TRANSFUSION DU SANG DÊFIBRINÉ
Lorsque le sang est sorti du corps vivant et abandonné à lui-même, on le voit se figer et se prendre en une masse gélatineuse, qui, peu à peu, se contracte et laisse suinter de sa substance un liquide jaunâtre.
Cette coagulation a fort occupé les physiologistes, et donné naissance à de nombreuses théories. On Fa successivement attribuée à Finfluence
de Iji fibrine, puis, au dédoublement de cette substance, et, en fin de compte, aujourd'hui, grâce aux belles recherches de Glénard (de Lyon), elle se trouve ramenée à un phénomène mécanique reconnaissant pour agent provocateur exclusif le contact du sang avec le corps étranger. Elle devait, par la régularité de sa production, s'imposer fatalement aux observateurs comme une complication redoutable de l'opération, et appeler de leur part les recherches et l'expérimentation.
Déjà nous voyons Dieffenbach varier dans ses travaux la qualité du liquide injecté, le laisser séjourner à l'air, par exemple, un certain nombre d'heures, quarante heures, vingt-quatre heures, soixante heures. Prévôt et Dumas, dans leur Mémoire sur les globules, posèrent la question, qui fut reprise peu après par Bischoff. Du reste, à cette époque, un intérêt nouveau s'attachait à ;cette question; l'esprit d'analyse qui a poussé si loin dans la recherche de la vérité la physiologie moderne commençait à naître avec Magendie, Brown- Séquart, Milne-Edwards et Delafond. On se demanda alors quel était, dans la masse du sang injecté, l'élément qui suscitait les résurrections dont on était témoin; la chimie biologique se fondait avec Robin, Yerdeil, Denis de Commercy; la composition du sang avait donné lieu aux discussions les plus passionnées. Le moment était venu de reprendre à un point de vue nouveau la question de la transfusion.
Nous allons examiner successivement les r^ultats obtenus par cette seconde série d'expérimentateurs, mais sans nous départir de Tordre suivi dans le chapitre précédent. Nous étudierons donc : 1° les transfusions de sang défibriné entre animaux de même espèce ; 2° entre animaux de même classe, mais d'espèce différente; 3° de classe différente, mais à sang chaud; 4° de classe différente, mais n'ayant pas la même température de sang.
A. Transfusion au moyen du sang défibriné entre animaux de même espèce.
Ces faits sont maintenant assez nombreux, nous ne pouvons les citer tous.
1'"'^ expérience de Magendie. — La veine jugulaire d'un chien mise à nu et ouverte, on en a retiré huit onces de sang, qu'on a recueilli, qu'on a battu pour en extraire la fibrine, qui s'est déposée sur la baguette en filaments jaunâtres. On a filtré le sang à travers un linge fin et on l'a ensuite réinjecté dans la veine.
L'animal a paru inquiet : il s'est couché, il a refusé les aliments et a fait des efforts pour vomir. Il s'est affaibli graduellement, sa respiration s'est embarrassée, et il est mort dans la soirée après la deuxième injection.
A l'autopsie, faite douze heures après, on a déjà constaté une odeur de putréfaction des plus fétides, comme on la retrouve dans toutes les maladies qui résultent d'une altération du sang, et que les anciens appelaient putrides.
Ce chien est mort, dit Magendie^ parce que, la ùscosité de son sang se trouvant diminuée, ce sang n'a pu circuler dans ses canaux * sa partie séreuse
s'egt extravasée dans les poumons à travers les parois des capillaires.
Ce sont là les lésions constatées à Tautopsie : le sang, resté dans les vaisseaux et le cœur, n'a pas coagulé, mais il a conservé une fluidité remarquable. Le poumon hépatisé n'est plus perméable : la cavité pleurale renferme de la sérosité rougeâtre, et la cavité abdominale un liquide citrin en notable quantité. Ainsi le fait est clair : le sérum et la matière colorante ont transsudé par imbibition.
Est-ce que les engouements pulmonaires qui surviennent pendant le cours des fièvres appelées typhoïdes ne dépendraient pas d'une modification pareille dans la vicosité du sang ?
Magendie pratiqua de nouvelles expériences^ toujours avec le même résultat.
2® expérience. ■=- « Ayant voulu enlever au sang la facullô dont il jouit de se prendre en masse, nous avons soustrait la fibrine. La même expérience, répétée nombre de fois sur divers animaux, nous a toujours donné les mêmes résultats : toujours l'animal est mort, et d'autant plus vite qu'il restait moins de sang normal. Le sang défîbriné ne peut plus se mouvoir dans les vaisseaux : le sérum les traverse par imbibition, il forme des congestions et des extravasations, principalement dans le poumon, et il amène prompte^ ment l'asphyxie et la mort.
