I. Ses avantages
Nous venons d'étudier les différentes manœuvres que lexpérience a conservées, parmi les innombrables moyens “proposés pour lutter contre l’état de mort apparente, quelle que soit la cause première de sa production, et spécialement ici quand elle est due à l’usage de l’anesthésie. La multiplicité même de ces procédés indique la gravité du péril et montre que le chirurgien, mis en présence de ces cas, heureusement rares, ne doit négliger aucune chance de salut. Et, en effet, pour que, dans le désarroi des premiers moments, on tarde un instant à lutter à l’aide des moyens dont on dispose, la situation s'aggrave tres rapidement et parfois d’une façon irrémédiable : il s’agit de minutes, de secondes même parfois ! On cite évi-
lu —
demment des cas de véritable résurrection, obtenues à l’aide de manœuvres, commencées même assez tardivement, et poursuivies avec une persévérance telle que le succes est enfin venu. Dans ces deux dernières années, le procédé de la langue de M. Laborde semble avoir multiplié ces excellents résultats; malgré tout, les exemples heureux sont bien clairsemés et paraissent faits seulement pour indiquer que l’on doit espérer contre tout espoir et ne se déclarer vaincu qu’à la dernière extrémité.
Dans ces conditions, le procédé de M. le professeur Poncet doit être considéré comme apportant une chance de plus et non des moindres, puisque, dans une observation venant également de lui, et que nous donnons plus loin (obs. I), le rappel à la vie a pu être obtenu une heure et demie après le début des accidents, dix minutes après la trachéotomie, alors que les autres moyens, habituellement mis en usage, n'avaient donné aucun résultat. Dans les deux autres observations que nous avons pu réunir, le temps écoulé entre l’apparition des accidents, l’opération de la trachéotomie et le rappel à la vie n’est pas exactement spécifié, mais, cependant, l'on voit que la trachéotomie est faite en dernier lieu et réussit après Vinsuccès des autres procédés.
« La trachéotomie, selon les paroles mêmes de notre
1 Malgré nos recherches dans la littérature chirurgicale, nous n'avons pu réunir que trois observations de trachéotomie pour accidents graves de l’anesthésie. Cette opération a dû être, nous le pensons, pratiquée plus souvent; mais les observations n’en ont pas été publiées, très probablement pour des raisons ana logues à celles qui ont fait passer sous silence beaucoup d’observations des accidents mortels de l’anesthésie.
lo ——— maître, M. le professeur Poncet, peut donc s'imposer à un moment plus ou moins rapproché de la disparition de la respiration et des battements du cœur. Elle est une ressource de premier ordre, sur laquelle le chirurgien a droit de compter, et à laquelle il doit toujours savoir recourir, lorsque les autres moyens ont échoué. »
IL est évident, et cela va sans dire, qu’il ne suffit pas de trachéotomiser ; l’opération faite, il faut poursuivre la respiration artificielle, qu’elle rend plus facile et plus efficace. On la pratique selon le manuel ordinaire, procédés de Sylvestre ou de Marshall Hall, insufflation pul monaire, qui évidemment ne peut être que trachéale, et nous avons vu ailleurs combien l’insufflation trachéale l'emporte sur l’insufflation pharyngienne, où la majeure partie de l’air propulsé pénètre dans l’œsophage.
La trachéotomie permettrait même l’application chirurgicale d’un procédé, sur lequel M. le professeur Poncet a appelé notre attention, et dont l’idée première lui a été donnée par les expériences du laboratoire de physiologie du collège de France : Chez les animaux curarisés, ou dont le bulbe a été sectionné, qui ne respirent plus, par conséquent, pour entretenir les phénomènes vitaux, dont la persistance dépend du bon fonctionnement de la respiration, on pratique la trachéotomie, puis la respiration artificielle à l’aide d’un appareil, dont voici le principe : Un soufflet, en forme de tambour, est mis en action à l’aide d’un levier, d’une bielle et d’un excentrique, par une source motrice quelconque, dynamo, machine à vapeur à gaz, à eau, etc. Ge soufflet, à l’aide d’un tube de caoutchouc, qui s’adapte à la canule trachéale, envoie un courant d'air dans l’arbre respiratoire de l’animal en expé-
LEE rience. C’est là l'inspiration; l’expiration est laissée aux seules forces élastiques pulmonaire et thoracique, et se fait automatiquement.
Les rapports des bras de levier peuvent être modifiés de façon à régler le jeu du soufflet et à envoyer une quantité d'air rigoureusement mesurée d’après la taille de l'animal : de sorte que deux soufflets de grandeur différente suffisent seuls à l’aide de ce dispositif, pour toute la série des animaux, du cheval au cobaye. C’est dire quelle précision on peut apporter dans la détermination du volume et de la force du courant d’air à projeter.
Or, un des inconvénients les plus sérieux de la respiration artificielle faite à la main, c’est la fatigue rapide qu’elle provoque chez ceux qui la mettent à exécution ; et, comme on doit souvent la prolonger pendant longtemps, ces manœuvres supposent un personnel nombreux, pouvant se relayer, et tel qu’on peut seulement la rencontrer dans un grand service hospitalier.
