LETTRE PREMIERE
A. qnelle occasion ont ét^ tenus les entretiens dont on rend compte danscel ouvrage. —Premier entretion. — Rptisxions géneraies sur (a soami.s.-^on que le citoyen doit au gouverne! iienl soiiï lequbl il vit.
Que faites-vous à PaHs, !^Ionsieur, tandis
"^-'cnvous désii'e ici? Kh quoi! toujcairs deà
les? Que cette chaîne doit vous p-iraître
ciute ! Puisque vous ne pouvez la rompre,
e veux du moins essîiyer de vous consoler en
TOUS rendant compte de quelques entretiens
me j'ai avec miiord ^taubope. Nous le possé-
îons depuis deux joui-s dans cette retraite dé-
icieuse, où la liberté et la philosophie se sont
•éundes. Vous savez quelle est ma réputation
lans la connaissance des jardins de Mariy :
linsi j*ai été chargé d'en laire le^ hoimears h
nilord, et ce que je r^.L'-ardais d'abord comme
me corvée, je le regarde a présent comme une
aveur smguliere de la fortune. Je croyais
m'être aperçu que milord Stanhope est peu jaloux de nos grâces françaises, et je lui savais mauvais g-ré de ne pas faire le moindre efîbrt pour tâcher de nous copier. Sa politesse est noble et vraie ; n'importe; je ne manque pas de la prendre pour de l'orgueil anglais. Me voilà donc érigé, par dépit, en champion de la nation. Pour nous venger, je veux obliger milord à tout admirer en France ; et, pour dégrader le parc Saint-James et les jardins de Windsor, dont je le crois fort occupé, je me fais un plaisir malin de lui faire remarquer en détail toutes les beautés du petit parc d Marly.
« Convenez, Milord, lui dis-je en nous trouvant sur la terrasse de l'Abreuvoir, après avoir parcouru lentement les bosquets, qu'il n'est point au monde de décoration plus riante que celle que présentent ces jardins. Les grands artistes savent quelquefois réaliser les idées fantastiques des conteurs de féeries. Que d'art il a fallu pour découper ces montagnes, qui for- .■\ient de tout côte un vaste amphithéâtre où l'œil se repose avec volupté ! L'eau de ces bassins et de ces cascades est puisée dans la Seine, qui coule à soixante toises au-dessous de nos pieds. Que de richesses prodiguées, et, cependant, employées avec assez d'élégance pour ne point fatiguer par leur profusion ! Je ne crois pas que, dans le reste de l'univers, il y ait quelque habitation royale qui vaille cette simple guinguette du roi. — Vous avez raison, me répondit milord en souriant ; je vous réponds de l'Angleterre : nos pères, un peu grossiers, y ont mis bon ordre ; mais je crains bien, continua-t-il en prenant un air plus sérieux, que notre corruption n'élève enfin à nos princes des palais aussi agréables et plus superbes que les vôtres. »
Honteux, à ces mots, de ma petite vanité, je
commençais, Monsieur, à me douter que je pourrais * bien avoir tort, et j'en fus bientôt pleinement convaincu. « En traversant vos provinces, me dit milord, j'ai deviné tout ce que je trouverais ici. Dans un paj'S naturellement fertile, habité par des hommes actifs et industi'ieux, j'ai vu des terres en friche, des paysans pâles, tristes et à moitié nus, et des cabanes a peine couvertes de chaume : que pouvais-je en conclure ? que je verrais ailleurs un luxe scandaleux et des guing-uettes plus riches que ne doit l'être le palais d'un roi juste et père de ses peuples. Si les choses en elles-mêmes les plus simples, poursuivit-il, n'étaient pas souvent une énigme pour des étrangers toujours peu instruits, je croirais entrevoir quelque sorte de contradiction entre les plaintes que vous arrachait hier au soir la situation fâcheuse de vos finances et du peuple, et les éloges que vous prodiguez ce matin aux dépenses inutiles, et peut-êti'e pernicieuses, de votre gouvernement.
