HISTORIQUE
Il est aujourd'hui de notoriété commune qu'il peut se produire dans la bouche, aussi bien qu'au voile du palais et même au niveau du pharynx, des lésions tuberculeuses dont les caractères et le développement sont à peu près identiques à ceux des lésions qui accompagnent la tuberculose des voies respiratoires et de l'intestin.
La connaissance exacte des lésions tuberculeuses de la bouche remonte à quelques années. C'est ainsi que les ulcérations du pharynx et de la bouche, qui se rencontrent dans la phthisie pulmonaire, sont àpeine indiquéespar les auteurs modernes et même considérées comme des lésions de peu d'importance, dont la nature intime, et les relations avec la tuberculose en général, sont méconnues ou même passées sous silence.
Morgagni (1) cite deux observations d'ulcérations de la gorge chez les phthisiques : le premier éprouva pendant longtemps de la gêne de la déglutition et mourut subitement dans un accès de suffocation; le second présentait des ulcérations de la portion supérieure du pharynx et du voile du palais. Chez ces deux malades, exempts de toute
(1) Morgagni. JDe aedibus et causis morborum, Veuetii, 1761. — Epist. anat. med., XIX, art. 50. — Epist. dnat. med., XXXVIII, art. 12.
manifestation syphilitique, on trouva des lésions pulmonaires avancées.
Baumès (1) indique les ulcérations de la bouche dans la phthisie et prétend les avoir observées fréquemment dans la période ultime de la maladie.
J. Frank (2) décrit également, sous le nom d'aphthes, d'angine ou de gangrène de la bouche, des ulcérations qu'il a observées dans le cours de la phthisie. Il cite dans sou ouvrage une monographie de Lafont (3) sur le même sujet.
Bayle (4), dont tout le monde connaît les remarquables recherches sur la phthisie, parle aussi, dans son travail, des excoriations déterminées par les aphthes chez les tuberculeux : « Elles occupent assez souvent, dit-il, la bouche, le pharynx et même les fosses nasales des phthisiques, et ne ressemblent ni aux aphthes qu'on observe dans diverses maladies aiguës fébriles, ni à ceux qui surviennent spontanément en pleine santé. Je soupçonne que cette affection tient à la diathèse tuberculeuse. »
Dugès (S) mentionne également les aphthes tuberculeux et considère l'apparition de ces ulcérations buccales, dans la phthisie, comme d'un mauvais augure.
Pour Louis (6), enfin, dont on connaît les recherches et les observations minutieuses, les ulcérations du pharynx sont considérées comme très-rares ; quant aux lésions de la langue et des lèvres, elles parais-
(1) Baumès. Traité de la phthisie pulmonaire, t. II, p. 76. Paris, 1778. Nouvelle éilition de 1805.
(2) Frank. Trad. de Bayle. Paris, 1857.
(3) Lafont. Diss. de aphthis phthisicorum. Hafn, 1768.
(4) Bayle. Rech. sur la phthisie pulm., p. 614. Paris, 1810.
(5) Dugès. Dict. de méd. et de chir. prat., t. III, art. Aphthes. Paris,
(6) Louis. Recherches .sur la phthisie, p. 181. Paris, 1843.
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sent lui avoir été inconnues, et il décrit simplement, dans son ouvrage, l'existence d'une exsudation albumineuse siégeant au niveau de la langue, accompagnée de rougeur, de chaleur, de picotements, et pouvant s'étendre de cet organe sur les autres parties de la bouche. Rien, dans cette description, qui semble se rattacher à une inflammation aiguë, ne rappelle les lésions, généralement si nettes et si bien limitées, de la tuberculose buccale.
M. Ricord a bien étudié, pour la première fois, sous le nom de phthisie buccale, les lésions tuberculeuses de l'isthme du gosier, considérées, presque toujours à tort, comme des manifestations syphilitiques. C'est lui aussi qui, dans ses leçons cliniques de l'hôpital du Midi, rattacha le premier, à leur véritable cause, certaines ulcérations de la langue, des joues, des lèvres et des amygdales, qu'avant lui on prenait pour des accidents de la vérole ou même pour du cancroïde.
M. Buzenet (1), un des élèves de M. Ricord, décrivit dans sa thèse, en 1858, les ulcérations tuberculeuses, et publia à l'appui une observation recueillie par M. A. Fournier, et que nous croyons inutile de reproduire ici, attendu qu'elle se trouve dans toutes les monographies qui ont trait aux affections tuberculeuses de la bouche.
