ACCIDENTS DE L'OPÉRATION. — SUITES
L'usage des instruments perfectionnés dont nous venons de donner la description, rend les accidents de l'opération beaucoup moins à craindre aujourd'hui qu'autrefois. Alors, en effet, que l'on se servait d'une seringue ordinaire, on pouvait avoir à redouter la présence de corps étranger venant salir le sang, la formation des caillots, l'introduction de l'air dans le torrent circulatoire, la précipitation de l'injection, enfin la phlébite, accident dont nul instrument ne saurait mettre à l'abri.
La formation de caillots, qui peut se produire sous un certain nombre d'influences passées en revue plus haut, est relativement peu à redouter, quand elle comprend une coagulation d'un certain volume; elle se borne alors à entraver l'opération; mais elle devient fort dangereuse quand les coagulum sont d'assez petit volume pour pouvoir pénétrer dans la veine : des embolies multiples peuvent en être la conséquence. Voilà pourquoi Oré a fait placer à l'entrée de la canule de son instrument un petit grillage destiné, au dire de l'auteur, à faire obstacle à la pénétration de ces coagulum, mais bien plus apte, croyons-nous, à la déterminer, au cas où elle tarderait. On pourrait croire que l'usage du sang défibriné rend impossible cette
complication? M. Belina prend soin de nous avertir que le refroidissement du sang dans l'appareil peut y donner lieu, au grand étonnement des expérimentateurs, qui ont attribué au froid une action absolument inverse.
Le danger de r introduction de l'air dans les veines est assurément un accident grave. L'attention des constructeurs d'instruments s'est surtout préoccupée de le prévenir, et nous avons vu par quels ingénieux mécanismes ils y étaient arrivés. Si pourtant un semblable accident se produisait, il faudrait sans tarder mettre à profit les résultats expérimentaux de M. Oré, et recourir à Télectrisation du pneumo-gastrique.
Vmjection précipitée serait plus à craindre, avec ces instruments, entre les mains d'un chirurgien peu expérimenté. Dans certain cas fort rare, elle aurait déterminé des accidents mortels. Nous rappelons le secours que l'on peut tirer en pareil cas de la saignée.
Enfin rien, on le comprend, ne peut mettre à l'abri de la phlébite au lieu de l'injection. Elle peut se produire, si l'on découvre trop la veine, si l'on met des ligatures, si l'on irrite les parois de la veine pendant le fonctionnement de l'appareil. L'adjonction d'un tube élastique entre les deux vaisseaux diminue singulièrement les chances de production de cette inflammation, qui s'est montrée de fort peu d'importance, hâtons-nous de le dire, dans les cas assez rares où elle a été observée,
Que le sang infusé soit artériel ou veineux fourni par riiomme ou par un animal^ les observations sur lesquelles se base notre étude nous le montrent agissant sur Forganisme nouveau dans lequel il pénètre avant tout comme un agent excitateur, un stimulant passager, immédiat, mais incontestable. Il agit par contact sur la fibre musculaire du cœur, sur les centres nerveux; c'est un coup de fouet qui réveille énergiquement les fonctions vitales prêtes à s'éteindre, alors que ni les excitants portés à la périphérie, ni les stimulants administrés à Fintérieur ne peuvent atteindre ce but. Ici, nous demandons la permission de faire passer sous les yeux de nos lecteurs quelques extraits des observations. Voici quels sont les' phénomènes habituellement observés :
La face se colore fortement, les yeux brillent grand ouverts^ les pupilles dilatées; la respiration devient vibrante et active; un peu d'agitation, un peu d'effroi.... (Roussel, obs. 16).
La face se colore, la respiration s'anime, le pouls devient fort et rapide ; il se réveille, il parle, il dit qu'il a faim, qu'il veut boire de la bière, répond lucidement aux questions, disant qu'il est très-bien, qu'il veut lui-même laver ses mains et le bras taché, changer de linge et de lit; il se lève et marche facilement, on l'obligea se recoucher bientôt; il mange.... (Roussel, 17).
