‹ De la tyrannieChapitre 62 sur 79 · LETTRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE QUATRIÈME

Troisième entretien.— Examen d'nn passage deCicéror dans son Traité des Lois — Qu'on ne doit pas obéi aux lois injustes — Dss causes qui produisent de lois sages ou injustes dans les nations.

Est-il vrai, monsieur, que votre âme vou ait paru s'agrandir à la lecture de mes lettres Ce serait un éloge très agréable pour mo: J'en conclurais que j'ai été assez heureux pou y faire passer cet esprit de milord Stanhope qui rend la raison intéressante, et touche 1 cœur en montrant des vérités à l'esprit. J crois que vous n'avez pas voulu me flatter car il me semble, depuis que je connais me droits et mes devoirs, que j'éprouve moi-mêm ce que vous avez éprouve. Il me semble qu la pompe des noms et des titres n'impose plu à mon imagination. Dans les hommes les plu humiliés par la fortune , je crois voir des prie ces détrônés qu'on retient dans les fers ; dan les grands, je ne vois plus que des espèces d geôliers.

Nous fîmes hier notre troisième promenade et je vous ai désiré cent fois dans les allée sauvages de ï Etoile des Muses que vous aime tant, et où milord, lassé de la magnificence € de la symétrie des jardins, a bien voulu conti nuer à m'instruire.

« Milord, lui dis-je, ie connais, grâces à veut les droits de chaque nation; je sais que la li berté est un bienfait de la nature, et le pou, voir arbitraire le comble des malheurs : je sai qu'il est absurde que les lois détournées de leu véritable destination soient soumises à lavolont d'un monarque. La grande difficulté n'est pa de connaître la vérité, mais de mettre en pra

que ce qu'elle ordonne. J'ai voulu prévenir i que vous devez m'apprendre , et je me suis 'ouvé perdu dans un labyrinthe.

» Avant que de vous demander votre semrs pour en sortir, permettez-moi de proter encore du moment que vous voulez bien l'accorder pour vous entretenir d'un objet qui un rapport très prochain avec notre dernière m versai ion. Il s'agit des lois : Cicéron en a lit un traité ; et hier au soir, jetant les yeux ir son ouvrag-e, je tombai par hasard sur un lorceau très intéressant. Ce philosophe attaiie les Epicuriens qui croient qu'il n'y a de iste et d'injuste que ce que les lois politiques adonnent ou défendent. « Quoi ! s'écrie-t^il avec indignation, il serait possible que les lois que des tyrans auraient faites fussent justes! Quoiî'^Si les trente tyrans en avaient voulu prescrire aux Athéniens, ou si lès Athéniens s'étaient déclarés en faveurde ces lois, serait-ce un motif pour s'y soumettre? Non, sans doute, ajout e-t-il : il ne peut y avoir qu'un droit qui oblige les hommes, et il n'y a qu'une loi qui établisse un droit; et cette loi, c'est la droite raison qui enseigne ce qu'il faut commander et ce qu'il faut détendre. Plu sieurs nations, dit-il encore plus bas, ont autorisé chez elles des choses pernicieuses, lunesteset aussi éloignées de la raison que le seraient des conventions faites entre des brigands ; en vertu de quel titre m'y soumettrai s-je? Une loi injuste, sous quelqiie nom qu'on la donne^ ne doit pas passer davantage pour une loi, quand même un peuple aurait pu s'y soumettre, que les drogues mortelles d'un empirique ignorant pour des remèdes salutaires. » Mon premier mouve* lent, milord, est de penser comme Cicéron, et je irais volontiers de lui ce qu'il disait de Pla- Dû : « J'aime mieux m'égarer à sa suite, que

» de trouver la mérité avec d'autres philoso » phes; » cepenja rt, je De puis m'effrayer d l'espèce de témérité qui me fait regarder m; raison particulière comme mon premier juge mon premier ma.uistrat, mon premier souve rain. Je me rassure en vorvaut avec évidenc que Dieu ne ni*a pas doue de la raison, pou me laisser comiuire par celle d'un autre. Mai je vais vous faire pitié : tous mes scrupules oi toutes mes incetitudes recommencent dé que je sens que je ne puis refuser à personn le droit que je ne m'attribue. Autant d'hom mes. autant d'opinions différentes, cependan n'est-il pas né essaire, pour le bien de la so ciété, qu'il y ait une raison universelle et com mune, c'est-à-dire la loi qui concilie toutes le opinions? Enfin, milord, car il faut tout dire la pensée de Cicéron, si conforme à votre ser timent sur l'empire que la raison doit exerce sur des êtres raisonnables, me paraît contre dire la doctrine que vous m'avez enseignée a sujet des lois; tout doit leur obéir, m'ave? vous dit ; il faut que le citoyen ne puisse re sister au magistrat, et que le magistrat soi esclave des lois; de là naît tout le bien de 1 société, et je le crois comme vous, mais voi< ce qui m'embarrasse : si eliaque citoyen do. ne pas obéira une loi injuste, chaque citoye a donc droit d'examiner les lois; Voilà toi les esprits faux autorisés à désol)éir, et l mauvais citoyens ont un prétexte pour se r Yolter : je ne'^suis pas tranquille, et que voi lez-vous que je devienne au milieu de cet anarchie que je prévois? — Essayons, me n pondit milord, de séparer les lois en difiB rentes classes, et vraisemblablement nous pa Tiendrons, par cette méthode^ à concilier . dignité de la raison et l'autorité des lois qi nous paraissent opposées, et à juger des dai eers ou des avanta^^es attachés a l'examen qi

