‹ De la tuberculose, ou, De la phthisie pulmonaire et des autres maladies dites scrofuleuses et tuberculeusesChapitre 14 sur 30 · ARTICLE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ARTICLE DEUXIÈME

Du mariage comme moyeu, de régénération — Application à la prophylaxie de la diathèse tuberculeuse.

SOMMAIRE. — G7. Imporlancc de ce nouveau genre de moyens. — 68. Insuffisance de la transfusion du sang. — 09. Heureux résultats obtenus par des mariages bien assortis. — 70. Antagonisme de la diathèse cancéreuse et de la diathèse tuberculeuse. — 7t. 11 n'est

pas suffisamment prouve. — 72. Antagonisme de la diathèse goutteuse et de la turberculose générale. — 73. Antagonisme de la diathèse rhumatismale et de la diathèse tuberculeuse. — 74. De certaines pyrexics comme préservatifs de la diathèse tuberculeuse. — 75. Croisement des constitutions par le mariage. — 76. Croisement des tempéraments par le mariage. — 77. Résumé. — 78. Temps nécessaire à la régénération de la famille par le mariage.

G7. — Jusqu'à présent nous venons de passer en revue les principales causes de la transmission de la tuberculose par voie héréditaire dans les familles ; nous avons signalé les unions dangereuses, celles que défendait impérieusement la prophylaxie : en un mot, nous avons montré ce dont il fallait s'abstenir ; toutefois, les moyens que nous avons exposés ne sont pas suffisants. Le médecin n'a pas seulement à prévenir l'irruption de la diathèse tuberculeuse dans une famille qui jusque-là en est exempte ; des familles infectées peuvent venir encore réclamer son secours en faveur de leurs futurs rejetons. Le mal est-il incurable? Se bornera-t-on à défendre le mariage aux membres de cette malheureuse famille, afin de voir s'éteindre avec eux la maladie qui les ronge ; ou bien peut-on espérer régénérer ce sang vicié et préserver les générations futures du tribut onéreux auquel leurs pères étaient soumis ?

Ce que nous connaissons des phénomènes héréditaires nous permet de considérer une pareille espérance comme fondée. — Le produit de la con-

ception tenant le plus souvent du père et de la mère, on peut, en associant des étals physiologiques ou pathologiques antagonistes, les neutraliser l'un par l'autre et obtenir ainsi, pour le nouvel être, des actes vitaux plus réguliers ou mieux ordonne's. La solution de cet important problème prophylactique nous conduit donc à examiner successivement :

1° Quels sont les e'tats morbides que l'on peut chercher à croiser avec la diathèse tuberculeuse, dans le but de l'annihiler;

2° Quels sont les états physiologiques dont le croisement engendrera une moyenne moins propre à l'établissement de la tuberculose.

G8. — M. Baumes reconnaît tout l'avantage qu'il y aurait à développer chez un tuberculeux un état diathésique antagoniste à celui dont il est affecté, afin de l'en affranchir, et il se demande par quel moyen on pourrait déterminer celte sorte de diatèse thérapeutique.

La transfusion du sang vient naturellement se présenter à l'esprit comme une manière de modifier la vitalité des parents, et par suite comme un préventif pour le produit de la conception ; malheureusement celte opération est loin de répondre à ces brillantes espérances, et nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ces paroles qui le prouvent

si bien (1) : « On conçoit l'utilité de la transfusion « quand il s'agit de donner momenlane'ment du ce sang à une personne qui a répandu presque tout « le sien, qui est expirante, et qu'il n'y a pas d'aucc très moyens de sauver; mais, hors de là, celte « transfusion, d'ailleurs pleine de danger, ne sauce rait remplir le but que je viens de signaler, car ce le sang se forme, chez chaque individu, en vertu ce d'un moule qui lui est propre, et lui transmettre ce un jour un liquide fourni par le moule d'un auce tre, n'est pas refaire le sien. »

69. — Ce que l'on ne peut attendre de la transfusion, V heureux assortiment des époux pourrait le procurer. — On comprend ainsi l'intérêt pratique que présente la recherche des états morbides antagonistes, et l'on ne peut qu'applaudir aux efforts que l'école de Vienne, sous l'impulsion de Rokitanski, son chef illustre , a tentés dans cette direction.