Le malade éprouve un sentiment agréable de chaleur dans le bras, dans la tête, la poitrine; la respiration devient profonde, le pouls se relève, la peau rougit et se couvre de sueur... i (Roussel, 20).
Il se réveille, parle librement, répond énergiquement aux •juestions des assistants, dit se sentir chaud, fort, comme res-
suscité, capable do marcher, d'aller en ville si on le laisse sortir.... (Roussel, 24), etc.
Et, qu'on ne le perde pas de vue, ces malades, il n'y a qu'un instant étaient affaissés , prostrés , presque sans vie ; pour quelques-uns, le cœur avait cessé de battre. Le premier phénomène qui se manifeste est donc un réveil, réveil brusque et, pour ainsi dire, instantané, quelquefois accompagné de tremblement général. Mais continuons la lecture des observations; ici je copie encore textuellement :
Elle dit qu'elle brûle, qu'elle ne peut tenir de chaleur dans tout le corps, qu'elle a mal aux pieds et qu'elle sent venir une crise nerveuse. Une demi-heure après, un très-léger frisson suivi de sueur douce, une grande chaleur ; elle accuse un poids général et veut dormir.... (Roussel).
Un frisson commence après une heure et demie, et dure vingt minutes, suivi de sueur, de calme et de sommeil.... (Roussel).
Frisson violent, commence après vingt minutes, dure trente minutes, suivi d'une sueur générale et de longue durée.... {loc. cit).
Le frisson a duré vingt-cinq minutes, fut très-peu marqué, bientôt suivi d'une abondante sueur et d'un sommeil calme de deux heures..., etc.
11 me serait facile de multiplier à rinfîni les citations. Dans toutes ou presque toutes nous trouvons, en effet> assez bien accentuéi ce second stade qui succède au premier moment du réveil, et que j'appellerai de réaction générale. Enfin, dans un fort bon nom bre, nous trouvons noté ce sommeil calme
et tranquille qui vient comme terminer la première scène.
11 est pourtant quelques phénomènes moins fréquents, il est vrai, mais sur lesquels il convient que j'insiste. A proprement parler, ils peuvent être considérés comme l'exagération de ceux que je viens de signaler; je veux faire allusion à la douleur lombaire, à la dyspnée et au vomissement.
La douleur lombaire se montre fréquemment; elle est sourde, profonde, et n'est pas sans présenter quelque analogie avec la rachialgie du débuf des fièvres éruptives. On n'en connaît pas encore la signification exacte; il est pourtant rationnel de l'attribuer au reflux du sang dans les veines caves, produit par l'arrivée un peu brusque et insolite du sang régénérateur.
La dypsnée est surtout en rapport avec la rapidité de l'injection, la quantité et l'origine de ce sang. Rappelons ici que, dans certains cas, on l'a fait cesser en pratiquant une saignée déplétive sur le bras opposé à celui qui recevait le sang nouveau. Dans le plus grand nombre des cas, grâce à cette ressource, la dyspnée n'est pas à craindre, pas plus que la pléthore; elle est, pour ainsi dire, à la merci de l'opérateur. Toutefois, qu'il me soit permis de consigner ici une remarque, c'est que la nature du sang paraît exercer sur ce phénomène une influence considérable; j'en appelle aux observations des transfuseurs russes et italiens, chez les malades desquels l'injection du sang de mouton
a quelquefois provoqué une véritable angoisse.
Quant aux vomissements , avouons que leur cause est fort obscure; certains auteurs les expliquent fort aisément par une excitation du pneumo-gastrique. Il nous est difficile de croire que cette interprétation soit de nature à satisfaire les esprits quelque peu sévères.