Ainsi la même substance qui se solidifie quand elle est hors des vaisseaux, mais qui est liquide dans leur intérieur, la fi-' brine, donne au sang la merveilleuse viscosité pour parcou-^ rir les capillaires les plus fins ; et il est intéressant de savoii* que ce sang coagulable est seul propre à entretenir la vie i sa viscosité même est précisément ce qui le fait circuler* )>
De son côté, M. Oré a institué des expériences qui Font conduit à un résultat tout différent.
a Mes expériences, écrit-il, avec le sang défibriné m'ont conduit à des résultats diamétralement opposés à ceux obtenus par le grand physiologiste. Je ferai remarquer, avant de les indiquer, que j'ai toujours eu le soin, après la défibrination, de filtrer le liquide ; il peut rester, en effet, des filaments de fibrine qui, en s'introduisant dans les vaisseaux, déterminent des accidents graves. ))
3» expérience. — « J'ai fait dix expériences avec du sang défibriné sur des chiens et des lapins. Je n'en rapporterai qu'une seule.
Un chien de chasse de haute taille ayant été épuisé par une hémorrhagie due à une piqûre de la carotide, j'ai introduit doucement dans la veine crurale droite 420 grammes de sang défibriné et filtré avec soin. L'animal est revenu à la vie, et la résurrection a été presque aussi rapide que lorsque le sang renferme tous ses éléments. Le même résultat a été obtenu sur six autres chiens et sur un lapin. »
Les résultats d'Oré sont du reste en parfaite concordance avec ceux de Bischoff.
4" expérience. — Bischoff enleva à un canard la plus grande partie de son sang, et le lui injecta promptement après l'avoir défibriné. L'animal revint à la vie ; il le lui enleva de nouveau et le lui transfusa après l'avoir de nouveau privé de sa fibrine ; le canard revint encore à la vie.
5« expérience. — Une hémorrhagie a été établie sur un gros lapin : 65 centimètres cubes de sang ayant été fournis, l'animal a présenté les phénomènes suivants : cessation des battements du cœur et des mouvements respiratoires, résolution complète des muscles, pupilles dilatées. Huit minutes après, je lui injectai dans la veine jugulaire J2 centimètres
cubes de sang pris à un autre lapin et défibriné par le battage. L'injection dura trois minutes; le liquide transfusé était à une température de 25 degrés centigrades. L'opération était terminée depuis trois minutes, lorsque les mouvements du cœur et la respiration commencèrent à devenir sensibles. Au bout de six minutes, la température était toujours basse et les battements du cœur faibles. Pendant deux heures, les battements du coeur restèrent faibles, la température ne s'éleva que très-lentement ; enfin l'animal se rétablit parfaitement.
On a remarqué que dans les expériences faites avec du sang défibriné la plaie avait fourni pendant plusieurs heures un suintement séreux à peine coloré; dans les expériences au contraire faites avec du sang contenant tous ses éléments, la plaie, bien lavée et bien séchée, ne présentait aucun suintement avant rétablissement de la suppuration. Ceci n'est pas étonnant, puisque le sang qui circulait dans ranimai était en grande partie dépourvu de son élément plastique.
Ces dernières expériences ne laissent aucun doute. Magendie avait donné une explication fausse d'un fait matériellement vrai, mais qui, entre les mains des expérimentateurs, ne s'est pas reproduit régulièrement le même. Il n'est pas vrai, comme il le croyait, que l'injection du sang défibriné amène fatalement la mort. Le sang défibriné, c'est-à-dire pourvu encore de ses globules, a produit dans les expériences précitées, et dans des faits non moins démonstratifs de Claude Bernard, Panum et de Brown-Séquard, de véritables résurrections. Les globules sont indispensables aux fonctions des organes; ces organites constituent l'élément vital
du sang, au même titre que les cellules vivantes pour les tissus.
Qu'on l'explique par Taffinité de Foxygène pour les globules, comme Longet, ou, comme Brown- Séquard, par la propriété que possède le sang chargé d'oxygène de réveiller les propriétés vitales des tissus, propriété d'autant plus grande qu'il est plus chargé d'oxygène, l'action exercée par les globules seuls est indéniable.
En opposition à ces expériences, nous rappellerons que celles de Dumas et Prévôt, répétées par Bischoff et Brown-Séquard , ont démontré que l'eau ou le sérum, chauffés même à 30 degrés, si on les oxygène par l'agitation et qu'on les introduise dans la circulation d'un animal exsangue, le font périr dans les convulsions.
