LETTRE CINQUIÈME
Quatrième entrelien, — Idées générales des devoirs du bon citoyen dans les Etats libres : quelle doit être sa conduite dans les monarchies, pour éviter une plus grande servitude et recouvrer sa liberté.
J'attendais avec la plus vive impatience, monsieiu-, la conversation que je vous ai an-
noncée par ma dernière Jettre. Malgré la confiance que les lumières de milord m'ont inspirée, je me défiais de ses promesses, et je vous prie de me le pardonner, je craignais qu'il ne me menât encore dans «quelque île déserte pour n'y faire qu'une réforme imaginaire. J'avais beau me rappeler tout ce quil m'avait dit de la prudence et du courage avec lesquels un citoyen doit renjplir ses devoirs de citoyen ; tout cela ne portait point a mon esprit des idées ni assez cian-es, ni assez fixes. A peine commençais-je à me tracer un plan de conduite, que je me trouvais ou trop prudent ou trop com^ageux. J'étais comme le pilote d'un vaisseau porté par la tem . été dans des mers inconnues, et qui, n'ay^snt carte ni boussole, n'ose diriger sa coursée d'aucun côté, dans la crainte de s'égarer encore davantage.
Je n'étais occupé que de mon embarras, lorsque l'heure de cette promenade, tant désirée, arriva enfin :
« Milord, lui dis-je sans préambule, vous l'avez remarqué dans nos entretiens précédents; il ne faut point tenter de sauter à pieds joints de Marly a Paris : la prudence doit^toujours être associée au courage : vous prescrirez une conduite différente au Turc, à l'Esçagnol, au Français, à l'Anglais et au Suédois; chacun doit avoir sa façon d'être sage, prudent et courageux. Je* trouve toute simple celle des peuples qui se sont réservé la puissance législative, ou qui n'ont accordé au prince et à d'autres magistrats que la puissance exécutrice; mais il n'en est pas de même des nations qui ont un monarque législateur armé de toutes les forces de l'Etat, présent et agissant partout par des officiers qui sont les rmnistres de sa volonté, et qui croient augmenter leur pouvoir en ne donnant aucune borne à celui de leur maître. Je conçois très
bien que, si j'étais né à Stockholm, je me serais bientôt fait une assez bonne méthode de philosophie, et qu'il ne me serait pas difficile fle la suivre. La dig-nité de citoyen est établie en Suède sur les lois les plus claires :1a liberté n'a d'orages à essuyer que de la part de quelques fripons, qui craignent l'impartialité des lois, ou qui se flattent, comme nos gens de qualité, d'être des despotes en sous ordre, s'ils
Eeuvent conférer au prince une autorité sans ornes. Quelques entreprises tramées sourdement en faveur de la tyrannie ne servent qu'à donner plus de zèle aux bons citoyens pour le bien public, et les rendre plus attentifs. Les cabales et les intrigues n'auront qu'un temps: le nombre des créatures d'un prince, dont on a sagement limité le pouvoir, doit diminuer de jour en jour : le parti de la liberté doit donc sans cesse acquérir de nouvelles forces; et l'esprit général de la nationla dispose et l'invite à consolider les principes de son gouvernement. De quoi s'agit-il alors ? de -.nettre en pratique les vérités dont vous m'instruisîtes hier, et de prendre des mesures pour que les Suédois aient autant de respect pour les lois qu'ils ont d'amour pour leur liberté. Je chercherais à ren?dre ces lois plus chères en empêchant que les ministres ne pussent les négliger ni en abuser. Il faudrait tirer un meilleur parti du sénat, non pas en diminuant l'autorité des sénateurs, qui n'est pas trop grande, mais en bornant )e temps de leur magistrature, dont la perpétuité sépare trop leurs intérêts de ceux de la nation. Des magistrats perpétuels n'inspireront jamais une certaine confiance. Je publierais sur les toits qu'il faut craindre Torgueil, la négligence, l'anibitionet l'avarice de seize sénateurs a vie, qui peut-être, en irritant un jour la nation contre eux., la subjugueront ou la porteroni à faire, par désea-
poîr, la sottise du DanemarK, qui se créa un
roi absolu pour se délivrer de la tyrannie de son sénat. En Angleterre, ajoutai-je, vous avez ion Parlement qui est le promoteur et le protecteur des lois. Si le prince ne peut rien sans le concours de ce corps auguste, si les ministres répondent sur leurs têtes de ses injustices, il est vrai cependant que vous avez accordé tant de prérogatives a la couronne, que le roi peut aisément corrompre les principaux membres du Parlement, et retarder l'activité ou rendre inutile le zèle des autres. Cette situation est fâcheuse ; elle devait vous faire perdre votre liberté. Mais votre nation, qui en est extrêmement jalouse, et qui, par système, se défie de la cour et veut que ses représentants pensent conmae elle , est toujours prête à venir au secours de la chose publique si elle était trahie par ceux qui doivent la détendre. Je me rappelle d'avoir ouï dii'e que Walpole réussit, je ne sais en quelle année, à faire recevoir l'établissement des accises, qui, donnant un revenu fixe et assuré au roi, l'aurait mis en état de se passer des secours annuels de la nation, et par conséquent de l'asservir, r. avait corrompu par sa libéralité ceux que son éloquence n'avaient pas entraînés. Une émeute répara la sottise ou la perfidie de ce pauvre Parlement : le peuple, furieux, s'attroupa dans les rues de Londres. Walpole eut peur d'être assommé, le roi d'être renvoyé dans son électorat de Hanovre et peut-être de quelque chose de pire ; car qui sait ce qui se passe dans la tête d'un poltron? Et le bill des accises fut déchiré. Avec l'appui d'une pareille nation, je devine, si je ne me trompe, tout' ce que peut faire un bon citoyen; plutôt que de laisser tomber ou affaiblir le parti de l'opposition, je contrarierais la cour, même quand elle 'aurait raison; car il faut qu'un