TOUS craignez. A l'ég-ard des lois naturelles, rous voyez d'abord qu'j, n'étant que les préjeptes de notre raison itiêine, on ne saurait Top les étudier ; elles sont si simples, si clai- ■es, si lumineuses, qu'il -i;ftit de les présenter lux hommes pour qu'ils ,\ acquiescent, à moins [u'ils ne soient troubh^s" par quelque passion. )u que les organes de leur cerveau ne soieni lérangés. L'esprit le puis faux, et le paysan e plus grossier savent, ;iu.ssi bien que le phiosophe le plus profond, qu'ils ne doivent pas aire à autrui ce qu'ils ue voudraient pas qui sur fût fait. Cet nomme < st avili par la milére et la bassesse de ses em [jlois : soyez sûr, sependant, que vous purviendi-ez à lui donner luelque idée de la di.unité de son être, tanlis qu'Auguste, au niiijf u des sacrifices que ui offrent des flamines et des flatteries boueuses du Sénat, est emore capable de sentir la'il n'est qu'un horauie. Plus on approfontira ces lois primitive^? l'e la nature, plus l'es- )rit s'en répandra dann nos lois politiques; et l'est-ce pas en nous é(';:i'tant de cette régle^ jue nous avons tout g^ié? Tout peuple qui l'est pas barbare a une relij^ion, et Dieu ne nanque jamais d'avoir révélé aux prêtres ses rolontés; c'est ce qu'on •!i)pelle ordinairement es lois divines. Il servît insensé de n'y pas )béir. s'il est prouvé que les prêtres qui font Darler le ciel, ou qui parlent par son ordre, ne jcnt pas des dupes ou (ies fripons • mais il est ie la plus grande iuiportance de s'en instruire, car il n'est que trop prouvé que dans a vraie religion couiine dans les fausses, es orêtres sont toujours hommes. S'ils nous 'évélent des mystères qui soient au-des- ?us de notre raison j^ans la contredire ; 5'ils nous ordonnent un culte qui n'ait rien l'indigne de la majesté de Dieu ni rien de ;3ontraire aux mœurs; pourquoi hésiterions-

nous d'obéir ? S'ils veulent ennoblir de mis râbles ï)ratiques5 difficiles et souvent pen cieuses à la société ; s'ils veulent en faire d vertus, s'ils débitent par intérêt une mon et des maximes contraires aux lumières de raison; il est plus sage, je crois, de pens qu'ils ont tort, que d'attribuer à Dieu leu criminelles ou puériles extravagances. Où vois l'esprit de la prêtraille, je lie vois pi l'esprit de Dieu; et tout le danger qu'encoi une société à n'être pas religieuse à la m nière des prêtres, c'est de ne pas devenir s perstitieuse. A la naissance de la grande i forme, les évêques ordonnèrent, au nom Dieu, de brûler les luthériens et les calvini tes ; on les crut, et il en naquit des malher sans nombre. La paix et la concorde auraie régné si chacun, au contraire, se fût di Dieu peut tout et tolère cependant toutes ] religions ; il est donc insensé que moi, qui puis rien, je prétende lui prêter main-fon et tourmenter un pauvre presbytérien pour soumettre à la dignité de l'évêque de Le dres. Dès que la religion s'égare en détoi" nant les hoimnes de leurs devoirs de citoyei je ne devine point quel mal je puis faire ne m'égarant point avec elle. Dans la pi mière classe des lois humaines, je range ] lois fondamentales ou constitutives du gouv< nement de chaque Etat. En vérité, poursui' milord, dont je dévorais les discours, vo êtes trop modeste si vous vous croyez téir raire en jugeant de leur justice ou de lei injustice: et vous ne faites pas grand cas votre prochain, si vous lui refusez ce prr lége. Ne craignez ni de longues ni de viv disputes : le sens le plus commun, suffit po voir si les lois sont libres ou esclaves de l'a torité ; si un gouvernement tend au bien e néral ou si le corps de la société est sacriât