Du reste, il serait oiseux de discuter plus longuement les opinions de Magendie, quand nous avons à leur opposer des expériences aussi remarquables, aussi consciencieuses que celles de Polii et de Panum. Nous croyons devoir rapporter in extenso quelques-uns de ces faits. On verra de quelle innocuité le sang défibriné s'est montré pour les animaux. Il y a eu décès de l'un d'eux, mais dû à une circonstance indépendante de la qualité du sang, la ligature du pneumo-gastrique.
Voici d'abord les faits de Polli.
6" expérience. — Un chien de taille moyenne fut rendu exsangue en ouvrant l'artère crurale : lèvres livides, œil éteint, respiration si fréquente qu'il était impossible de la compter^
L'animal n'exécutait plus aucun mouvement avec ses extrémités, il gisait à terre comme une masse inerte ; il était évidemment à toute extrémité. Le sang artériel tiré à ce chien avait été recueilli presque tout entier dans un vase. On le battit avec un faisceau de verges, jusqu'à coagulation de la fibrine ; on le passa à travers une chausse et on l'injecta avec une petite seringue dans la veine jugulaire. Comme la température extérieure était très-élevée, le sang, pendant tout ce manège, ne s'était guère refroidi que de 5 à 6°. Dans l'injection, on ne prit pas beaucoup de soin pour éviter l'introduction de quelques bulles d'air dans les veines: néanmoins le chien supporta très-bien cette injection. Il se releva promptement, la respiration devint plus calme, l'œil se ranima, et quelques minutes après l'injection l'animal se promenait dans la chambre (Polli).
7® expérience. — Un chien de race anglaise, robuste et bien nourri, fut saigné à l'artère crurale droite. On laissa couler tout le sang qui s'échappa spontanément. L'animal paraissait près de mourir : respiration presque imperceptible, muqueuse .labiale violacée, gencives blanches et froides. Le sang, défibriné comme dans l'expérience précédente à travers une chausse, fut injecté dans la veine jugulaire. En quelques minutes, le chien parut sortir de cet état si grave ; il resta abattu et couché pendant encore un quart d'heure, puis il recommença à exécuter quelques mouvements. Au bout d'une heure il semblait parfaitement revenu à son premier état. Ce chien, aussi bien que celui de la première expérience, paraissait bien portant quelques jours après l'opération. Il fat sacrifié pour d'autres expériences (Polli).
8^ expérience. — La bonne réussite de ces expériences m'en* gagea à pousser plus loin la perte de sang dans celle-ci, et à n'agir que lorsque l'animal exsangue semblerait mort. Pour Cela, lorsque le sang artériel eut cessé de couler de l'artère crurale, celle de l'autre côté fut ouverte et l'on continua à favoriser l'écoulement du sang artériel, jusqu'à ce que le chien ne présentât plus ni battements de cœur, ni respiration ; mais à ce point l'injection dans la jugulaire ne put être faite ; le cœur immobile sembla être le principal obstacle à l'injection. L'animal ne put être rappelé à la vie (PolH).
9" expérience. — Chez une jument de 8 ans, d'assez petite taille, la jugulaire gauche fut isolée avec soin, puis on ouvrit largement la jugulaire du côté opposé et on laissa couler tout le sang que l'on put, La jument, après avoir perdu 10 kilogr. de sang, commença à être agitée, à chanceler, et elle s'affaissa sur la paille. La muqueuse labiale et la gingivale étaient décolorées, l'œil immobile, les membres complètement relâchés. Le sang, battu avec des verges, pour en éliminer la fibrine qui, à son tour, fut pressée pour qu'on en fît sortir tout le sérum et les globules rouges adhérents, avait été maintenu au bain-marie à 40". Depuis 20 minutes la jument était par terre, lorsqu'on commença l'injection dans la veine jugulaire mise à nu, avec une forte seringue, en favorisant le cours du sang vers le cœur par de fortes pressions dans la direction du vaisseau. En une demi-henre, on parvint à introduire lentement dans la circulation environ S kilogr. de sang. On s'arrêta là, parce que l'animal était très-agité ; un quart d'heure plus tard il commença à remuer ses extrémités et à faire quelques efforts pour se lever. En l'aidant, il put se remettre sur ses pieds pendant vingt minutes, puis il retomba dans une agitation croissante. Il inclinait de temps en temps la tête vers le ventre, ce qui fit songer à quelque complication intestinale. Il mourut sept heures après l'expérience, au milieu de convulsions. On trouva une énorme quantité d'aliments dans l'estomac, dans le gros intestin, et un épanchement gélatiniforme dans l'intestin (Polli).