70. — L'état morbide que l'on pouvait le plus justement soupçonner d'incompatibilité avec la diathèse tuberculeuse, était bien la dialhèse cancéreuse. Dans la tuberculose , en effet , tout annonce un manque d'énergie vitale : la langueur de toutes les fonctions, l'aspect atonique des ulcérations, l'appa-

(4) Bauraès : Traité des diathèses, page 198.

rcncc atrophique du produit pathologique font un singulier contraste avec ce que l'on remarque dans l'état diathe'sique cancéreux, où la constitution est loin de paraître appauvrie antérieurement à la cachexie, où les ulcérations offrent des caractères opposés, où l'âge a une influence si différente, où enfin le produit pathologique, loin de consister en un globule irrégulier , résultat de l'atrophie d'un élément histologique homologue, est constitué au contraire par l'hypertrophie de ces mêmes éléments, et présente , au lieu d'une petite cellule ratatinée et momifiée, une large cellule contenant un ou plusieurs noyaux hypertrophiés , munis chacun de nucléoles également augmentés de volume; ici la tumeur a une marche envahissante et une évolution rapide, la gangrène y est rare ; dans la tuberculose au contraire les masses tuberculeuses sont beaucoup plus petites et, presque aussitôt formées, sont frappées d'une gangrène moléculaire qui se traduit par la fonte et le ramollissement de la tumeur. Tant de contrastes semblaient légitimer un véritable antagonisme entre l'état cancéreux et l'état morbide général tuberculeux. Bayle professait celte opinion, et Rokitanski la partagea en assignant à ces deux diathèses une crase sanguine différente qui les rendait incompatibles ; la crase albumineuse à laquelle appartenait le cancer, ne pouvant coexister avec la crase fibrineuse à laquelle, selon lui, devait appartenir la tuberculose.

Les faits viennent-ils confirmer un antagonisme

dont la prophylaxie pourrait retirer de si beaux béne'fices ? M. Lebert ne le pense pas, et il fonde son opinion sur les chiffres suivants :

Sur 45 autopsies de cancers utérins, il a trouvé 15 fois des tubercules dans les poumons : 5 fois ils étaient récents et nombreux. — 5 fois ils étaient anciens et paraissaient guéris. — 5 fois ils étaient petits et de date douteuse.

Sur 34 autopsies de cancers du sein, 2 fois M. Lebert a constaté des tubercules récents dans les poumons.

Sur 0 autopsies de cancers de l'œsophage, 2 fois aussi il a trouvé des tubercules pulmonaires récents.

Sur 13 autopsies de cancers des os, il a vu dans les poumons 2 fois des tubercules récents, et 2 fois des tubercules anciens.

Au total, sur 101 cadavres de cancéreux, M. Lebert a signalé 9 fois l'existence de tubercules récents.

La proportion précédente paraît donner gain de cause au savant professeur que nous citons. Toutelois, qu'il nous soit permis de faire remarquer que, de l'aveu même de M. Lebert, chez la plupart de ses cancéreux atteints de tubercules, les dépôts phymiques ont eu une marche très-lente. Dès lors nestil pas permis de croire que les tubercules aient été purement de causes locales et ne suffisent pas pour prouver la diathèse tuberculeuse et sa coexistence avec la diathèse cancéreuse.

C'est une question que nous ne pouvons que sou-

lever actuellement; pour y répondre il nous faudrait sur les caractères différentiels que nous avons assignés aux tubercules locaux, des détails qui nous font ici complètement défaut. La statistique de M. Lebert est insuffisante à prouver ce qu'il désire établir ; elle est insuffisante aussi à prouver la doctrine contraire.

71. — Avec la doctrine de l'antagonisme de la tuberculose et de la diathèse cancéreuse se trouve compromis le moyen prophylactique fondé sur cette base : il n'est pas suffisamment constaté encore aujourd'hui qu'un conjoint cancéreux puisse amoindrir en faveur du produit de la conception l'influence funeste de l'autre conjoint tuberculeux.

