ARTICLE PREMIER
De la contagion comme cause de la diathèse tuberculeuse et des moyens prophylactiques à lui opposer.
SOMMAIRE. — 82. La dialhèse tuberculeuse est-elle contagieuse ? — 83. Transmission par inoculation.— 84. Transmission par infection. — 85. Transmission par contagion. — 86. Transmission du mari à la femme par l'intermédiaire du fœtus. —
87. Transmission entre époux sans l'intermédiaire du fœtus. —
88. Conséquences pratiques. — 89. Dialhèse tuberculeuse connée. — 90. Transmission par l'allaitement. — 94. Résumé.
82. — La diathèse tuberculeuse esl-elle contagieuse ? telle est la grande question que l'on s'est posée spécialement en vue de la phthisie pulmonaire, question d'une immense importance sous le point de vue prophylactique , mais qui n'a pas encore trouvé une solution décisive.
La contagion est regardée comme certaine par un nombre assez considérable d'auteurs qui font autorité dans la science : Morgagni , Van Swieten, Morton , Pierre Frank, Hufeland , etc., sont du nombre de ceux qui la redoutent : Baumes (1) , Staub (2) , rapportent quelques faits qui tendent à
(!) Baumes : Traité de la phthisie pulmonaire, -1805, tom. \. page 89 .
(2) Staub : Essai sur Vêtiologie des tubercules pulmonaires , Strasbourg, 4835.
démontrer l'exactitude de cette opinion ; dernièrement encore à la séance du 10 janvier 1859, de l'Académie des sciences, M. le Dr Delamarc cite le fait d'une chambre oîi mourut un phthisique, et où successivement trois locataires bien portants et non parents sont venus mourir de phthisie pulmonaire. Les effets pernicieux d'une pareille habitation cessèrent aussitôt que l'ameublement fut changé et que l'on eut blanchit et tapissé l'appartement à neuf.
D'un autre côté , les partisans de la non-contagion sont beaucoup plus nombreux, surtout en France, et à mesure que l'on s'avance vers le nord ; le très-grand nombre de phthisies que Ton observe comparativement au nombre excessivement minime des cas où l'on peut raisonnablement admettre la contagion, explique cette incrédulité et fait ranger ces quelques exceptions dans la classe des coïncidences, parmi ces rapprochements bizarres que le hasard se complaît quelquefois à effectuer.
Pour arriver à la solution du problème qui nous est proposé, la question nous paraît devoir être étudiée sous le point de vue des différents modes de contagionabilité de la diathèse tuberculeuse.
1° lia diathèae tuberculeuse peut-elle se trausmettre par inoculation de son produit pathologique ?
83. — Une telle opinion a été soutenue par quelques auteurs. Bordeu, par exemple, pensait que
Ja scrofule pouvait se communiquer comme la gale ou la syphilis, mais aujourd'hui on ne partage plus ces errements : Cullen les a combattus, et l'expérimentation les a anéantis. Hébriard a inoculé des écrouelles à des animaux, Kortum a répété cette opération sur l'homme , Lepelletier et Goodlad ont tenté cette épreuve sur eux-mêmes avec du pus d'ulcère scrofuleux, et dans tous ces cas l'inoculation n'a donné que des résultats négatifs.
Cependant des inoculations faites avec la matière tuberculeuse eurent une certaine apparence de succès et pourraient sembler contredire les précédentes. Le Dr Malin (1) rapporte que deux chiens moururent tuberculeux après avoir avalé pendant plusieurs mois les crachats d'un phthisique. Mais ce fait est loin de nous paraître concluant; pour quiconque connaît l'innocuité que présentent les venins introduits dans l'estomac, il est permis de se demander si la tuberculisation de ces animaux ne reconnaissait pas plutôt pour cause, soit une influence héréditaire méconnue, soil les diverses circonstances antihygiéniques débilitantes ou infectieuses, au milieu desquelles ils vivaient.
