ARTICLE IV
Colonisation
en
Peu à peu nous sommes arrivés à cette conclusion que la transportation était loin de remplir les conditions auxquelles doit tendre la peine, mais on pourrait hésiter encore à la supprimer, s’il était établi qu’elle est nécessaire ou du moins utile au développement de la colonie.
Sans doute, M. du Miral avait-il déclaré lui-même qu’on ne saurait tirer argument contre le système de son défaut d'utilité colonisatrice : « cette critique, disait-il, fût-elle vraie, ce ne serait pas une raison pour renoncer à la loi, puisque, dans son esprit, le progrès de la colonisation n’est qu’un avantage accessoire... ».
Il n’en est pas moins certain qu’en face de l’échec évident de ce système sur tous les autres points, la démonstration de cette inutilité enlèverait le dernier scrupule de celui qui ne serait pas tout à fait décidé à le condamner.
Cette démonstration est facile à faire ; ici, la faillite est flagrante, on pourrait invoquer l’opinion de tous ceux qui ont étudié la question, sans aucune exception ; l’accord est unanime.
Nous avons déjà eu l’occasion de parler de la main-d'œuvre pénale aussi médiocre en quelité qu’en quantité.
En ce qui concerne la quantité, nous avons Constaté que l’effectif total se trouvait réduit pour diverses raisons :
En 1928, sur un effectif de 2.393 libérés, 1.294 manquaient à l’appel; nous savons d’ailleurs qu’à part les déchargements de navires de loin en loin, il n’y a pas de travail pour eux. Les employeurs préfèrent, plutôt que de leur donner les 15 ou 20 fr. de salaire qui leur seraient nécessaires pour vivre un jour, louer des forçats au prix de 4 fr., alors qu’ils en coûtent 22 à l'Administration.
Quant aux condamnés en cours de peine, M. Henri nous indiquait en 1912 quelle était la proportion moyenne de transportés dont disposait effectivement l'Administration pour les travaux qu’elle exécute ellemême. Voilà comment il décomposait le chiffre total de 4.454 condamnés présents à la Guyane au 31 .décembre 1910. |
« La main-d'œuvre de 455 transportés était em- « ployée par des services publics ou des municipalités ; « 83 se trouvaient à la disposition de particuliers pour « des travaux ou services d’utilité publique ; 299 - « étaient en assignation, et 93 avaient obtenu des « concessions ; soit un ensemble de 930 condamnés « dont ne disposait plus l'Administration péniten-
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tiaire qui conservait par suite 3.524 transportés. De ce dernier chiffre il fallait encore déduire 395 condamnés en traitement dans les hôpitaux ou infirmeries : 195 malades, convalescents ou impotents ; et 150 individus frappés de punitions empêchant le travail ; soit un total de 780 indisponibles pour le travail. L’Administration pénitentiaire disposait donc en définitive d’une main-d'œuvre effective de 2.744 transportés.
Et il ajoutait :
« Ce chiffre représente à peu de chose près une
moyenne permanente et on peut admettre d’une façon générale qu’à la Guyane, l'Administration pénitentiaire peut affecter aux travaux qu’elle exécute elle-même, les trois cinquièmes au moins de leffectif total de la transportation ».
La lecture des livres de MM. Albert Londres et
Ch. Péan nous montrent que les choses n’ont pas changé.
Encore, apparaît-il que sur ce chiffre bien peu
de condamnés restent affectés aux travaux normaux
de colonisation, de construction et d’entretien.
D’après M. Henri « Sur les 2.744 transportés dont disposait l'Administration pénitentiaire, 248 étaient frappés de punitions n’empêchant pas le travail, mais ne permettant pas de travail au dehors ; 124, en raison de leur âge ou de leur état de santé étaient affectés à des travaux légers de vannerie, sparterie,
« chapellerie ou autres ; 104 remplissaient la fonction « de contremaîtres ou porte-clefs ; et enfin 512 occu- « paient des emplois divers aux services intérieurs « des pénitenciers et camps, aux services adminis- « tratifs et aux services de santé ».
Ainsi, sur les 4.454 transportés, 1.756 seulement restaient réellement disponibles pour les travaux de colonisation.
Si l’on veut se rappeler que l'effectif total actuel reste inférieur à 6.000, on constate qu’à proportion égale, le chiffre des disponibles reste nettement inférieur à 2.000.
Encore pourrait-on espérer que la qualité de cette main-d'œuvre suppléerait à sa quantité, mais nous avons déjà eu l’occasion de voir ce qu'il en était.
