‹ De la toxicité des alcoolsChapitre 6 sur 26 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Sommaire.: Importance du sujet. Effets toxiques des alcools d'après les données de Thistoire. La toxicité des alcools d'après les auteurs au point de vue chimique, clinique, analomique et expérimental.

La question de la toxicité des alcools comprend l'étude de la cause réelle ou efficiente de l'alcoolisme, et tient par conséquent sous sa dépendance la prophylaxie de cette maladie, prophylaxie qui pour être efficace doit s'attaquer avant tout et surtout à l'élément causal.

La solution de ce problème présente plus que jamais un incontestable intérêt,, car ainsi que le disait dernièrement M. le professeur JoGFroy « l'alcool est actuellement « à des titres divers l'objet des préoccupations d'un grand « nombre de personnes; l'industrie et le commerce s'appli-

« quent à le produire en plus grande quantité et à dévête loppersa consommation ;rEtat semble surtout se préoc- « cuper de trouver là une source plus considérable de « revenus, pendant que Thygiène, l'économie bien enten- « due, la médecine et particulièrement la médecine men- « taie cherchent à en restreindre Fusage et à éviter Ta- « bus qui cause des ravages terribles et incalculables (i). » Les données de Thisloire, les notions fournies par la chimie, par la clinique, Tanatomie, Texpérimentation, tout contribue à démontrer la trop triste réalité et l'étendue de ce pouvoir toxique des alcools.

Bien que le terme d^alcoolisTr\e soit de date récente, puisque nous le devons à Magnus\ Huss, il s'en faut et de beaucoup qu'il désigne une maladie nouvelle, et c'est vraiment par un étrange abus de mot| qu'on en vient à déclarer actuellement que nos pères ne connaissaient pas les effets toxiques de Talcool. L'ivrognerie était, dit-on, le propre des temps passés, l'alcoolisne^ est le privilège des temps récents ! On vante avec complaisance les coutumes bachiques, la vieille gauloiserie d'autrefois et l'on s'en va proclamant que tout cela n'avait rien de commun avec l'alcoolisme !

C'est là une erreur dont il est grand temps de faire justice, car elle a été la cause d'autres erreurs.

(1) Joffroy. Alcool et alcoolisme. Gazette des hôpitaux, n* 25, 26 février 4895.

La négation en efiet de l'alcoolisme chez Tancêtre a fait dire que les boissons fermentées naturelles n'étaient pas toxiques, que si l'on ne buvait que du vin on ne deviendrait pas alcoolique, que la France n'est devenue alcoolique que parce que le vin lui a manqué.

Il n'est pas douteux, cependant, que les boissons fermentées, même les plus naturelles et les moins frelatées, ne soient toxiques (quel que soit d'ailleurs le degré de cette toxicité), et qu'elles ne puissent provoquer non seulement l'alcoolisme aigu passager, qu'on appelle Tivresse, mais même les accidents de l'alcoolisme chronique. Et c'est là, chose facile à concevoir, dès lors qu'elles contiennent dans des proportions souvent élevées cette substance éminemment toxique et enivrante : l'alcool. Dès lors, nos ancêtres qui s'enivraient tout comme nos contemporains connaissaient les accidents de l'alcoolisme, et si ce mot est de création récente, il s'en faut nous le répétons que le fait soit nouveau.

Il suffit de remonter le cours de l'histoire des différents peuples pour être complètement édifié à cet égard.

Dès les temps les plus reculés, l'usage immodéré des boissons alcooliques était assez répandu pour attirer l'attention des législateurs.

A Lacédémone, Lycurgue, au dire de Plutarque faisait enivrer les ilotes pour inspirer aux citoyens le dégotit de l'ivresse. A Athènes, Dracon punissait de mort les ivrognes.

Aristote et Quintilien considéraient comme doublement grave le crime commis pendant l'ivresse, et se refusaient à trouver dans celle-ci un élément d'atténuation ; ils

demandaient une double réparation, Tune pour le crime, l'autre pour l'abus des boissons. Ils voyaient un « mal dans la cause et un mal dans l'effet. »

Les Carthaginois avaient une loi qui leur interdisait l'usage du vin, A Rome, boire du vin était un crime capital pour les femmes. César, Tite-Live, Sénèque, Horace fournissent dans leurs différentes œuvres la preuve de l'extension progressive de l'alcoolisme à Rome. L'humanité frémit, dit Pierron (Thèse de Paris, 1815), en rappelant les vices et les noms d'Alexandre, Tibère, Néron, Calîgula.

