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DES INDICATIONS DE LA TRANSFUSION AVEC DÉPLÈTION PRÉALABLE

Actuellement il est bien peu de praticiens en France qui seraient disposés à pratiquer la transfusion après déplétion préalable, c'est-à-dire à supprimer à un individu une certaine quantité de sang vicié pour y substituer une quantité correspondante de sang normal, et pourtant quoi de plus rationnel ?

En bien des cas, en effet, le sang n'est pas seulement insuffisant à Thématose, il est nocif par lui-même; par son contact avec les éléments anatomiques, il détruit la vie des tissus, et n'est il pas admis que Fasphyxie est plus grave que la syncope?

Les anciens n'hésitaient pas à faire la saignée en pareille occurrence (déplétion simple); mais il ne suffît pas d'enlever le corps du délit, nous devons aller plus loin : au sang vicié, substituer un sang sain et rénovateur.

Si le principe de la déplétion est tenu en suspicion par la généralité des praticiens d'aujourd'hui, il était admis sans conteste par les parrains scientifiques de la transfusion, et c'est encore dans leurs œuvres que nous allons chercher les observations les moins équivoques à ce sujet. A cette époque, les pertes de sang étaient comptées pour peu de chose. De la phlogose, de l'âcreté de ce liquide dérivant pour ces pathologistes la plupart des maladies, il paraissait tout naturel de l'enlever, surtout quand, par une interprétation au moins naïve de la transfusion animale, on s'efforçait de tempérer les vices physiques du sujet par les qualités contraires de l'animal qui fournissait le sang. Assurément les idées de ïatro- mécanique sur la réplétion des réservoirs sanguins guidaient surtout la lancette de l'opérateur, bonnes ou mauvaises soient les raisons dont s'autorisait leur hardiesse, les heureux succès qui la couronnèrent n'en doivent pas moins être pris en grande considération. Je rappelle quel-

ques-uns de ces faits, qui pour la plupart ont déjà trouvé place dans l'historique.

Le 15 juin 1667, Denys injecte 9 onces de sang, après déplétion de 3 onces, sur un jeune homme atteint de fièvre continue ; il guérit. A quelques jours de distance, chez un homme de quarante-cinq ans nouvelle transfusion, nouvelle déplétion de 10 onces cette fois, puis injection de 20 onces. Succès complet.

Denys pratiqua encore une déplétion de 10 onces chez un maniaque, qui reçut ensuite 6 onces de sang artériel de veau, et le lendemain, 'après une nouvelle saignée de 3 onces, une nouvelle transfusion de 12 onces. Il compta encore un succès.

Rappellerai-je les cas de Lower et de King, qu débarrassèrent le patient, le premier de 10 onces,i le deuxième de 14 onces de sang, et n'obtinrent que d'heureuses terminaisons ?

Ces quelques faits sont surtout destinés à nous servir de jalons pour les considérations dans lesquelles nous allons entrer et nous permettent de proposer la transfusion :

1° Dans le cas où il y a altération physiologique ou anatomique des globules;

2'' Dans les cas moins bien définis d'intoxication générale dans lesquelles la masse sanguine paraît être le véhicule d'un poison.

a). L'intoxication par l'oxyde de carbone peut nous servir de type pour les cas de la première ca-

tégorie. En effet, les recherches de Claude Bernard tendent à démontrer que le contact d'un sang sain avec un sang oxy-carboné fait perdre à celui-ci ses propriétés pathologiques et même sa sensibilité au réactif spectroscopique , pourvu qu'il soit en certaine quantité (environ 2/3 de la masse). Ce n'est donc pas seulement par la substitution d'une quantité physiologique, mais par une action en quelque sorte médicamenteuse qu'agirait la transfusion avec déplétion préalable dans le cas d'intoxication par l'oxyde de carbone.

Jetons un coup d'œil sur les faits qui nous autorisent à formuler à 'posteriori ces doctrines que le raisonnement et la saine physiologie nous permettaient d'admettre d'emblée.

La littérature médicale contient quelques faits relatifs à cette application de la transfusion, mais la déplétion ne fut pas pratiquée, et il est bien difficile de croire que la masse de liquide injectée ait été dans tous les cas suffisante, au moins thérapeutiquement, pour régénérer le sang intoxiqué. Nous citerons néanmoins deux de ces faits.

r^ OBSERVATION. — En 1866, MM. Martin et Badt se trouvent en présence d'un empoisonnement par l'oxyde de carbone, chez un bossu anémique ; la respiration était à peine perceptible, le pouls^ très-petit et intermittent, le coma complet. C'est en vain que l'on avait administré les excitants ; avec l'appareil de Martin, on lui injecta en cinq fois de 180 à 210 grammes de sang. Pendant l'incision de la veine on avait vu s'écouler un sang noir ; aussitôt l'opération pratiquée, une amélioration étonnante se manifesta, Cinq heures après le

malade ouvre les yeux, peut avaler et la connaissance revient. La guérison fut complète.

