LETTRE SECONDE
Second entrelien. Le citoyen a droit dans tout Etat d'aspirer au gouvernernénl le plus propre à faire 1© bonheur public. Il est de son devoir de rétablir. Des moyens qu'il doit employer.
Sans attendre Totre réponse à ma letti'e d'hier, je me Mte , Monsieur, de vous écrire, car j'imagine que vous n'avez pas moins dlmpatience de connaître la philosophie politiçiue de mon Socrate anglais que j'ai de plaisir à m'instruire dans ses conversations. Nous nous sommes promenés ce matin dans les jardins hauts; et^quoique Charpentier continue à les négliger, le luxe a encore servi de matière à notre entretien. Que ce luxe est humiliant pour les pauvres qui manquent de tout ! Et par quelle maladie de l'esprit les hommes, qu'il devrait révolter, en sont-ils presque toujours éblouis? Quïl doit être laborieux pour les riches! Ilfe ne sont point payés de leurs peines; car la natm-e n'a point attaché les vrais plaisirs aux besoins artificiels que nous nous sommes faits. Que le luxe doit paraître plat et injuste aux personnes qui savent estimer la véritable grandeur! Mais malhem'eusement^ et c'est ce qui tache milord, ce luxe contribue, plus que tout le reste, à répandre de fausses idées dans les esprits; il ouvre le cœur à tous les vices, et en les faisant aimer, empêche les peuples de tenter quelques efforts pour se rapprocher des lois de la nature.
•Après les reflet ions que nous fîmes hier, me dit enfin milord, il me semble que la raison dont la nature nous a doués, la liberté dans laquelle elle nous a créés, et ce désir invinci-
(le du bonheur qu'elle a placé dans notre me, sont trois titres que tout homme peut aire valoir contre le gouvernement injuste DUS lequel il vit. Je conclus donc qu'un cioyen n'est ni un conjuré ni un perturbateur u repos public s'il t)ropose à ses compatriotes ne forme de politique plus sage que celle u'ils ont adoptée librement ou que les évéements, les passions et les circonstances ont isensiblement établie. Me passez-vous cette roposition?— Il le faut bien, Milord, sous peine 'absurdité.— Eh bien! reprit-il, j'en tire lacon- 3quence que, s'il était possible de prouver u'il n'y a qu'un seul bon gouvernement, haque citoyen serait en droit de faire tous BS efforts pour l'établir.
— Je vous passe encore la conséquence, dis-je milord, et ce n'est pas la peine de contester votre citoyen un droit dont il ne pourra imaisjouir. — Comment l'entend ez-vous? me 3pliqua-t-il en m'interrompant. Pourquoi jalaisï— C'est, lui répondis-je, que les politiques e sont pas à la veille de s'accorder sur cette latière. — Laissez-les disputer et raisonner de 'avers et de mauvaise foi, reprit milord 5 ils uront beau subtiliser et mettre leur logique ux gages d'un despote ou de quelque magisrat ambitieux ; il n'en est pas moins évident ue la société n'a été formée que pour ôter ux passions le venin dangereux qu'elles por- ;nt, donner du crédit à la raison en arïerlissant l'empire des lois, et par ce moyea révenir également la tyrannie et l'anarchie, t composer ainsi un trésor de bonheur pu» lie, où chaque citoyen et chaque magistral uise son bonheur particulier.
» Si on avait disposé un gouvernement de lanière que les passions ne fussent réprimées ue dans une partie des citoyens, ne saute-t-il as aux yeux que cette police serait détesta-
ble? Que pésulte-t-il de là? ving't conséquet ces, dont voici la dernière. poursuivit milorc que tout pouvernemant où les magistrature sont liéréditAires, ou même seulement à vi» est diamétralement opposé à la fin que doits proposer la société. Il renfenne nécessaire ment un vice radical qui gâte, infecte et cor rompt toutes les institutions particulières quelque bonnes qu'elles puissent être en elles mêmes. Faites-vous un tableau des folies i des misères de l'humanité ; examinez la mar che de nos passions, consultez l'histoire, conclue'/: ensuite. Je suis certain que vous n balancerez pas a regarder comme une vérît eei'taine dans tous les temps et dans tous le pays, que la magistrature, ou l'exercice de 1 puissance exécutrice, ne doit être confé-rée qu
§our un temps limité: cet établissement doi onc être l'objet que doit se proposer tout bo] citoyen. »
Je ne savais où j'en étais, Monsieur; e comme milord s'aperçut de la surprise que m^ causait une suite de 'propositions si peu con nues :« Ecoutez-moi jusqu'au bout, me dit-il ei me prenant la main ; et si j'ai tort, je vou; promets de me rétracter sans peine. N'est-i pas vrai, continua-t-il, que les passions, ce! ennemies éternelles de l'ordre i)ublic, parc< qu'elles portent toujours chaque individu km voir et à ne sentir que son intérêt particulier ne seront ni réprimées ni dirigées avec sagesse dans une société, si la loi ne confie pas aux magistrats une force et une puissance auxquelles le vîitoyen ne puisse résister'' Réflechissez-y avec attention, et vous ver< rez que de ce défaut sont nés tous les désordres anarchiques de ces républiques anciennes ou modernes où les citoyens, ne sentant pas assez le poids des lois et des magistrats, sont devenus inquiets, et, confon-
mt dans leur indocilité la liberté avec le cs^» •ice des mœurs et la licence de tout faire, it préci|)ité la chute de l'Etat.
•Mais, si vos magistrats ont ce pouvoir éten- 1 dont je parle, je vous prie de me dire cornent vous vous y prendrez à votre tour pour iprimer et régler leurs passions, quand ils jssèderont leur ma" istrature à vie, ou qu'elle ra devenue le patrimoine de leur famille irtout, dans tous les temps, c'est la ma^'is ature héréditaire ou simplement à vie qui a Langé en despotisme et en tyranixie le pou- >ir d'abord le plus étroitement limité. Peuti connaître le cœur humain et en douter un ornent f Entassez précautions sur précaums pour empêcher que votre magistrat éterd n'abuse de sa puissance, et dans peu vous îrrez que si les citoyens ne peuvent lui désoiir, il liera lui-même violence aux lois; elles (Viendront les ministres et les instruments ! son avarice, de son ambitio-n ou de sa ven^îance. Les droits que vous lui aurez accordés i serviront à usurper ceux qu'il ambitionne, a le forcera à manquer de modestie et de odération : Des citoyens bientôt assez imbé- Les pour oublier leur dignité et se croire en fet inférieurs à un homme qui ne peut plus ntrer dans leur classe, échautreront ses pas- Dns par leurs bassesses, leurs complaisances leurs flatteries.
» Qu'avez-vous à m*opposer? — Qu'un Etat, ilord, lui ré{.)ondis-je, sans fixer un temps liité aux magistratures, peut atteindre au but î la société, c'esi -a-dire trouver sa sûreté, et >ntre les passions des citoyens, et contre illes des magistrats. Il ne s'âg'it que de par- ,ger l'autorité en différentes parties qui s'im- )seront et se balanceront réciproquement; î sorte que les magistrats tout-i^uissants sur s citoyens soient eux-mêmes forcés d'obéii»
aux lois : telle est, par exemple, votre Ang-leterre.
—Erreur, avec votre permission, me répliqua milord : ne voyez-vous pas que si la puissance publique est partagée entre des magistrats rivaux les uns des autres, son action sera nécessairement ralentie par mille obstacles différents, et que le bien public en souffrira? D'ailleurs, est-il aussi aise que vous le pensez à notre nation de se tenir en équilibre avec le roi? La balance n'est-elle pas perpétuellement inclinée du côté du prince? N'est-il pas toujours assez puissant pour retenir dans ses mains des prérogatives qu'il nous serait important de lui arracher? Ne dominerait-il pas trop souvent dans le Parlement? Quelle en est la cause primitive? L'hérédité; et un Anglais ne peut douter de ce que je viens de vous dire. Mais il ne suffit point, entre deux personnes qui raisonnent, de prononcer le mot d'équilibre, et de le supposer tout établi. Examinons la chose, poursuivit milord. Je conviens qu'il est facile de diviser l'autorité en différentes parties, de sorte qu'il en résulte un vrai équilibre, un vrai balancement entre des magistrats passagers ; mais il est impossible à tous les efforts de l'esprit humain d'empêcher qu'une magistrature perpétuelle n'acquière à la longue et insensiblement un poids prépondérant. Je m'en souviens, vous me menaciez hier de la ruine de notre liberté, et sans doute, parce que vous jugiez qu'un magistrat à vie, et surtout héréditaire, a trop d'avantages sur des collègues passagers : sans esprit, sans talents, il réussira à les écraser. Mais quand je consentirais qu'une magistrature à vie ne menace pas la république d'un esclavage prochain, vous avoueriez du moins qu'elle l'expose à la vieillesse et au radotage du magistrat. Que d'abus et de sottises vont naitre î Ce qu'on
doit faire toute sa vie, on ne cherche, on ne s'étudie qu'aie faire à son aise. L'âme languit, l'émulation est éteinte. Croyez-vous qu'un consul romain qui n'avait qu'une année pour illustrer sa magistrature, et qui devait par conséquent aspirer à l'honneur d'obtenir une seconde fois les faisceaux, ne fiit pas un meilleur citoyen, un magistrat plus occupé et plus actif qu'un sénateur de Suéde, qui, dès qu'il est revêtu de sa dignité, ne peut plus la perdre que pour quelque faute énorme ?
•Une magistrature héréditaire est encore bien pire. Naître grand, c'est une raison pour être petit toute sa vie; corrompu dans l'enfance par des flatteries et des mensonges, ivre de plaisirs et de passions dans la jeunesse, on se trouve homme sans avoir appris à penser, et on végète dans sa vieillesse au milieu de son orgueil, de ses préjugés et de ses courtisans. Quelques princes ont eu des talents, mais aucam n'a connu ses devoirs, et n'a été digne de sa fortune; et quand vous pourriez me citer quelque exception, ce ne serait pas sur trois ou quatre exceptions que vous voudriez établir un système du bonheur général de la société.
» Mais sans raisonner plus longtemps, continua milord, sur la préférence qu'on doit (3tnner à votre principe de la sûreté publique ou au mien^ nous en parlerons une autre fois, allons en avant. Nous convenons tous les deux que l'empire absolu du magistrat sur le citoyen, et des lois sur le magistrat, est indispensable pour parvenir à ce bonheur, qui est ta fin de la société. Tous les anciens l'ont pensé, et le bon sens le crie à tout le monde. Par quels arguments contesteriez-vous donc au citoyen d'un Etat mal oouverné, où les lois sont flottanites et l'autorité des magistrats accablante ou incertaine, le droit de faire tout ce qui dépend de lui pour conduire et porter
aies compatriotes à cette administration que. nous désirons? Rappelez-vous les principes que nous établîmes nier. Vous me paraissez embarrassé ? Convenez franchement de ce droit, ou bien osez dire qu'il est du devoir d'un citoyen qui aime sa patrie de trahir l'intérêt le plus essentiel de la société.