Plutarque a noté l'influence dégéhérative qui résulte de l'intoxication par les boissons alcooliques, témoin ce passage « translaté » de grec en français par Jacques Amyot : « Ceulx qui se veulent approcher de femmes pour engendrer le doivent faire ou du tout à jeun, avant que d'avoir beu vin, ou pour le moins après en avoir pris bien sobrement. Pour que ceulx qui ont été engendrés de pères saouls etyvres, deviennent ordindiiTementjvTongnes suyvant ce que Diogénes respondit un jour à un jeune homme desbauché et désordonné : Jeune fils, mon amy, ton père t'a engendré estant yvre. »

Ce que fut plus tard l'abus des boissons spiritueuses après la chute de Rome, on ne le sait que trop. En Arabie, Mahomet, dit-on, trouva le vice de l'ivrognerie tellement répandu qu'il crut nécessaire de proscrire totalement le vin. En France, Charlemagne défendait déjà de provoquer à boire et à trinquer, et depuis cet empereur, plusieurs édits ont été publiés relativement à l'abus des liqueurs fermentées. Le onzième siècle vit naître une nouvelle liqueur de distillation fabriquée dès l'origine par

les Arabes, Valcoho/y dont la découverte est généralement attribuée à l'alcliimiste Arnaud de Villeneuve. L' « alcohol » fut regardé d'abord comme un poison, plus tard comme un remède (aqua vitce) et au seizième siècle comme une panacée universelle. On en trouve la preuve dans différents écrits, et notamment dans un ouvrage de Cibaldi Bruno « sur la vraie méthode de^ conserver la santé et de guérir toutes les maladies par le seul usage de^reau'de-vie, »

En 1514, Louis XII accorde à la communauté des vinaigriers de distiller les eaux-de-vie. Cette mesure imprudente est suivie de graves conséquences ; l'ivrognerie devient si fréquente que Louis XII lui-môme, et surtout François r^" édictent contre les buveurs toute une progression de pénalités. Une ordonnance de ce dernier, notamment, porte que « quiconque sera trouvé ivre, soit incontinent consti- « tué prisonnier au pain et à l'eau pour la première fois ; « et si secondement il est repris sera en outre ce que «« devant battu de verges ou fouets par la prison, puni « d'amputation d'oreilles et d'infamie et bannissement de « sa persoime ».

A partir de 1678 l'acoolisation fait des ravages encore plus considérables qu'auparavant, car la consommation du toxique est singulièrement facilitée par un édit royal qui permet la vente publique des eaux-de-vie, dont auparavant les apothicaires avaient seuls le droit de trafiquer.

Au dix-huitième siècle, l'abus de Teau-de-vie naturelle s'accroît encore ; mais c'est surtout dans le Nord de l'Europe que cette boisson va exercer ses ravages. Il fut constaté qu'en 170 i Saint-Pétersbourg perdait annuel-

Anlheaume ^ 2

lement 635 individus^ par l'eau-de-vie. En Suède, le privilège de la vente de ces liqueurs, établi par Gustave III,,y multiplia tellement le vice de l'ivrognerie, qu'il fallut bientôt renoncer à cette branche de revenu. En France, l'alcoolisme progresse dans le même temps à tel point qu'en 1747 Condillac n'hésite pas à réclamer des hôpitaux spéciaux pour « les maniaques de la boisson ».

Aux alentours du grand mouvement révolutionnaire l'alcoolisation se généralise, le cabaret fait son apparition. Benjamin Ru^, de Philadelphie (1745-1813) pousse le premit?r cri d'alarme.

Depuis lors, le terrible fléau étend de plus en plus ses ravages, et dès le début du siècle, ils deviennent tels que l'attention du monde médical est grandement attirée de ce côté, bien avant que le suédois Magnus Huss n'ait appliqué le terme à^ alcoolisme à l'intoxication déjà existante, et que les alcools d'industrie n'aient fait leur apparition.

En 1813, Sulton décrit l'eOet de l'abus des liqueurs alcooliques, dans un mémoire remarquable sur ce qu'il dénomme le « delirium tremens. » Saunders etDelaroche étudient cette question dans le même temps ainsi que Armstrong et Pearson (1813).

Ils sont suivis dans cette voie par Perry (1814) Mansford (1815), puis par Pidwell, Clifton, Chaining (de Boston), Klapp (de Philadelphie), Drake, Ebert, Flager, Horn Graff, Gûntler (1815-1820).

