‹ De la transportation des condamnés aux travaux forcésChapitre 13 sur 15 · Y AE RER · texte numérisé non relu

Y AE RER

nistration devait faire exécuter, bien qu’il y ait 80 ans que la Guyane reçoit des forçats, le colon qui aurait tablé sur eux serait bien déçu. Les routes étaient évidemment au premier plan, nous avons cité sur ce point le témoignage d’un ancien gouverneur des colonies, M. Picanon ; nous avons vu où en est la réali-

sation.

M. Ch. Péan parle (1) de l’unique route, longue d’une quarantaine de kilomètres. — « Au bout de

« quelques kilomètres, nous dit-il, nous passons sur un « petit pont ; le pont Million, ainsi nommé parce que « sa construction coûta un million, somme qui, à « bon droit, peut paraître surprenante pour un pont « de moins de dix mètres et dont l’arche unique ne « mesure pas cinq mèêtres de haut ».

L’Administration n’a pourtant pas laissé Les forçats totalement inactifs ; si faible que soit leur rendement, ils ont tout de même fait quelque chose : mais cette œuvre a eu bien plus pour objectif l'intérêt immédiat de l’Administration qu’une coopération au développement économique de la colonie. On a construit des bâtiments pour le personnel, et pour les condamnés, des hôpitaux spacieux qui ont coûté des sommes énormes ; rien qu'à Saint-Laurent, dès 1912, il y avait environ pour 2.200.000 francs de bâtiments, bien qu’on ne comprenne pas dans ce chiffre

(1) Terre de‘bagne, CH. PÉAN, p. 177.

Félix Bouc. — De-la Transportation des condamnés. 7

le prix de la main-d'œuvre, et que le prix des matériaux provenant des chantiers pénitentiaires (bois, pierres, briques, sable, etc.) ait été fixé arbitrairement très au-dessous de leur valeur réelle. Aujourd’hui, ces prix de revient des constructions sont si considérables, que les bâtiments édifiés se désagrègent peu à peu faute de crédits.

Quant aux expériences de cultures entreprises par l'Administration, les résultats ne sont pas non plus de nature à attirer les colons.

J’emprunterai quelques exemples à M. Henri :

1° Au Nouveau-Chantier (annexe de Saint-Laurentdu-Maroni) il existait en 1908, 7.125 caféiers, la récolte pour la même année fut de 98 kilog. de café, valant 29 fr. 40.

20 À Pariacabo (annexe de Kourou) en 1910, après 23 ans d'exploitation, 5.000 cacaoyers et 51.000 caféiers ont occupé 9 surveillants et 70 transportés pour donner 1.500 fr. de produits à l'Etat. Il y eût même à une époque jusqu'à 200 condamnés affectés à cette exploitation, ce qui ne la fit pas produire davantage.

3° À la Montagne d’argent (annexe de Cayenne, maintenant supprimée) 50 transportés étaient chargés de plantations, comprenant 50.000 caféiers et dont la création remontait à 1890, la récolte fut, en 1918, de 1.404 kilog. de café valant 561 fr. 60...

Devant ces résultats dérisoires, M. Henri se résol-

Fr.

fe LU ds

vait simplement à demander qu’on remplace ces cultures trop riches pour le sol de la Guyane par la

culture de légumes frais qui remplaceraient, de temps

en temps, les perpétuels légumes secs qui provoquent si souvent le scorbut chez les condamnés ; malheureusement, M. Ch. Péan nous a signalé qu’en 1928 les forçats étaient encore au régime exclusif des légumes secs.

Enfin, l’exploitation du balata et les cultures de bananiers ont donné des résultats relatifs, il faut bien avouer que de telles entreprises ne pourraient avoir d'envergure que si les travaux publics nécessaires à la colonisation étaient préalablement réalisés, il en est de même d’ailleurs pour l’exploitation des minerais de l’intérieur ; on avait compté pour cela sur la maind'œuvre pénale, l’expérience a révélé son insuffisance.