10'' expérience. — Cheval de 14 ans. 2 kil. et demi de sang furent retirés de la jugulaire. Sa température était de 35°. Densité du sang 1026, celle du sérum 3011,5. Avant la saignée le pouls battait 43 fois et la respiration s'effectuait 6 fois par minute ; après la perte de sang, la respiration 35 par minute, et 48 pulsations. On dénude la jugulaire droite et on y injecte du sang défîbriné et filtré enlevé à un autre cheval. Ce sang avait une densité de 1023,5 ; le sang était à 35" et le sérum pesait 1010,5. Dans l'espace de vingt minutes on injecta 1 kil. 35 de ce sang, puis on ha comme d'habitude au-dessus et au-dessous de la plaie, pour recoudre laplaie. Le cheval se montra agité après l'opération : 44 pulsations par minute,
45-48 pulsations avec des intermittences et des doubles battements ; murmure respiratoire assez exagéré et rude ; battements du cœur profonds et un peu irréguliers. Une heure plus tard, la respiration et le pouls s'étaient beaucoup calmés et avaient repris une partie de leur régularité. Pendant quelques heures, l'animal resta encore à terre ; puis il se releva, mangea et but avec rapidité. Le lendemain, il reparaissait gai et de bon appétit; la respiration était revenue à 8 par minute, mais le pouls était augmenté : il battait 72 fois par minute. Ce changement dans la rapidité de la circulation ne paraissait troubler en rien l'état normal (Polli). •
11" expérience. — Un chien vigoureux et à jeun, pesant 7,370 gr., est le sujet de l'expérience, le 4 mai 1861. En vingtquatre heures, du 4 au 5 mai, il émet 260 gr. d'urine d'une densité de 1046. On fait avec soin la correction de Liebig, la correction du chlorure de sodium, et l'on obtient une quantité d'urée de 23,16 gr. Le 6 mai au matin, on trouve une quantité d'urine de 555, avec une densité de 1036 ; on y trouve 46,287 gr. d'urée. Le 6 mai on trouve 260 gr. d'urine^ densité 1033 ; urée, 15^548. En quarante-huit heures, le chien, abondamment nourri avec du pain et de la tripe, a fourni 84 gr. 542 milligr. d'urée, soit 42 environ par vingt-quatre heures* L'animal pesait 7,470 gr. On lui administra dès lors des aliments solides et liquides. Le 7 mai, à 3 heures et demie du soir, il n'avait pas encore fourni d'urine. Une sonde en fit sortir 160 c. cubes, de densité de 1049 et 14 gr. 63 d'urée.
Les vingt-quatre heures suivantes, le chien fut privé d'aliments ; on obtint par deux cathétérismes 75 gr. d'urine d'une densité de 1055 et contenant 7 gr. 50 d'urée. Après deux jours complets d'inanition, le chien pesait, à 7 heures et demie du soir, le 8 mai, 6,900 gr. Il avait, en quinze heures, perdu 80 gr. par la perspiration insensible, soit 130 en vingt-quatre heures.
On lui tira à ce moment 300 grammes de sang, pour lui injecter 60 centimètres cubes de sang battu et venant d'un autre chien. Ce sang nouveau fut versé dans la veine jugulaire. Malgré l'inanition complète, il fournit par le cathétérisme, dans les quarante-huit heures qui suivirent, 148 centimètres
cubes d'urine, contenant 14^%652 d'urée et d'un poids spécifique de 1055. L'inanition étant encore maintenue, vingtquatre heures après la transfusion, il rend 7^'',326 milligrammes d'urée par une urine qui ne contient ni sang ni albumine, mais qui, comme dans les vingt-quatre heures précédentes, est si concentrée, que l'acide azotique précipite en masse l'urée additionnée d'acide azotique. Au onzième jour de l'expérience, quarante-huit heures après la transfusion, le chien pèse 6,370 grammes. Il avait perdu environ 430 grammes dont 148 d'urine. La perspiration insensible avait donné l'issue au poids restant, 282 grammes en quarante-huit heures. On donna au chien pour le nourrir 470 grammes de poumon, et huit heures plus tard 200 grammes d'eau et 150 grammes de poumon. Dans les vingt-quatre heures qui suivirent, il y eut émission de 270 grammes d'urine d'une densité de 1057 et contenant 37^'', 120 d'urée. La perspiration insensible monta en vingt-quatre heures en 144S'',6. Déjà le 11 mai au soir, après le deuxième repas, l'animal pesait 