— Yous avez raison, Milord, lui dis-je : je me trouve dans un délUe assez fâcheux. Il me semble que vous raisonnez juste. Mais, permettez-moi cette liberté philosophique, il fau1 cependant que vous vous trompiez. Je ne démêle pas le défaut que je soupçonne dans votre raisonnement, et ce n'est qu'ig-norance ou maladresse de ma part. Après tout, ajoutai-j6 avec une sorte de chaleur et de dépit, le monde est trop sot pour ne pas se gouverner plutôt par routine et par habitude que ï)ar des i)rincipesde philosophie.— Et voilà, ajouta milord en riant, pourquoi tout va si bien.— Peut-être repris-je, que cette médiocrité est l'attribul nécessaire de l'humanité ; peut-être y sommesnous irrévocablement condamnés. Il y a longtemps qu'on l'a dit : le mieux est l'ennemi du bien; quand tout va passablement, tenonsnous-y. Loin d'affermir l'autorité des lois e1 des magistrats, c'est en ruiner les fondements, c'est du moins exposer la société à de dangereuses commotions, que d'accorder à chaque citoyen le droit de faire le rôle de réformateur. Cette théorie vous promet un bien, et la pratique produira un mal. La confiance que les lois et les magistrats doivent inspirer sera ébranlée dans tous les esprits. Nous rentrerions dans le chaos : je ne puis consentir
— Vous vous fâchez ! Eh bien ! reprit milord. pour vous apaiser, j'ajouterai simplement qu'il est du devoir d'un citoyen d'user de ce droit : je crois, en honneur, qu'il ne peut s'en dispenser sans trahison ; et qui pis est, malgré le
nd axiome que le mieux est Tennemi du 1, vous serez de mon avis.— Courage, repris- , mon tour ! vous m'allez faire voir, Milord. 1 du pays : allons cependant, je suis prêt }us suivre partout.
• Si je vous propo^aih, me dit-il, de former un a plan de rélormation, dans lequel, pour uoer, vous renvei'seriez la loi salique et 5 les trônes du monde ; si je vous invitais 1er ensuite prêcher bravement la liberté au leu de Paris j de faii'e des partis dans les nnces, et d'y ramasser des conjurés, que répondriez-vous ? — Milord , lui dis-je, pertez-moi de ne pas vous repondre. — Mais en- }, insista-t-il, je vous en prie, au moins un ;. —Puisque vous le voulez absolument, je s avouerai, répondis-je, que je prendrais la rté de ne pas suivre vos liéroïqu.e6 con- 3.^ Pourquoi tenterais-je, avec lîn danger I évident pour moi, une entreprise encore ï évidemment inutile à mcn pays? Un héme gigantesque, c'est-à-dire, un peu trop le, ne paraît qu'un ridicule à nos yeux içais. Avec plus d'amour de la patrie et de iDerté que je ne vous en montre, je passe- 1 ici pour un visionnaire ; et vous convien- 5 qu'avec une pareille réputation on ne t guéres se promettre un grand succès. La ! a tourné à ce paavie homme ; c'est dom- ^•e, diraient mes amis : il paraiss-ait avoir sens; il s'est gâté l'esprit à lire riiistoire Grecs et des komains qu'il aimait, et qui sont plus bons qu'à faire des héros de ro* a ou de théâtre. Nos gens les plus graves l'Etat prendraient la chose plus sérieuseit; malgré mon bon droit, ils me traitemi de coupable de lèse-majesté : qu'on le bte par grâce aux Petites-Maisons : qu'est-ce i c'est que ces folies? Est-ce que nous ne unes pas» bien, criailleraient toutes les fem-
mes, qui sont, Dieu merci, aussi libres dans leurs galanteries qu'elles peuvent l'être, et qui ne voient rien au delà?
»Vous riez, Milord! mais riez tant ç[u'il vous plaira; je connais les gens avec qui je vis; j'ai sûrement raison, et si je m'avisais d'user du droit que vous me donnez, et dont vous me faites même un devoir, je ne serais pas moins blâmable qu'un architecte qui projetterait «l'élever un édifice solide avec de la boue, des pierres usées et des bois pourris.
— Fort bien! s'écria milord, nous ne verrons donc pas autant de pays que vous l'imaginiez? Car en vérité, je ne serais ni plus brave^ ni moins prudent "que vous. Si vous viviez même sous quelqu'un de ces gouvernements d'Orient, où les hommes, familiarisés avec les affronts et la servitude, ignorent qu'il y a des lois, ne connaissent que des ordi-es, et n*osent ni penser ni agirj je vous dirais qu'il n'est plus temps de songer a rendre la liberté à votre patrie. L'homme ne perd jamais ses droits, mais la raison ne lui ordonne pas toujours de les poursuivre; elle consulte les temps, les cir constances, et ne permet jamais de courir après une chimère. Elle sera plus audacieuse, sans être cependant moins sage, dans les nations où il y a encore quelque sève dans les cœurs et dans les esprits. C'est faute de faire ces distinctions, que la plupart des philosophes qui ont écrit sur la société et le cito^'en n'ont donné que des notions si confuses*^ de notre esprit et de nos devoirs, et que tant de réformateurs ont vu échouer leurs projets. Autant vous seriez condamnable en voulant vous servir de votre droit d'une manière indiscrètf et propre à révolter les préjugés de vos conci toyens, autant seriez-vous estimable^ en agis sant avec la retenue, les précautions et leî ménagements que prescrit la connaissance ré
fléchie du cœur humain. Je l'avoue, il est sage d'espérer quelquefois au delà de ce qu'approuve une prudence bien exacte; car ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'un bon citoyen désespère du salut de la réî)ublique; et quelquefois une espérance trop étendue vous fait découvrir en vous-même des ressources que sTous ne connaissiez pas : mais il n'appartient ç[u'au génie de juger de ces circonstances, parce qu'il peut seul les rendre favorables.
»Yous rappellerez-vous un certain peuple des [ndes qui prenait pour une fable insensée ce ^ue disaient les Hollandais de leur pays où il ny a point de roi? Que voudriez-vous que rrasybule, que Brutus fissent de cette canaille ibrutie? Un Turc fait pour trembler devant ie moindre cadi qui, sans règle et sans forme, [ni fait donner cent coups de bâton, n'est qu'un automate ; il faut dire presque la même chose i'un Russe. Un Espagnol qui voudrait être citoyen doit agir avec plus de circonspection jii'un Français, parce que sa nation est aussi immobile dans ses préjugés, son ignorance et 3a paresse, que la vôtre est active, prompte à 5'émouvoir, inconstante, inc[uiète et avide de nouveautés. Un Anglais qui a l'avantage d'être encore un homme libre serait un traître s'il n'avait que le courage que j'admirerais ians un Français qui craint la Bastille. Pour m Suédois, à qui il ne manque presque rien pour avoir un gouvernement parfait, ce serait in lâche s'il n'aimait pas la liberté en Romain, ît ne tendait, par des soins constants et assiius, à corriger les défauts légers qui défigu- -ent son gouvernement et qui pourront peut- 3tre le ruiner.»
Charmé, comme vous le pensez, Monsieur, ie me trouver si rapproche de milord Stanliope, je le priai de m'accorder ce long commentaire qu'il me promit hier ; de me déve-
lopper sa doctrine avec moins de brièveté, et d'entrer en ma faveur dans des détails propres à me faire connaître par quels principes certains, s'il en est de tels, un citoyen peut son- •der les dispositions de ses compatriotes^ calculer ses espérances et ses craintes et jug-er ainsi de l'étendue de son droit, et surtout de îa nature de ses devoirs.
«Je ne connais, me dit-il, que les pays soumis depuis plusieurs iiénéi-ations aux. volontés capricieuses et momentanées d'un despote, dans lesquels il n'arrive et ne peut arriver aucune révolution. L'ignorance est dans les esprits; les plaintes, lesmunaures sont secrets; les cris des esclaves sont étouffés par la crainte la plus impérieuse et la plus stupide des passions : chaque homme ne voit donc, ne sent donc que sa faiblesse ou plutôt son néant; et c'est pourquoi les événements les plus importants, tels que des gruerres malheureuses, la déposition du prince, les meurtres de ses Tizirs, la révolte des sojdats qui devraient chang-er la face de la Turquie et donner un nouveau cours aux passions, ne produisent aucun cliaug-ement au dehors du sérail. Mais dans tout Etat qui, n'étant pas encore arrivé a ce terme immuable de calamité, soupçonne qu'il peut y avoir des lois parmi les hommes, f^t qu'il est plus avantageux d'y obéir qu'aux caprices d'un maître, la puissance souveraine, qu'il est permis de considérer sans frissonner de crainte, est ex^ posée à recevoir des secousses, fruit des passions du citoyen, des magistrats ou du m.onarque, et des mesures plus ou moins efficaces que le gouvernement a prises pour perpétuer et affermir son autorité. Quoique le corps de la nation ne soit pas lui-même son propre législateur, il lui reste encore une sorte de considération qu'il doit à sa fierté et qui le fait
•raîndre et respecter. En un mot, tant que ia Duissance souveraine tend à faire de noureaux progrés, elle peut trouver des obstacles; îUe peut être retardée dans sa marche; elle )eut par conséquent être ébranlée et déplaîée.
»ie crois alors les révolutions encore possibles: m bon citoyen doit donc espérer, et il est )bligé, suivant son état, son pouvoir et ses ;alents, de travailler à rendre ces révolution» itJles à sa patrie.
»Un peuple souverain, qui fait lui-même les ois auxquelles il se soumet, obéirait bientôt i un monarque absolu ou à quelques familles )rivilég'iées^ s'il cessait d'affermir continuelément sa liberté et de réparer les torts insenâbles qu'on fait à sa constitution; caries ma- >-istrats établis pour veiller à l'exécution des ois ont un avantage considérable sur les sim- )les citoyens, souvent distraits de la chose iublique, et qui doivent obéir. Ne doutez donc )as, à plus forte raison, que si les sujets d'une nonarchie, telle par exemple que la France, sont issez inconsidérés pour s'abandonner sans arécaution au cours des événements et des cassions, le despotisme, de jour en jour plus ibre dans ses entreprises, ne fasse des progrès îontinuels. Un de nos Anglais, ajouta milord, ï fort bien dit que d la peste avait des charges, des dignités, des honneurs, des bénéfices ît des pensions à distribuer, elle aurait bien- :ôt des théologiens et des jurisconsultes qui soutiendraient qu'elle est de droit divin, et lue c'est un péché de s'opposer à ses ravages, faites encore attention, je vous prie, que les jassions les plus favorables au succès du des- Dotisme, telles que la crainte, la paresse, Ta- ^arice, la prodigalité, l'amour des dignités et lu luxe, sont aussi communes que le courage îe rame, la modestie dans les mœurs, le goût
de la frugalité et du travail, et ramour (îa bien public sont rares.