Si l’on ajoute à cela les inconvénients de ce climat pour les Européens, la répulsion naturelle qu'ils peuvent avoir contre la promiscuité des condamnés, on s'explique facilement leur peu d’enthousiasme pour cette colonie. Il se confirme d’ailleurs que son sol

n’est pas riche malgré la végétation luxuriante qui y

règne ; de l’avis même de M. Henri, l'élevage y serait préférable à l’agriculture.

Bref, l’échec de la transportation, au point de vue de la colonisation, est total : Le Législateur avait espéré que ses résultats permettraient de diminuer la

lourde charge qu’elle constitue pour le budget ; il faut bien reconnaître qu'il n’en est rien.

Si on ne peut tirer de cet insuccès un argument contre la transportation, en raison du rôle accessoire de ce point de vue dans le choix de la peine, on peut tout au moins admettre que, même sur ce chapitre, le système est indéfendable.

Je crois avoir assez démontré que notre transportation à la Guyane, dans les conditions où elle a été réalisée jusqu'ici, ne pouvait être approuvée par personne ; aussi bien, nul ne le prétend, ce sont seulement les réactions de chacun en face des vices du système qui varient.

Nombreux encore sont ceux qui se bornent à demander des réformes dans l’application, en soutenant qu'il faut maintenir le régime.

Il est vrai que l’on pourrait améliorer l’alimentation et l'habillement, mais il ne faut pas se dissimuler qu’outre les dépenses supplémentaires qui s’ajouteraient aux budgets déjà considérables (en 1928 : 31.404.108 fr., y compris les dotations concernant la relégation et la déportation), le défaut de surveillance ne permettrait pas à cette réforme d’avoir des résultats féconds ; d’ailleurs, ce serait là une simple amélioration qui ne pourrait empêcher le climat de la Guyane d’être meurtrier pour beaucoup de condamnés

On soutient encore qu’il serait possible de réaliser l'isolement des forçats au moins durant la nuit, en construisant des prisons cellulaires. Mais M. Henri,

qui préconisait déjà cette réforme en 1912, avouait que la dépense serait fort lourde et doutait de voir jamais le Parlement accorder les crédits nécessaires. Devant cette impossibilité pratique, il demandait l'institution de « quartiers d'isolement » où les condamnés seraient placés sur leur demande et où ils seraient en cellules individuelles, il demandait en même temps d’étendre le système des « carbets » dont nous avons déjà parlé.

Malheureusement, sans même parler des difficultés de cette organisation, ce serait là un remède bien insuffisant à la promiscuité du bagne : Cet encellulement serait forcément une faveur, puisqu'il ne pourrait être réalisé pour tousles condamnés ; on ne l’accorderait donc qu’à ceux qui auraient manifesté leur bonne conduite, alors que, pour être efficace, l’isolement doit avoir lieu dès le début de la peine.

On préconise aussi des sélections, fractionnements en classes de condamnés, d’ailleurs organisés par les décrets de 1891 et de 1925, mais les difficultés de la surveillance et les nécessités de l’organisation du travail empêchent la séparation absolue qui serait nécessaire entre ces classes ; il faut ajouter que, malgré toutes les précautions prises, il se trouve dans chaque classe des éléments déjà pervertis dont le contact est néfaste pour les autres.

Il semble peut-être qu’une amélioration du personnel, tant en qualité qu’en quantité, serait de nature

à favoriser l'amendement des condamnés, mais ici encore, on se heurte à des impossibilités, tant le recrutement est difficile pour l’accomplissement d’une telle tâche, sous un tel climat.

En ce qui concerne les libérés, toutes les mesures possibles, comme l’œuvre que veut organiser l’Armée du Salut à leur intention par exemple, ne peuvent constituer que des palliatifs provisoires, le nombre des libérés étant infiniment trop grand, surtout eu égard au peu de débouchés qu'offre le pays. — Sur ce point, nous l’avons déjà dit, la solution qui s'impose de façon indiscutable — M. Ch. Péan nous rapporte que c'était l’opinion du Gouverneur de la Colonie qui le reçut, comme celui du directeur de l'administration pénitentaire —, c’est la suppression du doublage et de la résidence.

Et, nous l'avons dit aussi, une fois cette suppression opérée, on cherchera vainement les avantages de la transportation ?