{Verhandhing der Berliner med. Gesellschaft. Berlin, J867, 3Heft.,p. 301.)

2^ OBSERVATION. — En 1864, pareil fait se présenta au docteur Sommerbrodt, chez une fille de 20 ans, empoisonnée paj l'oxyde de carbone, ayant déjà perdu la connaissance, respirant à peine, cyanosée ; secouée par des convulsions ; elle reçut 120 grammes de sang défîbriné. Une amélioration se montra, les symptômes graves de l'asphyxie étaient enrayés ; mais les lésions produites furent assez graves pour amener la mort qui survint trois jours après. {Friedberg, die Vergiftung durch KoMendunst. Berlin, 1866, p. 166-169.)

Parmi les empoisonnements par les gaz, Eulenburg et Landois citent ceux par le gaz d'éclairage et rtiydrogène sulfuré contre lesquels ils recommandent la transfusion. D'après l'avis de Liebig, il s'opère dans ce dernier cas, sous l'influence du gaz hydrogène sulfuré, entre l'oxyde de fer des globules rouges du sang et le soufre, une combinaison qui forme du sulfure de fer, d'où résulte la suppression de l'activité respiratoire du sang. Comme dans cet empoisonnement on ne connaît aucun remède capable de dissoudre cette combinaison sulfurée, la transfusion déplélhorique peut seule agir, en substituant du sang normal au sang rendu par la présence du soufre incapable d'être hématose. Le curage des égouts et les vidanges peuvent souvent fournir l'occasion de recourir à la transfusion.

Jusqu'à quel point ces données sont-elles applicables à la clinique? c'est ce que l'avenir seul peut nous apprendre; mais sous ce rapport, il est ra-

tionnel de croire que la chirurgie pourra en bénéficier pour le traitement de certaines affections septiques." Paul Bert, dans une expérience (1) sur une chienne, a pu constater en effet que le sang de cet animal, qui succombait aux suites d'une septicémie aiguë, avait perdu ses proprités physiologiques et comme le sang saturé d'oxyde de carbone n'était plus susceptible de s'oxygéner. Il en est de même dans l'asphyxie simple, quand la respiration artificielle a été reconnue impuissante ; car le sang asphyxié ne s'hématose plus au contact de l'air.

« Si après une fièvre thyphoïde, dit M. Béhier, le sujet ne se rétablit pas malgré l'administration des toniques, s'il y a hydrohémie, si le sang ne se reconstitue pas et que les globules et la fibrine ne soient pas en proportion voulue pour stimuler convenablement forganisme, on devrait alors enlever au malade une petite quantité de sang égale à celle que l'on se propose de transfuser, de façon à ne pas remplir outre mesure le système circulatoire et à n'agir que par la qualité de sang, plus apte à lutter contre la débilité générale. On pourrait ainsi espérer ranimer le système nerveux, et par lui le système digestif et absorbant, rendre au sang ses qualités voulues pour continuer le mouvement vital.

b) A la seconde catégorie des maladies pour lesquelles se présente l'indication de transfusion après déplétioa préventive, celles dans lesquelles on peut

(1) Traité de la respiration, loc. cit.

invoquer raltération de la masse du sang, appartiennent :

1° Certains empoisonnements, tels que la morsure des serpents. Cette indication de la transfusion a été formulée par le docteur Cockle {in Essay on thepoison, ofthe cobra di capello, London, 1852, p. 27). La même proposition a été renouvelée en 1874, par les docteurs Branton et Fayrer, à la Société royale de médecine de Londres; 2° la maladie charbonneuse, la septicémie. Le professeur Landi, à Thôpital de Pise, a pratiqué cette opération chez un malade robuste jardinier, qui, à la suite d'une plaie artérielle avec hémorrhagies profuses, avait présenté les phénomènes d'une gangrène aiguë. L'opération fut faite avec l'appareil de Braune. Malheureusement, on se servit de sang humain défibriné et en quantité insuffisante, 80 grammes, et sans déplétion préventive, de sorte que l'opération ne put sauver le malade.