uel qu'un de ses membres. Si on a établi un ouvernement vicieux, ou qu'il ait dé^iénéré 3 son institution, il me semble que, après no- •e dernier entretien, vous ne devez plus bancer à penser comme Cicéron. Loin de dérer que la loi concilie alors toutes les opiions, ce qui confirmerait les malheurs de la ►ciété, il faut regarder les contradictions ites à la loi comme les commencements une réforme heureuse. Il est de votre devoir î les favoriser. Ne craignez pas de prêter îs armes aux esprits gauches et aux mauvais to} ens : la crainte du gouvernement qui les )prime les contiendra; ou, s'ils osent parler, urs mauvais raisonnements et leurs mauiises intentions serviront à décrier des lois justes. De tout gouvernement, quel qu'il >it, reprit milord, découlent corume de leur ►urce toutes les lois particulières que les jusconsultes divisent en économiques, crimiîlles, civiles, etc. Dans ces régions heureuses i les lois, ouvrages d'un peuple Hbre, sont éditées, faites, et publiées avec ces forma- :és et cette lenteur sage et réfléchie qui leur mnent de la majesté et de la force, je vou- 'ais, avec Platon, que le citoyen ne prétendît is être plus sage que la loi, en refusant d'oîir à ce qu'il croit injuste. Sa raison serait op présomptueuse : il doit proposer des dous et demander des éclaircissements ; mais qu'il )éisse par provision. Son obéissance ne sera is crimmelle : douter n'est pas un motif suffiint pour s'opposer à la loi; d'ailleurs la sagesse 1 gouvernement sous lequel il vit ne justifieelle pas son obéissance? Mais dans une pure îmocratie, où tout citoyen peut proposer ses îveries pour en faire des lois, où, n'ayant :is aucune précaution raisonnable pour démcerter les complots des nlalintentionnés, DUT prévoir l'engouement et amortir les pas*

gioiifi toujours impétueuses de la multitude, il est évident que tour -^e décide par vertige ; dois-je alors humilier mon sens commun, jus-

au'au point de le soumettre aveug-lèment aux écrets d'une assemhl:3e qui n'est qu'une cohue? Ne m'est-il piis permis, comme à Lycurgue, decoiijuroi- contre des lois qui font le malheur de ïull piav'iu'f S'H p^aît aux Â.thG- Qiens de décerner p -me de mort contre quiconque proposera d'e .iploj-er aux frais de la guerre^, les ronds destiri'^s pour représenter des comédies, Phocion res[)ec'tera-t-il cette loi ridicule? Démosthène doit-il y obéir; et moi, sans être aucun de ces deu.^ grands hommes^ *autil que j'aille gaiement au spectacle, tandis que Philippe s'avance à nos portes? Un prince met froidement à la t^te de ses ordonnances : que tel est son bon piiiis>r : quelle raison, quel motif, quel titre pour f'xigermon obéissance! La législation, ce que ih.s hommes ont de pluj saint et de plus Hm'vé, est-elle une partie de chasse? Regarderai-.ie rtomme des lois augustes des chiffons d'or(h'^^s fabriqués dans l'obscurité, par des vues iu-^îressées, publiés sam règle ou avec des fonups puériles qui ne peu-i vent me rassurer i Un ospote doit m'êtresus'

Sect, par cela seul que sou emploi est au-dessuj es forces humaines, nt que la fragile verti des hommes n'est })oiMt f-tite pour résister a.m tentations et aux frJuidHS sans nombre qu assiègent la roynute; * ^ je forcerai ma logi* (lue d en conclure qu'ii '\-^t prudent de croire sur sa parole, que ses u.îs impartiales tendeit au bien général, et q'w le public ne peut pai être sacrifié aux passio;^ de ses ministres© de ses favoris? Son '^an fait tous les joun des sottises dont la cantille la plus stupideri rait si elle n'en était pis la victime; et je serai assez insensé po.i;- >.e croire oblig'é d'obéL à ces ordonnances ? Noi. non: Ciceron avat

raison : nous sommes convenus, comme d*une vérité incontestablp, que le citoyen doit obéir au magistrat, et le mag-istrat aux lois; et vous (levez être sûr que^ dans une républiç[ue où cet ordre sera^ observe, l'injustice des lois n'y fera jamais naître des querelles pernicieuses. Mais puisque ces heureuses républiques sont rares âans le monde; puisque les hommes toujours portés à la tyrannie où a la servitude par leiu-s passions sont assez méchants ou assez sots pour faire des lois injustes et absurdes, [juel autre remède peut -on appliquer à ce mal Que la désobéissance? Il en niùtra quelques trcutles; mais pourquoi en être effrayé? Ce trouble est lui-même une preuve qu'on aime ['ordre et qu'on veut le rétablir. L'obéissance iveugle est au conti-aire une preuve (jue le citoyen hébété est indifférent pour le bien et pour le mal ; et dés lors, que voulez-vous espérer? L'homme qui pense travaille à affer- Qiir l'empire de la raisou ; l'homme qui obéit sans penser se précipite au-devant de la serritude, parce qu'il favorise le pouvoir des passions. Je vous prie, me dit milord, de FOUS rappeler un en-lroit du Traité des Lois, où Quintus fait uue déclamation éloquente contre la puissance des tribuns du peuple. Que lui répond Cicéiou ? «Mon frère, i voilà une peinture vive et fidèle de tous les

• inconvénients du tnhunat : mais prenez » garde qu'en les relevant , vous n^ayez pas » Téquite de nous présenter eu même temps » les avantages sans nombre et sans prix que » cette magistrature lous a procurés. Il fau- » draitcomparerlebienef le nial;ilfaudraitles ») peser avec équité, commencez par là, et vous e verrez ensuite que votre république n'au-

