ouvrés la durée d'ouverture des débits (huit heures du matin à onze heures du soir), et ordonnant la clôture absolue le dimanche, a fait diminuer de près de moitié le nombre des détenus dans les prisons d'Edimbourg. Il y a quelques années, la prison de la ville était encombrée, on avait été obligé de voter î<00.000 francs pour l'agrandir ; actuellement elle est à moitié vide, et les agrandissements projetés sont ajournés d'une manière indéfinie. Le nombre des crimes et délits dûs à l'alcoolisme a décru aussi à Glasgow dans la proportion de 80 0/0.
La dJfense de vendre des boissons alcooliques aux enfants ainsi qu'aux ivrognes^ est très ancienne et nos ancêtres avaient fort bien compris son utili'é.
(!)• Guillemet. Loco ciiato.
Au moyen-âge, dit M. Guillemet, la vente des boissons hygiéniques elles-mêmes était réglementée d'une façon très sévère. Les marchands de vin «à pot» ne pouvaient donner à boire chez eux : ils ne débitaient que du vin à -emporter.
Leurs maisons étaient entourées de grilles^ qu'on retrouve encore . aujourd'hui dans certains quartiers ; la porte en était toujours fermée, et c'est par une sorte de guichet que le marchand faisait passer ses brocs. Une ordonnance de 1579 défend « aux gens qui sont mariés et ont ménage d'aller boire et manger es tavernes et cabarets, ^t aux taverniers et cabaretiers de les y recevoir, à peine d'amende... et de prison ».
Ce n'était d'ailleurs que le rappel et la confirmation d'une ordonnance du, prévôt de Paris rendue en 1397. « Estant venu en notre cognoîssance que plusieurs gens de métier, gens de petit estât... délaissent à faire leur besogne, à gouverner leur mesnage et gagner leur vie pour la grande inclination et affectation qu'ils ont au jeu de paume, de dez, de cartes, de quilles, es quels jeux ils l'emploient et occupent es dits jours ouvrables, en tavernes et autres lieux, y perdent leur chevance et deviennent de jour en jour larrons, voleurs et gens de mauvaise vie ; défendons de souffrir jeux de hasards es les dits cabarets... »
La loi de 1873, quoique très anodine et insuffisante, produirait d'heureux résultats si elle était appliquée ; malheureusement elle reste partout lettre morte et il en sera longtemps encore ainsi, à moins que l'initiative privée ne vienne rappeler à l'Etat quel est son devoir à ce point de vue.
L interdiction de la vente des eaux-de-vie, cognacs^ apéritifs, liqueurs dans les cantines a été décidée il y a quelques années, par le ministre de la guerre, en Belgique. Le général Wolseley a pris la même mesure en Egypte, ainsi que le commandant du corps d'armée de Metz, et Ton s'attend à voir cette interdiction devenir générale dans l'armée allemande. En France, la propagande anti-alcoolique par initiative privée, a été dernièrement autorisée dans l'armée. Est-il besoin de dire que cette mesure est excellente ?
Législation pénale et répression énergique de la fraude. — Pour être efficace la législation pénale ne doit pas s'adresser aux seuls ivrognes, car dans ces conditions elle n'est pas encore parvenue jusqu'ici à corriger de son vice un seul de ces malheureux. Nous croyons cependant que la législation pénale peut collaborer efficacement à la lutte contre l'alcoolisme.
1° En punissant avec la dernière énergie la fraude sur la production de l'alcool, fraude dont l'importance n'est plus à démontrer comme cause active de l'alcoolisme, ainsi que nous le disions plus haut au sujet des bouilleurs de crû. La fraude doit être réprimée sous toutes les formes, et d'autant plus sévèrement qu'elle concernera des boissons plus fortement alcoolisées.
2° En punissant les aubergistes elles débitants qui favorisent l'ivresse de leurs clients, et qui donnent des spiritueux àboire à des mineurs. Tout individu quia sciemment enivré une autre personne devrait être puni par la loi;
3** En punissant surtout l'ivresse qui se produit en cer-
tains lieux (tribunal, assemblée publique, etc.), ou pendant certaines occupations qui constituent un danger pour autrui.
La non-reconnaissance des dettes de cabarets est une mesure égislatiye qui peut avoir aussi une certaine efficacité.
Initiative privée. Sociétés de Tempérance. — Nous laissons ici la parole à M. Legrain (1) dont l'autorité en la matière est universellement reconnue. « Deux initiatives à utiliser chez nous sont en présence, dit-il : l'initiative de l'Etat et l'initiative privée.
