TRANSFUSION DANS LE TISSU CELLULAIRE
Nous avons assez longuement insisté, dans un de nos chapitres précédents, sur les phénomènes qui se passent à la suite de l'injection de sang dans le tissu cellulaire. C'est l'examen de ces faits qui a poussé, de son aveu, M. Landenberger à recourir chez l'homme, à cette pratique qu'il recommande surtout dans les maladies chroniques, et dont il n'aurait, paraît-il, qu'à se louer.
Tout dernièrement, ce procédé a été mis en usage par M. le docteur Nicaise, avant qu'il connût les faits de Landenberger et dans des circonstances fort intéressantes. Nous devons à l'obligeance de ce chirurgien de pouvoir les relater à cette place, et nous le prions de vouloir bien agréer ici nos plus vifs remerciements.
Observation. Cancer du col. Métrorrhagie. Transfusion. Thrombus. Mort. Par M. Nicaise. (Cette oJDservation est rédigée en partie sur des notes recueillies par M. Rafinesque, interne des hôpitaux.)
G... âgée de 36 ans, concierge, entre le 28 avril 187S, à l'Hôtel-Dieu, salle Saint-Maurice, n° 8.
Pas de maladies antérieures. La malade a été réglée à 16 ans et les règles ont toujours été régulières. Elle n'a eu ni enfant ni fausses couches ; pas de fleurs blanches, aucune maladie des organes génitaux.
Il y a neuf mois, la malade a commencé à ressentir quelques douleurs vagues dans le ventre ; puis elle eut des métrorrhagies; les règles, au lieu de cesser au bout de 4 ou 5 jours, se prolongeaient 8, 9, 10 jours, et étaient remplacées, jusqu'à leur retour, par un écoulement peu abondant, blanc-jaunâtre, assez épais, empesant le linge et le tachant en jaune clair. L'état général était assez bon, affaiblissement peu prononcé.
Il y a six mois, elle entra à l'hôpital pour une affection thoracique de peu de durée.
Peu à peu la santé s'altère^ les pertes sanguines augmentent d'abondance et de durée. Depuis trois mois elles sont presque continuelles et renferment de gros caillots. Les liquides perdus ont pris, surtout depuis un mois, une odeur cancéreuse très-prononcée. La cachexie a fait des progrès rapides ; les douleurs ont toujours été peu intenses, mais la malade s'est affaiblie, il est survenu de la pâleur et de la bouffissure de la face; l'appétit a disparu, puis le sommeil. Depuis un mois, elle vomit presque tous ses aliments ; elle a eu plusieurs syncopes à la suite d'hémorrhagies abondantes et l'amaigrissement a fait de rapides progrès. Pas d'œdème des extrémités.
Depuis 4 ou 5 jours, les pertes sanguines ont pris une abondance extrême. La malade entre à l'hôpital ; à peine est-elle installée dans son lit qu'une hémorrhagie très-rapide se produit. On l'arrête au moyen de la position et de la glace sur l'abdomen.
29 avril. Etat à l'entrée. — Décoloration de la peau et des muqueuses; faiblesse extrême, bouche sèche, amère* La ma-
lade a à!peine la force de parler. Le pouls es Iréquent, liliforme. Les vomissements sont presque incessants et empêchent absolument toute alimentation par la bouche ; les boissons glacées même sont rejetées. Pas [d'œdème des extrémités
Le palper de l'abdomen ne donne rien, mais le toucher indique que le vagin est rempli par une tumeur du volume du poing, assez résistante, pyriforme, lobulée, formée par l'accolement de deux lobes principaux entre lesquels le doigt pénètre facilement.
Le doigt, en contournant la tumeur, arrive jusqu'aux culs de sac vaginaux qui sont libres ; le col a complètement disparu ; l'on trouve au fond du vagin le pédicule de la tumeur et en arrière de lui deux ou trois mamelons, qui paraissent représenter la lèvre postérieure du col, la tumeur s'étant développée surtout aux dépens de la lèvre antérieure. L'odeur est caractéristique d'une affection cancéreuse.
Il s'agit là d'un cancer épithélial du col à forme végétante, en choux-fleurs.
Il y aune indication nette et absolue, c'est celle de faire cesser les hémorrhagies, auxquelles la malade va succomber dans un bref délai ; cette indication peut être remplie, dans ce cas particulier, en enlevant la tumeur, qui, par sa forme, se prête facilement à une opération.
Je procède, séance tenante, à l'opération ; la tumeur est extirpée en deux fois, le premier lobe est enlevé avec l'écraseur de Ghassaignac, le second avec celui de Maisonneuve. Aucune tentative d'abaissement n'est faite sur l'utérus. Il n'y eut ni syncope, ni perte de sang pendant l'opération. Il reste sur la partie postérieure du col 2 ou 3 petits mamelons qui ne peuvent donner lieu aune hémorrhagie inquiétante.
Lavements de bouillon et de vin. Potion de Todd par cuillerées, glace.
La journée est assez bonne; légère diarrhée ; les lavements alimentaires sont gardés. La malade vomit tout ce qu'on lui donne, elle ne conserve que la bière. La nuit est assez bonne, peu de sommeil.