En 1865, M. JuUiard (2) traita le premier ce sujet d'une façon complète et publia plusieurs observations prises dans les services de M. Tardieu et de M. Oulmont.
Deux ans plus tard, M. le professeur Gûbler, dans son remarquable article sur la séméiologie de la bouche, [Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales), décri-
(1) Buzenet. Du chancre de la bouche. Son diagnostic différentiel.
(2) Julliard. Des ulcérations de la bouche et du pharynx dans la phthisie pulmonaire. Paris, 1865.
vit le développement des ulcérations tuberculeuses delà langue.
MM. Hérard et Cornil (1) signalent également ces ulcérations dans leur ouvrage.
Enfin, en avril 1869, ,M. le professeur Gosselin consacrait, à la Charité, une leçon clinique à la tuberculose ulcéreuse de la langue.
Tous les auteurs que nous venons de citer avaient pensé que les ulcérations développées sur la langue et sur les autres parties de la bouche des phthisiques dépendaient de la maladie générale et n'étaient pas le fait du développement des tubercules dans cette cavité.
M. le professeur Trélat (2) insista le premier sur la véritable origine de ces lésions, dont il montra la nature franchement tuberculeuse. Les examens histologiques faits par M. Liouville et par M. le professeur Vulpian confirmèrent pleinement l'opinion de cet observateur.
M. Julliard (3) publia, l'année suivante, une note sur l'ulcère tuberculeux de la bouche, dans laquelle il considère ces ulcérations comme pouvant être de deux espèces : les unes seraient sous la dépendance de l'état général et de la cachexie tuberculeuse ; les autres seraient de véritables tubercules ulcérés. Nous verrons que la même distinction a été admise pour les lésions anales.
A partir de cette époque, les travaux et les mémoires se sont multipliés sur ce sujet. C'est surtout à la Société médicale des hôpitaux de Paris (4), que les communications
(1) Hérard et Cornil. Bêla ■phihisie ■pulmonaire.. Paris. 1867.
(2) U. Trélat. Mémoire lu à l'Académie de médecine, le 27 nov, 1869. — Arch. de méd., 1870.
(3) Julliard. Bull, de la Soc. méd. de la Suisse romande. Lausanne,
(4) Bull, de la Soc. méd. des hôp. de Paris. 1871-1878.
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les plus importantes ont été faites. Les observations remarquables de MM. Féréol , Isambert , Bucquoy , M. Raynaud, Lancereaux, Martineau, Laveran, Vallin, Laboulbène, Millard, etc., ont donné lieu à des discussions fort intéressantes sur lesquelles nous aurons à revenir en détail.
Plusieurs des communications auxquelles nous venons de faire allusion ont été analysées ou reproduites dans une série de thèses, parmi lesquelles nous citerons celles de MM. Bourcheix (1), T. Anger (1872), Gazagne (1872), Pouzergues (1878), Koch (1873), Baudon (1874), Lambert (1876), Sourris(1877); enfin, celle de M. Gelade (1878).
A l'étranger, sous l'influence de l'élan donné à cette question par les observateurs français, une série de travaux ont été publiés par Rûhle, O. Weber, Stromeyer, Paulicki, "Willigk, Gildmeester, Kosinski, Krœnlein, Frânkel, Billroth, E. Wagner, Ko rte, Euteneuer, Nedopil, Oppolzer, Kraus, Kœnig, en Allemagne; par Samuel Gée, Paget etFlemming, en Angleterre (2).
Le nombre des observations d'ulcérations de la bouche tend à s'augmenter de jour en jour, et, en ce moment même, nous avons eu l'heureuse fortune de pouvoir observer, dans le service de M. Millard, à Thopital Beaujon, et dans celui de M. Féréol, à Lariboisière, deux cas, l'un d'ulcération de la . langue , l'autre d'ulcération de la lèvre.
(1) Bourcheix. Des ulcérations tuberculeuses de la bouche et de la langue en particulier . Paris, 1870.
(2) Les observations publiées depuis ces dernières années sur la tuberculisation bucco-pharyngée sont si nombreuses que noua nous sommes contenté de signaler ici lesnçms des auteurs. On trouvera les mdications bibliographiques détaillées à la fin de notre travail.