La quelle des deux est appelée à nous rendre le plus de services ? Sans faire fi le moins du monde de l'initiative de l'Etat, je n'hésite pas un instant à la subordonner à l'autre et à déclarer, m'appuyant pour cela autant ^ur l'expérience des autres que sur le bon sens et sur la connaissance de nos mœurs, que l'intervention de l'Etat doit être à peu près stérile, sans l'intervention préalable de l'initiative privée.
Dans notre démocratie, les pouvoirs publics ne sont qu'une résultante. Avec notre système de représentation parlementaire, l'intérêt de la chose publique le cède bien souvent aux intérêts régionaux. Nous en avons eu de nouvelles preuves dans les débats parlementaires sur le régime des boissons. C'est fatal, c'est inévitable, mais il s'ensuit inévitablement aussi que c'est se leurrer d'un
(1) Legrain. V alcoolisme au point de vue sociologique. Revue scientifique, n» 16, 17 avril 1897.
Antheaume 10
espoir chiïnérique que de demander aux pouvoirs publics des mesures répressives, coercitiveSy de quelque nature qu'elles soient, contre l'alcoolisme, quand nous savons que la grande majorité des Français aiment et veulent de l'alcool, que 4 millions et demi d'électeurs ont un intérêt quelconque à la vente de ce produit. Des mesures énergiques votées dans de semblables circonstances, grâce à un heureux élan de patriotisme, seraient frappées de nullité avant la lettre et tomberaient aussitôt en désuétude.
Je ne suis certes pas l'ennemi des mesures autoritaires, surtout dans une matière aussi grave, où le salut public est en jeu, mais je les trouve inutiles et simplement vexatoires, quand elles ne peuvent avoir d'effet, et nous savons par expérience qu'une loi ne vaut qu'autant que l'opinion publique la réclame.
Le seul moyen de lutter contre Talcoolisme avec chance de succès est donc de s'adresser au buveur lui-même, de modifier ses mœurs et de l'amener sinon à réclamer de lui-même à ses représentants, les excellentes mesures, que l'on préconise ici et là, tout au moins, à les accepter en essayant de s'y conformer. Ce qje j'avance ici est l'enseignement même de ,1'histoire. Partout, où l'alcoolisme bat en retraite, c'est sous l'effort privé qu'il a fléchi ; partout où des mesures draconiennes ont été adoptées et ont produit des résultats, c'est exclusivement sous la pression de l'opinion publique préparée par les apôtres de la tempérance. Et si la Suède, la Norwège, les Etats- Unis et d'autres nations encore, façonnent des lois répressives que Pon observe, c'est qu'on rencontre dans leurs
parlements des hommes tempérants, des abstinents convaincus, missionnaires de plusieurs millions d'électeurs, eux-mêmes abstinents avec un mandat bien défini, où Talcoolisme tient une large place.
En matière d'alcoolisme, nous avons à combattre le préjugé, l'ignoranr^e, l'indifférenee, le mauvais vouloir, la coalition d'intérêts puissants. Avec cela le courant de l'opmion nous est plutôt contraire. Pour résister, nous ne sommes qu'une poignée, quand nous devrions être légion. C'est vous dire que nous entrons dans la lice avec une infériorité marquée que nos adversaires envisagent d'ailleurs avec un souverain mépris. Préparons les bases d'une vaste croisade ; appelons à nous tous ceux qui dans la nation, sont éclairés et pèsent d'une manière quelconque sur les esprits et sur les cœurs ; qu'ils soient les artisans courageux de cette renaissance morale sans laquelle nous courons à un échec. Appelons à nous les éducateurs de la jeunesse, et avec lui l'enfant, le citoyen de demain ; la femme, l'éducatrice du foyer ; le médecin dont Piçiluence peut être décisive ; le prêtre de toutes les religions. Sachons les grouper et leur faire comprendre qu'en unissant leurs efforts vers le but commun que nous poursuivons, ils ont entre les mains le salut du pays ».
Nous n'insisterons pas davantage sur cette question si importante de la propagande privée contre l'alcoolisme. Actuellement la France imitant l'exemple de la Suisse, de la Norwège, voit heureusement les sociétés de tempérance se multiplier et étendre partout leur action bienfaisante.
Nous citerons ici les [principales : la Ligue nationale contre Falcoolismey la Croix bleue, la Société contre Pusage des boissons spiritueuses, la Société de la jeu-' nesse française tempérante, etc.
C'est à ces associations qu'appartient le dernier mot en matière de prophylaxie de l'alcoolisme : souhaitons leur donc sincèrement une prompte prospérité, et rendons ici hommage aux hommes de bien qui consacrent leur laborieuse et féconde activité à lutter contre l'extension du fléau, et parmi lesquels il faut citer les noms bien connus de MM. Bergeron, Laborde, Magnan, Motet, Marandon de Montyel, Legrain, Sérieux, etc.