«Tandis qu'un peuple libre ne s'occupe pa& assez du danger qui le menace^ et s'endorl quelquefois avec trop de sécurité; tandis qut les grands d'une monarchie courent au-devani de la servitude, et que de petits bourgeois orgueilleux croient augmenter leur état en imitant le langage et la bassesse des courtisans ; il est donc du devoir des honnêtes gens de faire sentinelle et de venir au secours de la liberté, si elle est sourdement attaquée, ou d'élever des barrières contre le despotisme. Commençons par ne pas croire que ce (ju'on fail doive être la règle de ce qu'il faut faire, et qu( votre gouvernement est très sage dans se^ principes, mais qu*il ne s'agit que d'en corriger les abus. C'est là une des erreurs les plus générales et des plus dangereuses pour la société. Elle a été un obstacle éternel aux progrès de presque tous les gouvernements ; c'esi vouloir sur un plan bizarre élever un ediflc( régulier. Les hommes en vérité sont trop stupides! Voulez-vous arrêter le cours du mal' remontez à la source qui le produit. Voulez-voui dessécher ce bassin ? commencez par détourner les eaux qui s'y rendent. Ce qu'imagineni les paysans les plus grossiers, nos politiquei les plus habiles n'ont pas l'esprit de le pense» Pour réprimer des abus qui découlent nécessairement de tel ou de tel gouvernement^ ils s(' contenteront de porter une loi qui les défende
»Ne croupissons pas dans une monstrueus» •ignorance. Que les gens de bien travaillent ' dissiper ces préjugés qui, comme autant d< cha nés, nous attachent au joug. Tâchons d( faire connaître aux derniers des hommes leu] dignité. Que l'étude des lois naturelles ne soi pas méprisée. Eclairons-nous. Des citoyens instruits de leurs droits et de leurs devoirs
imposeront à un gouvernement qui s*est rendu léja assez puissant pour violer les lois, ou ue souffrir qu'avec peine les plus légères contraiictions. Si le public estime et considère les Datriotes, les magistrats d'une république se- 'ont eux-mêmes de zélés protecteurs de la li- )erté ; il se fomiera panm eux des tribuns. Au nilieu même des agitations que peut encore éprouver une monarchie , des sujets amis le l'autorité des lois gagneront du terrain, si a nation est éclairée ; au lieu que le despoisme profitera toujours des révolutions pour ippesantir le joug sur des sots et des igno- •ants.
» Mais il faut tendre à la liberté par des rouies différentes, suivant la différence de ses 'orces et de ses moyens, de ses ressources et ie la distance d'où l'on part. Si je veux aller i'ici à Paris, me dit milord, je ne tenterai pas l'y sauter à pieds joints; j'irai pas à pas ; ie lasserai à la chaussée; de là, gagnant la nontagne de Chantecoet, le pont dé Neuilly, 'arriverai enfin sans danger et sans fatigue i Paris. Kos âmes, quoique spirituelles, sont lussi lentes et aussi lourdes que nos corps : me course trop longue ou trop rapide fatigue los organes physiques; et si mon âme s'éioia^ne trop subitement des pensées où elle reposait par habitude, elle revient, pour ainsi lire, sur ses pas, parce qu'elle se trouve mai a son aise, et dans des régions inconnues. C faut étudier et connaître la marche de l'esprit humain et le jeu d s passions, pour ne lesir rien proposer d'impraticable. Nous autres;^ Anglais, par exemple, nous avons jusqu'à présent des idées tiop peu nettes sur la puissance royale; et sous le nom de prérogative, nom^ laissons au prince une autorité trop étendue , pour pouvoir en un jour élever une république parfaite sur les ruines de la royauté : nous ne
DROITS ET OEVOmS. 2
gommes pas dignes de nous goiiven er comme les Romains. Vous autres Français, tous êtes encore beaucoup plus loin que nous de ce terme, et pour cheminer sûrement, tous ne devez d'abord aspirer qu'à - cette sorte de liberté dont nous jouissons, c'est-à-dire, à voir rétablir l'assemblée de vos anciens états généraux.
» Je sais, continua milord, que Cromwel m se souleva contre le despotisme ou'aflfecta'l Charles I"^ que par ambition et par fanatisme : c'est un tyran qui a puni un tyran. Mais et supposant qu'ami de la nation, et toujouR soumis au Parlement, dont il était g-énéral, l'amour du bien public et de la liberté eut été l'ânM de ses projets, je le blâmerais encore d'avoij voulu détruire la royauté : c'était brusquer lei mœurs publiques et eil'aroucher les esprits. I fallait se borner à la prérogative royale lei droits trop étendus et équivoques qui la rendent si dang-ereuse; nos républicains auraien alors été secondés par le vœu du public. Il eurent tort de vouloir franchir un trop lon^ intervalle : ils se trouvèrent trop en avant ; l nation, qui ne put les suivre, les perdit bientô de vue; et après la mort de Cromwel, ell donna plus de pouvoir à Charles II que so: père n'en avait voulu usurper. En chassajo depuis Jacques 11, nous sommes tombés dan un exnés opposé. Je ne sais quelle folle çii conspection nous a empêchés de connaîti nos forces, et nous n'avons pas eu l'espEj de faire un pas en avant pour notre bonheu:]
•Nous avons attaqué en étourdis la personcl du roi, au lieu de ne nous en prendre qu'aur vices de notre royauté. Contents de satisfaiiF notre haîne contre Jacques, et de jouir puérj lement du spectacle d'un roi chassé, proscr et errant, nous avons laissé tout subsister si Tancien pied ; c'est à-dire qu'à l'ordre prq
de la succession, nous avons conservé précieusement ce même gouvernement contre lequel nous étions obligés de nous soulever, et contre lequel nous nous serions peutêtre soulevés sans succès, si par hasard l'ambition du Prince d*Orange ne nous eût secondés.
» Nous pouvions affermir solidement notre liberté, car l'esprit de la nation y était plus disposé qu'avant Cromwel ; et pai* la disgrâce des Stuarts, nous n'avons fait que remettre aux Hanovriens le pouvoir que nous redoutions, et les avertir de nous assujettir désormais avec plus d'adresse. Malgré l'esprit de philosophie dont nous nous piquons, nous sommes encore entêtés, grâce à nos écrivains, d'une foule de misères dont nous serons peutêtre un jour les victimes. Si nous ne nous mettons pas dans l'esprit que cette grande charte du roi Jean à laquelle nous revenons toujours par habitude, fut excellente autrefois pour nous rendre libres, mais qu'il faut aller au delà pour affermir aujourd'hui notre liberté; si nous continuons d'ignorer qu'il faut ôter peu à peu au roi le maniement et la disposition des finances ou des impôts qu'on accorde aux besoins de l'Etat* le pouvoir de corrompre en disposant des nommes et des charges; le droit de faire la guerre ou la paix, qui le rend trop puissant sur les milices; et la faculté d'assembler, de séparer ou de dissoudre le Parlement, et de concourir à la forma tion des lois par son consentement à nos Bills, ce qui le met à portée de les violer, ou d'en éluder la force; si nous négligeons ces réformes indispensables, nous n'aurons jamais que lies révolutions infructueuses; nous pourrons jrenvoyer en Allemagne la maison de Hanovre, '3t peupler l'Europe de nos prétendants, mais 3e sera toujours a recommencer, et nous fini-
Tons peut-être par être dupes de quelque prince adroit et ambitieux. »
S'il en faut croire milord, quelque désespérée que paraisse être notre situation, nous er tirerons bien meilleur parti, Monsieur, que les Anglais ne font de lem- liberté. Nous sentons à merveille que nous avons un maître ; nous eiTuavons tous les jours, parlons de la lil)Grté française, et nous ne voulons pas être '-;sclaves ; comme s*il y avait pom* un peuple ime autre manière d'être libre que d'être soi propre législateur, et de contraindre par d< sages dispositions le magistrat à n'être qu< Torgapp et le ministre fidèle des lois; comm< si le despotisme ne commençait pas nécessaireiïient où finit la liberté"! Nous avoni imaginé, contre la nature des choses e' pour notre consolation, une monarchie chimérique, une espèce d'être de raison qui selon^nous, tient le milieu entre le gouverne ment libre et le pouvoir arbitraire. Nous disons que le prince est souverain législateur et c'est le reconnaître pour notre maître mais en ajoutant qu'il est obligé de gouverne: conformément aux lois, nous nous flattons d( n'obéir en effet qu'aux lois ; et nous croyons avoir mis une barrière impénétrable entre L despotisme et nous .- tout cela, dans le t)nd est fort ridicule. 11 est absurde de se repose sm- une phrase, de tout ce qu'on a de plu précieux. Cette belle phrase, dont aucun corp puissant ne se croit en droit de défendre 1< seflis énigmatique, autrement que par de; supplications et des remontrances, n'arrêten pas un prince jaloux de son autorité, ambi tieux, opiniâtre ou farouche, qui voudra obstinément gouverner à sa tête. Toute faus» (]u'est notre doctrine, milord la regarde commi une preuve de notre éjoignement ou de notri horreur contre le despotisme : il n'en auguri
pas mal. « Nous aimons mieux, dit-il, être de mauvais raisomieurs, et nous contenter d'un ^alimatMas, que d'avouer que nous sommes îsclaves. Cette erreur et l'espèce de courage qu'elle nous donne peuvent, dans des circonstances heureuses, servir de prétexte aux bons îitoyens pour avancer et faire goûter des vé- :ités favorables au bien public. ,
«Dans vos dernières disputes, excitées, m'a lit milord, par le fanatisme de quelques-uns le vos évêques, qui, par parenthèse, sont aussi néchants, mais plus ignorants que les nôtres \ 1 me semble que vos gens de loi ont montre mtant de sagesse que de courage, sans renonter aux grands principes du droit naturel, lu'ils n'ignorent pas sans doute, mais que le îorps entier de la nation n'était pas encore îapable de comprendre et de goûter; ils n'ont Das dit au roi : Qui êtcs-vous? La iiaîion vous i fait ce que vous êtes ; Hugues Capct, dont vous )irez votre droit, était sujet comme nous ; elle Va ''econnu pour roi ; et, si vous Vignorez, eUe peut ''aire éprduvar à votre maison le sort qu'a '.prouvé ceile de Chaiiemagn". La France ne voui ipparlient pas : (fest vous qui lui appartenez , oous êtes son homme, son pivcureur, son inientant. Cest par surprise, par adresse etiparam- Htion que vos pères se soni emparés de la puiS' >ance législative. Une usurpation heureuse estfile donc un titre si respectable, si saint, si divin, }ue vos peuples ne puissent plus réclamer les lois Uernelks, invariables et imprescriptibles de la lature, quand vous ne voudrez plus reconnaître Vautre règle de vos action^quc votre bon plai- •ir'! Ils ont soutenu simplement qu'il y a «hez TOUS des lois fondamentales auxquelles le )rince est obligé d'obéir. Voulant pour ainsi lire, tâter 1^ ' disposition des esprits, et voif usqu'où- ils^pouvaient aller, ils ont balbutié, e plus obsclirémeiit qu'Us ont pu, quelques
mots contre les lettres de cachet ; ils ont prononcé le nom de liberté naturelle des yujets; ils ont avancé que l'enregistrement liljre dos lois est une partie essentielle et intégrante de la législation. Voilà des germes qui se développent; ils produiront des fruits: voilà une lueur, faible à la vérité ; mais c'est peut-être l'aurore d'un beau jour. »
J'aime trop le parlement, Monsieur, et j'étais trop profondément occupé des idées de milord Stanhope pour l'interrompre, et lui dire qu'il faisait trop d'honneur à nos gens de robe, qui, sans doute, savent bien des choses, mais qui ignorent, on ne peut pas plus, les principes les plus communs du droit natui"ei. Je vous l'avouerai cependant : quelque raisonnable que me parût la doctrine de milord, je n'étais encore qu'ébranlé, je ne goûtais pas cette tranquillité que donne la convictiori. Tous mes docteurs, tous mes jurisconsultes me revenaient dans la fête ; et, m'armant enfin, comme je pus, de leurs arguments, je proposai quelques difficultés à milord. Mais ce griffonnage est déjà trop long, et le courrier va partir. Je vous rendrai compte dans ma première lettre de la suite de notre entretien. Adieu, Monsieur, je vous embrasse de tout mon cœur.