Les conditions d’alimentation et d'hygiène des condamnés ne leur permettent pas d'exécuter des travaux pénibles ; M. Henri disait que la main-d'œuvre européenne « fondait au soleil », à son avis, elle ne pouvait donner de résultats que « dans les ateliers « ou sur les chantiers n’exigeant ni grands efforts ni « Séjour prolongé au dehors » Comment peut-on espérer préparer la ‘colonisation, avec de tels éléments ?
Je me permettrai de citer ici l'exemple donné par M. Henri à l’appui de son dire :
« Un triste exemple de ce que j’avance a été fourni «en 1906-1907 par la construction de la route colo-
niale n° 1 de la Pointe-Macourie à Sinnamary, dont j’ai déjà parlé : une corvée de 650 transportés, en Brande partie européens, fut affectée aux travaux qui comprenaient des défrichements et des terrassements sur un sol presque partout marécageux. En moins d’une année, la mortalité des condamnés européens atteignit 27,9 % de l'effectif et leur morbidité non suivie de décès (hospitalisation et évacuation) s’élève à 27,8 %. Plus de la moitié avait ainsi disparu : aussi fallut-il se résoudre en 1907, à ne plus employer aux travaux que des transportés malgaches ou arabes, mais en réduisant, faute de disponibilités suffisantes, la corvée à 360 hommes. »
« Rappelant ces faits dans son discours d’ouverture du Conseil général de la Guyane en 1908, continuait M. Henri, M. le Gouverneur Rodier disait : « Mais ce qui restera, c’est le souvenir de nombreuses existences humaines inutilement sacriliées. Comme une voie antique, cette route est bordée de tom-
beaux. »
M. Picanon, ancien Gouverneur des colonies fit
entendre le même son de cloche et de façon encore plus patente à la séance de la société des Prisons du 17
décembre 1924 :
« Quand j'ai essayé, disait-il, d'employer la maind'œuvre pénale à la construction d’une route devant aller de Cayenne à Saint-Laurent du Maroni, je
«n'ai pu, malgré toutes les mesures d'hygiène et de « bonne nourriture empêcher la fièvre paludéenne de « faire de grands ravages parmi les forçats. *
« Aussi, mon successeur les a-t-il tous renvoyés au « pénitencier. Le chemin a été abandonné, tout un « matériel fort coûteux est resté inutilisé. Les tra- « vaux de la route n’ont été repris que beaucoup plus « tard, et il faut reconnaître que ce n’est pas à l’exé- « cution de ces grandes entreprises que l’on peut « employer la main-d'œuvre pénale ».
On avait pourtant soutenu que la principale utilisation de cette main-d'œuvre, c'était bien la préparation de la colonisation, et, au dire même de M. Picanon, ce qui manque le plus pour la mise en valeur de la Guyane, ce sont bien les voies de communication.
Ajoutons que certains condamnés sont mal préparés au travail qu’on leur demande à la colonie, et par ailleurs, la plupart du temps, même ceux qui seraient aptes à ce travail se font un point d'honneur à en faire le moins possible, se contentant même, quand ils ne sont pas astreints à une tâche déterminée, de déjouer la surveillance et de ne presque rien faire, tout en évitant les punitions.
Enfin, suivant la juste remarque de M. Pierre Hamp (1) « pour le condamné au travail la plus grande « peine est qu’elle soit inutile ». Le forçat n’est pas
(1) Terre de bagne, CH. PÉAN, Préface, p. 8.
«assez stimulé par l'objectif à atteindre : «La non- « rétribution de l’ouvrier disait un fonctionnaire de « l'Administration pénitentiaire, est la raison ma- « jeure de l’apathie qui existe. Sachant qu’à la fin « de la journée ses efforts ne seront récompensés par « aucune rétribution (sauf celle insuffisante d’une « gratification) le condamné se laisse vite gagner par « le découragement. L’émulation n’existant plus, le « désir de bien faire semble annihilé ».
Autant de raisons qui expliquent le faible rendement obtenu de la main-d'œuvre pénale, sans en faire grief à l'Administration pénitentiaire.
Il faut maintenant dire, tout de même, que celleci a manqué de méthode, de plan général de colonisation. (
Nous avons déjà montré l’émiettement de cette main-d'œuvre, dont une trop grande partie est employée à des travaux qui n’ont rien à voir avec la colonisation, notamment comme « garçons de famille ».