peuple, dont la liberté n'est pas imperturba- Dlement affermie, soit toujours sur le quin\e ; il doit craindre le repos comme l'ayantcoureur de son indifférence pour le bien public, et se faire une habitude de contredire et de disputer, pour n'être pas la dupe des vertus vraies ou affectées par lesquelles un prince pourrait le tromper et lui inspirer un engouement dont son successeur profiterait pour augmenter son autorité. On dit, milord, |ue vous ne manquerez jamais de cette opposition : au défaut des bons citoyens, ce parti se grossit de tous les ennemis du mi- Qistére et des ambitieux qui y aspirent. Quoi [ju'il en soit, si j'avais rnonheur d'être Ang-lais, une Bastille ne me fermerait pas la bouche; et quand je parlerais en homme qui connaît ses droits, d'insipides railleurs ne me traiteraient pas de Romain, c'est-à dire d'insensé. Je sèmerais de bonnes maximes dans le public; peut-être me trompai-je; mais il me semble, milord, que, vous autres Anglais, vous êtes plus attaches à vos lois qu'à votre liberté même. Je respecte ce sentiment, et je me garderais bien de voulou* l'entamer, mais je tâcherais, milord, de faire haïr les défauts de voti'e gouvernement dont vous m'avez parlé ; je tâcherais de faire désirer à mes compatriotes quelque chose par delà la liberté périlleuse, et les privilèges qu'ils croient tenir de leur grande charte. Je les ferais remonter à cette charte éternelle que chaque nation tient de Dieu même, et dont il nous instruit par la voix de notre raison. En perfectionnant son gouvernement, je ne puis pas croire qu'on s'expose au danger de moms aimer ou de moins respecter ses lois. Les têtes philosophiques des Anglais comprendraient à la fin qu'il est ridicule de laisser au roi d'immenses prérogatives, pour avoir le plaisir d'en avoir peur
et d'y résister peut-être un jour sans beaucoup de succès. Les Suisses sont libres, et le seront tant qu'ils conserveront une barrière impe'nétrable entre eux et le luxe. Je vois plusieurs défauts dans le gouvernement de leurs cantons ; quelquefois on n'a pas pria assez de précautions contre les saillies trop impétueuses de la démocratie : quelquefois la forme du gouvernement est trop aristocratique. N'importe, milord, si j'étais né en Suisse, je laisserais aller les choses comme elles vont ; il me semble que je devrais être content du bonheur que je goûterais ; je m'en fierais à, une certaine habitude qui conduit mes compatriotes, et dont il est d'autant plus difficile! ae les déranger, que leurs m?vj:istrats ne peuri vent commettre que de petites injustices, et' que les afi"aires de leurs voisins les touchenlj peu. Je me bornerais a faire le métier de cen-j seur, et je serais inexorable contre le luxe.j l'avarice et la prodigalité. Pour la République] des Provinces-Unies, elle jouit encore de s» liberté, puisqu'elle est encore en possessiorj de faire ses lois ; mais son gouvernement sd déforme depuis qu'elle a changé en magistral ture ordinaire une dictature qui devait êtra réservée pour des temps courts et difficileal Le Stathouder n'est encore qu'un lionceail qu'on tient à la cha ne ; mais il peut la rom| pre et devenir un lion. Parlons sans figure ' tout invite ce prince a ruint-r sa patrie. D'uni part, c'est une noblesse qui trouve dans 1; cour du Stathouder des distinctions dont ell est jalouse, et qui méprise des bourgeois qv. sont plus puissants qu'elle; de l'autre, ce son des provinces et des vi'Ues assez maladroite men4; confédérées, et qui ont des intérêts dit férents. Joignez à cela peu d'amour pour 1 liberté et une avidité insatiable dans la ban que et dans le commerce. Avec tout cels
-osons pouvez conduire loin les Hollandais, et 5 ne me chargerais pas de les réformer. Mais ennettez, milord, que je passe à un objet Lus intéressant pour moi. Vos Anglais et les uédois sont sur le chemin qui conduit au but. t n'ont à parcourir qu'im espace très court '^ir y arriver ; mais nous ! les Espagnols, les '«OIS, les Allemands, etc., voyez, je vous ^ Cù nous en sommes réduits. — Eh bien ! re répondit froidement milord, le voj^age sera lus long et plus difficile: il ne s'agit que de pendre plus de précautions et de faire de plus rands préparatifs. »
Rien ne me paraît plus sage, monsieur, que )ut ce que m^a dit milord Stanhope sur notre ituation.