7,130 grammes, et le 20 mai, il pesait plus qu'avant l'expérience, 7,480 grammes. Cette substitution d'une quantité de sang égale à un centième du poids du corps fut supportée sans souffrance, mais l'inanition étant poussée jusqu'au vide complet de l'intestin pour rendre l'élimination d'urée aussi lente que possible, la perspiration insensible et la masse de l'urine n'ont pas été manifestement altérées par l'échange qu'on a fait de 100 grammes de sang ancien contre 60 de sang n^ouveau. La qualité de l'urine et des autres sécrétions n'a pas subi de modifications, et la perte de poids de l'animal était tout à fait la même que chez un animal sain qu'on aurait d'abord inanitié, puis nourri. Quand on suspendit l'inanition, l'animal mangea avec grand appétit et digéra si bien, que neuf jours après il avait beaucoup augmenté de poids. L'indépendance absolue qui existe entre l'élimination d'urée et la nutrition parut alors dans ses conditions normales. Le poids de l'urée, comme je l'ai dit, était, avant le jeûne, de 41^'",497, le premier jour du jeûne IS^'jS, le deuxième 7^'',5. Mes recherches antérieures m'ont démontré que l'éhmination d'urine, même avec les progrès constants de l'inanition, demeurait la même durant plusieurs
jours à partir du deuxième, et ne diminuait que dans de faibles proportions. L'animal dont il s'agit, après l'évacuation de son tube digestif et le jeûne, rechange sus-mentionné une fois fait dans sa masse sanguine, perdit 7^%326 d'urée en vingt-quatre heures. Sous l'influence d'une nourriture substantielle, ce chiff're monta dans les vingt-quatre heures suivantes à 37ë%120.(Panum.)
12^ expérience. — Le même chien pesait le 25 mai, après cathétérisme, 7,230 grammes; il avait jusque-là été sain et gai, et la perte de poids résulta chez lui de ce que, d'abord accoutumé à manger de la viande, il ne fut plus nourri que de pain et en petite quantité. On lui tira alors 205 grammes de sang pour lui en injecter 80 centimètres cubes ; le sang nouveau avait été défibriné et pris à la jugulaire d'un autre chien. La transfusion laissait subsister une diff'érence au détriment de la masse sanguine de l'animal de 125 grammes, aussi étaitil faible et frissonnant, mais six heures après l'opération, il sautait avec gaieté. Il pesait alors 7,070 grammes, il ne perdit dans cette période ni urine ni excréments, et la perspiration insensible diminua de 55 grammes, son poids total. Le 26 mai, à onze heures du matin, il pesait 6,990 grammes. On lui avait cependant enlevé avec une sonde 68s%4 d'urine acide, d'une teinte sombre, d'une densité de 1053, n'ayant ni albumine ni sang. Dans les seize heures et demie après, la perspiration insensible monta au chiff're de 16^%6 seulement ; pas d'excréments. L'urée éhminée dans les vingt-quatre heures après la transfusion monta à 7^^501, quantité équivalente à celle qui, dans la première expérience, correspondait à l'état de jeûne aussitôt après le dernier repas. Il n'avait mangé avant et après la transfusion qu'un peu de pain noir et bu de l'eau. Il semble donc que la perte de sang a été si bien supportée en raison de sa petite quantité. On lui donna ensuite de la rate de bœuf crue, puis du lait et du pain, dont il mangea 430 grammes ; son poids monta donc à 7,420 grammes. Le soir, il mangea encore 400 grammes d'une épaisse soupe de riz, et atteignait alors 7,750 grammes. De sept heures à dix heures et demie du matin, le 27 mai, il sécréta 272 centimètres cubes d'urine. Cette urine était acide, claire, limpide et sans albumine, ayant
1,030 grammes de densité. Les 272 grammes éliminés de sept heures du matin à dix heures et demie contenaient 15^'',29 d'urée. L'urée correspondait à la quantité d'ahments azotés, et elle n'était pas aussi abondante que l'expérience précédente faite sur le même chien le faisait supposer, pour une perte de i25 grammes de sang. Mais le chien ne ressentit aucune suite de cette diminution dans sa masse, il jouit au contraire les jours suivants d'une bonne santé jusqu'à une troisième expérience (Panum).