Ainsi des effets immédiats viennent de se produire. Le péril semble conjuré. Est-ce là une guérison? Non; en stimulant Forganisme, le praticien a gagné du temps et conséquemment permis et à la médecine d'intervenir efficacement à l'aide de moyens qui trouvent maintenant une prise facile, et à l'organisme de réparer promptement ses pertes. C'est désormais à la thérapeutique de consolider l'œuvre commencée; cela est si vrai que, dans toutes les guérisons obtenues, les reconstituants ont joué ultérieurement un rôle important. Répétons-le, l'action du sang transfusé ne va pas au delà d'une influence locale, passagère ; « de même que, par la trachéotomie, on se propose de parer à un danger pressant, qui est l'asphyxie par défaut d'air; — ainsi, par la transfusion, on cherche à obéir à une indication non moins positive et urgente, qui est la syncope par défaut de sang : la première, par l'accès de l'air dans les cellules pulmonaires, permet à l'hématose de s'effectuer, ce qui amène un changement rapide; — la seconde, par le contact du sang avec la paroi interne du cœur^ ranime la fonction organique prête à se suspendre, d'oii résulte un
changement immédiat dans Faspect extérieur du malade. Mais, dans les deux cas, reste Fétat général du sujet, qui doit continuer à être combattu par les moyens appropriés. »
Et toutefois, les cas seront nombreux oii cette thérapeutique se montrera impuissante; c'est qu'alors le malade est atteint de lésions indépendantes de Fanémie, ou bien que cette anémie est portée à un tel degré, qu'une seule transfusion ne saurait suffire; c'est alors le cas de recourir aux transfusions réfractées qui ont donné de si beaux succès entre les mains de Gesellius et de Hasse. Mais poursuivons Fexamen des observations.
Quand la guérisonjdoit se produire, Famélioration se continue, les fonctions se rétablissent peu à peu. Un véritable type d'observation de ce genre est celle qu'a publiée récemment M. Béliier; nous ne saurions mieux faire que de la reproduire ; les intéressants détails dont elle est accompagnée en font assurément F une des plus complètes de la littérature médicale.
Observation. — La nommée U. V., âgée de vingt et un ans, entre à l'Hôtel-Dieu, salle Saint-Antoine, n" 14, le 24 janvier 1874. Grande, blonde, assez vigoureusement constituée. Réglée à treize ans, toujours exactement. A l'âge de dix-sept ans, en dehors de l'époque menstruelle, métrorrhagie assez abondante, qui dura un jour et céda au simple repos.
Accouchée, il y a seize mois, d'un enfant mâle, bien portant, qu'elle nourrit encore au moment de son entrée dans nos salles. Depuis cinq mois, les règles sont revenues exactes et copieuses. Néanmoins, elles étaient en retard de quinze jours quand, le 12 janvier, sans cause appréciable, pendant que la
malade nettoyait un parquet, elle fat prise de métro rrhagie ; le sang s'échappa à flots, « comme d'une fontaine » , selon son expression. Elle n'en continua pas moins son travail pendant quinze jours encore, perdant constamment du sang en abondance et mouillant jusqu'à seize serviettes par jour. Enfin, le 24, ses forces la trahirent et elle se fit transporter à l'hôpital ; trois fois en route, sur le brancard, elle fut prise de lipothymie.
A son entrée, on la trouve dans l'état suivant : face et peau d'une pâleur livide ; conjonctives et muqueuse buccale absolument décolorées ; pouls petit, mou, 120 par minute. Respiration, 26, sans dyspnée. Extrémités froides ; température axillaire, 37 degrés.
Par les parties génitales s'écoule, d'une façon continue, un sang pâle, fluide, lent à se coaguler.
Au toucher, on trouve le vagin spacieux, rempli de caillots mous, friables. Le col est court, large, ferme ; son orifice n'est pas entr'ouvert. La pression exercée sur lui par le doigt explorateur n'est pas douloureusement ressentie, non plus que la pression sur la région hypogastrique, oia l'on ne perçoit aucune tumeur.
Les seins contiennent du lait assez abondant, mais pâle, séreux.