Il faut commencer par attaquer ces préjugés, es pendant la barbarie des fiefs, et qui, soumus à l'ombre du pouvoir arbitraire, contiuent à braver impudemment le sens commun, b à nous dégrader. Nos pères, comme vous le a,vez, oojt apporté de Germanie le gouvernelent le plus libre que puissent avoir des hernies; mais à peine furent-ils établis dans les raules, que, corrompus par leur fortune et les lœurs romaines, ils perdirent leur ancien géie. Trop ignorants pour rien craindre ou pour ien prévoii , ils se laissèrent pousser par les vénements de révolutions en révolutions; ils ubliérent leurs anciennes lois, qui ne leur sufsaient plus, et devinrent, en ne connaissant oint d'autre police que celle des fiefs, les yrans les plus impitovahies, ou les esciiaes les plus vils. A force de se gouverner lar des coutumes incertaines, toujours sulordonnées aux succès de la guerre, et qui le rapprochai( nt les hommes (jue pour les endre plus malheureux, on sentit malgré soi 1 nécessité d'avoir quelque régie, et au milieu iC l'ignorance profonde ou l'on était plongé.
tes erreurs les plus ridicules devinrent les seuls principes de notre droit public. On se persuada que la société n'avait point d'autre origine que celle des fiefs, et nous voyons déjà où cette première sottise peut conduire. On crut ensuite que tous les fiefs avaient été, à leur naissance, autant de dons de la çart du suzerain dont ils relevaient; autre bêtise : on en conclut une troisième, c'est-à-dire que tout le royaume avait originairement appartenu au roi, puisque, n'ayant point lui-même de suzerain, tous les seigneurs étaient ses vassaux immédiats ou' ses arriére-vassaux. A de si belles connaissances historiques, on joignit des principes de, droit. On ne savait pas alors que reprendre; ses dons, c'est voler; ainsi, quelles que fusseni les usurpations des rois, on pensa qu'ils ne, taisaient que rentrer en possesion de ce quij leur avait autrefois appartenu, et il n'y euli pas moyen de les biâmer ; car la nation n'existant pas, personne ne songeait à ses droits. Avec une doctrine si favorable au pouvoir arbitraire, le prince eût été despotique, si la bru talité des mœurs publiques, la fierté des seigneurs et les préjugés qui accompagnenl toujours l'ignorance, n'eussent empêcné d'étit conséquent. ^Malgré la philosophie dont notre siècle se pique, mais que nous n'appliquons qu'à des objets frivoles, nous continuons, sans nous en douter, à raisonner sur les admirables principes de nos pères. On rapporte tout ai roi comme à la fin unique et universelle de l8 société : on le considère comme le maître, e1 non comme le chef de la nation ; c'est lui qu'a sert et non pas la patrie. C'est d'abord le bie de la couronne, le bien du fisc qu'on veut fair et, si cela se peut, on songe à celui dessuietsi La raison particulière du roi est la raison universelle et générale de son royaume, puisqur ses ordres justifient tout, et qu'il faut les pré
férer aux lois les plus sacrées. Quelques anciennes chartes, monuments de la tyrannie que la noblesse a autrefois exercée, et de Tasservissement où le peuple languissait; la morale des ecclésiastiques presque réduite à çiuelques pratiques de mortification superstitieuses, monacales et propres à rendre les hommes esclaves, tristes , aauvages , durs et patients ; les écrits informes et absurdes de quelques jurisconsultes fiscaux, qui ne connaissent point d'autre gouvernement que le despotisme ; des ordonnances où le prince décide toutes les questions en sa faveur, et déclare que Dieu seul l'a élevé au-dessus de nos têtes pour nous gouverner : voilà les sources impures où, depuis plus de trois siècles , nous puisons notre droit naturel et notre droit public. Seraitil possible que nous y eussions trouvé quelque vérité ? Non : on se familiarise avec les grandes absurdités. Accoutumés ainsi à regarder le despotisme comme le gouvernement le plus sage, la liberté comme un embarras et à tout pardonner à un prince qui n'est que médiocrement sot ou médiocrement méchant, nous avons eu cent occasions de nous rendre libres, et il ne nous est pas seulement venu dans la pensée d'en profiter : quand on a trop méprisé ou trop haï le prince pour ne se pas soulever conti'e lui, on a encore respecté cette puissance qui l'avait invité à trahir ses devoirs. Aucune bouche n'a prononcé le mot de liberté pendant la Ligue et pendant la Fronde. On s'est remué, en s'est agité sans savoir c-e qu'on voulait, et par conséquent sans succès, et il en a coûté bien des travaux, bien des peines pour rester tel qu'on était auparavant. « Que vos gens de lettres, me disait milord,ne prostituent plus leurs talents en flattant le» vices du gouvernement : faits pour éclairer ils vous trompent et vous font mépriser cheï
MOUS £T Di^VOlKS. 4