Nous venons de parler de la gangrène aiguë, cette gangrène envahissante qui se développe avec une si effroyable rapidité, et qui a été jusqu'ici considérée comme incurable. Quoi de plus rationnel que de remplacer la masse sanguine chez les malades atteints de cette redoutable complication, puisque, depuis les recherches du professeur Bottini de Novare, nous savons que la gangrène envahissante est une affection parasitaire du sang. Citons encore un observation de Fabbri (Raccoglitore medico Augvsto, 1873), qui put, en transfusaijt seulement

30 grammes de sang dans les veines d'une malade exsanguifiée et intoxiquée à la suite des accidents provoqués par un polype intra-utérin, la ramener à la vie, Fopérer et la guérir radicalement. Cette dernière observation ne nous fournit-elle pas un argument a fortiori ?

Il existe nombre à' affections parasitaires du sang, et, si Ton s'en rapportait aux dernières recherches des pathologistes allemands, on serait entraîné à multiplier à l'infini les indications de la transfusion ; c'est une voie dans laquelle il nous paraîtrait au moins téméraire de s'engager aujourd'hui (syphilis, fièvres éruptives, fièvre tijphoide, etc.). Beaucoup déjà calculent Fimportance que de nouveaux travaux lui donneront dans une thérapeutique peu éloignée. Pour nous, en l'absence de faits expérimentaux autorisant un jugement sûr, si nous essayons de prévoir, la transfusion du sang ne nous apparaît dans son rôle antiparasiticide comme un moyen précieux, mais uniquement palliatif, (qu'elle soit animale ou qu'elle dépende d'une végétation, la vie du parasite qui naît et se développe dans le sang ne saurait recevoir une rude atteinte d'une injection de sang nouveau; ne paraîtra-t-il pas même à quelques-uns vraisemblable de croire que, rénovant un milieu près d'être épuisé, ce liquide prêtera à la genèse du parasite une activité nouvelle?

Hâtons-nous d'ajouter, il est légitime de l'espérer, que plus tard, les progrès de la chimie auront

peut-être mis entre nos mains un agent vraiment parasiticide qui, trouvant dans le sang transfusé son véhicule le plus naturel, pourra devenir un tout puissant moyen de guérison.

Nous ne faisons que mentionner à cet article, et pour tenir compte des points d'interrogation posés par les pathologistes modernes, les intoxications diathésiques (cancer, scrofule, dartres, etc.).

Un mot encore sur la rage.

« Est-il téméraire de dire, écrit M. Moncoq, que, peut-être, on trouvera un jour dans la transfusion le remède tant cherché de Vinfection rabique? » Deux essais ont été faits dans des cas de ce genre. La première tentative faite par Riva, chirurgien du dernier siècle, ne réussit pas. Mais, en 1830, Dieffenbach, dont nous avons tant de fois déjà cité le nom, fit passer en trois fois 630 grammes de sang dans les veines d'un homme qui avait eu un premier accès de rage. Une amélioration notable survint après la première injection, le malade put boire et sa mort fut retardée. L'amélioration obtenue dans ce cas, bien que passagère, est de nature à encourager les praticiens.

En terminant ce paragraphe, nous tenons à le répéter, si la transfusion avec déplétion préventive a chance de réussir, c'est dans le cas où la déplétion aura été faite largâ manu, et où l'on aura par conséquent sous la main le moyen de remplacer cette masse de sang ; il doit donc s'agir ici préférablement de la transfusion d'animal à homme.

Avant de terminer, nous avons à examiner une indication de la transfusion, qui, pour ne pas être nouvelle, n'en mérite pas moins d'attirer notre attention. On se souvient que, lorsque Denys osa la pratiquer sur l'homme, il avait pour but de guérir un aliéné qui prenait des attaques de délire furieux. On se servit de sang de veau; car, disait-on, cet animal est tranquille et doux, rien de mieux pour tempérer un cerveau furieux. Comme il s'agissait alors de substituer à un sang délirant un sang pacifique, il va sans dire que la déplétion préventive était de rigueur. Eh bien! de nos jours encore, la folie a été considérée comme une indication de transfusion. En Italie, en 1874, le professeur Livi, de Modène, qui avait déjà pratiqué plusieurs fois la transfusion chez une vieille démente pellagreuse, amaigrie, prostrée, mise aux portes du tombeau par une diarrhée colliquative, eut l'heureuse idée de tenter la transfusion du sang artériel chez un jeune fou du manicôme de Reggio (Emilia). 11 s'agissait d'un lypémaniaque, avec tendance cataleptique; l'opération fut pratiquée, le 10 mai, par le professeur Azzio Caselli; il se servit d'une canule lancéolée, à bec de flûte, de son invention, à l'aide de laquelle il fit passer directement le sang de la carotide d'un agneau dans la veine médiane du malade préalablement dénudée. Il espérait ainsi mettre un terme à une maladie qui avait rendu l'existence de ae malheureux absolument insupportable, tourmenté qu'il était par le déUre le plus