Les expériences d'Albers (2) ne peuvent non plus lever tous les doutes h cet égard. Cet auteur déposa
(1) Malin î Gazette médicale, 1839.
(2) Albers : Journal des connaissances médicales, 2n" année t n° 2, page 93.
des parcelles de tubercules sur la peau dénudée et cinq fois il produisit sur ce point de petites élévations dures, rugueuses, à aspect tuberculeux. On ne peut s'empêcher de se demander si ces petites élévations étaient de véritables tubercules, ou si plutôt elles n'étaient réellement que des tubérosités cutanées, analogues à celles qu'occasionnent parfois les piqûres anatomiques ; et même en supposant que le microscope ait pu démontrer dans ces cas la présence du globule dit tuberculeux, il serait permis de douter que ces tubercules fussent le résultat d'un état diathésique véritablement inoculé; on les considérerait avec bien plus de raison comme de simples effets de l'irritation locale produite par la petite opération qu'avait nécessitée l'inoculation.
Les mêmes objections nous semblent applicables au fait que rapporte Laennec(l) et qu'il put observer sur lui-même ; le petit point dur qui lui survint à l'index après s'être écorché ce doigt en sciant une vertèbre tuberculeuse, cette petite tubérosité ( en supposant qu'elle fût véritablement tuberculeuse) était constituée uniquement par du tubercule traumatique ou de cause locale ; rien ne prouve ici l'intervention d'un état diathésique. — Laennec mourut, il est vrai, phthisique ; mais ce fait ne peut suffire pour ruiner ce que nous venons d'avancer ;
(-1) Laennec : Traité de Vauscultation médiate, Taris, 18-19 , tome 2, page 180.
car, d'une part, un tubercule local ne peut pas mettre ses victimes à l'abri de la cliathèse tuberculeuse, et, d'une autre part, la tuberculose générale, qui ravit h la science ce médecin distingué, peut trouver, en dehors de l'inoculation, un nombre assez considérable de causes débilitantes capables d'en expliquer le développement. — La chélive santé de Laennec, les conditions antihygiéniques au milieu desquelles il vivait, les veilles répétées et prolongées auxquelles ses travaux le condamnaient et qui ruinaient sa constitution, sont autant de circonstances funestes que l'on peut justement accuser de la mort de ce praticien.
Nous croyons pouvoir conclure des faits précédents que la transmission de la diathèse tuberculeuse par inoculation du tubercule est impossible, et que l'on peut regarder comme peu fondées toutes les indications préventives établies sur celte base. Ces conclusions sont justifiées par l'innocuité que présentent, sous le point de vue de la tuberculose générale, les piqûres anatomiqucs dont les médecins ou les étudiants en médecine sont si souvent victimes dans les autopsies de tuberculeux.
2° l<a tuberculose générale peut-elle se transmettre par
infection ?
84. — On ne peut douter que les miasmes exhalés par un tuberculeux puissent avoir une action toxique sur des personnes placées dans une oppor-
limité particulière pour en recevoir 1 influence : ce fait nous semble démontré par Faction que Ton a reconnue cle tout temps aux émanations animales sur la santé des personnes qui y sont soumises. Ce n'est pas sans raison que Ton a attribué l'aspect florissant de santé et d'embonpoint dont jouissent les bouchers, en partie à l'atmosphère richement annualisée au milieu de laquelle ils vivent. Une opinion très-ancienne et non entièrement dénuée de fondement, considère comme funeste aux jeunes gens de partager le lit des vieillards ou des sujets cachectiques , tandis que ces derniers retireraient de bons effets de cette pratique; c'est encore dans cette vue que l'on a conseillé aux personnes épuisées, aux phlhisiques, la cohabitation avec des animaux jeunes et vigoureux, le séjour dans des étables, pour se retremper, pour ainsi dire, au milieu d'effluves vivifiantes , sorte de transfusion de la vie, analogue à celle que l'on cherchait à obtenir, au xvii" siècle, par la transfusion du sang. — Ces exemples nous semblent suffisants pour démontrer les dangers pour une personne saine d'un commerce trop immédiat avec un tuberculeux avancé. La respiration prolongée d'une atmosphère imprégnée de gaz délétères et d'effluves animales morbifiques , sont des causes non équivoques d'infection, et si cette infection ne joue pas , vis-à-vis de la diathèse tuberculeuse, le rôle de cause déterminante comme l'infection marémateuse pour les fièvres paludéennes, on ne peut douter qu'elle y prédispose
les individus qui sont soumis à son action, comme Font admis, avec raison, Laennec (1), Jos. Frank (2), Clarck (5), etc.