▲ Marly ce it août 17S8
LETTP3 TROISIEME
8iiit« d G second entretieD.— Objections propooées milord Stanhope. — Ses réponses.
Vous attendez, Monsieur, la suite de mon second entretien avec milord Stanhope : le voici. «J'ai quelque honte, dis-je à njon philosophe, de ne pas m'avouer vaincu [:ar la force de vos raisonnements; mais d'anciens préjugés ne délogent point d'une tête en un jour, surtout quand ils ont pris un air de s^^stéme. Je tiens par l'habitude aux miens, et je sens quelque scrupule à les abandonner. J'ai envie, Milord, d'entrer en négociation, et de vous proposer un accommodement : à l'exemple de ces anciens philosophes qui ne révélaient leur doctrine secrète qu'à des initiés dont ils avaient longtemps éprouvé la sagesse et la discrétion, cachons nos principes à la multitude, et n'accordons qu'aux sages le droit de rélormer le gouvernement.
—Voilà un article préliminaire auquel je ne puis consentir, me répondit froidement milord ; car la vérité ne saurait être trop connue, trop répandue, trop triviale. — D'accord, reprisje, pour certaines vérités dont les hommes ne peuvent abuser; mais craignez, Milord, qu'en voulant éclairer la raison sur ses droits, vous ne fournissiez un nouvel aliment aux passions, qui en deviendront plus inquiètes, plus impétueuses, plus intraitables. Permettez-moi de vous ramener aux principes que vous établis^siez hier sur la sottise et la méchanceté des hommes : leur raison est faible, leurs passions plus forxes la subjuguent et la tyrannisent
-presque toujours : nous voyons le bien froidement, et il faut employer de l'art pour nous le faire aimer. Si c'était tout le contraire, ou du moins si les hommes n'étaient pas entraînés au mal par un penchant plus fort que vers le bien, il n'y aurait aucun inconvénient attaché à votre doctrine ; on suivrait vos préceptes avec les modifications et la prudence que vous exigez. Mais si ces préceptes salutaires se trouvaient répandus dans la multitude, croyez que la plupart des esprits sont peu faits pour les comprendre dans toute leui étendue, et que votre politique servirait de prétexte pour les porter à la mutinerie : le plus petit frondeur deviendra d'autant plus dangereux, que ses passions emprunteront le langage de la raison et du devoir. On n'est déjà que trop porté à trouver les ministres étourdis, injustes ou ignorants. Sans rien établir d'utile, on se dégoûtera de ce que nous avons, et ce que nous avons, après tout, vaut encore mieux que l'anarchie. Je vous l'ai déjà dit, et je prends la hberté de vous le dire encore : le peuple deviendra insolent et indocile en sortant de son i-gnorance crasse pour prendre des demi-connaiSsances. Si nos grands seigneurs font tant que de se dégoûter d'êcrc valets, ils voudront redevenir des tyrans. Ob ne verra de toutes parts que des commotions funestes au bien public. Je tiens terriblement à cette objection-là : de bonne foi, Milord, que vous en eoùterait-il pour restreindre vo^ tre droit de réiormation aux seuls philosophes ?
—Ce qu'il m'en coûterait? me repartit niilord Une erreur assez considérable. A votre avis est-ce que, pour n'être pas philosophe, ui nomme en est moins citoyen, et doit-il végéteJ au milieu de ses préjugés? Plus il est éloigne de trouver la vérité par lui-même, plus il faut
e hâter de la lui offrir. Le bien de la Société l'est-il pas commun aux philosophes et à eux qui ne le sont pas? Pourquoi leur droit le serait-il donc pas égal? Il y a dans nos îtats modernes une foule d'hommes qui sont ans fortune, et qui, ne subsistant que par îur industrie, n'appartiennent en quelque orte à aucune société. Tout ce que je puis aire pour votre service, continua milord en ourlant, c'est gue ce droit si effrayant de éformer ne devienne pas un devoir pour ces spèces d'esclaves du public que leur ignoance, leur éducation et leurs occupations seriles condamnent à n'avoir aucune volonté, oignez à ces personnes toutes celles que la ai blesse de leur esprit force à n'agir que par outine. Mais si je suis indulgent pour les ots ou n^u' ce qu'on appelle la lie du peuple, 3 suig'^vère pour les gens qui pensent et lUi doivent penser : voilà mon dernier mot. " » ExaiTifinons pied à pied votre objection, reirit milord. Si je consentais au traité que vous lie proposez, ma doctrine serait inutile entre 9S mains des philosophes, gens ordinairement ssez obscurs, fort paresseux, et occupés d'eux .euls ou de quelques spéculations plus curieuies qu'utiles : mais en les supposant dans des ùaces imporiantes, et pleins d'amour pour le )ien public, convenez que, s'il nous avait été léfendu de révéler nos mystères et de répan- Ire l'instruction, ces philosophes princes ou Qinistres ne trouveraient jamais les esprits tréparés à seconder leurs vues de réforme. ' » Une nation ne se corrigera jamais de ses lices sans désirer avec ardeur un changelient; et elle ne peut souhaiter un changejient qu'autant que ses lumières la mettent à ortée de connaître ce qui lui manque, et de ■omparer sa situation présente à une autre silation plus avantageuse. Si elle ne connaît
ptes'tes vérités les plus importantes de la société, son objet, sa fin et les moyens, en un. mot, les plus capables d'assurer le bien public et de faire fleurir l'Etat, elle fera au hasard des changements qui. sans la redUre moins malheureuse, ne feront que changer la nature de ses maux; elle s'accoutumera à croupir dans sa misère, et, faute de savoir prendre un parti, deviendra enfin incapable de se corriger. Un peuple ignorant éprouvera en vain les événements les plus favorables : il ne sait proôtei de rien. Au milieu des mouvements nécessaires pour faire des révolutions et produire le bien, il obéit à la fortune au lieu de la diriger, et il ne sera que las, ennuyé et fatigué ; il esl sans vœux, sans projets, sans idée au mal, du bien^ du mieux ; et le poids de l'habitude le ramènera au même pomt où il était auparavant.
» On veut que le peuple soit ignorant ; mais remarquez, je vous prie, qu'on n'a cette fantaisie que dans les pays ou Ton craint la U: berté. L'ignorance est commode pour les gen en place; ils dupent et oppriment avec moin de peine. On appelle le peuple insolent, parc qu'il n'a pas toujours la complaisance de soûl irir que les grands l'e soient. Il est indocile, e on veut le punir, parce qu'il refuse d'être un< bête de somme. Pour prévenir je ne sai «uelles prétendues commotions, qui ne son dangereuses que quand on n'a pas l'esprit d'© tirer parti, est-il sage de s'exposer aux imus tîces d'un gouvernement qui se croira tou permis lorsqu'il aura lieu d'espérer une entier impunité? Je crois, en effet, que si les citoyen sont bien sots, bien stupides, bien ignorante" ils vivront dans le repos. Mais quel cas vou et moi devons-nous faire de ce repos ? Il re.' semble à cet engourdissement qm lie les ft cultes d'un paralytique : votre citoyen, vil mei
îenaire, servira l'Etat comme votre laquaifg TOUS sert; il obéira, parce que la patience et a continuité de sa misère l'auront abruti ; nais est-ce cet engourdissement, cette paience imbécile, et ce malheureux repos sem- )lable à la mort, que les hommes se sont pro- )0S8s en se réunissant ? Est-ce là ce qui fait e bonheur et la force de la société ? Voulez^ 'DUS que de froides momies deviennent de )ons citoyens?
» Vous autres Français, poursuivit milord, 'DUS vous croyez perdus, quand tous vos jours le se ressemblent pas. ^ous n'arrivez jamais i Londres sans croire avoir essu;^é une tem- )ête dans la traversée de Calais a Douvres : î'est que vous n'avez pas le pied marin. De Qême vous ne voyez jamais chez vous la noindre agitation, le moindre murmure sans maginer que vous êtes à la veille de vous gorger dans une guerre civile ; c'est que, occupés sérieusement de vos goûts frivoles, vous le savez pas le premier m.ot de ce qui fait le véritable bien de la société. J'ai ouï dire que^ lans les derniers diliérends de votre cierge Lvec le parlement, vous vous croyiez dans l'alarchie la plus monstrueuse parce que demilérables colporteurs criaient a la fois dans les ues des arrêts opposés du parlement et du :onseil; vous vous estimiez très malheureux: t moi je disais : Que Dieu bénisse ce com- Qencement de prospérité ; l'esprit des Francis commence a s'éclairer; de petites divisons sont nécessaires pour remonter leur âme; lous nous piquerons d'honneur en Angleterre, it, pour conserver notre supériorité, nous ferons [uelque effort pour perfectionner notre gou- '■ernement. Je voyais que nos plus grands poitiques étaient déjà mquiets et jaloux des )rogrès que vous alliez faire.