• rait jamais joui des biens inestimables que -> nous devons à l'activ te, au courage, à la ■» fermeté et à la vigilance inquiète et journa-

» liére des tribuns, si nous avions touIu en se- » parer les maux passagers, que leur ambi- » bition, leurs cabales et leurs intrigues, oni » quelquefois produits. »

Tout le monde raisonne en politique comm( Quintus ; et je vous dirai, comme Cicéron « Ces petits troubles qui vous alarment sont » il est vrai, un inconvénient; mais ils son » accompagnés d'un avantage qui fait la su 1» reté et le salut de l'Etat? » Voilà les tribun; de Quintus qui ont eu quelquefois tort, et mi; quelquefois des obstacles a des entreprise salutaires ; mais en s'opposant constaramen à la tyrannie des patriciens et à l'ambition di sénat, ils ont conservé la dignité du peupl, qui a tait la dignité de la république. Ils on affermi les lois et empêché qu'elles ne devins sent oppressives ; ils ont animé le courage € l'émulation et procuré aux citoyens tous le biens dont ils ont joui. Que de choses on ap prouverait, qu'on prend la liberté de blâmer si on se donnait la peine de les examiner p8 toutes leurs faces, de voir, non pas seulemerl leurs rapports et leurs effets les plus prochaini] mais les plus éloignés ! Nous voudrions djj biens sans mélange, et cependant c'est ui grande folie d'en espérer de tels ; puisque société n"est composée que d'hommes, c'ea à-dire de matériaux très imparfaits. Contei tons-nous de l'espèce de perfection à laquel la nature nous a permis d'atteindre, et d( moyens qu'elle nous a donnés pour y parveni le moindre mal, voilà notre plus grand bie Dans le physique comme dans le moral, la n ture a attache je ne sais quelle amertume ai remèdes , faut-il pour cela refuser d'y recouri ou faire, en les prenant, les grimaces d*un e fant ? Je conçois bien que l'esprit d'inquiétu' et d'examen 'répandu dans les citoyens se quelquefois aussi dangereux qu'un tribuj

aais c'est un frein (jui retient un gouvemelent toujours prêt à franchir les bornes qui li sont prescrites. Au reste, ajouta milord, ette question des lois injustes et absurdes, st absolument la même que celle de la ré- 3rme du gouvernement, que nous traitâmes ier ; car il serait impossible que des citoyens ussent à la fois corriger les vices de''leur •ouvernement et obéir servilement et sans xamen, aux lois qu'il impose. Pour achever e vous rassurer, je vous répéterai que je diseuse du soin d'examiner les lois, tous ces lOmmes qui n'ont qu'une espèce d'instinct et ue leur ignorance condamne à n'avoir d'aure règle de conduite que l'autorité, l'habitude t l'exemple. Cicéron avait sans doute pour ux la même indulgence ; mais il exigeait des :ens d'esprit qu'ils fissent entendre leurs Dix ; et leur concours forme l'opinion publique, qui n'est jamais sans torce. »

Si vous connaissez quelqu'un, monsieur, [ui veuille prendre la défense des lois inj uses et absurdes, vous pouvez lui demander des Qémoires, et me les envoyer ; car, pour moi, e n'ose insister davantage, n'ayant à opposer [ Milord que de ces misérables lieux' comauns, qu'il pulvérisait sans peine : d'ailleui'S, e vous l'avouerai, je n'ai pas le talent heu eux de discuter contre ce que je crois la véité.

« Puisque nous raisonnons sur les lois, me lit milord, nous devrions, avant que d'entrer ians des détails de réforme, dont vous êtes ivide, consacrer le reste de notre promenade a rechercher quels moyens la nature nous a donnés pour n'avoir que des lois justes. — Milord, lui repartis-je, sans doute que la nature est trop sage pour nous avoir donné une raison incapable de nous instruire de tous nos devoirs, et de pourvoir à tous nos besoins ;

que ne rentrons-nous en nous-mêmes; que n'imposons-nous silence à nos passions; que ne consultons-nous avec soin notre raison, pour apprendre les ordres que nous donne la nature? Certainement nos lois seront bonnes, quand elles ne seront, pour ainsi dire, que des rejetons des lois naturelles. Elles tendront alors à proscrire quelque vice, et à rendre plua familière la pratique de quelque vertu. Vous verriez alors les citoyens porter sans chagrin le joug- des lois, ou plutôt les aimer comme les principes de leur sûreté et de leur bonheur. — Vous avez raison, me répliqua milord, votre méthode est certaine; mais, à en jug-er par l'expérience, n'est-elle pas impraticable? Ce que je voudrais savoir, c'est s'il n'y a point quelque art par le secours duquel les hommes,' toujours prêts à êti-e aveuglés et séduits par leurs passions, puissent se mettre en état' d'en éviter la séduction et de trouver la vérité ^[ui leur est si salutaire, et qui semble toujours les fuir. » J

J'allais répondre à cette question, monsieur,! qu'il faut faire fleurir dans un État l'étude de la jurisprudence ; fonder des chaires de professeurs en droit naturel; établir un conseil de lég-isl-tion composé d"honnêtes g"ens, et cent autres choses de cette force, lorsque je m'aperçus heureusement que milord Stanhope n'avait que la curiosité de voir si j'avais pro fité de son entretien; et j'eus le bon esprit de sentir que je tiorverais ma réponse dans les principes dont il m'avait instruit.