— Milord, lui répondis -je avec un embarras dont je me sais gré, vous n'avez, sans doute, que trop raison : et ce que vous venez de me dire est im trait de lumière qui dissipe en un moment tous mes préjugés. Au lieu d'éloges, je devais vous faire des excuses pour les merveilles que je vous montre. La gloire que vous tirez de l'abondance où vit votre peuple est aussi raisonnable que notre vanité est ridicule à nous complaire dans une magnificence superflue, dont nous payons les frais de notre nécessaire. Je me le tiens pom* dit : je serai désormais plus circonspect. Ma philosophie va jusqu'à savoir que des lois qui tempèrent l'autorité du prince, pour laisser aux sujets la jouissance de leur fortune et de leur travail, sont préférables à de beaux jardins. Jouissez dan bonheur qui n'est pas fait pour nous, et
que nous admirons sans l'envier. Tandis que vous voustoui'mentez pour conserver votre Lirberté, n*y a-t-il pas mie sorte de sagesse a s*étourdir sur sa situation quand on ne peut pas la changer ? Nous ai^tres Français, nous avons été libres, comn)e vo-as Têtes au.jourd'hui en .Ingieterre ; nous avions des états, qui n*ont jamais fait aucun bien ; la mode en est passée avec celle clés vertng*adins et des collets montés ; nos peiva ont vendu, donné et laissé détruire leur libei-té ; à force de la regretter, nous ne la rappellerions pas. Le monde se conduit par (1{\« révolutions continuelles : nous somme^ parvenus au point d'obéissance où vous pni vienarez à votre tour. Nous nous laissons aller tout bonnement à la fatalité qui g-ouverne les choses humaines; <îue nous servirait de regimber contre le joug? Nous en sentirions davantage le poids: en effarouchant notre maître, nous rendrions son gouvernement plus dur. Peut-être que la bonne philosophie consiste moins à raisonner sur les inconvénients de sa situation qu'à s*y accoutumer; il faut s'étourdir, tâcher de trouver tout bon, et s'exerf er à la patience, qui rend enfin tout supportable, et tous les états de la vie à peu prés é^aux. »
Je croyais avoir dit les merveilles, Monsieur, mais point du tout; railord Stanhope fut très mécontent de uia phiiosoj^hie, A travers toutes les enveloppes de politesse sous lesquelles il se cachi-^it a uioitié, je découvris sans peine que cette .sav:esse dont je lui faisais reloge n'était qu'une lâche et paresseuse pusillanimité que quelques voluptueux avaient tournée en svstème, que les sots avaient adoptée par sottise, les fripons par friponnerie et les polteons par poltron uerie. «Pardonnez-moi, me dit milord, la viv icité avec laquelle je m'exprime; les mots de liberté et d'esclavage
ne me laissent jamais de sang'-froid. Quand je n*aurais aucune idée des liens qui unissent tous les peuples, quand je ne saurais pas c^ue je dais leur vouloir du ^.ien à tous; je désirerais, par amour pour ma patrie, quiis fussent heureux, car leur bonheur donnerait sans doute à mes compatrior.^s une émulation utile. Comme nous adoptons les vices des étrangers, nous en adopterions sans doute aussi quelques vertus. Par vue suite du commerce qui unit et lie aujourd'hui tous les peuples, les vices d'une nation doivent infecter ses voisins. Pourrais-je donc voir sans émotion les progrès du despotisme qui lait presque ouhlier dans toute l'Europe le principe, l'objet et la fin de la société ? Quand l'homme, ignorant qu'il a des droits et des devoirs en qualité de citoyen, se dégrjide jusqu'à chercher des raisons pour se piouver qu'il doit être esclave, et qu'il doit chérir ses fers, je crains que cet exemple conta, ui eux ne prépare mon pays à la servitude; je crains qu'avec les richesses des étrangers, leurs passions molles ne viennent avilir notre caractère, et je croirais alors faire un crime que de cacher ou simplement de déguiser la vé)ité.