On aurait donc tout avantage à appliquer aux usages chirurgicaux Pappareil dont nous parlons et qui réussit si bien dans les expériences sur l'animal. La respiration artificielle ne pourrait qu'y gagner, car son emploi ne serait plus soumis aux irrégularités que comporte le manuel ordinaire, avec ses changements fréquents de personnes de force différente, ayant chacune un rythme plus ou moins vif, ete. On appliquerait la respiration artificielle avec toute la perfection et la précision désirables, puisque l’on pourrait régler mathématiquement, pour ainsi dire, la quantité d'air que l’on voudrait envoyer dans le poumon la force et la rapidité.du courant, le nombre des projections par minute, etc., toutes choses assez difficiles à
exécuter avec régularité par le procédé manuel habituel. De plus, cela supprimerait les aides trop nombreux entourant le malade et empêchant le chirurgien d'agir ou du moins risquant de le gêner beaucoup.
Il y aurait cependant une légère modification à apporter: au lieu d'abandonner l'expiration aux seules forces élastiques du poumon et du thorax de le laisser se faire automatiquement, il faudrait se rappeler que, chez les anesthésiés, l'expiration est précisément le point faible de la mécanique respiratoire (voir plus loin les expériencès de Langlois et Richet), et l’on devrait, par de simples pressions sur le thorax et l’abdomen, favoriser la sortie de l’air que l'appareil aurait fait inspirer.
Nous croyons donc avec notre maitre qu’il y aurait là un excellent moyen de pratiquer la respiration artificielle très régulièrement, et sans fatigue pour ie chirurgien ou ses aides dont toute l’énergie pourrait ainsi et plus utilement se porter ailleurs.
Il. Ses indications.
Nous pensons, avec M. le professeur Poncet que la trachéotomie doit être considérée comme une dernière ressource à laquelle on a recours, quand tous les autres moyens ont échoué. 11 est bien entendu qu’elle doit être cependant hâtive, et que son indication doit être présente à l'esprit du chirurgien dès la première apparition des accidents. Si comme nous le voyons, dans Pobservation I, elle à réussi dans ce cas plus d’une heure et demie après lapparition des premiers troubles, il serait imprü-
EN dent de compter chaque fois sur des circonstances aussi heureuses. Il est un fait, pour nous, certain que la trachéotomie réussit mieux et plus tard que d’autres procédés. Mais il en est de cette opération comme de toutes les opérations urgentes, elle aura d'autant plus de chance de conjurer les accidents auxquels elle s'adresse, qu’elle sera souvent pratiquée plus hâtivement.
De là à entrer dans le détail de chaque série d’accidents en particulier, et de rechercher à quel moment l’opération que nous proposons doit être exécutée, c’est là en quelque sorte, une question de coup d’œil chirurgical, et il ne nous paraît pas possible de préciser, d'indiquer si elle sera faite après telle ou telle manœuvre, après qu’on aura eu recours à tel ou tel procédé, après tant de minutes tant de secondes de respiration artificielle, etc.
Il appartient au chirurgien de prendre une détermination prompte, puisque la mort est imminente. Mais si, par une raison quelconque, l’opération n’avait pu être pratiquée dès le début, il devra se souvenir d’abord, nous l’avons déja dit et nous ne saurions trop insister sur ce point, qu’il ne doit désespérer du succes qu’à la dernière extrémité, et surtout que la trachéotomie, employée à la suite d’autres procédés, et très longtemps après le début des accidents, donne parfois des résultats inattendus et permet seule le retour à la vie.
IIT. Son mode d'action.
La trachéotomie agit surtout d’une façon mécanique : Une colonne gazeuse est d'autant plus difficile à mettre en
HU mouvement au travers d’un tube, que ce tube est plus long d’abord, et aussi plus irrégulier, avec de grandes différences de calibre dans ces diverses parties. Or, dans la respiration, la colonre d’air doit traverser, avant d’arriver aux premières bronches, au poumon, un long canal coudé auquel on peut considérer deux parties : la dernière est lisse, régulière et bien calibrée, c’est la trachée ; la seconde est irrégulière dans son calibre, la moins directe dans son parcours et oppose au courant gazeux une foule d'obstacles qui brisent sa puissance ; elle est constituée par les fosses nasales, l’arrière-gorge et le larynx. Or, la trachéotomie supprime d’un coup la première portion du canal, la portion difficile, etavec elle diminue, et de beaucoup, l'effort à fournir pour faire progresser la colonne d’air nécessaire à la respiration. Normalement, l’animal ni l’homme n’ont notion de la force qu’ils doivent développer pour respirer ; mais il n’en est plus de même pour Phomme ou lanimal anesthésiés. Le plus léger obstacle, qui serait imperceptible dans le premier cas, devient infranchissable dans le second. C’est ce que les expériences de MM. Langlois et Ch. Richet ont si bien mis en relieff.
Des recherches déjà anciennes — Hutchinson, Krakner — ont montré que l’homme et les animaux ne peuvent vaincre, pour l'inspiration ou l’expiration, la pression d’une colonne liquide offrant une certaine résistance. MM. Langlois et Richet ont vérifié ce fait et constaté que, d’une manière générale, on ne peut expirer ni inspirer à travers une colonne de mercure de 100 millimètres.