85. — Signaler les dangers de l'infection à titre de cause prédisposante, ce n'est pas affirmer que la contagion ne soit jamais h craindre pour la transmission de la diathèse tuberculeuse. Les exemples de contagion sont rares, il est vrai, dans nos pays, mais ne se peut-il pas que sous d'autres climats ils soient réels? Qu'y aurait-il d'étonnant à ce que, moins communs dans le nord de l'Europe, ilg soient, au contraire, aussi fréquents qu'on le soutient en Espagne, en Italie, dans file Maurice (4)? Ne voiton pas la syphilis présenter une autre marche et une autre gravité dans les pays chauds que dans les pays froids : et s'il est vrai que l'infection a une certaine influence sur la production de cette diathèse, ne voit-on pas souvent des maladies d'abord infectieuses devenir contagieuses? La morve chez le cheval, la peste et le typhus chez l'homme, entre autres affections, après s'être primitivement déve-
{\) Laennec : Auscultation médiate, tome 2, pageH80.
(2) Jos. Frank : Pathologie interne, tome iv, page 239. — Encyclopédie des sciences médicales.
(3) Clark : Treatise on pulmonary consumpiion, Londres, 4833, page 238.
(4) Creuzzi de Lesser : Voyage en Italie, en Sicile, Paris, 4806, page 408.
loppées par infection, ne peuvenl-elles pas se transmettre plus tard par contagion?
Nous sommes porté à répondre affirmativement à la question de la contagion, en présence de toutes les considérations précédentes : il ne faut pas oublier que le contage n'est que le résultat d'une élaboration pathologique, que dès lors, une maladie non contagieuse dans un pays peut le devenir à certains moments, ou dans un autre pays : ce La contagion, dit Caizergue (1), est souvent un caractère accidentel relatif, qui, semblable à tout autre élément, peut se joindre à plusieurs maladies qui ne sont pas par elles-mêmes contagieuses, tandis que cette faculté peut manquer dans celles qui le sont le plus souvent. »
Il est difficile, il est vrai, de résoudre scientifiquement le problème qui nous est posé, néanmoins la contagion étant possible, on évitera toutes les circonstances capables d'en favoriser faction, on évitera la co-habitation trop immédiate et trop prolongée d'un individu sain avec un plithisiquc, on lui interdira le même lit, on lui défendra le séjour prolongé dans la même chambre , au milieu d'une atmosphère non renouvelée et viciée par l'air qu'expire le malade, par les émanations qui proviennent de ses selles et de ses sueurs. Ces pré-
(-1) Caizergue : Mémoire sur la contagion de la fièvre jaune. ■ Requin : Encyclopédie nouvelle, tome 2, page 22.
ûô —
cautions seront prises avec d'autant plus de sévérité que d'une part la cachexie tuberculeuse du malade sera plus avancée, que d'une autre part la vitalité du sujet qu'on veut préserver sera moindre, et enfin que le climat que Ton habitera sera plus favorable à la contagion.
3U La diathèse tuberculeuse peut se transmettre eutre les conjoints par l'acte conjugal avec ou sans conception.