72. — Nous sommes obligé de nous tenir sur la même réserve à propos de la diathèse goutteuse et de l'influence préservatrice qu'elle aurait sur les tubercules généraux.

Les goutteux, il est vrai, semblent avoir un mode vital tout différent des tuberculeux : chez eux, ce sont les actes de combustion et de désassimilation qui sont en défaut ; chez les tuberculeux, ce sont au contraire les actes d'assimilation qui languissent. Les causes qui produisent les deux états morbides dont nous parlons sont tout autres , et même on pourrait presque dire tout opposées. Le genre de vie, le tempérament, l'âge du malade, la nature du dépôt morbide, tout est différcnt,tout semble donc

indiquer que ces deux diathèses ne peuvent coexister et doivent tendre à se détruire Tune par l'autre. Malheureusement les faits nous font encore défaut pour juger définitivement la question , car les auteurs ont négligé jusqu'à présent dans leurs recherches, de tenir compte de la distinction que l'on doit établir entre les tubercules par cause diathésique et les tubercules par cause purement locale.

73. — Quant à la diathèse rhumatismale qui louche de si près à la diathèse goutteuse, et qui par conséquent doit jouir de la même propriété antistrumeuse quelle, nous serions plus disposé encore à lui accorder ce privilège, en raison de l'immunité dont jouissent pour les tubercules les malades atteints d'affections organiques du cœur , immunité que l'on doit, selon nous, rapporter à un état rhumatismal préexistant, bien plutôt qu'à la lésion cardiaque elle-même ou aux modifications quelle peut apporter dans la circulation : on sait, en effet, que la grande majorité des lésions cardiaques ont une origine rhumatismale.

74. — Que penser maintenant de l'incompatibilité dont on a parlé entre la tuberculose générale et certaines pyrexies ? nous sommes porté , avec la plupart des pathologistes français, à la révoquer en doute, et nous n'aurions pas une assez grande confiance dans la vertu préservatrice que Suiffet accorde à la fièvre typhoïde, au typhus, à la dyssen-

— ne — -

terie, à la variole, etc. (1), pour conseiller le mariage d'un tuberculeux avec un individu dont la constitution aurait été modifiée par une de ces affections, dans le but de créer au nouvel être des conditions héréditaires moins fâcheuses.

75. — L'état actuel de la science ne nous fournit donc pas des états morbides suffisamment reconnus antagonistes de la tuberculose générale , cl que nous puissions utilement pour le fœtus associer à cette dernière par le mariage. Ce n'est que par le mélange du sang infecté avec un sang pur que l'on arrivera à préserver les générations futures : on ne permettra donc l'union des membres de la souche tuberculeuse qu'avec des individus d'une constitution irréprochable et dont la force de santé pourra peu à peu éteindre ce vice originel. De sorte qu'après un certain nombre de générations l'épuration soit complète.

Nous ne nous dissimulons pas les précautions que le médecin doit apporter dans ces sortes d'union , afin de les faire tourner au profit des malades et d'éviter d'infecter, en vertu de l'hérédité par influence, la source saine qui doit servir de type régénérateur. On ne permettra donc ces mariages que si Ton juge

{{) Suiffet : De la pht/iisie dans l'état actuel de la science. — Vienne, 1854.

le conjoint, dont on veut imprimer au nouvel être le mode vital, assez influent pour avoir dans l'acte de la génération la part la plus grande et pour pouvoir étouffer la tendance vicieuse qu'y apporte l'autre conjoint. — On entourera de plus cette union de toutes les conditions hygiéniques ou climatologiques que nous avons sommairement esquissées et qui sont d'un si grand poids pour l'établissement par voie héréditaire de toute modification puisée en dehors de la famille.

C'est en s'entourant de toutes ces précautions et en combinant méthodiquement les unions successives que l'on arrivera a anéantir complètement la diathèse tuberculeuse au sein d'une famille, et par conséquent à en préserver les générations futures ; M. Serres (1) n'a-t-il pas démontré que dans le croisement de deux races, la race supérieure tend à absorber la race inférieure , comme si la nature voulait l'élévation et non l'abaissement des races.