La question de l'alcoolisme était déjà mûre à l'époque, si Ton s'en rapporte aux thèses inaugurales soutenues sur ce point dès 1815 et 1816.

En 1815, Pierron écrivait dans ce sens un travail inté-

ressaut intitulé: m Considérations chimiques^ thérapeu* tiques et pathologiques sur Valcohol^ mais particulière^ jne.it sur les maladies qui sont le résultat des abus qu^onfait des liqueurs alcooliques. »

Le péril était déjà tel, qu'il le signalait en ces termes :

« Que d'inconvénients attachés à l'usage excessif ou « prolongé des liqueurs spiritueuses ! Que d'affections « pénibles, que de maladies graves, que d'altérations or- « ganiques de tous les genres, qui conduisent l'homme au « tombeau, après^ avoir éprouvé toutes les anxiétés de -« l'inquiétude et les tourments de la douleur !

« Faisons ici des vœux pour que les magistrats char- ^^ gés du bonheur public avisent au moyen de mettre des « bornes à Fusage de reau~de*oie, beaucoup trop répan- « du parmi le peuple. C!iit excès, en effet, entraîne la « ruine de l'état que chaque individu exerce ; il détruit « l'amour du travail, la vertu, l'humanité, la tempérance, « l'instinct moral, qualités saris lesquelles aucun état ne « peut subsister.

« Mais pour l'homme qui est plus élevé dans les rangs « de la société et qui s'adonne au même vice, qu'il fasse « un appel à la raison ; qu'il n'oubhe pas la honte atta- « chée à une si misérable habitude et l'abrutissement qui « en est le constant résultat. »

L'année suivante, Briand (i) traitant du même sujet, écrivait ces lignes remarquables qui n'ont malheureusement pas cessé depuis d'être d'actualité :

« Parmi les dérèglements les plus funestes à l'humanité

(1) Briand. Considérations sur Vahus des boissons spiri'ususes Thèse de Paris, n» 176, 1816.

« dit-ilyla morale et la médecine s'empressent de signaler « nvrognerie.

« II n'en est point de plus terrible dans ses eflets, ni de. « plus généralement répandu : on peut dire qu'il est de 4f tous les temps et de tous les lieuse. Qu'on remonte jus- « qu'aux siècles les plus reculés, qu'on déroule les anna- « les de tous les pays, que l'on consulte les écrits des « voyageurs et des historiens, partout on verra les peu- « pies plus ou moins passionnés pour les liqueurs enivran- « tes. Les nations les moins policées, comme celles qui « semblent être parvenues au dernier degré de la civilise sation savent trouver les moyens de s'enivrer.

« On a mis partout à contribution les substances sus- « ceptibles de fournir des boissons spiritueuses. »

Ainsi, dès le début du siècle, les manifestations toxiques des alcools constituaient un véritable danger social, et cependant ralcoolisation d'alors se pratirjuait avec les eaux-de-vie, les vins naturels, produits dont la toxicité serait presque négligeable, à en croire certains de nos contemporains.

Autre point important : on ne s'inquiétait pas seulement à l'époque, de l'ivrognerie, mais bien de l'alcoolisme chronique, (moins le mot), ce qui ressort nettement du reste de la lecture des ouvrages auxquels nous venons de faire alhision. Ainsi Briand (1816), par exemple, passe en revue le: effets (le F ivresse habituelle sur le phtisique et sur le moral,

« Au physique, elle entraîne dans la plupart des cas, « dit-il, des céphalées, vertiges, tremblements des mem- « bres, de la perte de l'appétit, de la langueur des diges-

« tions, une insomnie tenace. Le visage des ivrognes ha- « bituels est vivement coloré, injecté d^un liquide violet « ou parfois pâle et livide ».

Il note encore « que de l'aveu de tous les médecins, une « longue habitude et des excès répétés d'intempérance « provoquent Tapoplexie, la paralysie, la phrénésie, les « fièvres ataxiques el adynamiques, des inflammations du « poumon et autres affections de poitrine, Tasthme, les « anévrysmes internes, les obstructions de l'œsophage et « du pylore, la goutte, les rhumatismes, les maladies cu- « tanées, l'hydropisie, à laquelle donnent lieu les embar- « ras du foie et du mésentère et qui est la maladie la plus « commune des buveurs ».

Et Briand conclut en ces termes : « Les boissons spiri- « tueuses prises habituellement amènent une vieillesse « prématurée. Rarement les ivrognes parviennent à un « âge avancé, ils succombent le plus souvent entre la cin- « quantième et la soixantième année, souvent de morjt « subite ».