« Milord, lui dis-je en plaisantant, il y a de la malice dans votre fait ; je ne sais pas trop ce que je vous aurais répondu il y a trois jours, mais aujourd'hui je vous dis Hardiment qu'un Etat ne peut avoir de bonnes lois, qu'autant qu'il est lui-même son propre lég"islateur. »

MUord m'embrassa, monsiem*; et moi, plein ïe joie d'avoir mérité une pareille faveur, et lécouvert en quelque sorte une vérité, j'abulai de sa patience à m'écouter; je lui fis voir, !e qu'il voyait bien mieux que moi, qu'il est ddicule d'attendre dans une monarchie ou lans un gouvernement aristocratique des lois ustes et raisonnables. Comment un monarque >u des patriciens dédaigneux jouiraient-ils de a puissance législative, sans que leurs paslions, plus aveugles et plus emportées que telles des autres hommes ne tournassent tout I, leur avantage particulier ? Pouvant tout, 16^ voudront-ils que le bien ? Leurs flatteurs oêmes ne les empêcheraient-ils pas d'exécuer leurs projets? Ce serait un prodige dont i peine l'histoire de tous les siècles fournit Tois ou quatre exemples : depuis le temps [u'on les avertit inutilement de préférer le )ien public à leurs chevaux, à leurs maîresses, à leurs chiens, à leurs complaisants, îomment n'a-t-on pas encore compris qu'on )arlait à des sourds?

Dès qu'un peuple, au contraire, se sera rélervé la puissance législative , soyez sûr qu*il lura bientôt les lois les plus sages et les plu« lalutaires. Un républicam assez ûer de sa dignité pour ne vouloir obéir qu'aux lois a nalurellement l'âme droite, juste élevée et cou- ■ageuse. Qui s'acconmiode de' a domination les hommes doit être prêt à respecter des iaprices, des injustices et des folies; son juï-ement y perd. A force de respecter les lois îe leur sultan, les Turcs se sont accoutumés i regarder ses ordres particuliers comme des jois. Il n'y a plus d'autres vertus pour les sujets d'un despote que la patience et quelques utiles qualités d'esclaves, compatibles avec la paresse et la crainte. Si un peuple jaloux de sa liberté se trompe quelquefois, ses erreurs

ne sont qne passagères; elles l'instruisent même. Mais, pour les hommes asservis sous le joug-, leur première faute en prépare infaillibfement une seconde.

« — Prenez garde à tous, me dit milord en m'interrompant, vous vous échauffez, voua allez peut-être trop loin, sans faire attention que la vérité se tient également éloignée de tout excès. J'ai peur qu'en louant sans restriction l'amour de la liberté, vous ne vous trouviez réduit à ne pouvoir pas blâmer une démocratie pareille à celle des Athéniens, qui, ne laissant aux magistrats qu'un vain nord et un pouvoir inutile, devait dégénérer en tjr-] rannie. Si l'amour de la liberté élève l'âme, il exalte aussi souvent les passions d'une manière dangereuse. La place publique dans une démo-: cratîe voit porter des décrets aussi injustes e1 aussi absurdes que ceux du divan. La source de tout bien, c'est l'amour de la liberté; mais il doit être accompagné de l'amour des lois; sans Tunion de ces deux sentiments, les lois, toujom's incertaines et flottantes, seront tour è tour dictées et détruites par les passions de 18 multitude, et l'anarchie produira enfin la tyrannie. L'amour de la liberté smdt pour donner naissance à une république ; mais l'am.oui seul pour les lois peut la conserver et la fairf fleurir; et c'est de l'union de ces deux sentiments, que la politique doit faire par conséquent son i^rincipal objet. On travaillera inutilement à établir cette union précieuse, ou è la conserver, si on ne cherche sans cesse s rendre le gouvernement impartial et favorablei à tous les ordres de citoyens; en vous propo-' sant cette fin, ne craignez point de faire deî lois injustes; en la négligeant, n'espérez pas le bonheur public. Le législateur prêt à portei une loi pour corriger un abus qui s*est glisse dans TEtat doit se demander avec soin si cette