Dans les vaisseaux du cou, à droite surtout, bruit de souffle continu avec redoublements intenses, à timbre clair, musical (bruit de diable). Souffle doux, systolique, à la base du cœur, llien dans les poumons. La malade se plaint uniquement d'une céphalalgie frontale^ persistante, atroce ; cette céphalée augmente quand la malade essaye de se mettre sur son séant ; alors tout tourne autour d'elle, et elle retombe sur l'oreiller dans un état de demi-syncope.
Traitement : Décubitus horizontal ; glace sur le ventre, le bassin élevé ; boissons froides ; potion avec 2 grammes de perchlorure de fer.
Le 23, les pertes continuent ; aux phénomènes déjà signalés s'en ajoute un nouveau : ce sont des nausées et des vomissements. Pouls petit, filiforme, 132. Température axillaire, 36" i. Dans la nuit, le tamponnement est pratiqué par l'interne de
garde. L'hémorrhagie s'arrêta pendant quelques heures, mais reparut le lendemain, 26. où il fallut retirer le tampon. La céphalalgie avait pris une violence extrême. La malade vomissait immédiatement tout ce qu'elle ingérait. On prescrit 2 grammes d'ergotine, mais la potion est rejetée comme le reste.
Les symptômes allèrent s'aggravant jusqu'au 29, la perte continuant sans cesse sous la forme d'un suintement sanguinolent ; les vomissements empêchant toute ahmentation ; la céphalalgie et l'insomnie privant la malade de tout repos. Le 29 au matin, la situation paraît désespérée : la malade est d'une pâleur mortelle, c'est à peine si la coloration des lèvres se distingue de celle de la peau ; la langue est froide ; la voix cassée, presque aphone. Le pouls est petit, extrêmement faible et mou, à HO; température axillaire, 36", 2 ; centrale, 38 degrés. Le moindre mouvement provoque une syncope. La céphalée est atroce ; la malade tient les yeux fermés et est incapable de supporter l'action de la lumière , tout lui paraît noir ; elle ne distingue ni la couleur, ni les contours des objets. Par moments, léger délire tranquille.
Le 29 janvier, à dix heures du matin, la malade se trouvant dans la situation que je vous ai dépeinte, je lui pratique la transfusion d'environ 80 grammes de sang, d'après le procédé opératoire que je viens de décrire. Le sang m'était offert de différents côtés, il fut fourni par mon chef de clinique, M. Straus. L'opération dura trois minutes environ. Dans les premières heures qui suivirent la transfusion, la malade fut observée avec soin par M. Liouville, qui releva les particularités suivantes :
Immédiatement après l'opération, la face conserve son aspect blafard, mais, par moments, elle est comme bouffie. Respirations pénibles, profondes. La malade s'agite, elle parle; léger délire ; idées tristes, terreurs : elle dit qu'elle se sent mourir. Par intervalles, excitation qui va en croissant^ puis dyspnée et cris douloureux.
Onze heures cinq minutes : Cris plus forts; elle se plaint que les pieds enflent. Elle déploie une force plus grande manifestement que celle dont elle disposait auparavant. Mais la crise
par laquelle elle passe a quelque chose de très-impressionnant.
Onze heures dix minutes : Elle a la force de soulever la tête et boit sans peine et avidement l'eau vineuse, qu'elle ne vomit point. Le pouls est toujours misérable, imperceptible aux deux radiales.
Onze heures vingt minutes : Toujours vive agitation ; il lui semble queues pieds enflent encore, ainsi que le ventre. Respiration rapide, haletante, rappelant celle de l'asphyxie, et dans laquelle le tirage est fortement aspiratif. Aspect hagard de la face, qui est légèrement cyanosée.
Ces phénomènes persistent jusque vers une heure de l'aprèsmidi. Ce n'est qu'à ce moment qu'on est frappé du changement en mieux qui s'opère ; les mains se réchauffent; le pouls est vif, assez fort; la malade parle et déclare se sentir mieux. A deux heures, l'aspect hagard et étrange de la physionomie s'est dissipé; la face est légèrement colorée; plus de délire ni d'agitation; elle répond à voix nette et parfaitement distincte. On ne reconnaîtrait plus la malade qui offrait des aspects s frappants et avant l'opération et immédiatement après dans les premières heures.