les étrangers. Votre Académie ne se lasserat-elle point de répéter les élog-es fastidieux du cardinal de Richelieu et de Louis le Grrandi Louer deux despotes fameux par l'injustice et la dureté de leur administration, n'est-ce pas préparer le public à admirer leurs imitateursl Vos histoiiens surtout font pitié ; ce sont, malgré l'élégance fleurie de leur style et quelque réflexions indévotes, les personnages dij monde les plus plats et le» moins instruite tiu droit de .a nature et des naîions. Que leur; écrits respirent une généreuse liberté, que l'es pérance d'obtenir une petite pension ou quelqui politesse dédaigneuse de la part d'un minis tre, n'avilissent pas leur âme. L'histoire n'es bonne qu'à occuper la curiosité d'un enfant si elle n'est pas une école de morale et de po litique. Qu'elle étale les droits des peuples qu^ jamais elle ne s'écarte de cette premiervérité d'où découlent touîes les autres : qu' l'homme n'est pas fait pour obéir aux volon tés d'un autre nomm.c, mais aux seules lois dont le magistrat, quel que soit son nom quelle que soit sa prééminence, ne peut êtr que l'organe et le ministre. V Esprit des Lois bien des défauts : les idées fondamentales d son systèmes sont fausses ; tout y est dç cousu, rien n'y est lié : l'auteur, en un mo^ trop vif pour apnrofondir les matières qu' entrevoit, croit avoir tout vu, quand il a rs massé quatre ou cinq pensées ingénieuses su un objet. Son ouvi-age mérite cependant UB grande considération : il fait haïr le pouvoj arbitraire par la multitude qui le lit, qi croit l'entendre, et qui s'accoutume, pa cette lecture, avec des idées de liberté. Voti cheminez sans vous en ap percevoir. J'ai o\ dire que l'usage qui s'est introduit pendai le cours de vos derniers démêlés, d'imprimé les arrêtés et les remontrances de vos Parle
ments, a été pour vous une occasion de pene&c, de réflécnir et de vous instruire.
» Vous apprenez l'an priais : vous traduisez nos ouvrag-es ; vous les g-oiitez : quelquesuns même de vos écrivains s'occupent de Solitique, et c'est une preuve que ce genre 'étuae n'est plus iudifiérent à votre nation. U est vrai, reprenait milord, que vos écrivains
Folitiques, qui ne font g-uéres que commenter Esprit des Lois, qu'ils regardent comme le code de la nature, sont encore bien loin des bons principes, mais ils y parviendront à force de les chercher : ils font main basse sur tout ce qui les choque ; mais, en louant leur zèle, je voudrais qu'ils soupçonnassent que vous pouvez avoir dans votre* constitution actuelle plusieurs défauts qui font votre sûreté, et quun bon citoyen, s'il a des lumières, doit respecter et chérir. Par exemple, c'est sans doute un mal en soi gu'il y ait des dignités héréditaires. L'émulation est étouffée, et rien n'est plus contraire aux premières idées d'une politique raisonnable. On ne saurait approuver gue votre noblesse ait dans ses terres des justices patrimoniales, que le clergé possède des droits inconnus aux autres citoyens, et que quelques provinces jouissent de ceriaines francnises qui troublent l'harmonie du tout, etc. S'il s'agissait de donner des lois à une société, tout cela certainement ne pourrait pas servir de modèle : mais Platon, qui Be serait bien gardé de barbouiller sa Repu bliqup de tous ces vices, se garderait bien aujourd'hui, en commençant une réforme, d'en vouloir purger notre gouvernement ; il sentirait que vous avez besoin de certains défauta pour tenir votre nation au-dessus du despotisme rigoureux q^ui la menace. Un abus est nécessaire quand il sert de remède à un vice plus grand. La tête encore pleine de vos beaux
principes sur le pouvoir législatif, et l'aut" rité royale, à laquelle tous ne fixez aucun, borne, reformez les abus dont je viens d« parler, ou d'autres encore de même nature; ramenez tout à cette sage égalité où doit ten dre un peuple libre, avant que de vouloir éta blir la liberté du gouvernement, et tout de viendra vil, abject et rampant en France comme tout est vil, abject et rampant ei Turquie.. Tout sera peuple ; tout sera par cod séquent esclave, et vos ministres, qui se croi ront des visirs, commettront sans craint lears injustices. »
Les Anglais, monsieur, ont aussi leurs dé fauts qu'il faut laisser subsister pour les op poser aux défauts plus considérables et plu dangereux que conserve encore la forme d< leur gouvernement. Jlilord Stanbope est par suadé que si on parvenait par de bons règle ments à rendre le peuple de Londres modeste doux et docile comme les bourgeois de Pari aux premiers ordres d'un commissaire de po lice, avant que d'avoir restreint la prérogativ ro3'ale, la cour deviendrait colère, orgueilleus et tjTannique ; et que le parlement qui se senti rait des mœurs générales de la nation, n'aurai bientôt plus une certaine âpreté de caractérqui entretient la liberté. Il croit que la licenc qui produit quelquefois des libelles prévien un mal plus grand que produirait l'ignoranc des citoyens. Il peut se faire que quelques m nistres aient été troublés dans des opératioi raisonnables par des satires et des écrr injurieux, mais il est certain que l'attentioî du public à les examiner et à les blâmer, a serv de frein à leur ambition. Il m'a rapporté plu sieurs projets de bills qui ont été proposés dan le parlement, que la plupart de nos politique prendraient pour des chefs-d'œuvre de sages» et auxquels cependant les Anglais aurait et
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insensés de donner force de loi dans la situation préseEte de leur g-ouveruement.
