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INJECTION DANS LE TISSU CELLULAIRE

C'est en octobre 1873 que Karst, de Kreuznach (1), émit dans le Berliner Wochenschrift ridée de substituer à la transfusion intravasculaire

(1) Kars' de Kreuznach. Wochen, 1873, n° 49, octobre.

rinjection de sang clans le tissu cellulaire. 11 se basait sur une seule expérience pratiquée sur un lapin. Le sang s'était résorbé avec une rapidité surprenante. Un an après, cette proposition fut reprise et contrôlée par Landerberger de Stuttgard, au moyen d'expériences sur les animaux. Cette opération, suivant Fauteur, peut se renouveler un grand nombre de fois sans que la rapidité de Fabsorption en soit troublée. înjecte-t-on de petits coagulum, les parois des capillaires s'opposent à leur absorption comme un filtre... Toutefois, Landerberger et Karst de Kreuznach sont loin d'avoir porté sur ces faits les lumières d'une expérimentation rigoureuse et vraiment scientifique. Une idée venue d'Allemagne et n'ayant d'autre prétention que d'entrer dans la pratique est du reste chose assez rare, pour que le fait vaille d'être signalé. Mais la science n'y perd rien, grâce au zèle de deux expérimentateurs français, MM. Maîassez et Poncet et de M. Ponza, de Florence.

Que devient une masse sanguine injectée dans le tissu cellulaire? Au bout de combien de temps disparaît-elle ? Quelles voies d'élimination sont les siennes ? Les expériences de M. Poncet, quoique instituées dans un but absolument étranger à la transfusion, vont nous l'apprendre.

l""^ expérience. — Chat blanc et noir, âgé de trois mois et demi, enfermé dans la cage, le 9 août 1873.

(3) Wurtember. Corr. Bl. X[.TV, 20. 1874.

(2) Poncet, De l'ictère hématique traumatique. Paris, Masson, !874

On laisse de côté les urines des premières heures, puis, à l'aide d'un flacon fixé au plafond en tôle de la cage, on recueille les urines de vingt-quatre heures. L'animal est nourri exclusivement avec de la viande et du lait.

Pendant quatrejours, nous recueillîmes ainsi la quantité totale des urines par vingt-quatre heures, et, après les avoir filtrées, nous cherchâmes à l'aide du tableau de Vogel à déterminer leur coloration. Elle était rouge-jaune ; nous pûmes considérer cette teinte comme la teinte normale. Quant à la quantité des urines excrétées normalement, la moyenne des quatre jours nous donne 198 centimètres cubes.

14 août. Lés poils préalablement rasés, injections dans le tissu cellulaire sous-cutané, sous la peau du dos et du ventre, de 30 centimètres cubes de sang défibriné, provenant d'un gros chat tué au moment de l'expérience.

Temp. rect. de l'animal avant l'injection, 39°. Par la pression du doigt, on s'efforce de diffuser le sang dans le tissu cellulaire.

Le 15. L'animal ne paraît nullement incommodé, il est aussi gai que la veille. Temp. rect. 30° 1/10. Les pîqûreâ seules témoignent des injections faites le jour précédent. Pas de bosses sanguines, pas d'empâtement, le sang a filtré au loin.

Urines de vingt-quatre heures, 200 centimètres cubes.

Coloration plus foncée que la veille. Teinte rouge-brun.

Le 16. Urines de vingt-quatre heures, 195 centimètres cubes, teinte rouge-brun. Par l'acide azotique, pas de pigment biliaire.

Le 17. Urines de vingt-quatre heures, 204 centimètres cubes, teinte intermédiaire entre rouge-jaune et rouge-brun. La coloration est moins foncée.

Le 18. Les urines paraissant se décolorer, nous voulûmes faire à l'animal de nouvelles injections de sang, mais, pendant l'expérience, il fut accidentellement étouffé. A l'autopsie nous cherchâmes ce qu'était devenu le sang injecté sous la peau du dos et du ventre.

Dans le tissu cellulaire sous-cutané, se trouvaient deux plaques de sang noir, à peine de la largeur d'une pièce de cinq francs, envoyant de côté et d'autre des prolongements. Cette

couche sanguine mesurait 2 millimètres environ d'épaisseur. Lorsque nous l'examinâmes au microscope, l'ensemble de la préparation avait une teinte rouge brique, toute apparence globulaire avait disparu, et au milieu de nombreuses granuations colorées, on voyait des cristaux d'hématoïdine.

S*' expérience. — Chat jaune et blanc de trois mois.

On prend les mêmes précautions que pour le chat précédent.

6 septembre. Injections dans le tissu cellulaire de la peau du dos et du ventre, de 25 centimètres cubes de sang défibriné, provenant d'un chat sacrifié au moment même.

Le 7. Urines de vingt-quatre heures, 197 centimètres cubes, rouge-brun.

'Le 8. Urines de vingt-quatre heures, 192 centimètres cubes, idem comme teinte.