» Un homme habDe dans la connaissance du.
cœur humain se gardera bien d'aspirer à un repos qui pe'trifle les citoyens et qui détruit nécessairement les lois. Laissons cette sottise à un despote qui ne peut se résoudre à abandonner le pouvoir arbitraire dont il jouit, et qui, ne pouvaut cependant se dissimuler les dangers auxquels il est exposé, ne sent que sa faiblesse au milieu de sa grandeur, et craint tout ce qui l'environne. Il faut du mouvement dans le corps politique, ou ce n'est qu'un cadavre. Avec votre grand amour pour l'ordre et le repos, que n'établissez-vous donc pour principe que les lois ne sont rien devant le roi? Que ne condamnez-vous vos parlements à se taire? Que ne traitez-vous leurs très humbles remontrances de libelles séditieux? Vous jouiriez alors de cette bienheureuse stupidité qui régne dans les Etats florissants du Grand- Seigneur. Craignez les passions^ mais que cette crainte ne vous porte pas a vouloir les étouffer; vous iriez contre le vœu de la nature ; contentez-vous de les tempérer, de les régler, de les diriger: voilà pourquoi elle nous a donné une raison.
» Quels biens les querelles éternelles des patriciens et des plébéiens n'ont-elles pas produits autrefois dans la république romame^ Si le peuple avait préféré le repos à tout, il aurait été bientôt esclave de la noblesse,' e1 nous ignorerions aujourd'hui jusqu'au non: des Romains. Leurs divisions au contraire portèrent le gouvernement au plus haut degré de perfection ; elles excitèrent l'émulation en tre les citoyens. Les lois seules régnèrent, le! âmes devinrent fortes, et voilà ce qui fait Ja force des Et<its. Aucun talent ne fut perdu ; le mérite perçait, se mettait à la place qui lui était due, et la république, pleine de bons citoyens et de grands hommes, fut heureuse au dedans et respectée au detiors. Après ce
exemple, vous citerai -je notre Angleterre, qui doit son bonheur à cette fermentation que vous regardez comme un mal? Intimidés par Henri YIII et sédaits par les talents d'Elisabeth, qui nous accoutumait et nous façonnait; à la servitude en nous rendant heureux, ne dépendrions-nous pas aujourd'hui d'un Stuart, de sa maîtresse ou de son ministre, si nos pères avaient eu assez peu de sens pour préférer leur repos à la liberté ? »
Milord croyait m'avoir écrasé par ses raisons : je ne l'étais pas cependant. « Je conviens^ lui dis-je à mon tour, que vous avei retire de grands avantages de cette fermentation; votre liberté, et ce patriotisme que nous ne connaissons pas, en sont le fruit: mais aussi quels maux n'a-t-elle pas causés? Vos partis lui doivent leur naissance, et c'est le propre des partis d'empêcher le bien en étouffant tout esprit de justice, et de tout sacrifier à lem* ressentiment et à leur intérêt particulier. Combien de fois, pour satisfaire leurs chefs, ne vous ont-ils pas fait prendre des résolutions et des engagements contraires au bien de la patrie ? — Vous verrez, me repartit milord, que chez vous vos ministres divisés, et ennemis les uns des autres, n'ont jamais sacrifié l'Etat aux succès de leurs petites intrigues! Qui ne sait pas que, dans un gouvernement arbitraire, le monarque enseveli sous sa fortune, et qui ne peut avoir de mérite que par une espèce de miracle, est sans cesse tiraillé par des femmes, des dévots, des favoris et des ministres qui se disputent 1 avantage de le gouverner ; Les cabales publiques et nationales sont retenues par les regards de la nation qui les observe, et qui s'en fait craindre. Les cabales obscures dun despote n'em[)loient pour réussir que de petites ruses, de petites coquiueries, en un mot, de
petits moyens, parce que tout le reste leur est inutile ; et le mal qu'elles font n'est compensé par aucun bien.
— Mais vos guerres civiles, repris-je, ne soat-elles pas, Milord, un terrible contre-poids à tout le bien que produit votre fermentation? Un jour de guerre civile... — Je vous arrête, me dit-il avec vivacité; voilà ce qu'on vous dit en France pour vous consoler de la perte de votre liberté ; mais rien n'est moins vrai. Remarquez, je vous prie, continua milord, que nous nous écartons ae l'objet principal de notre conversation: je prétends que tout citoyen a droit d'aspirer au gouvernement le plus propre à faire le bonheur public, et qu'il est de son devoir de travailler à l'établir par tous les moyens que lui peut fournir la prudence. A cela vous m'opposez nos guerres civiles, comnie si elles avaient pris leur source dans cette opinion ; mais point du tout : nous nous sommes égorgés pendant longtemps pour les seuls intérêts de la rose rouge et de la rose blanche, et je ne crois pas qu'on puisse répandre son sang plus mal à propos. Les guerres de religion sont survenues, et elles nous auraient perdus si quelques bons citoyens n'avaient joint au délire des fanatiques quelque sentiment de liberté et de bien public. Si nous avons encore été exposés à nous faire la guerre, c'est que bien loin d'avoir cherché h donner au gouvernement la forme la plus salutaire, nous nous sommes mal habilement o]jiniâtrés, dans le cours de nos révolutions, à laisser au prince d'assez grandes prérogatives pour qu'il puisse quelquefois se flatter de se rendre absolu. C'est parce que nous ne travaillons pas à affermir efficacement notre liberté tjue nous nous sommes ^ois quelquefois oblig'és de la défendre par l'épée. Il y a longtemps que nous ne serions plus en conuadiction aveo
nous-mêmes, si nos pères, au lieu de ce respect bizarre et machinal que nous avons encore pour la prérogative royale, avaient connu la doctrine que je vous prêche. Vous croyez que les Ang-lais sont toujours à la veille de s'ég-orger, parce qu'ils veulent réformer leur gjDuvernement , et c'est précisément parce qu'ils n'y songent pas que leur liberté, mal affermie, aura peut-être encore besoin du secours des armes pour se défendre et se soutenir.
» Secondement.... (milord sembla s'interrompre lui-même eu me regardant) ; secondement, reprit- h.... mais je n'ose vous dire ce que je pense de la guerre civile • vous me prendrez pour 1 Anglais le plus séditieux et le plus enragé qui fut jamais. — Osez, osez, milord, lui répondis-je en plaisantant: vous m'avez déjà rendu presque digne de vous entendre ; et d'ailleurs un citoyen qui aime sincèrement le bien des hommes peut se tromper, mais ne scandalise jamais.
— Vous le voLdez dune ? Eh bien ! me dit-il en s'approchant de mon oreille, la guerre civile est quelquefois un grand bien. Tenez-moi donc parole, point d'étonnement , ne vous scandalisez pas ; je vais vous développer ma pensée, que je vous ai dite par malice trop brusquement et trop crûment. La guerre civile est un mal dans ce sens qu'elle est contraire à la sûreté et au bonheur que les hommes se sont projposés en formant des sociétés, et qu'elle fait périr bien des citoyens; de même que l'amputation d'un bras ou d'une jambe est un mal pour moi, parce qu'elle est contraire à l'organisation de mon corps et me cause une douleur cuisante. Mais quand j'ai la gangrène à la jambe ou au bras, cette amputation est un bien. Ainsi, la guerre civile est un bien lorsque la société, sans le secours de
cette opération, serait exposée à périr dans la gangrené, et pour parler sans métaphore, courrait risque de mourir du despotisme. Je vous prie, continua milord, de faire une réflexion très importante sur cette matière. Quand la guerre civile est l'ouvrage de l'anarchie, c'est-à-dire quand les citoyens, sans mœurs, sans connaissance de leurs droits et de leurs devoirs, méprisent et haïssent autant les lois que les mauistrats; qu'on se soulève contre le châtiment, parce qu'on veut être un scélérat sans crainte; que le plus adroit peut tout oser, tout entreprendre, tout exécuter : dans ces circonstances, la guerre civile est un très grand mal. Ce n'est plus une opération qui puisse rendre la santé. La gangrène a déjà infecté toute la masse du sang-, la mort est déjà répandue dans chaque membre du corps; ce serait tourmenter, sans espérance de succès, un agonisant qui ne veut qu'expirer sans douleur et sans convulsions.
» Il n'en est pas de même des guerres civiles qu'allument l'amour de la patrie, le respect pour les lois et la défense légitime des droits, de la liberté d'une nation. Les guerres de César, de Pompée, d'Octave et d'Antoine étaient une sottise; quel que fût le vainqueur, un maître devait se mettre à la place des lois qui ne subsistaient plus. Tous ces citoyens ambitieux et leurs complices, qui parurent alors à la tête des affaires, se seraient mutuellement exterminés; il serait né d'autres tyrans de leurs cendrés. Mais regarderez-vous du même œil la guerre que soutinrent les Provinces- Unies pour se soustraire à la domination de Philippe H? Le remède était dur. j'en coiiviens; mais il m'est salutaire, mais il m'est nécessaire de me couper un bras ou une jambe pour me sauver la vie. — Je crois, ajouta mijord, que vous ne persuaderiez pas aisément
aux Hollandais que leurs pères, à jamais célèbres par leur courag-e, leur constance et leurs travaux, ont eu le plus grand tort du monde d'acheter, aux dépens des dang-ers et des maux inséparables de la guerre civile^ la liberté dont ils jouissent aujourd'hui. Vous autres Français, je vous en demande pardon^ vous mourriez dans ce moment dans l'opération de la guerre civile : il faudrait vous y préparer par im long régime, prendre des cordiaux, des potions d'ellébore, fortifier, en un mot, votre tempérament. Parlons sans figure et sans détours : vous ignorez trop parfaitement les principes d'un bon gouvernement, vos droits et vos devoirs de citoyens; vous êtes trop peu Instruits de ce que vous devez espérer et de ce que vous devez craindre pour que la guerre civile ne fût pas, pour vous, le plus grand des maux. A l'égard de nous autres Anglais, si on a l'adresse et la patience de nous corrompre encore paisiblement pendant trente ans, de nous faire respecter le prince plus que les lois, et plus estimer le commerce, l'argent et les faveurs de la cour que notre liberté; nous ne saurons plus faire la guerre civile, peut-être même ne la pourrons-nous plus faire, ou du moins il nous sera impossible d'en tirer quelque avantage.