30 avril. L'état de la malade est très-grave, il semble à cha-
que instant qu'elle va s'éteindre. Elle souffre de palpitations extrêmement violentes ; les pulsations atteignent le nombre de 160 par minute ; l'angoisse est extrêçae.
Je me décide à pratiquer la transfusion, dans l'espérance de soutenir la malade pendant quelques jours et de lui permettre de supporter un traitement réparateur.
M. Colin m'assiste dans cette opération, je me sers de son appareil qui est d'un maniement très-simple et qui permet d'éviter toute injection d'air.
Je choisis la veine médiane basilique gauche, qui paraît la plus volumineuse. Cependant, elle se distend mal et reste un peu aplatie, ce qui tient à l'état exsangue de la malade. La ponction de la veine faite avec un petit trocart ad hoc présente deb difficultés; une petite incision cutanée faite sur le trajet de la veine permet de pénétrer plus facilement dans son intérieur. A ce moment, on pratique la saignée sur le sujet qui fournit le sang, lequel tombe directement dans l'appareil de M. Colin. Le premier coup de piston pénètre bien ; au second, un thrombus se forme autour de la veine, je suspens l'opération après le troisième. La canule avait quitté la veine. Dix grammes de sang environ ont pénétré dans la veine et vingt grammes dans le tissu cellulaire. Compresses froides sur le pli du coude. Dig'italine.
Dans la journée les vomissements ont cessé, pour reprendre un peu le soir.
1" mai. La malade est plus calme, il n'y a pas de palpitations, pas de syncope ni de frissons. Une diarrhée légère persiste, mais les lavements ahmentaires sont en général gardés. Au pli du coude, toute tumeur a disparu, il semble que l'épanchement soit en partie résorbé.
Vin et eau de Seltz, bouillon, glace, digitaline. Lavements de bouillon et de vin.
2 mai. Des vomissements verdâtres, répétés, ont lieu dans la journée d'hier, et cette nuit, diarrhée arrêtée par des lavements laudanisés. Abattement profond, les palpitations reparaissent, mais moins fortes. Pas d'écoulement par le vagin. Douleur vive au niveau de l'hypogastre, spontanées et à la pression; pas de ballonnement du ventre.
Les vomissements et les palpitations cessent dans la journée ; somnolence. La fièvre augmente brusquement le soir.
3 mai. Pas de vomisseçients, un peu de délire, collapsus. La malade meurt à 10 heures du matin.
Autopsie. — Les poumons sont sains, le cœur est petit, mou et ne renferme pas de caillots.
A l'ouverture de l'abdomen, on constate une péritonite avec sécrétion séro-purulente.
La trompe gauche est considérablement dilatée; elle a environ le volume du pouce et décrit des sinuosités. Elle est pleine de pus et présente une partie amincie, éraillée, qui a pu permettre au pus de passer dans le péritoine; le pavillon est oblitéré.
La trompe droite est aussi volumineuse que la gauche, elle est de même gorgée de pus ; 1 j pavillon oblitéré a abandonné l'ovaire et est venu se fixer sur le bord de l'utérus, en avant de l'origine de la trompe à laquelle il appartient.
Les deux ovaires sont sains. L'ovaire gauche est situé au milieu d'un amas de fausses membranes qui l'englobent ainsi que les pavillons de la trompe gauche.
Le col de l'utérus est détruit, il n'en reste que quelques bourgeons cancéreux. Rien à signaler dans la cavité utérine; la paroi postérieure de l'utérus renferme dans son épaisseur un myôme de la grosseur d'une noix; un second myôme du volume d'un pois existe dans le péritoine de la face postérieure.
Pas de lymphangite sur les bords de l'utérus. Les ganglions iliaques et lombaires sont sains.
Au niveau du point oii la transfusion a été pratiquée, on constate que la tumeur formée par l'épanchement sanguin a disparu ; le tissu cellulaire, sans être augmenté d'épaisseur, est noirâtre.
La veine piquée mesure 8 millimètres de circonférence ; les parois sont épaissies ; la lumière est diminuée. La piqûre est oblitérée. Dans l'intérieur de la vessie, au-dessus de la piqûre, existe un petit caillot filiforme de 2 centimètres de long. Il y avait donc eu phlébite.
(( Cette observation, ajoute M. Nicaise, peut donner lieu à quelques remarques portant sur la coexistence du cancer épithélial du col et des myomes, sur l'existence de la salpingite et le développement de la péritonite; mais je me bornerai à ce qui a trait à la transfusion.
(c Cette opération a été pratiquée dans Fespérance de remonter un peu la malade et de permettre Faction d'un traitement approprié. Malheureusement, un accident a forcé à interrompre Fopération : la canule, que je n'avais probablement pas introduite assez profondément, s'est dérangée, et il s'est formé un thrombus.
« Le lendemain, la malade était sensiblement mieux, aussi ai-je renoncé à pratiquer une seconde transfusion. Peut-être est-il permis de supposer que la résorption rapide du thrombus a eu quelque influence heureuse sur Fétat de la malade. C'est là une hypothèse qui demande à être vérifiée par l'expérimentation. »