"G. — Mais ce n'est pas seulement la funeste influence que peut avoir un conjoint tuberculeux sur la santé de l'enfant que l'on doit chercher à combattre par l'assortiment des époux , on doit encore chercher à annihiler par ce moyen certains états physiologiques des ascendants dont l'action n'est

(-1) Serres : Cours du Muséum, 1845.

pas moins dangereuse pour rétablissement de la diathèse tuberculeuse héréditaire.

De ces états physiologiques , le lymphatisme est celui auquel Lugol attache avec raison le plus d'importance : les affinités qu'il a avec la scrofulo-tuberculose sont, en effet, des plus évidentes et ont conduit des médecins à considérer cet état morbide comme une dégénérescence du tempérament lymphatique. — Unir un individu lymphatique avec un individu doué d'un tempérament antagoniste, tel est donc un précieux moyen prophylactique, et sur lui M. Devay (1) a attiré très-justement l'attention : c'est ainsi que l'on recherchera dans l'autre conjoint tous les attributs du tempérament bilieux ; Bordeu (2) avait du reste bien compris cet antagonisme puisqu'il recommandait de développer la co?istitution bilieuse du sang dans le traitement des écrouelles et des maladies lymphatiques : il est inutile de recommander pour cette sorte de régénération le choix d'un sujet exempt de vices tuberculeux, assurément il vaudrait mieux unir un sujet lymphatique avec un autre individu lymphatique mais non tuberculeux, que de l'unir avec un sujet sanguin ou bilieux mais issu d'une famille décimée par la tuberculose.

{]) Devay : Hygiène des familles, 2me édition, page 294. (2) Bordeu : Œuvres complètes, tome 2, page, 504.

Résumé des indications prophylactiques de la tuberculose héréditaire.

77. — D'après ce qui précède on voit que pour empêcher que la diathèse tuberculeuse soit transmise par hérédité, on doit en premier lieu écarter toutes les conditions de cette transmission, et en second lieu s'entourer de toutes les circonstances capables de lutter contre elles.

Pour répondre au premier chef :

1° On évitera l'union d'individus tuberculeux ou appartenant à des souches tuberculeuses.

2P On défendra les unions entre conjoints non tuberculeux, mais dont l'état de santé peut avoir une fâcheuse influence sur le développement de la tuberculose chez les enfants.

Pour répondre au second chef :

1° On profitera des nouveaux caractères que la force d'innéité substitue quelquefois dans le produit aux caractères de l'un et de l'autre générateurs, et l'on cherchera à rendre permanents dans la famille par des unions successives bien entendues, ces nouveaux caractères s'ils sont favorables au nouveau-né.

2° On utilisera la part qui appartient à chacun des auteurs qui concourent à la reproduction, afin de réduire, par l'heureuse influence des constitutions ou des tempéraments antagonistes, la funeste influence que l'un des conjoints pourrait avoir sur la vitalité du produit.

3° Enfin on recherchera non-seulement pendant la conception , mais encore pendant la gestation toutes les circonstances qui sont capables de lutter contre l'hérédité et dont les principales se rattachent au temps, au climat, aux lieux, à fétat physique ou moral des parents lors de chaque conception, à l'influence du grand nombre sur le petit nombre, etc.

78. -— . Au bout de combien de générations ainsi méthodiquement croisées pourra -t- on faire disparaître la tare héréditaire que l'on cherche à prévenir dans le produit ? Quand pourra-t-on considérer une famille comme purgée de la diathèse tuberculeuse et être moins scrupuleux dans le choix des conjoints sans danger pour les futurs rejetons?

D'après Ulloa-Tavis et autres, il suffirait de trois ou quatre générations ainsi rigoureusement combinées soit pour blanchir un nègre, soit pour noircir un blanc ; c'est aussi vers la quatrième génération, au dire de M. Serres, qu'une espèce dégénérée finit, par des unions sagement combinées, par revenir au type normal ; tout nous porte donc à croire que le même temps est au moins nécessaire pour faire disparaître la tuberculose d'une famille, en supposant, au reste, que de fâcheuses conditions hygiéniques ne viennent pas rétablir ou entretenir l'état diathésique que l'on cherche à éteindre par le mariage;

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