Ces réflexions judicieuses m'ont rapçelé. monsieur, les Annales politiques de l'abbé dé Saint-Pierre, qui parurent il a quelque temps. « Que de droiture ! disais-je avec tout le monde. Que de bienfaisance dans cette politique! Quel amas d'idées utiles! Qu'il serait: neureux que ces admirables spéculations fussent réduitts en pratique ! Poiu-quoi notre perversité ne nous permet-elle de les regarder que comme les rêves d'un homme de bien? » J'ai changé d'avis depuis que je suis instruit par milord.
« J'ai lu attentivement, m'a-t-il dit, tous les ouvrages de ce bon citoyen, et il m'a paru bien surprenant qu'avec "^beaucoup d'esprit, plus d'amour encore pour la vérité, quatrevini:ts ans passés dans le commerce de vos phifosophes et des gens du monde, et sous un gouvernement dont il avait cent et cent fois vu les abus les plus extraordinaires, il ne soit pas parvenu à connaître les hommes et les res-orts de la société. »
Milord est sérieusement fâché que le Français le plus zélé de son temps pour le bien public n'ait presque toujours imaginé que des réformes contraires à notre liberté et favorablés au despotisme.
En effet, monsieur, lisez la méthode [le l'abbé de Saint-Pierre pour rendre les ducs et pairs utiles, et sa doctrine au sujet des immunités du clergé, des privilèges de la noblesse, du pouvoir e"t des devoirs de nos parlements, et vous trouverez partout qu'il mérite les justes reproches que je lui fais. Croit-il voit quelque part un abus; il ne man-iue jamaia de vouloir l'écraser sous le poids de l'autorité royale, et il ne lui en coûte rien pour imaginer uii miiUstre honnête homme qui voudra
et qui fera le bien sans difficulté. Il sait que le citoyen doit obéir au magistrat ; mais il ignore parfaitement qu'il est encore plus nécessaire que le magistrat obéisse à la loi, il met toujours le roi à la place de la loi, au lieu que, dans un plan raisonnable de réforme, tout doit teudre à soumettre le roi à la loi. Nos maux ne viennent pas de l'indocilité des sujets, mais de l'abus que le gouvernement fait de leur obéissance. Voilà le siège de notre maladie; c'est là qu'il faut appliquer un remède. Toujours conduit par de petites vues, l'abbé de Saint-Pierre veut prévenir quelques accidents , mais il en entretient la cause. Qu'on propose au contraire des arrangements propres à retirer les lois de l'esclavage où elles sont tombées, et vous verrez cesser les abus, et le bien se fera de lui-même sans qu'on y pense.
« Il s'agit, dit milord, de relever l'âme affaissée et humiliée de la nation ; et tout homme qui l'invite à croire que l'esclavage lui convient, est, malgré ses bonnes intentions, un citoyen aveugle et plus pernicieux que votre brouillon d'archevêque, à qui vous avez plus d'obligation que vous ne pensez, et qui, par son opiniâtreté, vous a retirés de votre engourdissement. Au milieu de cet océan du pouvoir arbitraire , me dit milord , ne Toyez-vous pas flotter çà et là quelaues débris de votre ancienne iiîdépendance? Eh bien! conti.nua-t-il, ce sont autant de planches que la fortune vous offre pour reparer votre naufrage. Vous devez vous y attacher avec force; c'est un secours avec lequel vous pouvez vous soutenir sur l'eau. Nagez encore: un peu de courage; ne désespérez pas; peut être qu'un coup de vent imprévu vous jettera dans un port. Faites-y attention : le despotisme est extrême en Turquie, parce qu'on
l'y voit aucune comp.igiiic', aucun corps, au- ;un ordre privilé.irié de citoyens. Provinces, rilles, bourgs, tout est g-ouvèrné par un miùstre de la tyrannie du sérail; et tout terrible [u'il est dans son département, le sultan ie ait étrangler aussi aisément qu'on tue un apin dans cette forêt. Vous avez au contraire les agrégations, des compagnies ; votre clergé orme encore un corps; votre noblesse conerve encore le souvenii- de sa grandeur pasée et de ses privilèges pai-ticuliers : il fauifc voir de certains ménagements pour sa va- Lité. Vous avez j)artout des parlements, et uelques-unes de vos provinces se gouvernent ncore par des Etats. On n'étrangle point 3ut cela comme on étrangle un visir ou un acba qu'on a tirés de la poussière. Ces corps iennent de la coutume ou de leur ancienne onstitution une certaine manière d'être; et uelque contraires que puissent paraître leurs riviléges aux maximes d'une politique qui e proposerait un gouvernement parfcdt, il ne lut pas croire qu'en les détruisant on fît un as vers le bien. N'est-ce pas Machault que ous appelez un certain homme qui a gouerné vos finances? C'était un tyran, de vou- )ir dépouiller le clergé de ses immunités et assujettir à une nouvelle forme de contribuion, sous prétexte que tout citoyen doit subenir également aux besoins de l'Etat. Quelle bsurdi^é, de vouloir transporter dans une raoarchie les maximes d'un gouvernement libre! es honnêtes gens qui applaudissaient à cette induite sans découvrir le piège qu'elle calait, n'étaient en vérité que des sots. On aulit aboli les privilèges du clergé, sans que les lilles et h\ capitation, ainsi que s'en flatlient les étourdis, eussent diminué d'un sol. est plaisant de croire que le gouvernement olera un corps de l'Etat pour faire des resti-