Quatre heures : Pouls fort, résistant. La malade a pu absorber dans l'intervalle, sans aucun vomissement, du bouillon et près d'une bouteille de vin vieux. Elle écoute, parle sans fatigue, distingue les couleurs et s'intéresse à ce qui l'entoure. La céphalalgie a entièrement disparu.
Le suintement sanguinolent, qui s'effectuait d'une façon constante par la vulve, a totalement cessé depuis le moment de la transfusion.
30 janvier, matin : Sommeil pendant toute la nuit, face reposée. Plus de photophobie, ni le moindre vomissement. Pouls, 120; température axillaire, 37 degrés; respiration 32. Un potage avec l'extrait de viande est parfaitement supporté, ainsi qu'un jaune d'œuf battu dans du bouillon. La céphalalgie est presque insignifiante.
Soir : Pouls 124, large, mou; température axillaire, 37°, 4; respiration 18.
31 janvier : Amélioration très-notable ; on trouve la malade
assise, causant avec ses voisines. On a de la peine à lui persuader de garder le décubitus horizontal. Elle supporte tout ce qu'elle prend (potages gras, vin de Bagnols ; potions de Todd).
Matin: Pouls, 112; respiration, 22; température, 37°, 4. Le soir, le pouls est à 108, plein, fort; la température à 40%2 ; la respiration à 28. Le mouvement fébrile est vif et trèsaccentué, sans malaise notable néanmoins et sans frisson antérieur. L'appétit même n'est pas diminué, et malgré la haute température qu'elle offre, elle demande à manger.
Le lendemain, 1" février, le mouvement fébrile s'est apaisé, la face et les muqueuses commencent à se colorer. Digestions parfaites; appétit exigeant et insatiable. Léger empâtement au niveau du pli du coude droit, au-dessus de la piqûre de la veine, qui est fermée (peut-être traumatisme dû à l'application de la bande).
Aujourd'hui, 4 février, cet empâtement s'est dissipé. La malade mange, dort, fonctionne normalement et a repris toute l'alacrité de son caractère. Elle est définitivement sauvée.
Cette observation nous fait assister à un succès dû à la transfusion d'homme à homme. Les choses se passent -elles ainsi quand on a employé le sang d'agneau?
Ici je rappelle les données expérimentales de notre premier chapitre. D'après ce que nous avons vu, tout sang étranger est immédiatement détruit et résolu en ses éléments. L'hémoglobine se trouve ainsi libre dans le torrent sanguin et pénètre dans les tissus. Sa présence dans la circulation peut déjà provoquer des désordres dans l'organisme, mais elle y demeure peu de temps; elle se transforme en partie ou afflue vers les reins, qui en sont l'organe éliminateur et qui l'éliminent, en effet, lorsque la
quantité n'est pas trop grande. Lorsque le contraire existe, on a vu que les reins, présentent des altérations profondes et caractéristiques. Il se forme avec rapidité, dans les tubuli, des exsudations qui peuvent souvent empêcher toute continuation de la sécrétion. Or, « cette insuffisance de la sécrétion urinaire est le commencement de la fin )). Entre les doses faibles et les doses fortes, les doses moyennes donnent lieu à des états anatomiques intermédiaires des reins, où une diurèse abondante peut sauver la vie deFanimal, mais aussi ou la moindre circonstance défavorable peut le tuer.