pénible/ et ce résultat fut en grande partie obtenu, si bien que le professeur Livi, encouragé par ce premier succès, répéta Fopération sur d'autres malades, et récemment encore, le docteur Ponza, directeur du manicôme d'Alexandrie, voulut imiter le professeur de Modène sur trois aliénés. Le 21 juin, il invita un certain nombre de médecins célèbres à assister à cette opération (étaient présents les docteurs Pacchioti, Berrutti, Valerani, etc.), à laquelle assistaient également tous les officiers sanitaires de la garnison d'Alexandrie. L'opération fut précédée de deux expériences physiologiques sur de jeunes agneaux; puis le docteur Ponza débuta par un aliéné pellagreux, diarrhéique depuis plusieurs mois, et, comme cet homme présentait quelques symptômes de pléthore, on fît précéder la transfusion d'une saignée représentant en quantité le sang artériel que l'on allait injecter.

Quelques phénomènes de congestion cérébrale se produisirent. On n'avait injecté que 40 grammes. Le malade restait pourtant déprimé. Le pouls se maintint égal avant et durant l'opération. Une heure après il devint plus lent, puis le malade retomba dans sa tristesse habituelle et s'endormit. C'est un de ces cas dans lesquels la réaction se développe plus violente huit ou dix heures après. (?)

Le deuxième, affecté de lypémanie fixe, avec grand épuisement vital, fut opéré avec son trocart, par le docteur Trebbi di Reggio. 50 grammes de sang pénétrèrent, la réaction fut plus vive et plus

durable, le pouls plus fort et plus fréquent. Après s'être plaint de douleurs à la tête, il fut pris d'un délire qui, au dire des assistants, avait quelque chose de différent du délire ordinaire. Il parut ressembler beaucoup à celui d'un individu pris de vin et cherchant à se quereller avec le premier venu.

Le troisième malade, encore affecté de lypémanie avec idée fixe, reçut plus de 60 grammes de sang artériel d'agneau. Phénomènes réactionnels trèsviolents; pendant quelques instants, les mouvements respiratoires parurent supprimés, l'action du cœur paralysée, l'asphyxie imminente. La saignée dissipa rapidement ces dangers; transporté dans son lit, il tomba dans une manie plus grande qu'à l'ordinaire.

Avant de quitter l'asile, écrit l'un des témoins, j'ai revu les trois opérés et je les retrouvai dans leur état normal de monomanie. Le premier restait encore pâle; les deux autres injectés.

Cette opération fut encore appliquée dans le manicôme de Pezaro quatre fois, par les professeurs Blessich, Fabri et Frigerio. Dans ces quatre cas, l'amélioration parut considérable.

Enfin, la question fut portée, il y a quelques mois, devant le Congrès aliéniste d'Imola, dont le compte-rendu, fort intéressant, se trouve publié dans les archives des maladies mentales et nerveuses du professeur Verga. La valeur comparative du sang défibriné et du sang artériel d'agneau a été, de la plupart des auteurs, l'objet d'une étude

expérimentale approfondie, d'où paraît ressortir clairement la supériorité de ce dernier.

Ce n'est pas avec des observations de cette valeur qu'on peut juger la question.

« La pensée de tous, à la réunion de dimanche, écrivait Berruti à la fin d'un compte-rendu de ces expériences dans V Independente, c'est que l'Italie doit marcher orgueilleuse de cette nouvelle découverte à laquelle applaudiront les autres nations. La preuve en est dans le zèle que l'Angleterre a mis à s'emparer de ce sujet pour de sérieuses études. « Nous croyons cette appréciation un peu prématurée.

Assurément, nous ne saurions blâmer les chirurgiens qui ont remédié à l'anémie de quelques malheureux aliénés, mais s'ils avaient pour but de rendre la raison à ces pauvres fous, nous les vouerions volontiers aux antiques arguments du verbeux Lamartinière. Ajoutons, du reste, que tous les médecins italiens sont loin de partager ces illusions. Deux hommes d'une haute valeur, les professeurs Bonacosa et Mantegazza, n'ont pas craint de donner la note discordante dans le concert d'enthousiasme. Mantegazza compare les modernes transfusionnistes aux anciens alchimistes, et les relègue au rang des visionnaires, ce Le globule rouge n'engendre pas de fils, leur dit-il, votre opération restera stérile par le peu de durée de ses effets. » A ces attaques, répandues à profusion jusque dans la presse littéraire, les transfuseurs, par

la voie de VIndependente, ont répondu très-dignement. La lutte est engagée, les faits vont se presser de part et d'autre, avec les arguments, et la vérité ne saurait manquer de sortir bientôt d'une discussion conduite par des savants aussi sincères et n'ayant d'autre passion que celle de la vérité.

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