Le 9. Urines de vingt-quatre heures, 203 centimètres cubes. Coloration intermédiaire entre le rouge-jaune et le rouge-brun.

Le 10. Urines de vingt- quatre heures, 187 centimètres cubes. Coloration rouge-jaune.

Les jours suivants, la quantité d'urine excrétée fut sensiblement la même, et la coloration resta rouge-jaune.

Les expériences suivantes exécutées sur des chiens dans le laboratoire de chimie biologique de M. Gautier confirment de tout point les observations faites, sur les urines des chats, après des injections de sang dans le tissu cellulaire sous-cutané. Quoique la quantité totale des urines excrétées en vingt-quatre heures n'ait pu être recueillie, et quoique, par cela même, il fût impossible de doser la matière colorante urinaire, deux faits importants ressortent cependant de ces expériences : 1° l'augmentation considérable de Furobiline dans les urines de ces animaux; 2° l'absence de toute trace de pigment biliaire.

3" expérience. — Chienne boule-dogue blanche et de taille moyenne.

19 mai. L'animal étant solidement maintenu sur un chevalet, nous lui injectâmes sous la peau, à la partie interne de chaque cuisse, une demi-seringue de sang de mouton défibriné, recueilli le matin même à l'abattoir.

Sous la peau de la paroi thoracique de chaque côté, nous injectâmes une seringue pleine. Total des quatre injections, 110 centimètres cubes. Faisons remarquer que dans nos deux expériences, la canule qui servait de trocart dépassait à peine comme volume celui d'un st^'let ordinaire de trousse. La canule était introduite assez profondément, mais avec beaucoup de précaution dans le tissu cellulaire sous-cutané. L'injection était poussée très-lentement, et à mesure que le sang formait tumeur, par la pression modérée du doigt, on s'efforçait de le faire cheminer.

Au moment de l'expérience, la chienne émit quelques centimètres cubes d'urine que nous pûmes recueillir. La coloration était jaune, elle correspondait au n° 3 du tableau de Vogel. Par la dilution du bichromate de potasse, on fit une liqueur étalon de même teinte que l'urine, afin d'avoir un terme de comparaison exact. Temp. rect. 40". (On sait que l'urine, exposée à l'air, se fonce en couleur.)

Neuf heures après l'injection, l'animal est abattu, il se meut difficilement et paraît malade. Temp. rect. 40". Pouls pris à la fémorale 134. On ne trouve presque pas de traces des injections faites à la partie interne des cuisses. En dehors du sternum de chaque côté se voit une tumeur oblongue, molle, non fluctuante ; il semble, au toucher, qu'il y ait des caillots.

Le 20, matin. Les bosses sanguines ont complètement disparu, au toucher on ne constate pas d'empâtement, les piqûres sont les seules marques des injections.

On parvient à recueiUir quelques gouttes d'urine, qui, comparée à la liqueur étalon, a une teinte plus foncée. La coloration est rouge-jaunâtre. T. R. 40° 3/10.

Le 21. L'animal est couché sur le dos, il ne fait aucun mou-

vement. On le place dans une caisse en tôle, lavée avec soin ; à la fin de la journée, 200 centimètres cubes d'urines filtrées ont une coloration rouge brun.

L'animal est de plus en plus abattu, il est insensible aux caresses, il peut encore se tenir debout; mais, s'il essaie de marcher, il tombe aussitôt. Affaiblissement du train postérieur. Temp. rect. 40° 5/10.

Mort le 22 mai, à une heure de l'après-midi.

Autopsie, 20 minutes après la mort. Incision de la peau sur la ligne médiane, depuis la fourchette sternale jusqu'au pubis. On remarque que le sang a diffusé bien au delà des parties injectées ; le tissu cellulaire sous-cutané, sur une grande étendue, est infiltré d'un liquide sanguinolent d'un noir foncé ou d'un rouge sale. Le sang s'est répandu uniformément, et nulle part il ne forme de tumeur. Il semble qu'en quelques points seraient survenus des abcès si l'animal eût vécu. Peutêtre a-t-il succombé à des accidents septicémiques.

A l'examen histologique du sangextravasé, on notait la décoloration des hématies altérées, et en même temps la couleur rouge-grisâtre du liquide inter-globulaire. On remarquait, en outre, de nombreux cristaux d'hémoglobine.

Le cœur était mou, flasque, les divers organes n'offraient aucune altération. Vessie revenue sur elle-même, point d'urine.

La peau du ventre et des mamelles, au niveau del'épanchement sanguin, commençait à se colorer en rouge.

L'analyse des 200 centimètres cubes d'urines, faite par M. Gazeneuve, suivant le procédé que nous avons décrit, démontra qu'elles ne contenaient pas la plus faible trace de la matière colorante de la bile. Il isola, au contraire, une quantité notable d'urobiline par le procédé de Jaffé.

4^ expérience. — Chienne boule- dogue rouge de taille moyenne.