Nous avons déjà insisté sur ce fait. Les observations recueillies sur l'homme ne sont pas en complet accord avec les données de la physiologie expérimentale. Plusieurs fois pourtant, liasse et Sanders ont consigné l'apparition de lliémalurie, mais sans s'en inquiéter outre mesure. Au point de vue donc de l'état général, rien à noter de particulier à la suite de l'injection de sang étranger dans le corps humain. Place pourtant pour une observation qui n'est pas dépourvue d'intérêt : Gaselli a remarqué plusieurs fois la coïncidence de l'urticaire et des démangeaisons violentes de la peau avec cette opération. Ce symptôme passera aux yeux de tous, comme à ceux de Gaselli pour la manifestation de la surprise du système cutané.
Nous avons nombre de fois, dans le cours de ce
travail, exposé les résultats expérimentaux de Thématométrie. Nous pouvons aujourd'hui grâce aux travaux de M. Malassez et de Liouville, parler de ceux qui ont été obtenus sur Thomme.
Voici d'abord les observations faites par M. Malassez sur le malade de M. Brouardel dont nous avons rapporté l'observation plus haut.
La numération des globules sanguins, chez le transfusé et le transfusant, montre avec quelle rapidité les hématies se détruisent chez le malade qui ne peut réparer ses pertes, et avec quelle rapidité les hématies se reproduisent chez l'homme sain.
Avant l'opération, l'examen du sang, fait par M. Mallassez, donnait 3,200,000 hématies par millimètre cube.
Vingt minutes après l'opération : 3,500,000.
Trente heures après : 3,200,000.
Le malade mourait douze heures après, soit quarante-deux heures après l'opération. Si Ton se reporte aux données sur la masse du sang du transfusant, on arrive avec M. Malassez au tableau suivant :
Transfusant L. Transfusé Z.
Volume total du sang : 6,130 c. cubes 300 c. cubes
Rapport au volume du sang
extrait 1/20 Injecté 1/2
Poids total du sang 6,642 gr. 324 gr.
Rapport au poids du corps, . . 1/9 1/70
Nombre total 26,445 milliards 960 milliards
Capacité globulaire 426millions 41 millions
Voici d'autre part le résultat des calculs de
M. Liouville à la suite de la transfusion faite par M. Béhier :
La numération des globules rouges, faite chez la transfusée, à Taide de Tappareil de M. Malassez, a donné à huit heures du matin, le 29 janvier, avant la transfusion, le chiffre de 850,000 globules rouges par millimètre cube. Le même jour, à deux heures du soir, quatre heures après l'opération, il était de 1,110,000. A six heures, huit heures après la transfusion, on en comptait 1,143,900. M» Liouville, qui examinait ce sang au microscope, remarquait à ce moment Tapparition de très-nombreux petits globules rouges, bien formés, qui n'existaient pas avant la transfusion. Le 13 février, ce chiffre était de 1 ,850,000, et le 4 mars, 2,029,500. Ces chiffres démontrent clairement que, la vie une fois ranimée par Tingestion d'un sang tonique, la malade a pu refaire des globules.
Nous appelons spécialement l'attention sur ce dernier fait. Nul auteur ne l'avait signalé avant M. Liouville. Il est de nature à surprendre plus d'un physiologiste; aussi les opérateurs feront-ils bien d'en chercher la confirmation dans les observations ultérieures.
J'arrive aux terminaisons malheureuses. Le patient retombe dans sa faiblesse, dans son anéantissement, et meurt. Dans quelques cas même l'opération a été impuissante à le réveiller, même momentanément, de son dernier sommeil.
Je dois à la particulière bienveillance de M. Mau-
rice Raynaud, qui a bien voulu, avec un empressement dont je ne saurais trop le remercier, mettre à ma disposition ses précieuses archives, de pouvoir enrichir cette partie de mon travail de quatre observations, dont trois inédites. Elles montrent avec une grande netteté l'enchaînement des phénomènes qui conduisent si souvent le malade au tombeau.