Ainsi, à mon avis, réformer la transportation serait inutile : Voilà près de 80 ans, M. du Miral déclarait à la Chambre dans son rapport sur le projet de loi relatif à la transportation, que ce système ne constituait pas une expérience et que, profitant des essais des autres, notre succès devait être plus prompt et plus facile. Depuis ce temps, la transportation a sans cesse été discutée, sans cesse remaniée pour aboutir au résultat que l’on sait, que M. le Professeur Hugue-

ney traduisait fort bien le 17 décembre 1924, en ces termes : « De toutes ces considérations, il résulte « que si la transportation n'existait pas, il ne fau- « drait pas l’introduire dans notre législation ».

Devant un pareil aveu d’impuissance à modifier un système foncièrement vicieux, j'estime qu’il serait criminel de parler encore de réformes, la suppression s'impose.

Enfin, à un autre point de vue, les dépenses considérables qu’entraîneraient ces réformes seraient absolument injustifiées ; il ne faut pas oublier qu’une journée de forçat coûte déjà environ 22 francs et que, simplement pour son entretien, il faut une dizaine de francs, alors que, pour un détenu en France, le produit de son travail suffit à payer son entretien.

Loin de moi sans doute la pensée que les crédits affectés aux services pénitentiaires doivent être accordés avec parcimonie, bien au contraire, il y a là un service de la plus grande importance au point de vue. social ; mais, tout au moins, qu'ils ne soient pas gaspillés ! J’estime même que si la transportation avait rendu ce qu’on en attendait, il faudrait la maintenir à tout prix ; malheureusement, comme M. le Professeur Hugueney, « j’avoue avoir un peu perdu la foi » dans ce système.

Il est assez curieux en ce sens de rappeler les paroles de M. Léveillé à son retour de la Guyane, il y a déjà une trentaine d’années, alors qu’il avait été toute sa

vie un des plus chauds défenseurs de la transportation: « Je confesse que la situation générale n’est pas bril- « lante, et, m'interrogeant moi-même, dans la sincé- « rité de ma conscience, je me suis demandé si, prié « de donner mon avis, je réclamerais pour la Guyane « soit l’abandon de toute immigration pénale, soit « la continuation des anciens errements, soit leur « réforme ». — À ce moment, la transportation n’avait que 50 ans, aujourd’hui, elle en a 80, et elle n’a pas fait un pas de plus dans la voie du progrès.

J’estime donc qu'avant de se décider à tenter l’effort considérable qui serait nécessaire à la Guyane; effort qui, par la force des choses, est infiniment supérieur à celui que coûterait l’organisation de la peine en France, il convient de rechercher si la transportation a réellement quelque avantage sur les systèmes qui pourraient la remplacer.

Quels seraient ces systèmes ?

Les termes du problème sont très nets : en 1854, on lui opposait les anciens bagnes métropolitains et l’emprisonnement cellulaire : aujourd’hui, l’alternative reste la même, avec la différence qu'il ne peut être question de ressusciter les bagnes qui ont perdu la vertu qu’ils possédaient alors et qu’on reconnaît encore aujourd'hui à la transportation : exister.

Il nous reste donc seulement l’emprisonnement cellulaire, système d'autant plus séduisant qu'il a fait ses preuves chez nos voisins les Belges qui s’en mon-

trent pleinement satisfaits et que nous leur envions, malgré tout, à tel point que M. le Professeur Hugueney fit un jour publiquement cette déclaration après un exposé remarquable de la question par un éminent avocat belge M. Sasserath : « À ce point de vue, la Belgique est à l’avant-garde du progrès ».

Sans doute, pour l’exécution des longues peines, l’emprisonnement cellulaire rencontre beaucoup d’adversaires, mais il semble qu'avec un règlement et une organisation matérielle sagement établis, ce système pourrait s’y appliquer sans inconvénients.

On peut d’ailleurs constater tout de suite, que, la transportation n’est, pour ainsi dire, plus pratiquée que par nous. En Angleterre, on l’a abandonnée ; le Portugal, constitue une exception négligeable, avec sa colonie d’Angola; à part cela, on cite encore les Soviets en Sibérie, mais nul ne peut affirmer ce qu’il en est ; les Italiens, il est vrai, viennent de la reprendre, mais sur une base très différente.