tutions à Tautre. Les Français sont trop cré* dules ou trop prompts à espérer. Savez-vous ce qui serait arrivé? En voyant le clergé humilié, les autres ordres auraient souffert leur humiliation avec plus de stupidité. Je voudrais, me dit milord, que chez une nation qui n'est pas libre, on se gravât bien profonde* ment dans la tête que les réformes proposées par le ministère sont autant de panneaux qu'il tend à la confiance des peuples. On commence toujours par promettre un bien ; et peut-être que pour tromper les esprits, on tiendra d'abord parole ; mais soyez sûr que le mal n'est pas loin : les despotes ont le malheureux secret d'infecter tout ce qu'ils touchent. Lisez l'histoire de toutes les monarchies, et vous verrez partout que c'est à force de réprimer de petits abus dans la nation qu'est né l'abus intolérable du pouvoir arbitraire; examinez comment se sont formées les aristocraties : voyez par quel art les magistrats se sont rendus les maîtres du peuple, et partout vous trouverez qu'on a fait le mal sous prétexte de^ faire le bien. Ne voyez-vous pas qu'on se fait un titre de la sottise que la noblesse et votre tiers Etat ont eue de rendre le roi maître d( leur fortune, pour attaquer aujourd'hui le immimités du clergé? Ce qui se passe sou vos yeux n'est pas nouveau. Un droit qu'oi vient d'acquérir par adresse est à peine établi qu'il sert déjà de titre pour en usurper un au tre : en un mot, c'est une règle générale, e toujours vraie, qu'un corps ne perd jamai aucun de ses droits, sans que tous les citoyen ne ressentent le contre-coup de cette perte Est-on inférieur ; on est écrasé par la chut de son supérieur : est-on placé au-dessus dt corps qu'on humilie ; une marche de l'estradi sur laquelle on est élevé s'est écroulée. La pp litique, poursuivit milord, prescrit un certain
irdre dans la conduite des peuples qui veulent ecouer le joug- ; toutes les circonstances ne ont pas e'gales pour le succès d'une pareille ntreprise; et si on ne les consulte pas pour iser plus ou moins, on échouera nécessaireaent. 11 y a des moments de fermentation liez tous les peuples, dont il faut se garder 'être la dupe. Le mouvement est-il subit et ccasionné par un accident passager ; vous deez n'en rien espérer : est-il le fruit d'uu resentiment ; les esprits ne se sont-ils échauifés u'avec lenteur et avec peine : je compterai lors sur leur fermeté, et ils voudront être ibres, si je leur fais voir que la liberté seule leut les rendre heureux. Ce n'est pas tout ; il aut faire une attention particulière aux moifs qui excitent la fermentation : le peuple se issera de souhaiter im bien s'il lui paraît l'un prix inférieur à la peine qu'il se donne lour l'acquérir : il ne sacrifiera pas sa fortune lour faire simplement diminuer ou abolir un mpôt. Mais quand nos pères, après que la [octrine de Luther et de Calvin eut fait de ;ertains progrès, f iu"ent animés par un intérêt lUpérieur à tous les biens de ce monde, ils se rouvérent capables de faire les plus grands acriflces et de s apporter les plus longs dangers. La constance que leur inspirait l'inérêt de la religion, leur donna la persévéance nécessaire pour réformer notre gouverlement, et la même cause produira encore les nêmes effets. Mais dans le cours ordinaire les choses, où rien ne se fait que par des nouvements mesurés, il faut tacher de renonter peu à peu aux principes abandonnés jt presque oubliés de son ancien gouvernenent. Cette méthode, confirmée par des expé- •iences constantes et uniformes, empêche que es esprits ne soient effarouchés par la nouveauté ou la hardiesse des entreprises : elle