13^ expérience. — Un jeune chien à poil court, pesant le 20 mai 4,080 grammes, fut mis le 23 mai 1863 en expérience privé d'aliments solides ou liquides ; vingt-quatre heures plus tard, le 24 mai, il pesait 3 ,860 grammes et fournit 220 grammes d'urine d'un poids spécifique de 1045. On y trouvait 19s',58 d'urée. Le 25 mai, vingt-quatre heures plus tard, le chien pesait, après la miction, 3,700 grammes. La masse de l'urine s'éleva alors à 55 centimètres cubes, et sa densité à 1046. D'ailleurs, production de 20 grammes d'excréments ; il avait perdu 160 grammes, soit 77^'', 5 d'urine et d'excréments, et 82^'',5 par la perspiration insensible. Dans les 55 centimètres cubes d'urine, il y avait 4^^,776 d'urée.
On lui tira par la carotide 140 grammes de sang, et on lui infusa par la jugulaire 96 grammes de sang défîbriné pris à un autre chien, La perte de sa masse sanguine l'afTaiblit et le déprima beaucoup, puis il émit quelques gouttes d'urine. Il eut alors un vomissement bilieux et des mouvements péristaltiques fréquents intestinaux suivis de vertiges, le pouls devint très-dépressible et battait trois cents fois à la minute ; la respiration s'opérait seize fois dans le même temps. Après l'injection de sang chaud d'environ 32° et défibriné, il resta longtemps immobile, mais la température longtemps abaissée tout d'abord s'éleva, et, au bout de six heures, atteint le chiffre qu'elle avait avant l'opération ; quand on le sortit de sa cage, il sauta sur lui-même, aboya fort et comme s'il n'avait pas été privé de tout aliment. La température était normale, il pesait 3,650 grammes. Pas d'urines ni d'excréments ; pendant les six premières heures, la perspiration insensible lui fit perdre seulement 6 errammes.
Le 20 mai il était aussi gai qu'avant l'opération, il pesait 3,530 grammes, il avait perdu dans les vingt-quatre heures immédiatement après l'opération 120 grammes. L'urine était de couleur claire, légèrement alcaline, un peu troublée par des phosphates et de la chaux, mais sans albumine. L'urée allait à G^'jOQO, un peu moins qu'avant l'inanition qui précéda la transfusion. Le chien mangea alors 70 grammes de pain blanc avec du beurre, de la rate de bœuf crue, 90 grammes, et but 130 grammes de lait. Il pesait alors 3,820 grammes, et fut remis au jeûne. A cinq heures et demie du soir il n'avait donné ni urine ni excréments et pesait 3,800 grammes. A six heures et demie il avait par la perspiration insensible perdu 20 grammes. Le 27 au matin, à dix heures et demie, il pesait 3,650 grammes. Point de fèces, mais 96°'",6 d'urine d'un poids spécifique de lOoO, claire, mais de teinte foncée, un peu alcaline. Depuis la veille au soir à trois heures et demie il a perdu 150 grammes, soit QG^'^jG d'urine, 53^'^,4 par la perspiration (en dix-sept heures). Pour vingt-quatre heures l'urine contenait 10,405 d'urée.
Quelques jours après l'animal était absolument rétabli (Panum).
14^ expérience. — Le 30 mai on prit à la carotide du même chien d'abord 130 grammes de sang, ce qui l'affaiblit beau coup ; après une nouvelle soustraction de 70 grammes, il paru mort. La cornée et la conjonctive étaient, comme le reste du corps, absolument insensibles. Quand on soulevait un membre du train postérieur, il retombait sans le moindre mouvement; de temps à autre, après de longs intervalles, quelques contractions du diaphragme. On lui injecta par fractions de 32 c. cubes une somme de 148 c. cubes de sang défibriné; il se remit aussitôt et put après la transfusion se relever, bien que très-affaibli. Le soir on le sort de la cage à expérience; il chercha alors sa place habituelle et s'y remit quand on fit semblant de le replacer dans la cage. Le 31 mai, le chien était dans la chambre, mais inquiet et refusant de manger. Il pesait 3,500 grammes, tandis qu'à la fin de la transfusion il pesait 3,640 grammes. On lui tira par la sonde 32 c. cubes d'urine, un peu alcaline, mais ne contenant ni sang ni albumine, d'une
densité de 1043. Le 1^"' juin, l'animal semblait gai. Son urine était claire et acide, et son poids descendu à 3,350. L'aprèsmidi il mangea de la viande, du poisson et but. Le soir rien de nouveau. Mais le 2 juin au matin le chien était très-fatigué et comme enragé; sa bouche écumait, il avait la queue entre les jambes, puisiltombaenconvulsions qui durèrent jusqu'aux 3 et 4 juin. L'animal était sur le flanc, roulé sur lui-même, la tête tout à fait fléchie, tandis que son membre postérieur droit était agité comme durant la course. La température s'abaissait de plus en plus et la respiration devenait pénible. Dans cet état il fournit 55 c. cubes d'urine, d'une densité de 1055, alcaline, sombre et albumineuse. L'animal mourut dans la matinée du 4 juin.