22 mai. Avant l'expérience, urines de coloration jaune. Temp. rect. 40". Injection de 70 centimètres cubes de sang de bœuf dcfibriné, en deux points dans le tissu cellulaire sous la

peaa des régions thoraciques droite et gauche. Bosses sanguines.

Le :23. L'animal n'est pas abattu comme le précédent. On recueille oO centimètres cubes d'urines qui, filtrées, ont une teinte jaune rouge.

Temp. rect. 40° 1/10.

Le 2-1. Matin. La chienne est couchée dans la caisse en tôle, les paupières sont closes, elle ne répond en aucune façon à la voix. On recueille dans la caisse 75 centimètres cubes d'urine, d'une coloration rouge-jaune foncé, se rapprochant de la teinte rouge-brun.

L'animal crève dans la soirée.

Autopsie, 15 minutes après la mort. Par la dissection, on voit que le sang a filtré dans le tissu cellulaire sous-cutané des régions thoraciques etabdominales ; à l'incision, ils'écouledes gouttes d'un sang noir fluide. Dans ce sang examiné au microscope, on remarque très-peu de globules rouges, ceux qui existent sont déformés ; quant au liquide inter-globulaire, il a une coloration jaunâtre.

Dans différentes préparations, nous n'avons pas trouvé de cristaux. Au pourtour des piqûres, on percevait de la crépitation gazeuse.

Les urines ont été soumises aux mêmes procédés d'investigation que celles de l'autre chienne : elles ont été trouvées sans pigment biliaire, mais en revanche très-riches en urobiline.

Concluons, avec M. Poncet, de ces expériences que : Tinjection sous la peau d'un animal d'une certaine quantité de sang défibriné, à la température de 37 à 38 degrés, provenant d'un animai de même espèce tué au moment même,, est le plus souvent inoffensive. L'animal n'est nullement incommodé, et les phénomènes locaux sont aussi simples qu'après une injection d'eau pure. Quelques heures après

rinjcction, toute trace de bosse sanguine a disparu, le sang gagne de proche en proche, il filtre un peu dans toutes les directions. La résorption s'effectue rapidement, comme le prouve l'examen, au bout de deux ou trois jours des épanchements sanguins.

Les urines d'animaux auxquels on a injecté du sang dans le tissu cellulaire sous-cutané sont beaucoup plus riches en urobiline qu'à l'état normal, elles ne contiennent pas de matière colorante de la bile. Aux études chimiques le soin de corroborer les données de la physiologie en précisant la nature véritable de cette matière colorante, et en établissant par une équation exacte les relations du pigment sanguin avec le pigment urinaire.

De son côté, M. Malassez a bien voulu nous remettre une note de ses expériences sur la même question, en collaboration avec Ponza. Dans deux cas, on injecta à des lapins du sang non défibriné, immédiatement au sortir des vaisseaux. Des thrombus se produisaient, mais ils disparurent assez rapidement. L'examen microscopique fut pratiqué chez l'un le quatrième jour, chez l'autre le huitième. Dans les deux cas, localement, on trouva une sérosité contenant de la matière colorante et des globules rouges sphériques et pâles, dans un état analogue à celui qui se produit quand les globules sont restés en présence de l'eau. Dans les portions où persiste encore un caillot, on trouve encore des globules rouges, paraissant en bon état de conservation, sauf au centre, où l'on rencontre

Tétat granuleux des caillots en voie de dégénérescence.

Le tissu conjonctif qui entoure les parties où ont été faites les injections, présente un plus grand nombre et un gonflement des cellules conjonctives, et en même temps leur protoplasma contient des granulations pigmentaires; de même il existe un plus grand nombre de globules blancs. Le départ se fait ainsi de deux façons : les parties dissoutes par la sérosité sont reprises par les lymphatiques ; et les parties solides par les globules blancs et les cellules du tissu conjonctif.

Hâtons-nous d'ajouter que M. Malassez ne considère pas la question comme résolue, et se propose de renouveler ses intéressantes expériences.

Comme on le voit, par ces faits encore trop peu nombreux, il est peu probable que les injections cellulaires du sang puissent suppléer, même dans une mesure restreinte, aux actes nutritifs ; de même qu'à la suite des injections intravasculaires, on constate une augmentation des pertes de l'organisme, nous croyons, pour notre part, que les injections de liquides toniques (café, vin) et alimentaires, comme elles ont été préconisées en Allemagne, méritent, dans tous les cas, la préférence. Mais ce n'est pas tout, les expériences de Poncet nous édifient sur l'exactitude de l'une des propositions de Landerberger et de Karst, qui a bien son importance. Tous deux insistent, en effet, sur l'innocuité absolue de ces injections, tandis que les expériences

que nous avons relatées font mention de cas de mort survenue à la suite d'une injection. Tant que les faits parfaitement probants de Poncet n'auront pas été réfutés par ces auteurs, nous sommes donc autorisés à tenir leur assertion comme controuvée par l'expérience.

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