— J'en suis avide, Milord, luirépondis-je, et pardonnez notre inconsidération n'ançaise qui nous fait dire et ce que nous pensons et ce que nous ne pensons pas, sans trop nous rendre compte de ce que nous disons. Quoi qu'il en soit, peut-être suis-je digne que vous me montriez cette vérité; niais je vous l'avouerai, vous venez de parler des droits et des devoirs du citoyen d'une manière qui me fait soupçonner, ou que je ne comprends pas bien les idées gue vous attachez à ces mots^ ou que je suis bien éloigné d'y attacher les mêmes idées. Permettez-moi de vous fan-e juge de mes pensées ou de mes visions : les voici :
» Je crois que les hommes sont sortis des mains de la nature parfaitement égaux, par conséquent sans droits les uns sur les autres, et parfaitement libres. Elle n*a point créé des rois, des magistrats, des sujets, des esclaves ; cela est évident ; et elle ne nous a dicté qu'une seule loi : c'est de travailler à nous rendre heureux. Tant que les hommes restèrent dans cette situation, leurs droits étaient aussi étendus que leurs devoirs étaient bornés. Tout appartenait à chacun d'eux ; tout homme était une esDéce de monarque qui avait droit à la monarciiiCuniversellti. A l'égard des devoirs, j'imagine que personne ne pouvait être coupable ; puisque chaque homme ne devait rien encore qu'à lui-même, et qu'il était impossible qu'il n'obéît pas à la loi imposée par la nature, de se rendre heureux.
» La naissance de la société produisit une révolution singulière : l'homme, devenu citoyen, convint avec ses pareils de ne plus chercher son bonheur que suivant de certaines régies et qu'avec de certaines modiflcations ; on se fit mille sacrifices de part et d'autre. En s'obligeant de respecter en autrui les droits qu'il voulait faire respecter en soi, le citoyen a mis sans doute des bornes étroites au pouvoir illimité qu'il avait comme homme. Mais ces conventions ne suffisaient pas pour affermir les fondements de la société naissante ; le nouvel édiiice devait s'écrouler si les lois n'étaient pas exécutées ; il fallut donc créer des magistrats entre les mains de qui le citoyen renonça à son indépendance. Dès ce moment, Milorîi, i*homme ne me parait plus qirun roi détrôné; il a en quelque sorte changé de nature ; et, j pour juger de ses nouveaux devoirs dans cette nouvelle situation, il serait nécessaire de connaître les pactes qu'il a faits avec ses concitoyens, et surtout d'examiner les lois consti-
tutives du g-oiivemement ; et c'est ce dernier rapport du citoyen à l'ordre public qui mérite ane attention particulière.
» Ici^le peuple est lui-même son propre législateur; là, un sénat et des familles privilégiées possèdent la souveraineté, qui est ailleurs confiée tout entière à un seul honmie. Le Code des nations offre le tableau le plus ndèle de la bizarrerie et des caprices de l'es- Drif humain ; chac[ue contrée a sa morale, sa politique et ses lois différentes. Au milieu de ?e chaos ténébreux, comment ti'ouver des Iroits et des devoirs gui appartiennent effecivement à l'humanité ? En vérité, milord, un ^g-iais a raison en Angleterre, un Français ;n France et un Allemand en Allemagne. J'ai parcouru Grotius, Hobbes, ^Volf, Pufiendorf : Is me disent tous qu'un citoyen se trouve lié )ar les lois de la société dont il est membre, 't je le crois sans peine. Dire que ces lois ne ;ont pas la mesure des droits et des devoirs lu citoyen, ce serait ruiner la société pour laliieile tous nos besoins, toutes nos passions *t notre raison nous apprennent également [ue nous sommes faits, et sans laquelle il n'y [ point de bonheur à espérer pour les hommes. »
Milord m'avait écouté, Monsieur, avec plus l'attention que je n'en méritais, et je m'en ipercus à la manière dont il me repondit. ■ Soiiffrez, me dit-il, que je ne sois pas tout à ait de votre avis. On se persuade trop aisénent que les droits de l'nomme fussent sans cornes avant l'établissement des sociétés, ou m'il n'eût alors aucun devoir à remplir. Cette loctrine pourrait être ^Taie pour les premiers noments de la naissance du genre humain, m siipposant que les premiers hommes, sem- Dlables à l'enfant qui vient de naître, fussent l'abord occupés à essayer, développer étudier 2t perfectionner 1 usage de leurs sens, d'oii
devaient naître leurs idées. N*étant, pour ainsi dire, encoi'e que dans la classe des brutes, puisque leur raison ne les éclairait pas, ils obéissaient machinalfi-cMit au sentiment du plaisir et de la douleui-. Il n'y avait alors ni droits ni devoirs ; la nioiale n'était pas née pour ces automates, comme elle n'est point née pour les sauvages qui broutent dans les forêts, ou pour l'enfant qui se joue dans les bras de sa nourrice. Que nous importe cette situation ? Elle n'est pas la nôtre, et n'a peutêtre jamais existé.