F" Observation. — J'ai eu l'occasion, dit M. M. Raynaud (communication orale), de pratiquer la transfusion 4 fois et toujours avec insuccès tinal. Une première fois en 1859, à l'hôpital des Enfants-Malades où j'étais interne. Me trouvant de garde, je fus appelé un soir auprès d'un enfant d'une douzaine d'années, à quiGuersant avait pratiqué le matin l'amputation de la cuisse droite. Une hémorrhagie foudroyante de l'artère crurale s'était produite, et dans le temps nécessaire pour venir me chercher, il s'était écoulé une quantité de sang' telle que le lit en était inondé et que le malade paraissait à l'extrémité. Je commençai par arrêter l'hémorrhagie, puis je me pratiquai à moi-même une saignée d'environ 200 grammes et ayant découvert une des veines du pli du coude, j'y injectai une demi-seringue, soit 50 grammes environ de ce sang non défibriné, recueilli à la hâte dans une seringue ordinaire. La mort survint pendant l'opération qui, du reste, n'en est pas responsable, car au moment où elle fut faite, le petit malade avait évidemment rendu le dernier soupir.
IP Observation. — Ma seconde opération de transfusion fut faite en 1868, à l'hôpital La Puboisière où je faisais un service intérimaire. Il s'agissait d'une malade d'une quarantaine d'années, atteinte d'une anémie profonde accusée par une décoloration absolue des muqueuses et de la peau. Cette anémie ne put être rapportée à aucune cause connue, et l'autopsie faite après la mort ne révéla d'ailleurs aucune lésion appréciable, en dehors de l'état du sang. Ce ne fut qu'après avoir tenté pendant longtemps l'usage de moyens ordinaires, les ferrugineux,
amers, hydrothérapie, etc., que voyant la malade dans un pressant danger et menacée par des syncopes inquiétantes, je me décidai, en désespoir de cause à pratiquer la transfusion. Cette opération fut faite au moyen de l'appareil Mathieu, dont elle fut, si je ne me trompe, une des premières applications; le sang fut emprunté à la fille de la malade, personne trèsvigoureuse et bien constituée. Après défibrination préalable, environ 150 grammes de sang furent injectés lentement et avec les précautions usitées en pareil cas. L'opération marcha régulièrement et nous eûmes un moment l'espoir d'une amélioration , mais ce ne fut qu'une lueur, et dès le lendemain la malade était retombée dans le même état. EHe succomba au bout de très-peu de jours (4 ou 5).
IIP Observation. — La troisième fois que j'eus l'occasion de pratiquer la transfusion, ce fut à l'ambulance du Grand-Hôtel, pendant le siège de Paris. Voici d'ailleurs l'observation in extenso :
Méjean Scipion, 23 ans, 114° de ligne. Blessé à Ghampigny. Entré à l'ambulance le 30 novembre 1870. Coup de feu au niveau de l'angle gauche du maxillaire inférieur. La balle pénétra assez profondément dans la région sus-hyoïdienne ; elle est extraite séance tenante. J'extrais en même temps de nombreuses esquilles ; l'arcade dentaire est intacte.
6 décembre. Amélioration considérable ; suppuration abondante.
Le soir même survient une hémorrhagie qui en quelques instants inonde le lit du malade. M. Bidard, appelé en toute hâte, constate que l'hémorrhagie provient d'une partie trèsprofonde de la plaie, et il en attribue l'origine soit à la carotide externe, soit au tronc de la faciale, tout près de son point d'émergence de la carotide externe. Il essaye vainement de lier le vaisseau, on exerce sur l'artère une compression énergique et l'on m'envoie chercher*
Je pratique séance tenante la ligature de la carotide primitive, non sans de très-grandes difficultés, dues principalement au volume de la jugulaire interne. La ligature posée, l'hémorrhagie s'arrête très-rapidement; le malade est tellement épuisé
qu'il n'a pas, pour ainsi dire, senti l'opération ; on lui avait fait inspirer quelques gouttes de chloroforme seulement.
7 décembre. La journée se passe très- bien, le malade est pâle. Il n'y a eu aucun accident cérébral.
8 décembre. Même état ; la suppuration est bien rétablie dans la plaie.