Nous devons donc conclure que les deux systèmes ont été expérimentés, chacun a montré ce qu’on en pouvait attendre, et l’avantage semble bien rester à l’emprisonnement cellulaire.

Il y a d’ailleurs longtemps que l’idée de sa substitution à la transportation est apparue, et elle a progressé depuis lors ; en 1907, on pût même croire un moment qu’elle allait triompher.

Voici, en effet, la proposition de loi qui fut déposée par M. Chautemps :

« Proposition de loi ayant pour objet l’exécution « de la peine des travaux forcés dans des maisons de « force, en France, en Algérie et dans les colonies, « présentée par M. Emile Chautemps, sénateur (J. O., Doc. Parl. Sénat, 1908, p. 129) »..

Article 1e. — La peine des travaux forcés est subie dans des maisons de force établies

a) sur le territoire de la métropole pour les individus condamnés par les juridictions siégeant dans un département français ;

b) sur le territoire de l’Algérie pour les individus condamnés par les juridictions siégeant dans les provinces d’Alger, d'Oran ou de Constantine ;

c) sur le territoire des colonies pour les individus condamnés par les juridictions siégeant dans les Colonies. ?

Les Budgets de la Métropole, de l’Algérie et des Colonies supporteront obligatoirement toutes les dépenses afférentes à la construction et à l’entretien de ces maisons de force, ainsi qu’à la surveillance, l’administration et l’entretien des condamnés.

Deux ou plusieurs colonies pourront se réunir pour pourvoir à frais communs à ces dépenses.

Article 2.— Le régime cellulaire de jour et de nuit est appliqué :

1° Pendant les cinq premières années aux individus condamnés aux travaux forcés à perpétuité ;

20 Pendant les trois premières années aux individus condamnés aux travaux forcés à temps pour plus de dix ans;

3° Pendant la première année aux individus condamnés aux travaux forcés à temps pour moins de dix ans.

Après cette période, les condamnés continuent à être soumis au régime cellulaire, sauf pendant les heures de promenade et de travail où ils sont réunis par groupe et astreints au silence.

Article 3. — Des sections mobiles de condamnés pourront être mises à la disposition des colonies pour l'exécution des travaux publics.

Dans ce cas, le budget colonial ou les budgets locaux supporteront les dépenses de logement, de nourriture, d’habillement, d’hospitalisation, de transport, de surveillance et d'administration. Toutefois, le Budget du Département ministériel chargé de la gestion des crédits des services pénitentiaires leur remboursera une somme égale à celle qui aurait été employée pour l'entretien des condamnés d’après le prix moyen journalier établi à la fin de chaque exercice.

Article 4, — Les condamnés à temps faisant partie des sections mobiles bénéficieront de plein droit

d’une réduction de peine égale au nombre de journées de travail effectif sur les chantiers aux colonies.

Les condamnés à perpétuité faisant partie de ces mêmes sections bénéficieront de plein droit, après cinq années de travaux sur les chantiers aux colonies, de la commutation de la peine perpétuelle en celle de vingt ans de travaux forcés ; cette nouvelle peine commencera à courir du jour de la commutation.

Aucun condamné ne pourra être versé dans une section mobile avant d’avoir accompli le temps de cellule prévu par l’article 2.

Article 5. — Pour chaque journée de travail soit dans les maisons de force, soit dans les sections, chaque condamné reçoit un salaire versé en entier à son pécule qui lui sera remis à sa libération.

Le montant des pécules des condamnés décédés au cours de peine fait retour à l'Etat.

Article 6. — Les condamnés qui se rendront coupables de refus de travail après sommation seront punis de la réclusion cellulaire pendant trois mois au moins et un an au plus.

= Les condamnés qui se rendront coupables d'évasion seront punis de la réclusion cellulaire pendant trois mois au moins et un an au plus.

Les condamnés qui se rendront coupables de voies de fait sur la personne d’un agent de l’Administration

pénitentiaire seront punis de la réclusion cellulaire pendant un an au moins et cinq ans au plus.