86. — La transmission d'un état diathésique du mari à la femme par l'intermédiaire du fœtus, s'explique assez par l'étroitesse des rapports de circulation qui unissent à la mère l'enfant pendant sa vie intra-utérine : de même alors que la mère peut transmettre son mode vital au fruit qu'elle porte dans ses entrailles, de même aussi elle peut recevoir de cette nouvelle partie d'elle-même la vitalité que l'embryon lient de l'influence paternelle pendant la conception. Ce fait est aujourd'hui généralement reconnu en syphilographie, et nous le regardons comme hors de doute dans ce qui a rapport à la diathèse tuberculeuse.
Si l'on demandait des faits à l'appui de la thèse que nous soutenons, nous citerions ces exemples rapportes par MM. Richtcr, Fleury (1), Valleix (2),
(1) Fleury : Compendium médical-pratique, tome 6, page 538.
(2) Valleix : Clinique des maladies des enfants nouveau-nés , Paris, -1838, page C8.
Clark (1) , Chaussier (2) , Uns son (3) , qui en desaccord avec MM. Velpeau (H) et Denis (5) onl constaté la production de masses tuberculeuses dont l'apparition remontait évidemment chez l'enfant à la période fœtale de son existence : preuve irrécusable que le nouveau-né reçoit par hérédité, non pas seulement une prédisposition à la diathèse tuberculeuse, mais bien cet état morbide lui-même dans certains cas (6), d'où la possibilité d'une véritable contamination de la mère par le fœtus. Cette possibilité est passée à l'état de fait accompli; des observations peu nombreuses il est vrai, mais exactes, ne laissent aucun doute à cet égard. M. Devay a pu constater deux faits de ce genre, et en rapporte
(-1) Clark : Treatise on pulmonary consumption, page 27-1.
(C haussier : Procès-verbal de la distribution des prix aux sages-Jemmes, Paris -1 8-1 2.
(3) Husson : Dictionnaire de médecine, lome 21 , page 583.
(4) Velpeau : cité par Bouchet. — Thèse de concours , 1857.
(5) Denis : Recherches sur l'anatomie et la physiologie pathologiques des nouveau-nés, page 348.
(6) L'absence de tubercules chez le fœtus ne sufffirait pas pour qu'on puisse le regarder comme exempt de la diathèse tuberculeuse , ou peut-être en présence d'un état dialhésique même en dehors de toute manifestation symptomatologique : « Si l'influence héréditaire est puissante, dit un hygiéniste souvent cité par nous , il peut y avoir maladie pendant la Yie embryonnaire ; si elle est plus faible, la maladie apparaîtra plus lard, à moins qu'elle ne soit neutralisée par d'autres influences. » Devay : Hygiènedes familles, page -198.
deux autres, dont l'un est fourni par M. Simpton d'Edimbourg, et fautre lui a été communique par M. Barrier, professeur à l'Ecole de médecine de Lyon :
Il s'agit dans ce dernier cas d'un jeune homme, issu d'une famille ou la phthisie a fait périr successivement son frère et ses sœurs : ce jeune homme présentait lui-même l'indice d'un tempérament trèslymphatique et d'une constitution très-appauvrie; mais grâce a des moyens hygiéniques sagement employés, il était parvenu à faire rester à l'état virtuel la diathèse en puissance de laquelle il se trouvait. Dans une telle disposition sanitaire M. X... se maria à une demoiselle appartenant à une famille très-saine, douée elle-même des plus beaux attributs du tempérament bilioso-sanguin , brune, forte... A peine fut-elle enceinte qu'elle commença à dépérir ; les caractères de la phthisie se dessinèrent de jour en jour et devinrent plus marqués vers la fin de la grossesse : l'accouchement accompli, elle succomba après avoir donné le jour à un enfant scrofuleux.