» Mais dès que le sentiment répété du plaisir et de la douleur a gravé un certain nombre d'idées dans la mémoire : quand les hommes, a^ ec le secours de rex]vi'ience, commencèrent à apercevoir des rapports entre les objets qui les environnent^ quand ils purent réfléchir, comparer et raisonner, est-il vrai que leurs droits fussent sans b()>!>Hs, et qu'ils ne connussent aucun devoir? i'ourquoi cette raison naissante ne devrait-e!'k' exercer aucune autorité sur des êtres qiii " tmmençaient à être raisonnables? Ce que no.is appelons le juste et l'injuste, l'honnête et h' Jéshonnête, le bon et le mauvais, tout cela avait-il besoin du ^secours des lois politiciufs pour leur paraître égal et arbitraire? A va ut toutes les conventions civiles, la bonne ibi était distinguée de H perfidie, et la cniH! t;' de la bienfaisance, puisque Inomme était fait de manière qu'il devait éprouver un seutniient de plaisir et de douleur par les actions 'ipnfaisantesou cruelles de ses pareils, et par là doit se développer cet instinct moral qui honore notre nature.
» Faites attention, ajouta milord, que l'idée çlu bien et du mal a iV vessairement précédé l'établissement de la so 'îété; sans ce secours, comment les hommes a i iraient-ils imaginé de faire des lois? Comment auraient-ils su ce
qu'il fallait défendre ou ordonner? Votre pM* 'iosophie vous conduirait à reconnaître des effets qui n'auraient point de cause. Si les hommes connaissaient le mal dans l'état de nature, ils ne pouvaient donc pas tout faire ; leur raison était leur loi et leurs magistrats; leurs droits étaient donc bornés : s'ils connaissaient le bien, il ^^ -iraient donc des devoirs à remplir. Convenez, poursuivit milord en souriant, que, loin de dégrader notre nature, l'établissement de notre société l'a, au contraire, perfectionnée. \ .es lois et toute la machine du gouverner.^ent politique n'ont été imaginées que pour venir au secours de notre raison, presque toujours impuissante contre nos passions.
» De ce principe^ que je crois incontestable, je dois conclure, si je ne me trompe, que le citoyen est en droit d'exiger que la société rende sa situation plus avantageuse. Je conviens que les lois, les traités ou les conventions que les hommes font en se réunissant en société, sont en g<'!iiéTal les règles de leurs droits et de leurs fîevoirs; le citoyen doit y obéir tant qu'il ne connaît rien de plus sage; mais dès que sa raison l'éclairé et le perfectionne, est-elle condamnée à se sacrifier à Terreur? Si des citovens ont fait des conventions absurdes ; s'ils ont établi un gouvernement incapable de prot<^ger les lois ; si, en cherchant la route du l)onheur, ils ont pris un chemin opposé; si malheureusement ils se sont laisse égarer pai'< les conducteurs perfides et ignorants, les condamnerez-vous inhumainement à être les victimes éternelles dune erreur ou d'une distraction ? La qualité de citoyen doit-elle détruiie la dignité de l'homme? Les lois, faites pour aifler la raison et soutenir notre liberté, doivent-t-lles nous avilir et nous rendre esclaves ? I^ ^société, destinée à soula-
fer les besoins des hommes, doit-elle les renre malhem-eux? Ce désir immense que nous avons d'être heureux réclame continuellement contre la surprise ou la violence qui nous ont été faites. Pourquoi n'aurais-je aucun droit à faire valoir contre les lois incapables de produire l'effet que la société en attend ? Ma raison me dit-elle alors que je n'ai aucun de voit à remplir ni pour moi ni pour la société dont je suis membre?