Le soir à 9 heures, hémorrhagie très-considérable, provenant du même point que le premier jour ; dans l'impossibilité de faire une nouvelle ligature, on tamponne avec l'eau de Pagliari, puis avec de la charpie imbibée de perchlorure de fer. Un suintement sanguinolent continue pendant toute la nuit.
9 décembre. Nouvelle hémorrhagie, bien moins violente, :i 7 heures du matin.
A l'heure de la visite, je trouve M""^ X... en train de Hre les prières des agonisants ; le malade est très-décoloré et dans une prostration profonde.
Pouls filiforme, battant 136 fois par minute et même davantage. En présence d'une mort prochaine, je me décide à pratiquer la transfusion du sang.
Cette opération est faite avec le concours de M. Nélaton, au moyen de l'appareil de Mathieu.
Le sang qui s'échappe par la canule du trocart mis dans la veine du malade semble de l'eau à peine rougie. — J'injecte 370 grammes de mon sang, préalablement défîbriné par un battage d'un quart d'heure, et filtré à travers une flanelle.
Après l'injection des 15 premiers grammes, le malade éprouve une demi-syncope qui m'oblige à m'arrêter et me cause quelque inquiétude. Puis les joues du malade se colorent visiblement. L'opération dure près d'une heure : j'injecte 5 grammes par 5 grammes. Au moment où l'on atteint 34o grammes, le pouls devient extraordinairement petit, et le malade est pris d'un frisson violent durant environ un quart d'heure. Tout-à-fait à la fin de l'opération, il survient un vomissement, provoqué peut-être par l'ingestion inopportune d'un peu trop de bouillon. L'effort du vomissement provoque une petite hémorrhagie. Puis il s'établit une sueur abondante, et le malade passe le reste de la journée dans le repos et dans un état de somnolence continuelle.
6 heures du soir. Même état ; la coloration des joues est vive. Le pouls est très-difficile à percevoir; la respiration est calme et profonde, 36 par minute.
A 9 heures du soir, le malade est encore très-coloré ; il prononce encore quelques paroles.
Mort à 10 heures trois quarts.
Autopsie. (Elle a été surtout faite pour examiner l'état de la région oii l'on avait fait la ligature.) Notons cependant la présence d'un caillot rosé dans la plaie, ce qui a été souvent signalé dans les expériences de Jakob Worm Millier.
IV Observation. — Pendant cette même période du siège (déc. 1870), je fus appelé par mon ami le docteur Monsteur, en consultation auprès d'une jeune femme de vingt-quatre ans, parvenue au terme d'une grossesse très-pénible et épuisée depuis plusieurs mois par une de ces diarrhées incoercibles des derniers temps de la gestation, qui n'ont peut-être pas suffisamment fixé l'attention des accoucheurs, et qui paraissent faire le pendant des vomissements incoercibles du début. L'état d'anémie auquel était parvenu cette malade était tel, qu'on ne pouvait envisager sans de grandes appréhensions le moment de l'accouchement. En effet, la malade étant accouchée le surlendemain, la perte de sang, d'ailleurs peu considérable qu'elle subit pendant le travail, suffit à déterminer un état dem-syncopal du plus mauvais augure. C'est dans ces circonstances que je fus rappelé auprès de cette jeune femme, quelques heures après l'accouchement. Il y avait un peu d'endolorissement du ventre, qui pouvait faire craindre le développement d'une phlegmasie puerpérale. Néanmoins, vu l'imminence du danger, je me décidai à proposer au mari la transfusion, comme ressource suprême; elle fut faite avec son sang, et pratiquée três-méthodiquement avec l'appareil Mathieu; j'injectai environ 200 grammes de sang. Aussitôt après l'injection, les lèvres de la malade se colorèrent visiblement ; et la peau eut une teinte moins mate. L'opération s'était f:-iite avec la plus grande facilité; mais ici encore, cette amélioration fut de très-courte durée, et la malade succomba environ vingt-quatre heures après.
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