loi n'est point propre à diminuer, soit directe» ment, soit indirectement, Tamour de la liberté ou le respect pour les lois. Si elle produit un de ces deux effets, soyez sûr que, malgré le bien apparent et passager qu'elle produira, elle a porté une plaie mortelle à la république. Cela seul ne suffit pas; il faut, pour ainsi dire, que TOUS teniez ces deux sentiments en équilibre dans le cœur de vos citoyens. Je vous l'ai déjà dit : les passions, telles que l'ambition, la coiére, l'orgueil, l'avarice abuseront d'une manière étrange de l'amour de la liberté, s'il n'est point dirigé par l'amour des lois ; et d'autres passions, ]a paressO;, la volupté, la crainte, rendront inutile et même dangereux le res* pect pour les lois, s'il n'est poiat animé par ramour de la liberté. Suivez l'histoire des républiques de l'antiquité, et vous verrez les dissensions s'y former, dès que cet équilibre que je demande se perd. Se rétablit-il? Le calme succédera au trouble. N'est-il plus possible de tenir la balance égale? L'Etat est perdu sans ressource. I^ans ces moments de décadence, on a vu des républiques qui gémissaient sous le poids de leurs malheurs, faire sans succès des lois et des règlements en apparence sages et salutaires. Quelle en est la cause ? C'est qu'on n'a pas commencé la réforme par où il aurait fallu la commencer. On api}lique un remède à tel ou tel vice en particulier, mais il aurait fallu remonter à la cause qui l'a produit. Les lois particulières ne produiront aucun eflet quand les lois constitutives du gouvernement seront mauvaises ou auront perdu leur force. Les hommes n'ont presque jamais connu l'ordre et la méthode de la législation, faute de distinguer les lois selon leur importance, leur pouvoir, leur efficacité et leur influence. Les Etats ont presque toujours travaillé inutilement à se rendre heu-

rieux, ou ne l'ont été que pendant quelques moments ; les peuples libres n'ont que trop ordinairement le malheur de se déguiser les vices de leur constitution, et même de les aimer ; et de là vient que tant de républiques ne jouissent qu'à moitié des avantages que procure la liberté. Elles sont tourmentées par une foule d'inconvéïiifntsdont elles ne peuvent se débarrasser, parce q i l'elles en aiment le principe. Nous autres Au.ulais, nous nous plaignons^ de mille désordres qui t.ennent à de certaines prérogatives de la couronne : que nous importe d'établir par de:> bills la libre élection des commîmes et le ()ouvoir des deux chambres du parlement, tandis que nous respectons dans le roi le iroit qu'il a de nous corrompre? D'autres républiques ont un gouvernement dont toutes les parties sagement liées se prêtent une force mutuelle; mais vous les verrez elles-mêmes y porter ia main pom* en déranger l'harmonie". Tantôt, par une espèce de vertige, les citoyens augmenteront la puissance d'une magistrature et ne s'apercevront de leur faute que quand les haines et les jalousies qu'ils ont tait naître ne permettront plus de la réparer; tantôt ils voudront associer des choses insociables. Ils voudront jouir dans un Etat libre des vices agréables qui ont soumis leurs voisins aux ordres arbitraires d*un despote. Quel peuple est assez sage pour apercevoir la relation intime et nécessaire qui existe entre la liberté et les bonnes mœurs? Encouragez l'avarice et le luxe, sous prétexte de favoriser le commerce, et je vous prédis que toutes les lois que vous ferez pour affermir^ votre liber é ne vous empêcheront point d'être esclaves. Quelle république pour^ rait échapper au sort de Sparte tt de Rome corrompues^ quand elle en prendra les vises?»

Je ne vous répéterai point ici, monsieur, tout ce que milord Stanbope m'a dit sur le rapport de la morale et de la politique. 11 est entré dans mille détails, il est vrai, très curieux; mais je puis dire, sans vouloir vous flatter, que je vous ai entendu faire plusieurs fois les mêmes réflexions. Il m'a fait voir par quels liens cachés tous les vices se tiennent les uns aux autres ; ils sont moins dangereux par les maux qu'ils produisent que par le bien qu'ils empêchant en jetant l'âme dans une sorte d'engourdissement qui ne lui laisse aucune force. Les bonnes mœurs veillent, pour ainsi dire, comme des sentinelles devant les lois, et ' empêchent qu'on n'ose même songer à les violer; les mauvaises mœurs, au contraire, les font tomber dans l'oubli et dans le mépris. Vous vous le rappelez sans doute, monsieur, combien de fois, dans nos rêveries politiques, n'avons-nous pas cherché des remèdes aux vices de notre administration? Combien de projets de réforme n'avons-nous pas imaginés? Mais nous finissions toujours nos tristes entretiens par Dous plaindre de ne point trouver d'honnêtes gens pour les exécuter.

« Savez-vous, me dit milord en finissant Qotre promenade , quelle est la principale source de tous les malheurs qui affligent l'humanité? Cest la propriété des biens. Je sais, ajouta-t-il, que les premières sociétés ont pu l'établir avec justice ; on la trouve même tout établie dans l'état de nature ; car personne ne peut nier que Thomme alors n eût droit de regarder comme son propre bien la cabane qu'il avait élevée et les fruits qu'il avait cultivés. Rien n'empêchait, sans doute, que des familles, en se réunissant en société pour se prêter des forces réciproques, ne conservassent leurs propriétés ou ne pai*tageas-