trouve les cœurs préparés à une révolution, parce que nous sommes naturellement portés à respecter la sagesse de nos pères; et sans trop irriter le despote, elle empêche qu*il ne se porte aux dernières extrémités. Vous sentez dès lors combien il est important de conserver avec soin ces restes de droits, de privilèges et de prérogatives, que quelques corps et quelques provinces tiennent de l'ancienne constitution : ce sont, pour parler ainsi, autant de jalons qui vous marquent la route que vous devez vous faire. Qu'on ôte à la noblesse toutes ses distinctions, vos bourgeois, qui en sont jaloux, n'y gagneront rien, et les bâchas de vos provinces en seront plus durs, moins polis et plus injustes. Tant que le clergé conservera ses immunités, la noblesse et le peuple se souviendront que ces droits particuliers aujourd'hui aux ecclésiastiques, étaient communs autrefois à tous les citoyens, et dans une occasion favorable, l'espérance de les recouvrer les rendra capables de les re* prendre. Que la noblesse ne soit pas offensée de la fierté qu'elle trouve quelquefois dans les ordres inférieurs des citoyens : s'ils étaient entièrement écrasés, on la forcerait bientôt elle-même à renoncer à son orgueil. Ne comprenez-vous pas que vos grands seigneurs nO' sont obligés de valeter aujourd'hui dans des antichambres et d'y mendier de petites faveurs, que parce que cette petite noblesse qui faisait la force , le lustre et la grandeur de leurs pères, tremble sous les ordres d'un intendant ou d'un comraariiant de provincef Tant que les parlements uéfendront avec vigueur leur police, leur forme et leur dignité, le peuple pensera que le roi n'est pas, comme le gi-and-turc, maître de tout renverser au gre de ses fantaisies. Cette manière de penser entretiendra une certaine élévation dans les
êmes. En un mot, c'est le courage des corps et des grandes compagnies qui sert de sauvegarde et de point de ralliement aux bons cito;>-ens • c'est leur servitude qui rétrécit et affaisse resprit et le cœur des particuliers. •
Vous devinerez sans peine, monsieur, les conséquences que milord Stanhope a tirées de ces réflexions. Si quelques corps conservent encore leur forme primitive, non-seulement ils sont en droit de la défendre, c'est même un devoir auquel ils ne peuvent manquer sans se rendre coupables de trahison envers la société. Si les progrés du pouvoir arbitraire les ont déjà abâtardis, ils ne doivent rien négliger pour réparer leurs pertes. Ont-ils en quelque sorte changé de nature ; ne conservent-ils rien de leur première institution; ne peuvent-ils plus appliquer les anciennes coutumes à leur situation présente : qu'ils saisissent toutes les occasions pour sortir de leur abaissement ; qu'ils tâchent, suivant que les circonstances Fe permettront, de se faire de nouveaux droits, et qu'au défaut des anciennes lois fondamentales, qu'on ne consulte plus et qu'à peine on daigne nommer, ils aient recours au droit naturel, qui est et qui sera toujours le même dans tous les temps et dans tous les lieux.
C'est une prudence , mais une prudence pleine de courage qui doit diriger la conduite des corps. Leur faute la plus ordinaire, c'est de ne pas connaître leur force ou de s'en défier.
« Je vous l'avoue, me disait milord, ie ne guis point en peine de leurs succès quand on les attaque sans ménagement et avec cette sorte de nardiesse effrontée qui suppose toujours du mépris pour eux. On les irrite par ces bravades en même temps qu'on leur apprend ce qu'ils doivent craindre pour l'avenir. On les attache par celte hauteui' a leurs Intê-
rets autant par passion que par raison. On les rend enfin plus entreprenants en les retirant d'une routme qui ralentit leur marche. Mais ie tremble pour eux quand on s'étudie à les coiTompre par des faveurs, ou à les tromper en les laissant s'engourdir dans le repos. Tout est perdu si on emploie pour les séduire ces ruses, ces finesses, ces cajoleries qu'on a appelées du beau nom de politique ; et que les affaires se traitent par voie de négociation, cet art funeste produira l'effet qu'en attend un despote, si les corps qu'il veut humilier ou détruire, au lieu de ne parler que de leur devoir, et de prendre le public pour arbitre ou pour juge, ont la malhabileté de chuchoter leurs raisons et de défendre par des artifices leur dignité ou leur existence. Telle est la nature des choses : la ruse doit à la longue réussir au plus puissant, dés que le plus faible aura l'imprudence de négocier : dans toute négociation , la raison du plus fort finit par être la raison la plus forte. Les corps n'ont que les lois , leur honneur et une conscience inflexible à opposer à leurs ennemis : rompre plutôt que plier, voilà leur devise. Une gravité magnanime leur conciliera l'estime ou plutôt l'admjiratien publique; avantage d'autant plus considéroble que le despote qui n'ose encore faire une violence ouvertement, se verra dans la nécessité de reculer ou de se rendre odieux. »
Vous connaissez, monsieur, un certain petit homme qui, en donnant une tournure philosophique à des vérités proverbiales, s'est fait auprès de certaines gens la réputation d'un grand philosophe. Ce petit homme, qui se remue dans le monde comme si on l'avait fait le tribun des gens de lettres, qui a une très» grande ambition pour de très-petites choses qui ne passe pas pour flatteur ou pour bas.