» Je dirai quelque chose de plus, ajouta milord : vu la politique des Etats de l'Europe, qui sépare le soldat du citoyen et les fonctions militaires des fonctions civDes, partage qui prépare des instruments et des victimes au despotisme, je ne puis que plamdre infiniment ime nation qui est réduite à conquérir sa liberté par la voie des armes. Je crains pour elle le sort que nous éprouvâmes après que Charles P"^ eut été vaincu. Notre armée parlementaire devint le tyran du parlement, au nom de qui elle avait combattu. En triom-
phant pour la liberté, on est exposé à la tentation dang-ereuse de devenir un tyran. Une armée victorieuse est portée naturellement à mépi^iser des bourgeois et des laboureurs désarmés. Pour un prince d'Orange qui se contentera d'être, après ses succès, le premier citoyen d'une république, on trouvera vingt Cromw^ell; que dis-je, vingt? on en trouvera cent. »
Je ne sais, Monsieur, <iuel effet cette doctrine fera sur votre esprit; mais pour moi, je l'avoue, plus je la médite, plus je vois s'évanouir mes anciens préjugés. Je commence à trouver étrange que les oppresseurs de la société aient eu Thabileté magique de nous persuader qu'il est de notre intérêt de ne pas déranger la mai'che de leurs usurpations et de leurs injustices, et que la guerre civile, pour un peuple encore assez vertueux pour pouvoir en profiter, est cependant un plus grand fléau que la tyrannie aont il est menacé. Depuis que je me familiarise avec les idées anglaises, DU plutôt avec la sage philosophie de milord Stanhope, je me demande sans cesse si la guerre civile est en effet un mal pire que l'esclavage. Ce n'est point la cruauté d'un Néron ou d'un Caligula qui m'effraye davantage ; heureusement de pareils monstres sont rares; ils ne fjappent que les courtisans qui ont la lâcheté ou la témérité de les approcher, et le monde en est bientôt délivré.
Ce qui me consterne, c'est cette langueur, cet anéantissement, cette stupidité, cette solitude, cette dévastation lente, vaste et perpétuelle que produit notre despotisme d'Europe et qui semble anéantir une nation. Une guerre civue causât-elle plus de maux, ces maux sont du moins passagers, et en secouant l'âme ils lui donnent le courage nécessaire pour les supporter. Je me rappelle ce aue dit un écri-
vain célèbre, que jamais nn peuple ii*eet plus fort, plus respecté ni plus heureux qu'après les agitations d'une guerre domestique. Les Corses semblent devenir une nation nouvelle depuis que l'araour de la liberté leur a mis les armes à la main. Si on ne devient pas toujours meilleur citoyen au milieu des troubles, les lumières du moins et les talents se multiplient, et les âmes acquièrent une certain© uerté. Voyez ce qu'était la France après que Henri IV eut triomphé de la Ligue. C'est peutêtre notre Fronde, dont les héros cependant avaient bien peu de sens, qui rendit à la nation cette activité et cette noblesse que le ministère du cardinal de Richelieu avait altérées; qui a fait tout l'éclat du dernier régne, et dont des ministres plus sages que ceux de Louis XIV auraient tiré un parti plus avantageux.
Il entre certainement du préjugé, Monsieur, dans la difiérence qu'il vous plaît d'établir entre la guerre domestique et la guerre étrangère. J'aime à remonter à l'origine de ce préjugé. J'ai assez de confiance en votre amitié pour croire que vous me pardonnerez de mettre ici mes idées à côté de celles de milord Stanhope. Ne penseriez-vous pas que tous les peuples, grâce à leur ignorance dans le droit naturel et à leurs passions, sont naturellement portés à penser comme les premiers Romains, qui ne distinguaient point un étranger ou un voisin d'un ennemi ? Les historiens, les poètes et les orateurs sont partis de ces opinions populaires et peu réfléchies; Ds nous représentent la guerre étrangère sous l'image de gloire et de conquêtes, tandis qu'ils ne parlent de la guerre civile qu'avec les noms odieux de désordre, d'injustice et de confusion. Voilà nos premiers maîtres dans im âge où la raison, qui n'est pas encore formée, reçoit comme des vérités toutes les erreurs qu'on" lui
présente ; et dans la suite on présume qu'ils 3nt réfléchi à ce qu*ils écrivent, parce qu'ils s'expriment avec agrément ; on les croit sur leur parole, et j'en ai été la dupe comme tout ie monde.
Dans la vérité, toute espèce de guerre est également pernicieuse à l'humanité ; l'étrangère n'est pas moins funeste à la société générale que la domestique à la société particulière, et certainement les intérêts des deux sociétés sont égaux aux yeux de Dieu, qui n'a pas créé les hommes pour se haïr et se déchirer, quand ils seraient séparés par une rivière, des montagnes ou un bras de mer. Mais si, par une suite malheureuse de l'empire q^u'exercent les passions, la guerre étrangère est quelquefois utile; si le droit naturel la rend même quelquefois nécessaire, car elle est quelquefois le seul moyen qu'ait un Etat pour repousser une iniure. obtenir ce qui lui appartient légitimemenf, et prévenir sa ruine; je demanderais qu'après avoir calmé son imagination, comme je suis parvenu à calmer la mienne, on me dît pourquoi la guerre civile, de même que la guerre étrangère, ne serait pas quelquefois autorisée par la morale la plus exacte. Un ennemi étranger qui veut subjuguer un peuple, ou qui refuse de réparer les torts qu'il lui a faits, est-il plus coupable qu'un ennemi domestique qui veut l'asservir, ou qui méprise ouvertement les lois? Tous deux ne commettent-ils pas une injustice? Si la raison les condamme également, pourquoi permettrait elle de repousser l'un par la force et défendrait-elle de résister à l'autre ? Est-il plus avantageux pour une nation de disputer'! au dépens du sang de cent mille hommes,) une ville en Europe et quelques déserts en! Amérique, ou de faire respecter son pavillon; sur mer, et ses ambassadeurs dans une courj
étrangère, qu'il ne lui importe d'avoir un gouvernement sous lequel le citoyen jonisse avec sécm'ité de sa fortune et ne craigne rien quand il n'a pas violé les lois?
Un citoyen vertueux peut faire avec justice la guerre civile, puisqu'il peut y avoir des tyrans, c'est-à-dire des magistrats qui prétendent exercer une autorite qui ne peut et ne doit appartenir qu'aux lois, et en même temps assez forte porr opprimer leurs sujets. Regarder toujours la guerre civile comme une injustice, inviter les citoyens à ne jamais opposer la force à la violence, c'est la doctrine la plus contraire aux bonnes mxœurs et au bien public. Convenez, Monsieur, que les gens qui sont chargés parmi nous de nous enseigner les règles de nos devoirs ont des vues bien courtes et bien misérables ; ils ne s'aperçoivent pas, ou, pour flatter les puissances," ils ne veulent pas s'apercevoir que condamne! les sujets à une patience éternelle et inaltérable, c'est porter les princes à la tyrannie et leur en aplanir le chemin. Si un peuple ne se croyait point en droit de se défendre contre des étrangers qui l'attaqueraient, il serait certainement subjugué. Une nation qui ne veut jamais résister à ses ennemis domestiques doit donc être nécessairement opprimée ; or, je voudrais que nos théologiens m'expliquassent pourquoi Dieu prend sous sa protection les ennemis domestiques des nations et livre les ennemis étrangers à notre ressentiment. Si le droit de la force n'est pas le plus sacré des droits j s'il subsiste parmi les hommes quelque prmcipe de raison et de morale, la justice permet donc de recourii aux armes pour résister à un oppresseur qui viole les lois ou qui en abuse avec adresse pour usurper un pouvoir arbitraire.
Vous le voyez, Monsieur, milord Stanhope
— Sine semé pas dans une terre ingrate, et je crois qu'il sera assez content de mes progrès pour me donner une place iionorable entre ses disciples. « Milord. lui dis-je après q^u'il m'eut expliqué sa doctrine sur la guerre civile, vous parviendrez enfin à me faire croire tout ce qu'il vous plaira. — C'est que vous raisonnez, me répondit-il en plaisantant, et que je vous parle raison. — Vous voulez me séduire, repartis-je, et je m.e tiendrai sur mes gardes. Mais vous n'en êtes pas quitte ; mes préjugés vous tailleront de la besogne : à vous parler franchement, je ne me sens pas encore à mon aise dans ma nouvelle manière de penser ; j'ai quelque doute à vous proposer, quelques éclaircissements à vous demander au sujet de votre droit de réformation.
» Je comprends à merveille, continuai-je, tout ce qu'un peuple libre peut et doit même faire pour défendre, recouvrer et affermir sa liberté. Je ne suis point en peine du corps gennanique, puisqu'il peut juridiquement déposer un empereur ou l'accabler par la force, s'il veut étendre ses prérogatives au delà des bornes que lui prescrit sa capitulation : la Suède a ses lois fondamentales, "auxquelles .le roi n'est pas moins soumis que le moindre des citoyens ; et , en effet , il serait absurde ou du moins inutile que les Suédois eussent une loi pour le prince, et qu'il pût la violer impunément. Votre Angleterre a sa grande charte, et quelque chose de plus précieux encore, les actes que votre parlement a faits dans la dernière révolution ; cela ne souffre point de difficulté. Grotius et Pufiendorf, quelque favorables qu'ils soient au pouvoir arbitraire, reconnaissent cependant que tout peuple oui s'est donné à certaines conditions est maître de contraindre, les annes à la main, le prmce à les observer. Je conçois même très bien que
tout le peuple, qui n'a pas fait un pacte fonnel pour se donner sans réserve, a droit de faire tous ses efforts pour substituer des lois salutaires aux coutumes barbares qui loppriment.
» Mais il y a des Danois dans le monde qui ont bien voulu se reposer de leur bonheur sur le bon plaisir de leur roi. On est libre sans doute de céder le droit dont on jouit; pourquoi donc une nation à qui appartient essentiellement la puissance législative ne pourraitelle pas la conférer à son prince avec la puissance exécutrice? Après avoir fait l'abandon le plus complet de sa liberté, il me semble que l'avantage qu'elle trouverait à la recouvrer n'est point un motif suffisant pour justifier son entreprise. Si les conventions les plus libres, les plus formelles, les plus authentiques ne lient pas un peuple invinciblement, il n'y a plus de règles ni de justice chez les hommes ; et dés lors que devient la société? Mais si on est obhgé a*y obéir religieusement , que deviendront les pauvres Danois ? Je vois ici toutes les lois de la morale et de la politique opposées les unes aux autres, et ce conflit m'embarrasse.
— Voyons, me répondit miJord, peut-être y a-t-il quelques droits qu'on n'est pas le maître d'abandonner ; par exemple ceux qui appartiennent tellement à l'essence de l'homme et de la socié-té qu'il est impossible de s'en séparer sérieusement : les législateurs les plus ignorants mêmes ont reconnu qu'il y en a de tels. Jamais loi n'a été assez impertinente
§our ordonner au coupable d'oublier le soin e sa conservation et de venir lui-même demander au juge le supplice qu'il a mérité. Tous les moralistes conviennent que, dans les occasions où le magistrat ne peut venir à mon secours, je suis armé de tout son pouvoir pour
S unir im brigand qui m'attaque. Si, dans un esoin extrême où la faim me poursuit, je vole
pour me nourrir, la loi se tait devant moi ; je ne suis point un voleur. Tout cela est juste, parce gue la loi politique ne doit jamais être contraire à la loi de la nature, et que l'homme n'étant entré en société que pour assurer ses jours contre la violence et le besoin, il serait absurde qu'il se trouvât à la fois privé des secours qu'il est en droit d'attendre de ses concitoyens et de ceux qu'il peut trouver en lui-même; ce serait rendre la condition de la société pire que l'état qui l'a précédée.