Beaucoup sont cédés à des administrations publiques ou à des particuliers : ce sont les « cessionnaires ». Il y a là des abus manifestes, une véritable exploitation des condamnés, étant donné surtout la grande différence entre le prix versé par l'Administration ou le particulier et le coût d’entretien du forçat. D'autre part, ces cessions de main-d'œuvre en masse constituent des « bagnes hors le bagne », où les condamnés
se trouvent encore plus abandonnés à eux-mêmes, ce qui ne favorise pas leur amendement.
Enfin, on doit surtout déplorer au point de vue de la colonisation, le fait qu'il y a là une utilisation des forçats au profit de l'employeur et non de la colonie. Tout au plus, reprenant une distinction de M. Henri, je pourrais dire qu'une partie d’entre eux exécute des « services » d'utilité publique, mais non des « travaux » d'utilité publique et de colonisation. M. Henri citait notamment ce fait que sur 73 transportés cédés au 31 décembre 1910, 45 étaient à la disposition du fournisseur de viandes et de l’entrepreneur de vidanges de Cayenne, ce qui ne paraît pas une préparation directe à la Colonisation.
Une autre façon d'employer les condamnés, c’est l’assignation individuelle, meilleure au point de vue de l’amendement que la cession, car elle ne groupe qu’un petit nombre de forçats, et elle concerne seulement ceux d’entre eux qui l’ont mérité par leur bonne conduite.
Mais peu de forçats jouissent de ce régime, l’Administration préférant garder ses meilleurs éléments, les seuls que pourraient lui demander les particuliers. On ne peut d’ailleurs que s’en féliciter, car ce sont des emplois possibles pour les libérés.
Quant aux concessionnaires de terres, au point de vue de la colonisation, ils sont négligeables tant par leur petit nombre que par leur insuccès.
Enfin, en ce qui concerne les libérés, nous avons vu ailleurs qu’ils ne pouvaient se rendre utiles au pays qui ne demande pas tant de bras, et qui au reste trouve des ressources suffisantes pour ses besoins dans les condamnés en cours de peine. Ceux-ci ont sur eux l’avantage de constituer une main-d'œuvre à peu près gratuite, l'Administration les abandonnant pour 4 fr. par jour, somme qui serait absolument insuffisante pour assurer la subsistance d’un homme libre, mais dont l’Administration se contente, en se chargeant pour le surplus de faire elle-même les frais d'entretien des forçats. |
En l’état actuel des choses, on ne peut donc compter sur l’initiative privée pour la colonisation de la Guyane; c'était bien la pensée du législateur en 1854, qui espérait seulement, à l’aide de la main-d'œuvre pénale « préparer cette colonisation » de façon à attirer dans la colonie une population libre tentée par les facilités ainsi offertes : d’une part, les travaux publics déjà effectués favorisant le développement rapide des entreprises ; d'autre part, la population pénale constituant sur place une base de main-d'œuvre.
En réalité, la colonisation libre n’a pas fait beaucoup de progrès ; M. Albert Londres disait dans son reportage Au bagne : « Je n’ai pas compté les comp- « toirs sur mes doigts, mais je crois, rien qu'avec mes « deux mains, que j'aurais eu assez de doigts. Mettons « dix maisons de commerce ».
L'activité des exploitations existantes n’est d’ailleurs pas bien intense.
M. Ch. Péan raconte son passage près d’une sucrerie, « vaste bâtiment, contenant des machines modernes, « fort bien installées pour la distillerie des cannes à « sucre et la « fabrication du sucre », pour la construction et l’exploitation de laquelle les colons avaient loué des forçats -à l'Administration pénitentiaire. Il demandait où se trouvaient les plantations de canne, on lui montra quelques vastes champs qui ne comprenaient pas plus de 80 hectares, soit un mois de travail pour la sucrerie.
Un conseiller municipal qui possédait un petit jardin lui en fit les honneurs, voilà ce qu’il nous rapporte à ce sujet : « Je descends avec lui vers la mer « par un sentier dont le sol est jonché de citrons, « tandis qu’à quelques mètres seulement des régimes « de bananes pourrissent sur pied. Il me dit lui aussi «qu'il n’y a pas d'écoulement pour les produits « agricoles, par conséquent pas de cultures. Et s’il « y en avait, les fruits et les légumes seraient bien « vite volés ».
À quoi tient cette stagnation de la colonisation à la Guyane ? II faut reconnaître que le pays n’est pas tentant : nous avons dit ce que nous pensions de la main-d'œuvre pénale, c’est un bien mince appât pour le colon.
Quant aux fameux travaux publics que l’Admi-