— gisent entre elles les champs qui devaient leur fournir des aliments. Vu même les désordres que causaient dans l'état de nature îa barbarie des mœurs et le droit que chacun prétendait exercer sm' tout , et faute d'expérience pour çrévoir les inconvéniens sans nombre qui résulteraient de ce partage , il dut paraître avantageux d'établir la propriété des biens entre les nouveaux citoyens. Mais nous, qui voyons les maux infinis qui sont sortis de cette boîte funeste de Pandore, si le moindre rayon d'espérance frappait notre raison, ne devrions-nous pas aspirer à cette heureuse communauté de biens, tant louée, tant regrettée par les poètes, que Lycurgue avait établie à Lacédémone, que Platon voulait faire revivre dans sa république, et qui. grâce à la dépravation des mœurs ne peux plus être qu'une chimère dans le monde? Avec quelque égalité qu'on partage d'abord les biens d'une république, soyez sur, poursuivit milord, que l'égalité ne régnera plus entre les citoyens à la troisième génération. Vous n'avez qu'un fils, formé sous vos yeux à l'économie et au travail, et il recueillera votre succession cultivée avec soin : tandis que moi, à qui la nature a refusé vos forces et vos talents , moins actif , moins industrieux ou moins heureux, je partagerai la mienne entre trois ou quatre enfants paresseux ou peutêtre dissipateurs, ^'oilà des hommes nécessairement inégaux ; car l'inégalité des fortunes produit infailliblement des besoins différents et une sorte de subordination désavouée, il est vrai, par les lois de la nature et par la raison, mais reconnue par les passions nombreuses que^ les richesses et la pauvreté ont déjà fait naître. Il n'est pas possible que les riches, dès qu'ils seront estimés et considérés par leur fortune, ne se liguent et ne préteu-

dent former un ordre séparé de la multitude.

De la meilleure foi du monde, ils croiront mériter la place qui n'est due qu'à la vertu et aux talents. Ils s'arrogeront le di^oit d'être durs, fiers dédaigneux et insolents avec les pauvres, dont ils excitent à la fois l'envie et l'admiration. Que de vices tourmentent déjà la société ! Us se multiplieront avec les arts inutiles. N'espérez plus que le bien public soit le premier intérêt du citoyen; sa propriété, et les distinctions

âue son orgueil s'est acquises sont pour lui es biens plus précieux que la patrie, n se forme des intrigues, des cabales et des factions ; pendant que le luxe développe dans les grand-s l'esprit de tyrannie, il dégrade la miùtitude, de jour en jour plus hébétée, et la façonne à l'esclavage. On murmure d'abord contre les abus, mais on les supporte tant qu'ils ne sont pas extrêmes, et cette condescendance même les accrédite. Parviennent-ils enfin à ce point d'efi'ronterie qui révolte ? Il n'est point d'effronterie qui révolte ? Il n'est presque plus temps d'y remédier. Fera-t-on des lois agraires et somptuaires ? Elles ne conviennent pUis aux mœurs publiques et privées. On excitera inutilement dans la république des commotions qui prouveront qu'il n'y a plus de gouvernement ; et pour imposer silence à quelques lois inutiles qu'on ose encore réclamer, les citoyens effarouchés se porteront, autant par avarice que par ambition , aux violences les plus atroces : les passions forment les projets les plus vastes, le succès les com'onne , et la tyrannie appesantit sa main sur des citoyens guelle craint ; voilà Thistoire romaine. 'S'abandonne-t-on sans courage et avec nonchalance au cours des événements et des vices? Une sorte de tyrannie froide, timide et concertée s'établira dans l'Etat. Le bien public sera d'abord oubhé et ensuite méprise par-

tout. Des rescrits honteux, i)nbliés sous le nom de ^ois, sèmeront la division entre les citoyens, et mettront en honneur l'avilissement, la fraude et la délation. La tyrannie ne daignera pas répandre des torrents de sang , parce qu'elle mepiise ses esclaves. D'un côté, on ne verra que des oppresseurs oisifs , stupides et enivrés de l'immensité de leur fortune, qui promettront des récompenses à cjui pourra leur rendre le sentiment du plaisir, étouffé sous les voluptés. De l'autre, on verra des opprimés à qui leur mi.^ere a ôté la faculté de penser; et ces brutes, qui ne se croient plus des hommes, et qui ne le sont plus en effet, seront occupées ai,me vile pâture qu'on leur re'fuse; voila l'histoiî-e de ces peuples anciens, Assyriens, Babyloniens, Mèdes, Perses, etc., décriés par leur luxe et leur mollesse, ei de la plupart de nos Etats modernes. Asseyonsnous un moment sur cette bruyère, me dit milord, je ne puis y résister; mais gardez-moi le secret; je veux vous faire confidence d'une de mes folies. Jamais je ne lis dans auelque voyageur la description de quelque le déserte, dont le ciel est serein et les eaux salubres, qu'il ne me prenne envie d'y aller établir une république où tous é^aux,*^tous riches, tous pauvres, tous libres, tous frères,^ notre première loi serait de ne rien posséder en progre. Nous porterions dans des magasins p'.ilics les fruits de nos travaux; ce serait la le trésor de l'Etat et le patrimoine de chaque citoyen. Tous les ans, les pères de famille éliraient des économes chargés de distribuer les choses nécessaires aux besoins de chaque particulier, de lui assigner la tâche de travail qu'en exigerait la conmnmauté, et d'entretenir les bonnes mœurs dans l'Etat. Je sais tout ce que la proi)iiété inspire de goût et d'ardeur pour le travail; mais si, dans notra