» Si un peuple disait à son monarque : Nous nous engageons par serment a ne respirer f ne boire el ne manger qu<^ par vos ordres et avec votre permission, que penseriez-vous de la validité d'un pareil contrat? Mais supposons, poursuivit milord sans attendre ma Téponse, que ce peuple tînt cet autre langage : Nous nous soumettons, grand, auguste el sage monarque, à toutes vos votantes, et vous conférons librement, et parce que nous le voulons, toute la puissance que la nation entière possède. Toutes les lois vous obéiront désormais; vous êtes le maître de les interpréter . de les abroger, d'y ajouter et d'y déroyir selon votre bon plaisir^ certaine scieme et pleine puissance; ôtez, donnez, rrprenez, redonnez les emplois à votre fantaisie; disposez arbitraitcment des forces du royaume; faites la guerre ou la paix; levez des tributs comme il vous plaira : tout pouvoir est en vous^ nul pouvoir n'est hors de vous.
»Voilà, si je ne me trompe , une concession assez ample ; mais quand le despote ignorant ne saura ce qu'il doit faire, ou que, commençant à gouvei-ner selon Tintérêt de ses passions, il retirera ses esclaves de leur engouement ou de leur ivresse, croyez-vous, s'il leur reste quelque moyen de soi'tir de Tabîme où ils se sont précipités, C[ue leur raison doive leur dire qu'ils sont irrévocablement condam-
nés à n'avoir plus de droit d'aspirer à être heui-eux? Devant quel tribunal suffl^ra-t-il de deux ou trois mauvaises phrases pour détruire la vérité et la justice, renverser tous les droits de la nature et bouleverser toutes les notions de la société? Non, non, c'est un acte de raison et non pas un acte de folie qui peut lier un être raisonnable! C'est un acte de foUe que celui par lequel on ne prendrait aucune sûreté contre les p:';ssions ou la sottise d'un prince. C'est un acte de folie que celui par lequel des hommes, en formant unesociétê, dérogeraient précisément à la fin essentielle de la société, qui est de conserver leur vie, leur liberté, leur repos et leur bien. Le magistrat civil, dans tois les pays policés, annule les contrats passés dans un accès de démence; il casse les conventions injustes et scandaleuses que deux citovens ont faites entre eux; et la raison, suprême magistrat des peuples et des princes, lélend d'obéir aux pactes ridicules qui blessent la sainteté de ses lois.
«Un pareil acte est nécessairement illusoire, parce qu'il est évidemment déraisonnable: pour lui donner quelque sorte de validité, il faut lui donner quelque sorte de raison ; il faut supposer qu'il renfe -me quelque clause tacite, présumée et sous-entendue; et cette clause, c'est sans doute que le prince usera de son pouvoir pour travai.ler au bonheur de ses sujets. Ne croyez pas que ce soit là une pure supposition de ma part, une subtilité de jurisconsulte ; c'est une vérité constante, puisque dans aucune occasion, dans aucune circonstance, dans aucun temps, dans aucun instant, les sujets n'ont pu se séparer du désir d'être heureux : leur contrat est donc conditionnel, quoique la condition ne soit pas exprimée, et dés lors ils ne sont obligés d'y obéir qu'autant
que le prince, de son côté , y est religieusement attaché. »
Milord va encore plus loin, Monsieur, et quand l'acte constitutif du g-ouvernement serait aussi sage qu'il peut l'être, la nation n'en serait pas moins en droit de reprendre l'autorité qu'elle aurait confiée à ses magistrats, et d'en faire le partage suivant un nouveau plan et de nouvelles proportions. Elle pourrait peut-être manquer de prudence en dérangeant un ordre dont elle se trouve bien , mais eUe ne pécherait pas contre la justice. La preuve en est simple et claire. Le vrai caractère de la souveraineté, son attribut essentiel, ainsi que l'ont démontré cent fois tous les jurisconsultes, c'est l'indépendance absolue ou la faculté de chan^ ger ses lois, suivant la différence des conjonctures et les différents besoins de l'Etat, n serait en effet insensé de penser que le souverain
{)ût se lier irrévocablement par ses propres ois et déroger d'avance aujourd'hui a celles qu'il croira nécessaire d'établir demain. Le peuple en qui réside originairement la puissance souveraine , le peuple, seul auteur dK gouvernement politique , et distributeur du pouvoir confié en masse ou en différentes parties à ses magistrats, est donc éternellement en droit d'interpréter son contrat ou plutôt ses dons^ d'en modifier les clauses, de les annulei et d'établir un nouvel ordre de choses.
« Ah! Milord, vous me chagrinez, lui disje ; voilà que toutes mes idées se brouillent. Ce droit funeste c[ue la nature nous adonné, et dont il est difficile de ne pas convenir, sembk condanmer les hommes a des malheurs toujours nouveaux. Si le peuple, toujours libre de ses engagements, peut toujours changez sa constitution, que ri p viendront les lois fondamentales ? — Ce qu'elles pourront, me répondit-il froidement ; de nouvelles lois fondamen-
taies succéderont à des lois fondamentales détruites. — J'entends^ repris-je, mais vous ne m'ôtez pas mon inquiétude. S'il importe aux hommes qu'il entre une sorte de routine dans leur gouvernement, ce qui forme leur caractère et leur donne un esprit national; si cette routine est nécessaire pour contenir les brouillons et les séditieux, pour donner aux lois une gravité et une certaine circonstance qui les rendent peut-être plus salutaires que leur sagesse même, pour donner, en un mot, à toute la masse du gouvernement une forme constante et une marche uniforme et certaine, cette routine ne devient-elle pas un bien con* sidérable pour les peuples? Qu'ils soient j)ersuadés qu'en tout temps ils sont les maîtres de changer leur gouvernement, et je vous réponds que le moindre caprice, le moindre mécontentement, produira des révolutions. Vous ne verrez pas, Milord, les lois fondamentales se succéder; mais l'anarchie sera bientôt l'état habituel de cette nation inconsidérée et volage.
— Bon. bon ! me répliqua milord, argument I français î Vous croyez me faire peur avec vo- I tre anarchie ; mais ne voyez-vous pas que sf, vous craignez un petit rnal de ma docrrine, I j'en craindrais un beaucoup plus grand de la ! vôtre, qui rendrait toutes les fautes irréparaj blés? En! plût à Dieu, les révolutions fussentelles moins rares et moins difficiles! Allez, 1 ajouta-t-il en me serrant la main, un peuple j sera persuadé de la vérité q^ue je viens devons i exposer, et il ne ruinera point les lois fondamentales à force de les changer. La nature y a mis bon ordre : fiez-vous à Tempire absolu -que l'habitude exerce sm* les hommes. Nous autres philosophes, descendons en nousmêmes; examinons-nous de bonne foi, et nous rougirons de nous trouver presque tou-
jours d'assez plats routiniers. Une nation s'ac^ commode souvent d'un gouvernement bizarre et vicieux, dont tous les ressorts se contrarient; comment penserait-elle à changer un gouvernement qui ne la rend pas malheureuse? Plus d'Etats ont dû leur ruine ou des malheurs passagers à l'attachement opiniâtre qu'ils ont eu pour leurs coutumes ou leurs lois qu'à la passion de les changer. Parcourez l'histoire, et montrez-moi des peu-pies qui soient tombés dans l'anarchie à force de changer lem* gouvernement : c'est parce qu'ils sont routiniers, qu'il oublient au contraire et perdent enfin leurs lois fondamentales. De simples coutumes introduites par le temps, le besoin des circonstances, ou la négligence et les passions des magistrats, acquièrent peu à peu de l'autorité; elles n'en ont pas assez pour faire taire les lois; et les lois, quoique langaissantes, ont encore assez de force pour lutter contre les coutumes : et c'est alors, et de cette seule manière, que les nations tombent dans i*anarchie.»
J'eus quelque envie, Monsieur, de parier à milord de la prescription qui, étant capable de légitimer, après un certain nombre d'années, les possessions les moins régulières, pourrait peut-être réparer les défauts du contrat constitutif de la société. Elle pourrait servir de ti- "b'e à ces miigistrats qui, ayant acquis peu à peu, par adresse ou par force, une autorité "bien différente de celle qu'on leur avait oonfiée, deviennent enfin des monarques absolus. Mais j'avais déjà assez profité de ses entretiens pour prévoir ce qu'il m'aurait répondu, et je le priai seulement d^examiner s'ià n'y avait pas des Etats qui ne devaient point leur origine à des conventions.
Je supposais un peuple qui, ayant allumé une guerre injuste, serait vaincu par ses en-.
nemis, et j'avais de la peine à concevoir qu'après sa défaite^ il lui restât quelque droit à la liberté. Une déclaration de guerre contre un peuple est un arrêt de mort contre lui, et cette mort est juste, parce qu'elle est le châtiment de son injustice. « Si le vainqueur, disais -je à milord, est le matrîe de la vie du vaincUj, pourquoi ne pourrait-il pas la lui vendre aux aépens de sa liberté? Et quel droit peut avoir im peuple esclave, qui ne vit que précairement et qui n'est pas membre de la société ?
— Les droits commund de l'humanité, me répondit vivement milord, et que voulez-vous me dire avec votre arrêt de mort ? Il me sembte entendre Attila. Si quelques peuples envieux ont réduit en esclavage leurs ennemis vaincus, l'abus qu'ils ont fait de la victoire et leur injustice condamnée par la raison ne forment point un titre contre les droits de la nature : c'est ce qu'on a dà faire, et non pas ce qu'on a fait, qui doit être la règle de notice conduite. Aujourd'hui que nous sommes ennemis, l'Angleterre est donc autorisée à dévaster la France si elle peut, et à passer tous les Français au fil de l'épse? Vous pouvez donc ne faire "de notre île qu'un vaste désert? La guerre ne permet de tuer que les citoyens armés pour faire la guerre ; les femmes^ les enfants,
les viei lards, les bourgeois j'en frémis!
Tuer même le soldat qui pose les armes et demande la vie, c'est un assassinat.
» Je vous dirai d'abord, poursuivit milord,
Su'un vainqueur qui connaît ses vrais intérêts oit nécessairement imiter la modération deo Romains dans les beaux temps de lefûr république. Ils laissaient au peuple vaincu se.^ lois, ses coutumes, ses magistrats et son gouvernement; ils ne lui demandaient que son alliance et son ainitié. Voilà commeHon établit un empire graiid et florissant.
