‹ De la transportation des condamnés aux travaux forcésChapitre 5 sur 15 · ARTICLE II · texte numérisé non relu

ARTICLE II

Conditions matérielles d'existence

Sans doute, le climat, à lui seul, ne constitue pas la peine, la population libre comprend bien des Européens, mais, pour conserver la santé dans un tel pays, il faut des conditions d’existence particulièrement bonnes, lesquelles se sont révélées irréalisables pour les condamnés.

Il est nécessaire de conserver une certaine rigueur dans l’exécution, si l’on veut éviter le retour aux excès des années 1890 avec le «Paradis » de la Nouvelle- Calédonie, aussi, à l’indulgence exagérée de l’administration pénitentiaire aux débuts de la transportation succédèrent les décrets de 1891 qui retombèrent dans une sévérité excessive, heureusement un peu palliée dans la pratique.

M. Henri, partisan convaincu du maintien de la transportation, préconisait dans sa thèse en 1912 des améliorations du régime ; les décrets de 1925 constituent certainement un progrès dans cette voie, mais ils montrent encore l’impossibilité de faire de la transportation une véritable peine, qui assure une répression suffisante tout en restant humaine.

Il est évident que pour travailler pendant plusieurs heures au soleil torride et sous les pluies diluviennes de ce pays, il faut un minimum d’alimentation et d’habillement.

En ce qui concerne l’habillement, les vêtements alloués par l'arrêté du Gouverneur de la Guyane du 25 novembre 1889 seraient à la rigueur, suffisants, mais on pourrait chercher vainement les transportés qui les possèdent au complet. La plupart vont nupieds ; quand on leur donnait des chaussures, ceux qui en avaient les vendaient ; de sorte qu'aujourd'hui, ils doivent travailler dans les marais, exposés aux piqûres des animaux de ces pays tropicaux. Le plus souvent, n’ayant pas de vêtements de rechange, ils doivent garder, même la nuit, leurs vêtements mouillés de sueur et de pluie.

On conçoit fort bien l'influence de tout cela sur la mortalité excessive de ce pays, on la conçoit encore mieux quand on connait le règlement de la journée du forçat :

Le forçat, levé à 5 heures du matin, recoit avant son travail, du café noir sans pain (il est prévu une ration journalière de 17 grammes de café vert et 17 grammes de sucre) ; c’est avec cela qu'il part travailler sur les chantiers, en plein soleil, pendant quatre heures : de 6 heures à 10 heures.

Il reçoit alors un peu de viande et un légume sec, ensuite il fait la sieste jusqu'à 1 heure,

Puis le travail reprend jusqu'à 17 heures, héuré à laquelle est distribué le repas du soir : une soupé au saindoux et des légumes.

Il est intéressant de connaître la ration journalièré du forçat : en principe 750 grammes de pain, en fait 500 grammes ; — 250 grammes de viande qui ne constituent pas plus de 90 grammes de viande mangeable, — 100 grammes de légumes, 8 grammes de graisse, 12 grammes de sel.

Si l’on rapproche ces chiffrés de ceux des bagnards de la Métropole avant 1854, on constate que, malgré les rigueurs du climat, le forçat de la Guyane est infiniment moins bien nourri, encore les bagnards métropolitains trouvaient-ils à la cantine du lait, du beurre, des basses viandes, du poisson, du fromage, des fruits ; les forçats de la Guyane sont réduits à user de moyens eéxtra-réglementaires pour assouvir une faim dont on peut dire littéralement qu’ils souffrent.

M. Henry s'élevait déjà contre cette alimentation défectueuse ; depuis, vingt ans ont passé et, malgré les décrets de 1925, les forçats sont toujours aussi mal nourris.

Ils ne doivent même pas avoir d’argent sur eux ; en fait, ils en ont tous : le fameux «plan » (mot tiré de planquer - cacher), leur permet de le soustraire aux investigations des gardiens : c’est un cylindre de métal, qu'ils cachent... dans leur intestin et où ils

dissimulent l’argent qu'ils ont pu se procurer. On peut s'étonner de cette possibilité qu'ils ont d’en acquérir ; un de leurs principaux moyens nous est signalé par tous ceux qui sont allés à la Guyane, il est dû à la tolérance des surveillants; c’est la vente d’objets volés ou de leur fabrication, aux voyageurs, à l’arrivée des petits paquebots qui font le service entre leS îles : cette tolérance est d’autant plus blâmable que les matières premières servant à la fabrication de ces objets sont généralement dérobées à l’Administration et que, d’autre part, la principale utilisation de cet argent, c’est l’évasion, le seul espoir des condamnés. Les sommes qu’ils détiennent ont aussi, il est vrai, un autre usage : c'est le jeu, distraction peut-être inattendue dans un tel enfer, mais il faut savoir que la journée du forçat n’est terminée qu'officiellement à 17 heures ; en fait, une autre partie de leur vie commence alors. Après le repas du soir, ils sont enfermés dans leurs cases, sous la garde d’un surveillant, garde bien théorique, d’ailleurs. Le surveillant ne peut être enfermé dans la case ; tous ceux qui ont passé quelque temps à la Guyane affirment que, la nuit, nul ne saurait s’y hasarder, sinon il n’en ressortirait pas vivant, Le surveillant doit donc se borner à faire des rondes devant chaque case bien fermée, il interviendrait seulement si un forçat essayait de sortir.

Jusqu'au lendemain matin donc, à l'intérieur des cases, c’est la liberté, il faut même dire : la licence,

Chaque case reçoit 30 à 60 condamnés, parfois même davantage. On ne peut s’imaginer à quel niveau de turpitude et d’avilissement ils tombent : comme le disait M. Francis Brouilhet dans son livre : De la transportation (1899) « cette promiscuité nivelle toutes les moralités en les abaïissant au niveau le plus bas ».