A l'autopsie faite le 5 juin, on trouva le cœur et les gros vaisseaux rempli de caillots fibrineux très-durs, entassés dans le cœur gauche comme dans le cœur droit. L'animal était couché sur le côté gauche, et les veines de ce côté surtout étaient gorgées de caillots, et les vaisseaux dont la position était déclive, par suite de l'attitude de l'animal, contenaient un sang noir et diffluent. D'ailleurs le cœur et les poumons étaient indemnes. Les poumons, d'un beau rouge clair, n'étaient en aucun point épaissis. L'artère pulmonaire ne contenait pas de caillots ; l'estomac et l'intestin étaient mous et contenaient en abondance une écume teinte par la bile. La muqueuse intestinale est pâle et saine, le péritoine est sain. L'estomac ofTre des endroits très-limités, pâles et arrondis, dans lesquels la muqueuse paraît faire défaut. Le foie, les reins et la rate sont sains, ainsi que les glandes mésentériques ; le pancréas est rouge, la moelle épinière est saine dans ses enveloppes jusqu'au bulbe. Mais ici les méninges sont fortement injectées, ainsi que sur le cerveau et tout le mésocéphale. La blessure faite au cou est pleine d'une masse blanche, friable, caséeuse ; les nerfs vagues étaient entourés de matière analogue, et leur racine au niveau de la division des carotides, teintes en rouge sombre. L'autopsie fit voir. que ce n'était point par les altérations du sang, mais avec des symptômes nerveux morbides que l'animal mourut, car avec la ligature des carotides on avait pu lier aussi par mégarde les extrémités du nerf vague (Panum).
Suivant trois autres expériences conduites par Panum avec la même rigueur que celles que nous avons rapportées, et qui n'ont été suivies, comme la onzième et douzième, d'aucun accident, l'animal a supporté, sans aucune incommodité, la transfusion de sang de même espèce et défibriné, même quand on l'avait préalablement dépouillé d'une quantité de sang presque double; le sang enlevé avant l'expérience était artériel, et le sang injecté était lancé dans le système veineux du chien.
L'urine n'est pas notablement altérée par l'opération; la quantité d'urée, dans chaque expérience, est augmentée quand on fait cesser l'inanition ; mais dans le temps d'inanition qui précède et celui qui succède à l'opération, l'élimination d'urée semble n'être pas modifiée.
La respiration cutanée n'est pas non plus augmentée dans le temps de jeûne, avant ou après la transfusion.
Conclusion. — La fibrine ne joue pas un rôle essentiel dans les phénomènes consécutifs à la transfusion, qui sont à peu de chose près identiques, que le sang soit ou non pourvu de cet élément.
B. Transfusion du sang défibriné entre animaux d'espèce différente.
1° Animaux d'espèce différente mais de la même classe.
Gomme dans le chapitre précédent, ce sont les chiens qui ont surtout été pris pour sujets d'expérience. Du reste, la plupart des auteurs, en les
instituant et en soumettant le sang au battage, n'avaient pas pour but de rechercher l'influence de la défibrination. Ici encore nous retrouvons Worm Muller, de Christiania, et ses magnifiques observations, véritables monuments qui laissent bien loin derrière elles les recherches si appréciées de Panum.
V Chien (1/139) et mouton (1/209).
1'^ expérience. — On augmente la masse sanguine d'un chien de 22 p. 100 en lui injectant du sang d'agneau. Comme dans les expériences précédentes, le chien avait été privé de nourriture depuis quelques jours. L'infusion fut faite le 21 juillet 1874.
Urines. Le 22 juillet, sang et 7 gr. et demi d'albumine.
23 sang et 0,864 d'albumine.
24 claire, 0 albumine.
Nombre des globules :
21 juillet,
24 juillet,
Nombre des globules de mouton retrouvés dans le sang du chien : le 21 juillet, 70; le 22, 31.
Température rectale : le 21 juillet, 40 degrés; le 23, 38"9. Le 24, on cesse l'inanition, et le chien mange 50 grammes de viande et 25 cent, cubes de lait. Le 25, 100 grammes de viande et 300 cent, cubes de lait. Le 26, 100 grammes de viande, 20 grammes de pain et 250 cent, de lait.
1° Pendant les premiers jours qui suivirent l'opération, pas de fièvre, pas d'hémorrhagie.