Les condamnés aux travaux forcés qui se rendront coupables de crime entraînant la peine des travaux forcés, seront punis de la réclusion cellulaire pendant un an au moins et cinq ans au plus.

Les condamnés aux travaux forcés qui se rendront coupables de crimes ou délits entraînant une peine autre que celle des travaux forcés, seront punis de la réclusion cellulaire pendant six mois au moins et deux ans au plus.

Les peines prononcées par les juridictions du droit commun conformément aux dispositions précédentes interrompront les peines en cours sans qu’il puisse jamais y avoir confusion entre elles. |

Article 7. — À leur sortie des maisons de force, les condamnés seront soumis pendant cinq ans au moins et vingt ans au plus à l’interdiction de séjour.

La durée de cette peine accessoire sera obligatoirement prononcée par l'arrêt de condamnation à la peine principale des travaux forcés.

Un décret portant règlement d’administration publique détermine les conditions d'exécution de cette peine.

Article 8. — À partir de la promulgation de la présente loi, il ne sera plus procédé à aucun envoi de

condamnés aux travaux forcés tant à la Guyane qu’à la Nouvelle-Calédonie.

Les transportés en cours de peine seront concentrés dans le plus bref délai : En Nouvelle-Calédonie à l’île Nou, en Guyane, aux îles du Salut, en attendant qu'ils puissent être internés dans les maisons de force de France, d’Algérie et des Colonies.

Les libérés astreints ou non à la résidence, seront sur leur demande, rapatriés en France, en Algérie, ou aux colonies, ils seront astreints à l'interdiction de séjour prévue à l’article précédent.

Article 9. — Le personnel d'Administration et de surveillance de l’Administration pénitentiaire coloniale sera affecté aux maisons de force et continuera à jouir des avantages attachés actuellement à son statut, notamment en ce qui concerne le mode des liquidations et le taux des pensions des retraites.

Article 10. — Des décrets portant règlement d’Administration publique détermineront les conditions dans lesquelles les colonies de la Guyane et de la Nouvelle-Calédonie seront appelées à avoir la jouissance des immeubles abandonnés par l’Administration pénitentiaire et devront assurer la surveillance des libérés restés sur leur territoire.

Article 11. — Sont abrogées toutes dispositions antérieures relatives à l’exécution de la peine des

travaux forcés, sauf en ce qui concerne les exceptions prévues par mesure transitoire à l’article 8.

Je veux seulement tirer de ce projet ses éléments essentiels : emprisonnement cellulaire, sections mobiles, interdiction de séjour à la libération, M. Chautemps en concevait la réalisation en ces termes précis ; il est évident qu’en la pratique, on pourrait aménager la peine dans ses détails de façon un peu différente.

C’est là le rôle de la loi et des décrets. Pour nous, la discussion se limitera au principe de la substitution de ces éléments au régime de la transportation. Je me propose de montrer qu’à tous les points de vue auxquels nous avons envisagé la transportation, l’emprisonnement cellulaire serait plus avantageux.

Répression et Intimidation

Les adversaires de la réclusion cellulaire, ne contestent pas la rigueur de cette peine, tout au contraire ils lui reprochent un excès de sévérité.

Une première mise au point s’impose : il ne s’agit pas de rechercher un mode de répression moins pénible pour les criminels, nous l’avons déjà précisé :

la peine doit être sévère, mais elle doit rester humaine.

On a souvent prétendu que le régime cellulaire occasionnait des troubles physiques et moraux chez les détenus, dès qu’il dépassait une durée très limitée, et qu'ainsi, il ne pouvait remplacer la transportation, une peine trop courte étant insuffisante.

Il est évident qu'il ne faut pas tomber dans l’abus, comme l'ont fait les Italiens, cette peine doit être organisée et, sur ce chapitre, l'exemple des Belges est des plus probants.