» Les écrivains que vous avez lus, continua jnilord, sont certainement des hommes d'un mérite très distingué ; mais avant eux on n'avait pas encore appliqué la philosophie à l'étude du droit naturel et de la politique. Quand ils ont écrit, le gouvernement monarchique était établi presque partout ; il succédait à la police absurde des fiefs qui avait inondé l'Europe des préjugés les plus grossiers \ et les rois , ou plutôt leurs ministres, abusaient de leur nom et de leur autorité, tenaient déjà la vérité aussi captive que les peuples. Grotius était plus érudif çiue philosophe ; on sent cependant que ce génie profond était fait pour trouver la vérité, mais il se défiait de ses forces, une vérité hardie rétonnait, et il manquait du courage nécessaire pour attaquer et détruire des erreurs révérées. Il était né dans une république nouvelle, où l'on connaissait le prix de la liberté ; mais la fortune^ en 1 exilant, l'avait attaché au service de la reine Christine, quand il composa son Droit de la paix et de la guerre, et il avait la fantaisie de le publier sous les auspices de votre Louis XIIL Puffendorf, né dans un pays où il n'y a de liberté que pour les oppresseurs de leur nation, me paraît quelquefois assez philosophe pour que je le soupcoime de déguiser ailleurs la vérité qu'il connaissait, et à laquelle il ne voulait pas sacrifier les bienfaits de quelques princes qui le protégeaient. WoLff
i presque toutes les erreurs de ces deux savants, et son ouvrage fatigant, (jue personne l'a la patience de lire, n'a pu ni instruire ni romper personne. Hobbes aurait pu ravir à ^ocke la gloire de vous faire connaître les prinipes fondamentaux de la société ; mais attahé par une suite des événements, ou par inérêt, à un parti malheureux, il a amployé outes les ressources d'un génie puissant i)our tablir un système funeste à l'humanité, et u'il aurait condamné si, au lieu des désor- Ires de l'anarchie, il eût éprouvé les inconvélients du despotisme.
» Comment s'y prennent ces écrivains pour délOuillerle citoyen de ses droits les plus légitimes? amais ils ne vous présenteront un objet sous outes ses faces. Tantôt ils décomposent trop ubtilement une question, tantôt ils la char- •ent d'accessoires qui lui sont inutiles. Ils enassent sophisraes sur sophismes. Parlent-ils u respect profond qui est dû aux lois, ils se ardèrent bien de faire remarquer au lecteur ue, s'il y a des lois justes, c'est-à-dire con- ^rmes et proportionnées à notre nature, il y n a d'injustes, auxquelles on ne peut obéir ans humilier l'humanité et préparer la décaence et la ruine de l'Etat. Ils aûectent de ne onnaître ni les hommes, ni les ressorts prores à les mouvoir. Parce que telle adminisration, diamétralement opposée à l'institution t à la fin de la société, produit par hasard un ien passager ou faux, ils vous diront hardilent que c'est une police merveilleuse, dont il iut craindre de déranger l'harmonie. Ils vous rouveront qu'il faut obéir aveuglément à la )i, en étalant avec éloquence ou simplement vec longueur les prétendus dangers de l'exrlen. Laissez-les faire : ils vous démontrerorit ue l'auteur de la nature a eu tort de vous onner une raison, et qu'elle se doit taire de-'
jKtii celle dn magistrat qui vouis doïnine, et qui ne prendra pas la peine de penser. Ils momphent quand ils viennent à parler de troubles, d'anarr-hie et de guerres civiles ; Timaffination est alarmée, on a peur, -et on les croit &op léerérement siu* leur parole.
» Si je vous faisais voir a mon tour quelle semence féconde de maux une seule loi injuste est capable de jeter dans un Etat! si je vous démontrais que les vices les plus énormes de la plupart des gouvernements ne doivent leur origine qu'à une erreur, même légère, qui tendait à dégrader la dignité des hommes! si je vous faisais envi^-ager les suites fimestes de cette obéissance aveugle et servile.qui, au mépris de notre raison et de la nature qui nous en a doués, nous transforme en automates : que sais-je? Quand l'amour de l'ordre et du repos n'est pas éclairé, si je vous prouvais qu'il nous précipite rapidement au-devant de tous les maux g[ue nous voulons éviter: si je vous découvrais que le despotisme avec ses prisons, ses gibets, ses pillages, ses dévastations sourdes et ses imbéciles et cruelles inepties, est le terme inévitable des principes de vos jurisconsmltes, ne vous deviendraieut-ils pas justement suspects ?
» Monsieur, ajouta milord d'un ton ferme, jamais on ne s'écartera impunément de l'ordre que nous prescrit la nature. Il est juste que nous soyons punis quand nous voudrons être plus sages qu'elle, ou heureux sans la consulter : que de choses j'aurais à vous dire ; mais c'est assez de vous avoir proï>osé quelques doutes. Ce serait profaner ces jardins agréables, dit milord en souriant, que de parler plus longtemps droit naturel et politique. — Non, non, lui repartis-je avec vivacité ; vous voulez en vain changer de conversation ; vous m'avez ouvert les yeux, Milord : n'estr-ce aue pour me montrer
— loque je suis dans l'erreur? Sans votre secouia je n'en sortirai jamais. Vous m'avez fait l'honneur de me le dire : cacher la vérité , c'est un crime; voulez-vous, de gaieté de cœur, vous rendre criminel ? Je met.s mon ignorance, mes préj ugés et leurs suites sur votre conscience.