2° Pendant les deux premiers jours qui suivent l'opération, quelques symptômes de dissolution du sang.
a) Deux heures et demie après, l'humeur aqueuse est teinte en rouge; mais, dès le lendemain, elle est redevenue incolore.
b) L'urine prend une teinte sanguinolente.
c) La numération globulaire montra que les globules d'agneau se détruisaient avec une grande rapidité. Deux heures après la transfusion, le nombre des globules s'est abaissé de 26o à 242. Celui des globules du mouton, de 70 à 31. Le lendemain, on trouve un nombre total de 269 globules dont 238 de chien et 32 de mouton. Gomme on le voit, les globules du mouton ont subi une élimination considérable. Le troisième jour on en retrouvait pourtant encore 12 sur 232 du chien. A ce moment, l'urine ne contenait ni albumine ni matière colorante du sang. Mais le microscope nous permettait d'en suivre l'altération. Dès le second jour, ils avaient paru altérés, plus pâles, etc.
3° La perte quotidienne de poids après la transfusion est manifeste. Aucun globule ne fut retrouvé dans les 130 grammes d'urine évacués dès le deuxième jour.
L'animal mourut au quinzième jour de l'expérience.
Autopsie. — La rate est normale. Dans les capsules surrénales la substance corticale est un peu injectée.
Dans les plèvres on trouve de chaque côté un épanchement de pus sanguinolent. C'est le résultat le plus saillant de cette autopsie.
2' expérience. — 28 p. 100 de sang défibriné d'agneau sont injectés à un chien du poids de 8810, pendant l'opération, vomissements et issue du matières fécales.
Quinze minutes après la transfusion, l'humeur aqueuse présente une teinte rouge, l'animal manifeste un vif malaise. Hémorrhagie capillaire sur toute la surface de la plaie.
Demi-heure après, les hémorrhagies redoublent, l'humeur aqueuse devient de plus en plus rouge. 15 c. cubes d'urine sanguinolente. Impossible d'évaluer d'une façon absolue le nombre des corpuscules. Le lendemain l'animal est trouvé mort.
Autopsie. — Dans la cavité abdominale épanchement sanguinolent, dans les plèvres épanchement semblable et ecchymoses nombreuses. On les retrouve du reste en grande partie sur l'intestin. Reins cyanoses. Poumons œdématiés.
Ces symptômes sont particuliers à l'injection du sang de mouton.
3® expérience. — Augmentation dans les mêmes circonstances de la masse sanguine de 44 p. 100. Opération faite le 17 août 1874. — Poids du corps, 3970. — 22 août, mort de l'animal. Poids, 3320.
Urines, 17 août, 125 c. cube. Urée 8°''7 18—42 — 2 8
22 — 10 (sanguinolentes)
Nombre des corpuscules sanguins :
17 juillet, 235
uillet, 197
( 97 (Mort.)
La température de 38° 3 immédiatement avant l'opération est de 37° 5 une demi-heure après.
Pas d'épanchement dans l'humeur aqueuse. Pas d'hémorrhagie. Le lendemain matin la bête est faible.
Le point le plus remarquable c'est que l'urine est sanglante et rare.
Dans cette expérience, bien que la quantité de sang de mou ton nefût que la 49" partie p. 100 de celle du chien, la destruction en fut si rapide qu'une heure après elle parut totale. Ils ne formaient plus que des amas informes. Ils sont littéralement anéantis {vernichtet). De sorte que de l'injection du sang de mouton on ne peut attendre qu'un seul résultat, celui qui résulte de l'augmentation des parties liquides du sang {verdufinungsflûssigheit !).
Autopsie. — Aucun exsudât dans les plèvres ou la cavité abdominale, mais les lobes supérieurs et inférieurs des poumons sont manifestement infiltrés.
La muqueuse intestinale est pour ainsi dire imbibée de sang; Les capsules surrénales, le rein congestionnés. Le pourtour
de la plaie est infiltré et l'on trouve dans les poumons de nombreuses extravasations sanguines.
Nous passons les véridiques et trop compendieux détails de deux autres expériences aussi solennellement consciencieuses.
Résumons-nous. Les difTérences entre les résultats obtenus dans cette série, suivant que les injections sont faites entre des animaux de même espèce ou d'espèce différente, sautent aux yeux [augenfallig). Gomme dans le chapitre précédent, dès que la masse injectée dépasse 20 p. 100, l'animal succombe. Nous remarquons, en outre, que ces résultats ne sont pas visiblement influencés par l'état de défibrination ou d'intégrité du sang. Nous reproduisons du reste, ici, un tableau placé par Worm Muller à la fin de ses expériences.