corruption, nous ne connaissons plus que ce ressort capable de nous mouvoir, ne nous trompons pas jusqu'au point de croire que rien n'y puisse suppléer. Les hommes n'ont-ils qu'une passion? L'amour de la gloire et de la considération, si je savais le remuer, ne deviendrait-il pas aussi actif que l'avarice, dont il n'aurait aucun défi inccnivénients? Ce ne serait point aux inventeurs des arts que je décernerais des récompenses propres à exciter l'émulation, mais aux laboureurs dont les champs seraient les plus fertiles, au berger dont le troupeau serait le plus sain et le plus fécond; au chasseur le plus adroit et le plus exercé à supporter les fatigues et les intempéries des saisons; au tisserand le plus laborieux; à la femme la plus o(îcupée de ses devoirs domestiques ; au père le plus attentif à instruire sa famille des devoirs de l'humanité, et aux enfants les plus dociles aux leçons, et les plus empressés à imiter les vertus de leurs pères. Ne voyez-vous pas l'espèce humaine s'ennoblir sous cette lé.iirislation. et trouver sans peine un bonheur que noire cupidité, notre orgueil et notre mollesse recherchée nous promettent inutilement? Il n*a tenu qu'aux hommes de ré iliser cette chimère si vantée de l'âge d'or .^Quelle passion oserait se montrer dans mon île '! Nous n'aurions point sur nos têtes ce fardeau des lois inutiles dont tous les peuples sont aujourd'hui accablés. Lassé du spectacle fatigant et insensé que présente l'Europe, je ne puis permettre à mon unagination de s'occuper de ces agréables rêveries, que mon âme ne s'ouvre à de douces espérances. Je crois pi-esque jouir des fantômes que j'ai formés, et ce n'est qu'en gémissant que je m en sépare. Vous m'écoutez avec plus d'attention , me dit milord ^ Yotre cœur, trompé par une illusion qui

le flatte, s'y repose avec plaisir : ne vous dit-il pas que c'est là le bonheur pour lequel les hommes étaient faits ? — Partons, milord. lui répondis-je, je vous suis; où, et quand nous embarquons-nous? Allons sous un ciel nouveau, où, dépouillés des préjugés et des nassions de l'Europe, nous puissions en être éternellement oubliés, et ne plus voir les folies cruelles de nos gouvernements, et les misères de nos concitoyens. — C'est fort bien, me répliqua milord, *^ avec un soupir auquel succéda un sourire : partons, j'y consens; mais vous et moi ne formerons pas une république. Qui voudra nous suivre? Qui voudra aller chercher loin de sa patrie un bonheur qu'il y dédaignerait s'il le trouvait sous sa main ? Nous sommes parvenus à ce point énorme de corruption, que l'extrême sagesse doit paraître l'extrême folie, et l'est en effet. Si nous n'avons pas des hommes tout nouveaux pour en faire à notre gré des citoyens, comment parviendrons-nous à changer leurs idées? Comment couperons-nous dans leurs cœurs la racine de ces passions sans nombre toujours renaissantes, et dont l'éducation et l'habitude ont rendu l'empire inébranlable? Cicéron blâme quelque part Caton de parler aux Romains de son temps comme s'il eût été dans le république de Platon : ne méritons pas plus longtemps le même reproche, et soyons plus sages que Caton. Nous rampons dans le fond d'mi abîme ; nous y traînons des chaînes pesantes, qu'aucune force humaine ne peut rompre; ne tentons pas de nous élever d'un vol rapide au sommet d'une montagne qui perce les cieux. Rentrons, il est tard, ce n'est pas la peine d'entamer aujourd'hui la grande question, s'il est possible que nos peuples d'Europe, qui ont perdu leur liberté, puisgent la recouvrer et la conserver. Demain, si

vous le voulez, nous en reviendrons aux droits, et surtout aux devoirs raisonnables des citoyens; nous tacherons de découvrir quel parti ils peuvent tirer de leur situation, presque désespérée ; comment ils doivent être prudents, comment ils doivent être coarageux, quels sont en un mot leurs espérances et leurs craintes. »

Adieu, monsieur, cette conversation que milord me promit hier, nous l'avons eue ce matin. Que de choses j'ai apprises, que je brûle de vous redire ! Pourquoi le temps me manque-t-il? Attendez avec bien de rimï)atience la lettre que je vous écrirai demain. Milord prétend, ce n'est point une plaisanterie, oui^ milord prétend que nous, nous autres Français, oui, nous, je ne me 'trompe pas, nous* pourrions encore être libres si nous le voulions; cela paraît miraculeux. Suspendez votre jugement : je crois en vérité qu'il ne tiendrait qu'à nous que milord eut raison.

A Marly, le 16 août 1758.

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