ÉTHER
L'emploi de léther, comme anesthésique, a précédé celui du chloroforme; mais celui-ci devint, presqu’aussitôt connu, d'un usage universel à cause de sa puissance et de sa rapidité d'action. Cependant, l'Amérique resta fidèle à l’éther ; de même l’École de Lyon. A l'heure actuelle, une réaction générale semble se produire en sa faveur, surtout à l'étranger.
Physiologie. — Dans ses grandes lignes, elle est la
même pour les deux agents. Il n’y a que des différences de détail ; mais elles prennent, au point de vue chirurgical pratique, une importance considérable.
L'action de l’éther est plus lente et plus graduée que celle du chloroforme.
De cette proposition découlent d'importantes conséquences. Les différentes phases de la narcose se répartissant sur un temps plus considérable, sont plus nettes, mieux scindées ; la période d’excitation, qui souvent n'existe pas avec le chloroforme, est ici bien marquée et assez durable; on constate, en outre, une exagération des sécrétions, ce qui peut, nous l’avons vu, être une cause occasionnelle de graves accidents.
Nous avons étudié, à propos du chloroforme la syncope secondaire ou syncope bulbaire ; elle est moins à craindre avec l’éther. En effet, cet accident se produit en trois temps : une accélération des battements du cœur, qui peuvent atteindre 150 ou 160 par minute, puis le ralentissement, et enfin, l’arrêt de ces battements. Les trois stades sont très rapprochés avec le chloroforme : « L'accident éclate en même temps que l’avertissement fourni par le ralentissement du pouls ». (Dastre.) L'action plus lente de léther scinde bien mieux les trois périodes : le ralentissement précurseur précède la syncope de 4 à 5 minutes, et permet d’aviser.
Par contre, la syncope tertiaire, syncope toxique bulbaire par paralysie du bulbe, survient plus inopinément avec l’éther ; de là le conseil de M. Arloïing, de préférer l’emploi du chloroforme à celui de l’éther dans toutes les opérations qui doivent durer longtemps et qui exposent à une intoxication profonde de l'économie. |
Of) = Les statistiques, nous lavons vu au début de ce chapitre, sont toutes en faveur de l’éther.
1 mort sur 23.204 contre { sur 2.873 par le chloroforme. 1 —— 13.160 — 1 sur 2.647 — 1 —— 5.834 — 1 sur 1.946 —
M. le professeur Gangolphe nous a déclaré que, sur plus de 10.000 éthérisations auxquelles il a assisté ou pris part, il n’a pas vu un seul accident.
D'autre part, nous avons lu dans le Lyon médical, du 1° juillet 1894, une communication de M. le professeur Poncet à la Société des sciencs médicalest ; nous ne pou vons mieux faire que de la reproduire in extenso :
« L’éther donne plus de sécurité que le choloroforme. Toutes les statistiques jusqu’à ce jour le démontrent.
« Les accidents de l’éther en général ne nont pas mortels. Par l’éther, on observe des syncopes respiratoires, mais pas de syncopes cardiaques, c’est-à-dire que les éthérisés commencent à avoir certains troubles de la respiration, mais on a le temps d'intervenir; avec le chloroforme, d'emblée la syncope cardiaque est immédiate.
« Enfin. je n’ai jamais vu l’éther provoquer des morts chez des individus qui n'avaient pas de tares, cardiaques ou autres. En résumé, je donne la préférence à l’éther pour cette raison; maximum de sécurité, mininum de danger. |
« Cependant, l’éther a des contre-indications :
« 1° Chez les enfants au-dessous de quinze ans, l’éther favorise davantage l’asphyxie, peut-être à cause de lirritation des voies trachéales, et de la production de mucosités;
1 Lyon Médical, 1°" juillet 1894, Soc. des Se. méd. de Lyon.
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€ 2° Chez les vieillards, surtout ceux qui ont un peu de catarrhe pulmonaire ;
«€ 9° Dans le cas où on a à se servir de lumière, ou quaud on est obligé d’opérer dans une chambre peu vaste;
« 4 Dans les opérations sur la région cervico-faciale, zone bulbaire de Duret, l’ablation des tumeurs congé-nitales. »
Nous n'avons pas à parler ici des inconvénients de l'éther par suite de son action vaso-dilatatrice, ou de l’inflammabilité de ses vapeurs.