Je ne saurais vous dire, monsieur, quelle foule d'idées se présentaient confusément à moi; tout ce que j'avais pensé jusqu'alors me paraissait tomber en ruine. Mon esprit, qui cherchait une vérité à laquelle il put s'attacher, se portait rapidement à la fois de mille côtés diiférents. Nous nous levâmes pour continuer notre promenade ; milord, à son tour, voulut me faire admirer quelques statues, et je ne voulais que raisonner et m'instruire.
«Votre magnificence, me dit-il, me parait trop magnifique ; en exposant aux injures de l'air cet Apollon, ces hnfants qui jouent avec un bouc, cette Cléopâtre, que nous avons admirés, et ces Lutteurs qui d.evraient orner un cabinet, il semble que vous n'en connaissiez pas le prix. A la bonne heure, Milord, lui répondis-je ; je me soucie peu de ces petits torts, depuis que vous m'avez appris que tout ce jardin ensemble est un grand tort contre la morale et la politique. Vous m'avez trouvé d'abord trop sévère, reprit milord, et à présent c'est à moi à vous humaniser, puisque les rois sont du moins bons à faire de belles promenades. Un Français peut en jouir sans scrupule ; elles sont faites à ses dépens \ et un Anglais peut les voir avec quelque plaisir ; c'est à cette magnificence que nous devons peut-être l'empire que vous nous laissez sur la mer. »
Milord avait beau s'écarter, Monsieur : j'étais trop occupé de ces droits et de ces devoirs que je ne connaissais pas encore, pour ne pas l'y ramener sans cesse. « C'est votre faute, lui dis-je, si je vous persécute;
pourquoi m*avez-Tous parlé de la partie de la morale la plus intéressante pour les hommes? Il n'est pas encore temps de rentrer, et ces statues que vous voyez d'ici ne sont que quelques statues antiques, médiocres et assez mal réparées. L'homme, Milord, est bien plus digne de votre attention que les arts qu'il a inventés.
—Vous le voulez donc absolument ? eh bien t raisonnons, j'y consens ; mais dans la crainte de nous tromper, gardons-nous, me dit-il, de nous trop hâter ; marchons méthodiquement ; et pour nous faire quelques règles certaines dans la recherche des droits et des devoirs du citoyen, examinons avec soin la nature de l'homme. Si nous trouvons qu'il y ait des choses qui lui appartiennent si essentiellement, qu'on ne puisse l'en séparer sans le dé- Î trader, nous en conclurons que la société et e gouvernement, faits pour ennoblir l'humanité, ne sont point en c&oit d'en priver les citoyens.
» Notre attribut le plus essentiel et le plus noble, c'est la raison ; elle est l'organe par lequel Dieu nous instruit de nos devoirs, et le seul guide qui puisse nous conduire au bonheur. C'est cette loi éternelle et immuable dont le sénat ni le peuple, dit Cicéron, ne peuvent nous dispenser ; elle est la même a Athènes et à Rome ; elle subsistera dans tous les temps ; et ne pas s'y conformer, c'est cesser d'être homme. Si le gouvernement sous lequel je vis me laissait l'usage libre et entier de ma raison : s'il ne servait qu'à m'affermir dans la j)ratique des devoirs que je crois essentiels, je sens à merveille que je dois le respecter. Le magistrat remplit les devoirs de l'humanité : le mien est de lui obéir et de voler à son secours, quand quelques passions voudront déranger l'harmonie
cle la société. Mais vous, ajouta milord «i me serrant la main, si par hasard vous vous trouviez dans un pays où l'Etat fût sacrifié aux passions du magistrat ; si le despotisme, ennemi de la nature et jaloux des droits qu'elle nous a donnés, vous conduisait, vous et vos concitoyens esclaves, commue mon fermier conduit les troupeaux de sa ferme, votre raison vous dirait-elle que c'est là la fin merveilleuse que les hommes se sont proposée, quand, renonçant à leur indépendance naturelle, ils ont formé des g*ouvernements et des lois ? Quand Dieu vous ordonne d'être homme, n'avez-vous aucun droit à faire valoir contre un despote qui vous ordonne d'être une brute ? et votre devoir consiste-t-il à seconder gon injustice ?