A cette observation nous joindrons les deux suivantes qui ont été recueillies à THotel-Dieu de Lyon, dans le service de M. le docteur Colrat et que nous devons à l'obligeance de M. Nodet, interne très-distingué des hôpitaux.
OnsERV.VTioN lre. — Sophie J..., âgée de 26 ans, est issue de parents exempts de tout vice diathési-
que et ne présente aucun tuberculeux dans sa famille ; elle n'a jamais été malade et a toujours offert les caractères d'une forte constitution, une belle carnation, et les attributs du tempérament lymphatico-sanguin.
Il y a deux ans, elle épousa un homme tuberculeux, qui mourut phthisique le 8 mai 1860, laissant sa veuve enceinte de 5 mois.
Cette grossesse, qui était la première de notre malade, eut un commencement assez beau ; mais environ à partir du quatrième mois, Sophie J... commença à tousser; cette toux devint de plus en plus fréquente et s'accompagna de quelques hémoptysies. L'embonpoint de la malade disparut un peu, et il survint quelques sueurs nocturnes et des douleurs thoraciques localisées surtout en avant au dessous des clavicules, et en arrière entre les deux épaules.
Au huitième mois de la grossesse, la malade ac^ coucha d'un enfant chétif qui ne vécut qu'un mois et dont on ne put malheureusement pas faire l'autopsie.
Depuis cette époque, l'état de notre malade s'aggrava de plus en plus, et le 9 octobre 1860, elle entra à l'Hôtel-Dieu, dans le service du docteur Colrat, où elle fut couchée au n° 125 de la troisième salle des femmes fiévreuses.
A cette époque, c'est-à-dire trois mois après son accouchement, Sophie J... n'avait pas eu son retour de couches ; elle avait très-sensiblement mai-
gri, niais elle présentait encore quelques traces de la vigoureuse constitution qu'elle tenait de ses parents et dont elle avait joui avant sa grossesse, si bien qu'on crut, au premier abord, à une simple broncliile chronique ; cependant on ne tarda pas à constater au sommet des poumons, surtout à gauche, des craquements et de l'expiration prolongée, plus tard ces signes firent place à des gargouillements ; les crachats devinrent purulents et nummulaires, la fièvre hectique s'alluma, la dyspnée augmenta, finit par s'accompagner de cyanose de la face et d'oedème des membres inférieurs, et la malade mourut le 2 janvier 1861, dans cet état de marasme dans lequel tombent les phthisiques quand ils arrivent h la dernière période de leur mal.
A l'autopsie on trouva au sommet du poumon gauche une caverne tuberculeuse de la grosseur d'un œuf de poule; le poumon droit ne présentait que des tubercules à l'état cru. De nombreuses adhérences attachaient, surtout à gauche, les sommets des poumons h la cage thoracique.
Observation 2me. — Une jeune femme de 25 ans, d une belle constitution, issue d'une famille sur laquelle n'avait jamais sévi la diathèse tuberculeuse, épousa un homme d'une constitution chétive, et comptant des phthisiques parmi ses ascendants et ses collatéraux : un de ses frères, notamment, était mort de la poitrine à l'âge de 28 ans. Cet homme
mourut lui-même poitrinaire un an après son mariage, laissant sa veuve enceinte de 3 mois.
Au cinquième mois de sa grossesse, Mme X... vit sa santé, jusqu'alors florissante, commencer à décliner ; elle se mit à tousser, maigrit, perdit ses forces et accoucha au septième mois de sa grossesse d'un enfant chétif qui ne vécut que quelques jours.
Depuis lors l'état de notre malade s'aggrava rapidement, ce qui la décida à entrer a l'Hôtel-Dieu, où elle fut admise dans le service de M. le docteur Colrat ( troisième salle des femmes fiévreuses , no 101), au commencement du mois de novembre 1860, un mois après son accouchement.