BROMURE D’'ÉTHYLE 1
Son action anesthésique fut découverte en 1849 par Nunneley (de Leeds). 11 ne put parvenirà en vulgariser l'emploi, et ce n’est guère que ces dernières années, avec Rabuteau (1876), Terrillon (1880), qu’il commença à entrer dans la pratique.
Ses avantages apparaissent surtout dans les opérations de courte durée. Aussi son emploi se vulgarisa-t-il tout d’abord chez les dentistes, les spécialistes pour les yeux ou le larynx. En chirurgie générale, on lutilise beaucoup moins.
Mode d'emploi. — On verse sur une compresse 10 à 15 grammes de bromure d’éthyle. L’agitation du début, peu fréquente chez les gens sains et sans tare, quand on la rencontre dure à peine quelques secondes; dès la deuxième respiration, le malade, sauf quelques rares
1 Henri Hartmann, Henri Bourbon, Revue de chirurgie, septembre 1898.
LS
exceptions, est calme et en 30 ou 50 secondes, soit après une dizaine d’inspirations, la narcose est complète.
Pour opérer, on cesse les inhalations, car il ne faut donner le bromure d'éthyle que pendant un temps extrêmement court. Si l'on prolonge son administration, on voit en effet le malade entrer en contracture (raideur des membres, du dos, trismus)
Si l'opération est très courte (2 minutes) le malade se réveille tranquillement, gaiement mème parfois, et reprend immédiatement sa pleine connaissance.
Lorsque l’anesthésie doit être plus longue et dépasse 3 minutesil est bon de donner une nouvelle dose de bromure au moment où le malade commence à se réveiller; deux in halationssuffisent pour permettre decontinuer l'opération.
On peut aller ainsi jusqu'à 3 doses de cet agent pour lesopérations de 10 à 15 minutes. Il vaut mieuxne pasaller au delà, et, si l’on a besoin d’une narcose plus prolongée, substituer le chloroforme au bromure, ee qui se fait d’ail leurs sans le moindre inconvénient.
Avantages et inconvénients. — Pour les opérations de courte durée, nous ne connaissons actuellement rien de supérieur à ce mode d’anesthésie (Hartmann et Bourbon). On a prétendu qu'il était l'idéal, et qu'avec lui la mortalité tombait à O, au lieu de:
1 pour 2873 (chloroforme) ; L pour 28204 (éther).
C'est exagéré. Le bromure d’éthyle a aussi son nécrologue, mais bien peu chargé. Et encore en faut-il retrancher nombre de cas qu'on lui a attribués à tort; ils sont le fait du bromure d'éthylène qui, lui, est manifestement
toxique, et que sa similitude de nom a fait souvent donner en son lieu et place.
Cependant certains cas mortels lui appartiennent bien en propre. Hartmann et Bourbon en citent trois, où la mort arriveparsyncope: au moment de l’incision cutanée ; —par affaiblissement progressif vingt et une heures après l’opération, — par syncope, l'opération étant finie, au moment où l’on relevait le malade pour le pansement.
MM. Hartmann et Bourbon concluent: « Donné à dosses massives pendant un temps très court, avec respiration à l’air libre avant même le relâchement musculaire complet, alors simplement que les yeux s'égarent et que le malade se laisse aller, le bromure d’éthyle paraît n'avoir jamais causé d'accidents. Et cependant, c’est déjà par mil-liers que se comptent les anesthésies faites suivant ce mode opératoire. En France, Calmette, Lubet, Barbon et Martin ont de beaucoup dépassé un millier d’anesthésies. Nous-mêmes en apportons ici deux cents. Jamais nous n'avons vu l’ombre d’un accident. Il est frappant de voir combien le réveil est immédiat sans le moindre trouble, sans la moindre gêne pour le malade. Cest, en somme, comme rapiditéet comme innocuité, le protoxyde d’azote des dentistes sans l'appareil : un simple flacon et un mouchoir suffisent.