» Remarquons, poursuivit milord, que la liberté est un second attribut de l'humanité ; qu'elle nous est aussi essentielle que la raison et qu'elle en est même inséparable. A quoi nous servirait que la nature nous eût doués de la faculté de penser, de réfléchir et de raisonner, si, faute de liberté, nous étions condamnés à ne pas faire usage de notre raison ? Si Dieu avait voulu que la volonté d'un magistrat m'en tînt lieu , il aurait sans doute créé une espèce particulière d'êtres pour remplir cette auguste fonction. Il ne l'a point fait. Je dois donc être libre dans la Société. Les lois, le gouvernement, les magistrats ne doivent donc exercer dans le corps entier de la société que le même pouvoir que la raison doit exercer dans chaque homme. INIa raison m'a été donnée pour diriger, régler et tempérer mes passions, m'avertir de leurs erreurs et les prévenir. Voilà quel est aussi le devoir du gouvernement ; car les hommes n'ont fait des lois et des magistrats et ne les ont armés de la force publique, que pour prêter
un nouveau secours à la raison particulière de chaque individu, afierniir son empire cliancelant sur les passions, et, par une espèce de prodig-e, les rendre aussi utiles qu'elles pourraient être pernicieiîses.
•Après ces réflexions ;ur lanature deriiomnie, et dont je ne vous offre que rébauehe, m'estil possible de jeter les yeux sur les folies que nous honorons du benu nom de poiice et de g^ouvernement , et de m'aveugler jusqu*au point de croire que les devoirs du citoyen soient de s'abandorHier au torrent de 1 erreur, et que son seul dioi- soit de souffrir patiemment des injustices'^ Que veulent dire ces flatteurs des cours, quHud ils recommandent un respect aveugle pour le gouvernement auquel on est soum s? Je suppose que les premiers hommes, encore sans expérience, et
Far conséquent p^u éclairés, se méprirent dans arrangement de leurs lois et de leur gouvernement: ils devaient donc se regarder comme Jrrévocaolement assujettis a la première police politique qu'ils avaient établie. Il me semble que ce serait imposer une loi bien Insensée à des êtres que la nature a doués d'une raison lente à se former, sujette à l'erreur, et qui n'a que le secours de l'expérience pour se développer et se conduire avec sagesse. Je demande à ces partisans de tout gouvernement actuel s'ils refuseront impitoyablement aux Iroquois le droit de réparer leurs sottises et de se policer, quand ils commenceront à rougir de leur barbarie. Si un Américain a droit de réformer le gouvernement de ses compatriotes, pourquoi^ un Eiu'opéen n'aurait-il pas aujourd'hui le même privilège, si ses concitoyens croupissent en^ core dans leur première ignorance, ou qu'après avoir connu les vrais principes de la société, le temps et les passions qui altèrent
tout, lés leur aient fait oublier? ^est-on avisé de traiter Licurgue de brouillon et de séditieux, parce que, sans avoir commission de faire des lois, il réforma le gouvernement de Sparte, et fit de ses compatriotes le peuple le plus vertueux et le plus neureux de la Grèce?
•Cette doctrine, me dit milord, a besoin d*un long et très long commentaire ; mais il esttrop tard pour l'entreprendre aujourd'hui. Songeons à rentrer ; et demain, puisque vous le voulez, nous recommencerons nos promenades philosophiques.»
Marquez-moi, Monsieur, ce que vous pensez de la doctrine et des réflexions de milord Stanhope : personne n'est plus capable que vous d'en juger. Que sa manière de procéderdans l'étude du droit naturel et du droit politique, ne m'a-t-elleétf^ connue plus tôt! Qu'elle m'aurait épargné d'erreurs avec lesquelles je suis familiarisé , et dont j'aurai i)eut-étre beaucoup de peine à me déLv-irrasser ! n me semble que nous allons traiter les matières les plus importantes de la société : et je continuerai a vous rendre compte de nos entretiens, si vous le désirez. Adieu, Monsieur, je Youjs embrasse de tout mon cœur.
à. Maily, ce a août 1753.