A son entrée à l'Hôtel-Dieu, Mme X... présenta des signes non équivoques de phthisie au troisième degré ; la maladie fit de rapides progrès, et deux mois après l'entrée de la malade à l'hôpital, on put, par l'autopsie, vérifier la justesse du diagnostic.
87. — La contamination de la femme par le mari peut être plus directe et s'effectuer en dehors de toute conception, tellement est grande l'influence que les époux exercent mutuellement l'un sur l'autre. Par le seul fait de l'acte conjugal et de la co-habitation, il finit par s'établir entre eux des ressemblances physiques et vitales, comme il s'en établit de psychiques, et cette action non douteuse du mari sur la femme, comme le prouvent les nombreux exemples d'hérédité par influence, est aussi
évidente cle la femme sur le mari,ainsi que l'attestent ces mariages cle jeunes gens qui, ayant consenti clans des vues de lucre à des alliances disproportionnées ou malsaines, voient altérer leur constitution et dévaster leur jeunesse (1).
88. — La conséquence pratique cle l'existence de ce mode de contagion est facile à prévoir. On doit y trouver des raisons de plus pour se mettre en garde contre les unions de sujets scrofuleux ou tuberculeux : un individu sain verra dans son mariage avec un individu diathésique, des dangers nonseulement pour ses descendants, mais encore pour lui-même, et ces dangers seront plus grands pour la jeune épouse qui aura méconnu les règles hygiéniques que nous formulons ici, car pour elle le fœtus est un véritable foyer* d'infection qu'elle porte dans ses entrailles , elle en reçoit le sang vicié comme un poison distillé sans cesse goutte à goutte clans ses veines.
4t° £<a diatlièse tuberculeuse peut se transmettre de la mère au fœtus pendant la g rossesse après la concept ion.
89. — Un enfant est conçu avec un état sanitaire exempt de toute tache diathésique, mais pendant sa grossesse, la mère s'expose imprudemment à des causes hygiéniques défavorables, qui allèrent sa constitution et même tendent à développer chez
{]) Dcvay : Hygiène des familles, page 242.
— IZlO —
elle la diathèse tuberculeuse dont elle était exempte jusque ià. Elle agit alors comme un véritable foyer de contagion pour l'embryon qu'elle porte et qu'elle nourrit elle-même : c'est là un mode de contagion qui se rapprocherait comme le précédent de la contagion par inoculation, et que nous avons dû séparer de la transmission par hérédité à l'exemple de Boherave, qui distinguait sous le nom de morhi comiali, ces maladies acquises pendant la gestation, après la conception.
Ce n'est donc pas assez de surveiller le choix des unions et les diverses circonstances au milieu desquelles elles s'accomplissent; il reste encore à la mère à mener à bien l'enfant qu'elle porte, en maintenant dans une heureuse direction sa propre vitalité qu'elle doit inoculer à son produit. De là résulte pour elle le devoir impérieux de se soumettre à toutes les règles que nous aurons à formuler dans le chapitre suivant , et que nous verrons être si importantes pour la prophylaxie de la tuberculose acquise.
90. — Une fois sorti du sein maternel, l'enfant n'est pas à l'abri de toute contagion ; l'allaitement n'étant qu'une gestation continuée (1), le nouveauné peut recevoir de sa nourrice, par le lait qu'elle
(1) Petit rapproche des maladies connecs celles que transmet la nourrice à l'enfant pendant l'allaitement. — Essai sur les maladies héréditaires, 18-17, page -14.
lui donne, des influences morbi tiques «analogues à celles qu'il tenait de sa mère par le cordon ombilical.
Le lait n'est donc pas seulement un aliment dont l'hygiéniste doit surveiller la quantité' et la richesse en graisse, en sels minéraux, et en matières albuminoïdes ; il est aussi en quelque sorte le véhicule du mode vital de la nourrice qui communique ainsi avec son nourrisson, d'une manière presque aussi intime que la mère le faisait au moyen des vaisseaux utéroplacentaires. Le microscope ou le creuset, il est vrai, ne démontrent pas ce principe dynamique que la clinique constate dans le lait, mais peuvent-ils nous donner le secret de l'influence vivifiante du sang sur nos tissus? ou pénétrer par la seule inspection de l'ovule ou du sperme les mystérieux phénomènes de l'hérédité ?