Tout d’abord, chaque prisonnier est examiné par le chef du laboratoire d'anthropologie qui donne un avis au directeur, lequel, après l’enquête qui est faite sur les antécédents et les hérédités du détenu, est à même de traiter chacun comme il convient. L'examen anthropologique permet certaines dérogations à l’encellulement et au travail isolé ; de fréquentes visites médicales assurent un contrôle minutieux de l’état du condamné, ainsi est-il loisible de prendre les mesures qu'impose cet état.

Par ailleurs, chaque détenu est occupé à des tâches qui lui conviennent ; les prisons elles-mêmes, notamment celles de Gand et de Louvain qui sont affectées aux condamnés aux travaux forcés, sont bien aménagées ; chaque détenu a une cellule bien aérée où il est enfermé jour et nuit, sauf pendant une heure chaque jour où il se promène seul dans un préau. Le lit peut se replier pour former table, il y a même assez de

Félix Bouczy. — De la Transportation des condamnés. 8

place pour un établi ou une machine de sorte que chacun travaille dans sa cellule.

D'autre part, l’isolement des condamnés entre eux n'implique pas une solitude absolue, le condamné aux travaux forcés a droit à une visite tous les deux mois, il peut, pendant cette période, écrire une lettre et en recevoir deux. 1.

Il faut donc constater que l’emprisonnement cellulaire sagement organisé ne conduit pas nécessairement à la folie ou à la mort prématurée comme on l’a prétendu ; à tel point que les détenus préfèrent, d’une façon générale, l'isolement jour et nuit à l'isolement pendant la nuit seulement, qu’ils ont la faculté de demander après 10 ans de détention.

Je ne crois pas enfin que personne ne songe à prétendre que cette peine n’intimide pas assez les criminels : nous avons déjà dit le prestige des pays lointains ou seulement de la vie à l’air libre ; la détention de longue durée est beaucoup plus redoutée du malfaiteur que la peine des travaux forcés, et M. du Miral le disait lui-même : « Il n’est peut-être aucun moyen d’expiation qui, sans cruauté, soit plus exemplaire ».

Par ailleurs, notre échelle des peines ayant à son sommet la peine de mort toujours suspendue audessus de la tête des grands criminels, l’effet d’intimidation peut paraître suffisant.

Cependant, étant donnée l'importance de la hiérarchie des peines dans le mécanisme de la répression

en France, j'estime qu’il serait opportun d’élever le minimum de la peine des travaux forcés subie en cellule à 10 ans : je ne crois pas, en effet, qu'il soit possible de songer à une aggravation sérieuse de la réclusion, et cependant ïl est nécessaire de différencier ces deux peines pour ne pas modifier la graduation établie par le Code.

IT

Amendement

Dès lors, qu’on ne discute plus la possibilité de faire subir sans cruauté, l’encellulement aux condamnés à la peine des travaux forcés, la cause est gagnée.

Au point de vue de l’amendement, la vertu de ce système est incontestable : « Il est facile de comprendre, disait M. du Miral, que l'isolement, en mettant l’homme en face de sa propre conscience, en éloignant de lui les influences mauvaises, en ne laissant pénétrer dans son esprit et dans son cœur que les semences du bien et de la vertu, facilite au début plus que tout autre moyen le repentir et le progrès de l'éducation morale ».

Si on a pu dire que la Belgique était à l’avantgarde du mouvement, il faut aussi constater que dans tous les pays, l’évolution de la répression a tendu constamment pendant les derniers siècles vers un

isolement de plus en plus complet entre les condamnés. Il est évident que les contacts pouvant s’établir entre eux étaient non seulement un obstacle à leur amendement, mais aussi une des principales causes d’aggravation de leur perversion.

Le principal obstacle à l’application de cette peine, en dehors de la question matérielle, c'était les inconvénients qu’on attribuait à l’absolue solitude pour la santé physique et morale du condamné. On a vu que les Belges avaient résolu cette question en organisant une réglementation des visites et correspondances des détenus.

Mais, plus spécialement dans un but d’amendement, les Belges ont prévu des contacts, les plus fréquents possibles, avec leur personnel qui est de premier ordre, et aussi avec les membres des Sociétés de Patronage.