» En second lieu, il est faux que des vaincus ne jouissent pas des droits de la société. Tout homme, à l'exception d'im insensé ou d'un malfaiteur, doit être citoyen quand il vit avec des hommes qui ont des lois. Il n'est pas vrai que des vaincus ne vivent que précairement : s'ils n'ont pas encore fait de conventions avec levainqueui-,il est évident que l'état de guerre subsiste; par conséquent, ils ne lui doivent rien encore ; ils peuvent encore le tuer et secouer le joug qu'on leur impose. S'il y a une convention, et que la guerre paraisse flnie, l& vaincu n'est obligé à remplir son traité qu'autant que les articles n'en sont pas contraires à la nature et à la fin de la société. Le vainqueur doit y prendre garde; s'il abuse insolemment de la victoire et de ses forces, en privant le vaincu des privilèges de la société, il le fait rentrer dans l'état de nature, le rend, par conséquent, libre et indépend ant^ et la guerre subsiste réellement sous le vam nom de paix. Plus la violence de mon ennemi est injuste, plus j'ai de droits à faire valoir contre lui ; s'il me prive des avantages indispensablement attachés à l'humanité^ j'ai tous les droits de l'humanité à faire valoir contre sa tyrannie; c'est a mon courage à pourvoir à mon salut, et je puis me faire justice : pardonnez mes répétitions dans une matière aussi importante. Si mon vainqueur ne me traite pas en homme, qui n'est fait que poui* être indépendant dans l'état de nature ou citoyen dans une société, c'est sa faute. Puisqu'il n'y a aucune loi, aucun magistrat entre lui et moi, je le punirai par ma révolte, dont le succès pourra être malheureux, mais qui ne sera jamais criminelle. Admirez la sagesse de la Providence ; elle veut que le vainqueur devienne le père et le protecteur du vaincu; s'il abuse de sa prospérité, elle lui suscite des en-
nemis dans ses nouveaux sujets ; s*il les opprime avec assez d'art pour qu'ils ne puissent tenter de secouer le joug-, il affaiblit lui-même ses propres forces^ il a sapé les fondements de sa puissance, et il ne trouve dans ses esclaves aucun secours contre ses ennemis étrangers.
— Ah î milord, m'écriai-je, que je suis content de me voir confondu par vos raisonnements ! Ce n'est pas mon esprit seul, c'est mon cœur qui les dévore, et je ne puis me rassa- 'Sier de cette doctrine q^ui respire rhumanité. C'en est fait : désabuse pour toujours des sophismes qu'ont inventés les partisans du pouvoir arbitraire, me voilà convaincu qu'il iry a d'autorité légiiime que celle qui est fondée sur un contrat raisonnable ; que la loi seule est en droit de régner sur les nommes, et que tout est permis pour établir son empire. Tout peuple libre peut donc affermir sa liberté en limitant, divisant ou multipliant les fonctions de ses magistrats ; tout peuple asservi peut donc travailler à recouvrer sa liberté. N'est-il pas bien surprenant que j'aie eu besoin de vos lumières pour voir qu'il est insensé de croire que des citoyens ne puissent, sans crime, aspirer à rendre la société plus raisonnable ? Mais j'entrevois déjà que mes Puffendorf et mes Grotius ont tort de vouloir qu'on attende, pour se soulever contre la tyrannie, (^ue les abus en soient extrêmes. — Oui, me dit milord, c*est après la mort recourir au médecin.
» Puisqu'un roi d'Angleterre, reprit-il, n'est qu*un homme, nous serions injustes de ne pas lui pardonner ces faiblesses humaines pour lesquelles il n'est aucun de nous qui ne réclame l'indulgence de ses pareils. Erreur, bévue, distraction, s-ttisemême, tout cela n*est rien; maischerche-t-il à se faire quelque nouveau droit aux dépens même d'un seul ci-
toyen? Veut-il étendre sa prérogative d'une ligne au delà des bornes qui lui sont prescrites? Ose-t-il faire soupçonner que tout ce qu'il a, il ne le tient pas de 'ses peuples? la nation, au premier symptôme d'ambition, doit agir avec la plus grande vigueur. Ce n'est rien, me crieront tous les jurisconsultes; vous vous tourmentez pour des bagatelles ; mais ce sont ces riens multipliés et entassés peu à peu,! leur répondrai-je, qui produisent enfin le pou-j voir arbitraire : c'était bien peu de chose que la royauté de vos premiers capétiens, mais en empiétant insensiblement sur les droits de leurs vassaux et de leurs communes, ils sont parvenus à composer cette masse énorme de puissance qui écrase tout de son poids. Votre clergé, votre noblesse, votre tiers état ont toujours dit : Ce n'est pas la peine de contester, de disputer, de résister pour si peu de chose; et avec cette admirable prudence ils se sont affaiblis peu à peu et ne sont rien aujourd'hui. Voilà l'abîme où conduit nécessairement la doctrine de vos docteurs; jugez donc si elle est sage.
» Voyez, je vous prie, Puffendorf; il demande quelque part si un citoyen innocent qu'on veut faire périr, et qui ne peut s'échapper, doit souffrir patiemment tout ce que la rage inspire à son souverain. Après bien des efforts pour ne pas voir que dès que le prince rompt le lien de la société, ce lien ne subsiste plus pour son sujet^ il permet enfin à ce malheureux de recourir à la force; mais par la plus bizarre des générosités, il veut qu'il en soit nécessairement la victime • il défend à ses concitoyens de le protéger et ae venir à son secours. Il faut l'avouer, ce Puffendorf pensait bien différemment de Selon. On demandait ua jour à ce législateur des Athéniens quelle ville lui paraissait la plus heureuse et la mieux
policée? — Ce serait, répondit-il, celle où chaque citoyen regarderait Tinjure faite à son conciiioyen comme la sienne propre, et en pom"siiin'ait la vengeance avec la même chaleur. Que a bassesse de nos mœurs a aviU nos âmes et los lois! La vertu que Solon désirait dans îithènes serait regardée aujoui'd'hui comme e crime d'un séditieux. Comment Puffendorf l'a-t-il pas senti que la violence faite à mon îoncitoyen est une injure pour moi? Si je ne •éprùné pas cette tyrannie naissante, eUe fera les i)rogres rapides; et ne mérité-je pas d'en ïti^e à mon tour la victime?
— Nous voici à la fin de notre promenade ; •entrons, ajouta milord ; mais je ne puis cependant m'empêcher de vous dire encore un not au sujet de cette prescription que tant de urisconsultes font valoir en faveur des despotes et des familles qui .ont usm'pé la souveraineté dans les aristocraties. Pourquoi avezrous négligé ce grand argument? — J'ai été tenté d'en faire usage, lui répondis-je ; mais i*ai sagement fait attention que la loi de la arescrijDtion, salutaire quand il ne s'agit qu« les di'oits particuliers des citoyens à l'égard ie leurs possessions, ne peut s'appliquer aux Dbjets plus relevés que nous traitons, c'esV^ lire aux principes du gouvernement.
— En effet, monsieur, la prescription aui assigne un terme aux prétentions et aux demandes respectives des cuoyens leur procur* [e plus grand des biens. Que deviendrait le "epos des familles si personne n'était jamai» îûr de jouir tranquillement de la maison qu'il labite ni des champs qu'il cultive? Quelle nstabilité dans les foitimes ! quelle porte courte à la cupidité, à la mauvaise foi et à la îhicane! Serait-il possible aux juges de péné- ;rer dans l'obscurité des temps et d'y démêler a vérité? Dés qu'il y a des proprié4éB, In
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prescriptioû est donc la loi civile la plus sag'e, parce qu'elle tend à l'objet que se propose la société, et établit une véritable paix entre les citoyens; mais en l'étendant aux usurpations des princes et des magistrats, elle favoriserait au contraire le désordre et le despotisme, c'està-dire le renversement du principe et la fln de la société. D'aillem's,poursuivis-je,laloi peut refuser à un citoyen la faculté de revendiquer une propriété, mie maison, un domaine, dont il a négligé pendant un certain nombre d'années la réclamation ; car il ne réclamerait cette possession qu'en vertu d'un droit que lui donneraient les lois civiles, et il a plu à ces mêmes lois, pour le bien de l'ordre et de la paix, df conférer un droit supérieur à celm qui possède sans trouble ce domaine depuis tant ou tani d'années. La loi par là ne fait rien d'injuste, puisqu'en matière de propriété civile, les loif ae la nature se taisent, et que tout dépem des conventions que les citoyens ont faite! entre eux. De là vient la prodig-ieuse diversit qu'il y a dans la jurisprudence des différente nations et des provinces mêmes d'un mêro' Etat : telle possession est légitime en Dau pkiné, qui ne le sera point en Normandie. ] n'en est pas de même quand on considère 1 citoyen relativement à l'ordre politique de \ Société. Vous m'avez appris, milord, que ■ ne possède pas ma dignité d'homme et ma || berté au même titre que ma maison: vom m'avez appris qu'il y a de certains droits qak nous tenons de la nature, qui nous sont peJ sonnels, qui ne sont pas distingués de nouÉl mêmes, auxquels nous ne mouvons pas renoil cer, et dont aucune loi humaine ne peut pfl conséquent nous priver. Si de certaines ce«j gions faites au souverain, par l'acte le pli libre et le plus authentique, n'ont aucune foro comment pourrait-on se prévaloir de la pre
cription, pour rendre respectable, aux yeux des sujets, des usurpations, ouvrage de la force et de l'adresse ? Plus la possession sera ancienne, plus on aura de reproches à faire au flespote, et de titres à lui opposer. J'entends encore parler quelquefois, me dit milord, de je ne sais quel consentement tacite, dont je ne découvre pas trop la validité. Un prince, dit-on, qui, à la faveur de quelque événemenr extraordinaire ou imprévu, acquie^rt une nouvelle prérogative, sans que ses sujets s'y opposent ou la désapprouvent, en jouit lég-ifitnement en vertu de leur silence. Il est évident que cela ne signifie rien pour une Qation asservie ou faible, dont le moindre murmure, le moindre signe de désapprobation serait un crime. Si le silence des Bu^"ets peut passer pour un consentement tacite, ce n'est que dans une natlov» libre, quia Jes états ou des diètes où elle peut faire con- Qaître sa volonté. Nos rois d'Angleterre, par exemple, se sont attribué, je ne sais comment, iifférents droits, et il est vrai qu'ils en jouissent légitimement, puisque le parlement de la Qation, qui en est témoin et qui ne s*y oppose pas, est censé y donner son consentement ; Dfiais la nation est tou'ours la maîtresse de détruire ces droits acquis et tolérés par un si mple usage, quand elle en apercevra enfin lee langers; puisqu'elle peut, pour son plus gra nd bien, priver la couronne des prérogatives mêmes que la loi la pi as formelle lui attrib ue. [^ue deviendra ce misérable consentement taîite, après que nous n'avons pas fait grâce aux ictes les plus solennels? »
Adieu, monsieur; une autre fois je vous promets d'être plus court. Si le commis oui a le secret des postes ouvre cette lettre, ] espère lu'il n'y comprendra rien.
à Marljr« ce ts août 1758.