Une opinion ancienne attribuait aux enfants allaités par des animaux sauvages, le naturel farouche et la vigueur de constitution de leurs nourriciers. Sans tomber dans toutes les exagérations qu'a enfantées sur ce sujet l'imagination des poètes, nous partageons l'opinion de M. Bouchut (1), lorsqu'il dit : « On voit certaines prédispositions du cœur, les affections morales, les passions et quelques maladies de la nourrice qui ne sont pas accompagnées par une modification du lait, avoir quelquefois une
(1) Bouchut : Maladies des nouveau-nés, Paris. -.835, page 82.
influence immédiate assez grave sur la santé des enfants... Cette influence est même en général plus fâcheuse que l'influence des maladies avec altération du lait. w L'auteur, il est vrai, ne pense pas que la diathèse scrofulo-tuberculeuse puisse se transmettre de la sorte de la nourrice au nourrisson ; mais d'une part, ses observations n'ont porté que sur de jeunes enfants (et l'on sait que la tuberculose ainsi acquise peut de même que la tuberculose héréditaire sommeiller plusieurs années, pour n'éclater qu'à une époque assez éloignée de la naissance), et d'une autre part, MM. Devay et Lugol ont pu observer des faits qui confirment pleinement la thèse que nous soutenons.
■ On devra par conséquent, dans le choix de la nourrice, apporter le même soin que dans le choix des conjoints, alors qu'il s'agissait de veiller à la conception de l'enfant : la nourrice sera donc exemple de diathèse tuberculeuse, elle jouira d'une bonne santé, ne comptera pas de tuberculeux dans sa famille. On pourra même avec avantage croiser son tempérament avec celui des parents; on la choisira plutôt bilieuse ou sanguine que lymphatique ou nerveuse, et l'on éloignera d'elle toute cause débilitante capable non-seulement d'appauvrir son lait, mais encore d'en vicier l'action dynamique.
Nous aurons plus tard à étudier le lait considéré comme aliment, et à nous occuper non plus de ses qualités dynamiques, mais des qualités nutritives qu'il doit présenter.
91. — Nous croyons pouvoir résumer le chapitre un peu long de la contagion parles aphorismes suivants, qui sont autant de chefs d'indications préventives :
La tuberculose n'est pas contagieuse par inoculation de son produit pathologique.
L'infection tuberculeuse peut être une cause prédisposante de la dialhèse. Il n'est pas prouvé que sous l'influence du climat, de certaines constitutions, ou d'autres circonstances peu connues, l'infectieux tuberculeux ne puisse être transformé en contage (1).
La diathèse tuberculeuse peut être transmise entre conjoints, soit par le fait seul de la co-habitation, soit par l'intermédiaire du fœtus.
Cette diathèse peut être transmise au fœtus par la mère, sous l'influence de modificateurs funestes, dont Faction se fait sentir pendant la grossesse.
La nourrice a par l'intermédiaire de son lait sur la vitalité du nourrisson, une influence que l'on doit rapprocher de la contagion.
(•1) « Qui pourrait affirmer, dit à ce sujet M. Andral , avec des preuves suffisantes à l'appui de son opinion, qu'une maladie qui ne saurait jamais être regardée comme purement locale, et qui à mesure qu'elle avance présente l'imago d'une infection de toute l'économie, n'est pas susceptible de se transmettre dans des cas où des contacts très-rapprochés cl. continuels exposent un individu sain à absorber les miasmes qui se dégagent de la muqueuse pulmonaire et de la peau du malade. ( Auscultation médiate, lom. 2? page 179 ). >