Les difficultés de recrutement du personnel à la Guyane ne permettent pas une sélection pourtant particulièrement nécessaire. On peut penser qu'avec le système de l’encellulement dans la Métropole, les candidats seraient plus nombreux, ce qui rendrait possible un certain choix, en outre, ce personnel ne profitant plus de l'éloignement dont il bénéficie actuellement, pourrait être utilement contrôlé. En ces conditions, on peut espérer que son influence sur les condamnés pourrait avoir d’heureux effets, dans le sens de l'amendement.

D'autre part, les sociétés de Patronage qui sont très actives en Belgique où elles ont un caractère officiel et des ressources élevées, pourraient peut-être être développées en France ; en tout cas, il est certain que toutes les initiatives en ce sens ont plus de chances d'aboutir dans la Métropole qu’à la Guyane, car, s’il est des hommes, qu’on n’admirera jamais assez, suffisamment dévoués pour aller dans ces pays lointains se pencher sur des âmes, ils sont malheureusement rares ; il est permis au contraire, d’espérer que ces dévouements seraient plus fréquents le jour où ils n’exigeraient plus l'exil, la séparation de la patrie, de la famille.

M. du Miral ne se dissimulait pas l’importance de ces facteurs moraux dans l’amendement des condamnés, il comptait surtout sur la religion : « Le chapelain anglais, disait-il, a fait plus encore dans ce pays pour l’amélioration des condamnés que la perfection des règlements de Pentonville ou de Portland. Il a été l’âme et le bon génie de la cellule et de l'atelier ; il y a fait pénétrer les rayons bienfaisants du ciel. C’est un point hors de doute chez tous nos voisins, que l'éducation religieuse est la base de toute réforme pénitentiaire... Le succès de la grande innovation consacrée par cette loi dépendra non seulement du règlement d'administration publique sur lequel nous venons d'appeler votre attention, mais aussi du choix des hommes qui seront chargés de son exécution ».

Encore une fois, ces influences morales qui doivent être un des plus précieux adjuvants de l’amendement, il sera plus facile de les trouver dans la métropole qu’à la Guyane.

D'autre part, les Belges ont réussi à rendre le travail effectif, ce qui est aussi un élément moralisateur de la peine.

On a vu qu'il était pratiquement impossible de forcer les condamnés à travailler à la Guyane ; les châtiments corporels n’étant plus admissibles et tous les stimulants existants étant insuffisants pour les amener à réaliser l’effort considérable qu'exige le travail là-bas.

En Belgique, au contraire, le travail de chacun varie suivant ses capacités, on le choisit spécialement en vue de faciliter le reclassement du condamné à sa libération ; 21 % des produits de ce travail lui appartiennent : il peut en dépenser la moitié à la cantine de la prison en achats de livres et de menus objets. Cette rémunération suffit d'autant plus à stimuler son zèle, que l'effort qui lui est demandé n’a rien d’excessif.

Les ressources intellectuelles ne sont pas négligées : il y a à Gand un quartier affecté à la prisonécole pour les jeunes condamnés, les détenus rédigent eux-mêmes un journal « l'Effort vers le bien », qui renferme des études scientifiques, morales, littéraires, politiques, de caractère international, des jeux d’esprit et jusqu’à des annonces. Grâce à ce régime on

peut affirmer que les condamnés évitent la « désespérance », élément de répression cruel et aussi élément de découragement, obstacle à l’amendement,

Je tiens enfin à signaler que les Belges prétendent obtenir beaucoup des condamnés, en se fiant à leur parole, en utilisant chez eux le culte de l’honneur ; il paraîtrait que, grâce à cette méthode, ils peuvent au bout de peu de temps, laisser une certaine liberté aux détenus, sans risquer qu'ils s’'évadent, ce qui permet de leur faire exécuter des travaux hors de la prison et ce qui étend par suite leurs possibilités d’action.

Ainsi, les Belges ont obtenu tout près de nous des résultats remarquables en faisant exécuter leur peine des travaux forcés dans des prisons cellulaires, rien ne permet de supposer que la France n’en obtiendrait pas autant en s'inspirant des mêmes méthodes, au lieu de s’obstiner à conserver un système qui ne lui a jamais réussi et qui a été abandonné pour ainsi dire partout.

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