Mirce qu'il est impertinent en jiublic, qu'il y Darle d un ton brusque et décisif, et qu'il atiend un tête à tête pour être modeste et corn- Dlaisant ; eli bien donc, ce petit homme, qu'on ivait fait venir de je ne sais de quelle petite rille, pour lui faire faire je ne sais quel petit )rofit, se trouvait aux états d'une province [u'on voulait dépouiller de ses droits : il ne Qanque pas de clabauder avec ses poumons nvincibles, que Dieu lui a malheureusement lonnés, qu'il fallait couper le différend par la Qoitié, et faire habilement le sacrifice d'une lartie de son droit pour conserver l'autre.
Non, monsieur, notre grand philosophe et es pareils bavarderont tant qu'il leur plaira; eus et moi nous en croirons milord Stanhope. l est question d'exister, s'écrient-ils. Sans .oute, et milord dit la même chose, mais il eut qu'on existe avec honneur et avec siireté. t il nous offre des moyens nobles, grands et ûrs pour exister, tandis que les autres, cor- 3mpus par l'espérance de quelque gratifica- :on, ou ne consultant que leur poltronnerie, B contentent d'une existence précaire, et ourent ainsi à leur ruine. Leur grand argulent, c'est qu'il est indécent que le roi recule evant ses sujets ; sa dignité en serait blesse.
« Cela s'appelle, dit milord, renverser toutes îs idées de la société ; c'est dire que la nation 3t faite pour le prince, et non le princft our la nation. Au compte de ces messieurs, srait-il plus décent que la vérité, la justica t la raison reculassent devant le roi? »
J'en appelle à l'expérience, monsieur : par- Durez toutes les histoires ; je n'en excepte auune : vous verrez que la mollesse dans la onduite a toujours fini par ruiner les partis ui s'y sont confiés, et que la fermeté au conlaire a toujours eu le succès le plus complet.
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Ponrquoi? cest que chaque homme porte dans l'âme un commencement de crainte qui le perd s'il s'y livre : tel ennemi que j'aurais effrayé i)ar un peu de courage, devient audacieux si je lui laisse voir que je le crains; telle est la morale des passions. Il n'y a pas longtemps que le parlement de Paris a triomphé d,e la cour, parce qu'il n'a pas craint d'être exilé. Dans une circonstance encore plus critique, cette compagnie ne s'est soutenue qu'en ne se relâchant sur rien. Elle se serait perdue et nous avec elle, si elle n'eût mieux aimé donner ses démissions et s'anéantir en quelque sorte que de souffrir qu'on l'avilit. Le courage impose à l'imagination des personnes même les plus sages : mais la prudence, si elle n'est que commune, est presque toujours peu estimée^ et plus elle est grande, moins elle est aperçue par le puhlic-
II me semble que ma lettre commence à de» venir bien longue : je ne la finirai pas cependant, monsieur, sans vous faire part d'une réflexion bien importante.
« S'il est du devoir des corps et des compagnies, m'a dit milord, de tout tenter pour soutenir leurs droits, ce ne doit être que dan» la vue de secourir, de servir et de protéger la nation entière. Sans cela, ils ne disputeraient à l'oppresseur de l'Etat que le di*oit exclusif de tout opprimer. Voulant être eux-mêmes des despotes, ils aliéneraient le cœur de la nation : elle ne paraîtrait plus derrière eux comme un corps auxiliaire, et, ne se défendant alors qu'avec leurs seules forces, ils succomberaient nécessairement. — Que penseriezvous donc, lui dis-je, milord, d'un clergé qui, en refusant de payer le vingtième auquel on voudrait l'assujettir, dirait simplement que ses biens sont sacrés, qu'ils appartiennent à I>ieu, et que des mains profanes n'y peuvent
toncher sans sacrilège? Que penseriez-vou» si, s'enveloppant ridiculement d'un droit divin pour étonner ies sots, il affectait de cacher |u'il tient ses immunités de l'ancienne consfitution de la monarchie, et que, dans la •rainte de déplaire à la cour, il n'osât apprenire ou plutôt rappeler à la noblesse et aii tiers gtat qu'ils ne contribuaient autrefois aux besoins du roi que par forme de dons gratuits ? Quepenseriez-vous.milord. si. pour se garantir îu pillage, ce clergé disait froidement au prince que rien ne l'empêche de se dédom- Œiager de ce qu'il perd avec les ecclésiastiques, en pressurant à son gré ses autres sillets ? — Je penserais, me répon'^lit-il, que C9 ziergé serait très injuste, très lâche et très sot : il favoriserait une injustice criante . n'oserait montrer une vérité très certaine et Qe comprendrait pas la maxime très évidente ine je viens de vous dire : que les corps, quel lue soit leur crédit, ne peuvent lutter avec un succès constant contre le pouvoir arbitraire [qu'autant qu'ils ne séparent pas leurs intérêts particuliers des intérêts généraux de la nation. »
Adieu, monsieur; il est temps de finir. J'ai assez écrit, vous avez assez lu. Demain je vous rendrai compte de la partie la plus intéressante de cet entretien, que je vous avais annoncée. Je vous embrasse de tout mon eœur.
▲ Mar'y, 17 août 17S3.