Sans parler des projets d'évasion qui s’élaborent à ce moment, ainsi que des complots et mutineries, de longues parties de cartes s’y organisent. Sans doute, l'électricité est éteinte à l’heure du couvre-feu : sans doute, les forçats sont fouillés et ne peuvent avoir ni lampe ni couteau, mais on peut confisquer ces objets quand on les découvre; le lendemain, ils en ont d’auéres-:

. Observons à ce sujet l’existence de la « camelote » qui, à l’origine, désignait seulement le trafic, dont nous avons parlé, des bibelots fabriqués par les forçats. Aujourd’hui, cette dénomination s'applique à un commerce illicite bien plus étendu : les condamnés employés à l'Hôpital, au magasin des subsistances, chez les officiers et fonctionnaires de l’Administration pénitentiaire, en profitent pour se procurer gratuitement des denrées et objets qu'ils revendent facilement tant à leurs congénères qu’aux libérés : vêtements, viandes, légumes, vin, outils, etc...

On comprend ainsi que, grâce à ce trafic, les condamnés arrivent à se procurer ce qu'ils désirent, on voit aussi la nécessité du « plan ».

Quoiqu'il en soit, les joueurs enfermés dans la case commune, assis « en tailléur » se groupent autour des « boîtes à sardine » lanternés sourdes primitives, et les parties vont leur train ; on joue sérieusement.

On conçoit quelles passions du gain s’allument dans une telle ambiance : la confiance ne règne pas, ils s’épient tous les uns les autres ; chacun a son couteau à cran d'arrêt et, aussitôt repéré, le tricheur est éxécuté. Jamais le meurtrier ne sera connu car le dénonciateur serait jugé par ses pairs et succomberait à son tour par lé poison ou par le fer. — Aux cris de celui qu’on égorge les surveillants essaient parfois d'intervenir, mais c’est bien rare et d’ailleurs tou) ours trop tard.

Le jeu n’est pas toujours à l’origine de ces meurtres, des passions bien plus honteuses ravagent les bagnes : nous voulons parler des mœurs inavouables qui y règnent. Voici comment s'exprime M. L. Le Boucher, sur ce chapitre :

« Le fort tend toujours à protéger le faible, Cet «instinct, au bagne, s'aggrave de la particularité « suivante : Les forçats n’ont plus de femmes depuis « que celles-ci ne sont plus envoyées en Guyane. « Or, la nature impérieuse impose ses exigences. « Ainsi se créent de véritables unions avec tout leur « cortège passionnel. Il arrive aussi que d'anciens « souteneurs de nos boulevards extérieurs conti- « nuent leur commerce habituel. Comme ils n’y trou-

« vent pas de malheureuses à exploiter, ils se conten- « tent de « faire travailler ».… leur « protégé ». Ces « victimes du bagne sont surnommés « pantriaux », « leurs exploiteurs sont « les macques ».

Il y a là une aggravation de la peine véritablement imposée ; elle existe déjà d’ailleurs, dans les cages du « La Martinière », le navire qui a succédé au « Loire » pour le transport des forçats à la Guyane.

Faisons encore appel à des plumes plus évocatrices que la nôtre pour parler de ces turpitudes ; voici ce qu’écrivait M. J. Carol dans son reportage Le Bagne au retour de la Nouvelle-Calédonie.

« Un condamné qui entre au bagne, s’il est jeune « ou s’il a seulement gardé quelque fraîcheur de traits, « est une proie toute désignée à la convoitise des « anormaux. Ceux-ci débutent par des cajoleries, « mais comme ils sont presque toujours assez mal « reçus (disons-le à l'honneur de notre jeunesse « criminelle) ils emploient bientôt les menaces, quand « les procédés d’intimidation restent infructueux, ils « ontrecours aux grands moyens : une décoction d’un « narcotique quelconque, savamment dosé et admi- « nistré par surprise, place le sujet dans un parfait « état de passivité et, de ce moment-là, il est perdu ».

Les procédés sont souvent plus violents; M. L. Beauchet, professeur de législation coloniale à la Faculté de Nancy écrivait :

« C’est qu’il est terrible le joug de cette sorte

« de franc-maçonnerie du bagne, puissance absolue « qui contraint à eroupir dans le vice ceux mêmes qui « seraient désireux d’en sortir. Malheur au pauvre « être isolé au milieu de 30 ou 40 misérables, et qui « ne veut pas faire comme les camarades, qui s’obstine « à conserver quelques sentiments honnêtes et qui « veut travailler plus que les autres ! On l’accable « d’injures et de quolibets infâmes, on lui fait subir « des brimades monstrueuses, on lui vole ou déchire « ses hardes, on lui cache, on lui prend les outils « dont il est responsable, on joue sous ses yeux des « scènes d’immoralité les plus révoltantes sans que les « surveillants se doutent de rien. S’il se plaint, il « risque d’avoir la poitrine trouée d’un coup de cou- « teau, et le coupable, s’il peut être soupçonné, ne « pourra presque jamais être confondu...»

Voilà donc encore un élément de la répression sur lequel le législateur n'avait pas compté. L’Administration a bien tenté un effort dans la voie de la séparation des condamnés pour la nuit, en permettant à certains d’entre eux qui avaient fait preuve de bonne conduite, de s'installer dans des huttes ou « carbets » qu'ils construisaient eux-mêmes.

Mais ce système ne peut être pratiqué partout, d’autre part, il faudrait qu'il intervienne dès le début de la peine, sans attendre les preuves de bonne conduite, car c’est surtout à ce moment là que l’isolement est nécessaire.

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