Dans la suite, les travaux se multiplient ; il serait fastidieux de les énumérer ; il convient de rappeler entre autres les noms de Duméril, Fodéré, Léveillé, auteur d'un très curieux traité de la folie des ivrognes (1828), etc.

L'existence de ces nombreux ouvrages montre assez que l'alcoolisation va s'accroissant et se généralisant de plus en plus. En 1849, sous l'impulsion du suédois Magnus Hûss, l'attention scientifique est encore attirée davantage sur les conséquences résultant de l'abus des alcools, le terme d'alcoolisme est désormais classique.

oo

Depuis cette époque, c'est-à-dire depuis la deuxièmemoitié 4u siècle, rexteiision de l'alcoolisme n'a cessé d'être en rapport avec l'augmentation de la production, singu-^ lièrement facilitée par les progrès de la chimie industrielle» Est-il besoin de dire ce qu'est l'alcoolisme'contemporain?" / Personne ne conteste actuellement ses effrayants ravages, il est à la fois une maladie et un vice universels, qui progresse sans cesse, multipliant les suicides et les crimes, peuplant les hôpitaux autant que les asiles d'aliénés,, et contribuant pour une large part à siériliser la race.. M. Gladstone n'a pas exagéré quand il s'est écrié à la Chambre des Communes :

« L'alcool fait de nos jours plus de ravages que ces^ « trois fléaux historiques : la famine, la peste et la guerre.. « Plus que la famine et la peste il décime ; plus que la « guerre il tue ; il fait pis que tuer, il déslonore ! »

Considérés au point de vue chimique, les alcools sont les composés basiques organiques, comparables aux oxydes minéraux.

Ils diffèrent suivant leur provenance. Les principales^ sources d'alcool sont les suivantes :

1** Les vins, cidres, poirés, bières.

2° Les marcs, lies et fruits sucrés.

3® Les tiges, racines et tubercules également sucrée.

4» Les mélasses.

5° Les matières amylacées préalablement sacdharifiée» (pommes de ter», graitis, «le*.)

Généralement, on désigne sous le nom d'eaux-de-vie les liquides alcooliques qui ne contiennent que 38 à 61 0/0 d'alcool pur, et qui peuvent être consommés tels comme boissons, et on appelle plus spécialement alcools ceux qui contiennent plus de 61 0/0 d'alcool pur.

En dehors de son origine, l'alcool que l'on consomme varie dans sa composition suivant la nature du ferment employé, suivant la température et la rapidité de la fermentation, suivant les procédés de distillation et encore suivant le moment de la distillation où il est recueilli (alcool bon goût, alcool mauvais gnût de le te et de queue).

Les principales impuretés des alcools naturels aussi bien que des alcools artificiels sont les alcoob supérieurs (propylique, butjiique, amyliques, etc.), les alcools polyatomiques (glycérine, etc.), les aldéhydes (aldéhyde ordinaire, furfurol, etc.), les éthers (éther acétique, etc.), les acides (acide acétique, etc.), les bases organiques.

La présence constante de ces impuretés dans les alcools, impuretés qui donnent souvent le parfum et le bouquet, ont amené les auteurs à rechercher non seulement la toxicité de l'alcool pur et des alcools naturels, mais aussi celle de ces différents produits étudiés séparément.

Dujardin-Beaumetz et Audigé ont fait des recherches de ce genre. Leurs expériences ont été pratiquée principalement sur le porc et le chien, au moyen des injections intra-musGulaires et sous-cutanées. Elles sont longuement rapportées dans un remarquable travail paru^n 1879 et intitulé : « Recherches expérimentales sur la puissance toxique des alcools, »

Le tableau suivant résume les rés«<Uaftâ obteno»:

Groupes par alcools.

Désignation des

et de leurs alcools

dérivés.

Alcools fermentes leurs dérivés.

I Alcool éthylique Aldéhyde acétique . . .

Ether acétique Alcool propylique. . .

Alcool butylique

Doses toxiques moyennes

par kilogramme du poids du

corps de ranimai.

Alcool amylique.

Alcool méthylique I chimiquement pur.

Esprit de hois ord. . .

Acétone

Alcool œnanthylique Alcool caprylique . . .

'Alcool cétylique

Iso-alcools 1 A I ^ 1 • I •

Alcools non fermentes.

à rétat pur

C*H60 8 gr.

C'H«0«C«H5 C H»0 2gr.90 C*H«oo 2gr.

C5H««Olgr,70

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