CHAPITRE XXVH
SDR LA POPULATION.
L'esprit de lutte, le scepticisme le plus déplorable et le plus absolu ne paraissent être que trop, même en fait de science, le caractère distinctif de nos jours. 11 ne suffît pas, le plus souvent, que les vérités soient mathématiquement prouvées par les causes et par les effets ; on veut les contester par caprice et par esprit de contrariété. Ce qui arrive en médecine, se vérifie également dans la politique, dans la morale, dans la jurisprudence. Tout homme nouveau qui vient veut mettre les choses en doute. Y a-t-il une école qui soit solidement établie? Où est la doctrine qui n'ait pas ses adversaires? C'est bien à cette lutte qu'on peut appliquer ces paroles d'un homme d' esprit, que personne ne veut plus aujourd9 hui aller à V école. Cet esprit de contradiction cause l'incertitude, qui peut être utile dans les matières douteuses, mais non
DE L'iNFUTENCE DE LA VACCINE SUR LA POPULATION 431
dans celles dont la vérité a été démontrée. Il en a
été de même de la vaccine. Ce remède efficace, qui aurait dû se répandre dans la masse du peuple, n'a pu se faire jour que t^ès-lentement.
Tantôt le peuple croit, tantôt il rit sous cape. Il tient du cynisme de ceux qui prétendent le diriger par leur opposition systématique. Que ne voyonsnous pas de nos jours dans l'Angleterre même? Dés médecins y. attaquent la théorie de- Jenner, tandis; qu'à Londres on lui érige un monument durable, h cette œuvre furent conviés les hommes de tous les ■ pays, de toutes les langues, de tous les partis, de toutes les classes, parce que l'invention de Jenner a un caractère et un but universel. Les médecins hollandais résidant à Java, à Soumatre, à Bonda, à Am-
boyne, à Ternate et dans d'autres villes de l'Archipel, se sont constitués en société pour élever un monument au célèbre Anglais. Le bill voté par le parlement i de Londres pour rendre la vaccination générale et obligatoire , trouvera très-probablement des irriitateurs dans les autres parlements de l'Europe. Malgré cela, il y a encore des hommes qui cherchent à dénigrer ce grand préservatif, par lequel, pour bous servir des paroles de Lacondamine, nous avons été délivrés d'une maladie horrible et cruelle qui détruisait, mutilait et défigurait la quatrième partie du genre humain. Quel étrange contraste ! L' enthousiasme trop vif des admirateurs passionnés de la vaccine les fait aller jusqu'à l'exagération, jusqu'à af-
firmer que la vaccine constitue une espèce de panacée universelle, "dont L'application est une garantie contre une infinité de maladies. D'autres, au contraire, accusent la vaccine d' être la cause unique des plus terribles infirmités et de la dégénérescence physique et morale de l'espèce humaine. Il en est qui, moins exagérés et plus consciencieux, n'accordent au vaccin aucune influencé bienfaisante, ou reconnaissent tout au plus qu'il préserve seulement quelques vies dans l'enfance. Ils prétendent que les décès sont allés en augmentant dans là partie la plus vigoureuse et la plus utile de la population, c'est-à-dire dans la jeunesse et dans l'âge viril.
De telles exagérations ne sont nées que de nos jours. Au temps de Jènrier, sa découverte avait bien déjà des adversaires ; mais, convaincus par les faits, ils posèrent les armes. La' lutte reconimenca 50 ans plus tard, et elle continue actuellement en France et en Angleterre. Quelle aberration !
Il h'y a personne qui puisse contester à la vaccine son efficacité. Eh bien ! avec une logique toute nouvelle, impuissants à l'assaillir de front, il en est qui voudraient la rendre responsable de la plupart des maladies qui affligent l'humanité: de la fièvre typhoïde, de la phthisie pulmonaire, de la scarlatine, des affections gastro-èntériques. Toutes ces maladies, disent-ils, sont le triste héritage de là vaccine. Le doct. Watt assura le premier qu'il avait relevé du dépouillement des registres de la population de Glasgow,
que de 1793 à 1813 les pertes annuelles u' avaient point varié dans la période qui va de la naissance à la 10me année. Vint ensuite le doct. français Eymand, qui s'appuyant aussi sur les registres, de l'état civil de Grenoble, et établissant une comparaison entre les 25 ans qui ont précédé la Recouverte de la vaccine et les 25 qui Font suivie, déclara que le nombre des décès d'enfants n'avait point varié, et qu'ainsi l'inoculation n'avait eu aucun avantage. Le doct. Moos de Vienne (1), plus hardi dans ses attaques, soutint que après 5000 vaccinations, opérées par lui en 23 ans sur ses clients, il put reconnaître non seulement que le germe de la variole n'était pas éteint chez les vaccinés,, mais qu'il en dérivait des maladies nouvelles : la varioloïde, la varicelle et le typhus abdominal. < Cette «1er niera maladie, dit-il , est une affection nouvelle tout à fait inconnue avant le siècle présent, une maladie qui a pris la . place de la variole et qui est le résultat de la. vaccination et le triste privilège des vaccinés ».
Mais nous pourrions répondre à M. Moos que, s'il n'a jamais. eu occasion de soigner des malades de typhus, qui eussent été affectés ou de la variole naturelle ou de la varioloïde après la vaccine, cela est arrivé à bien d'autres médecins, comme nous le démontrerons bientôt. Et. quant à l'assertion. que la fièvre typhoïde était inconnue dans les siècles passés, nous verrons
(1) fia*. MU. de Paris, 18*5, pagM343.
que le nom seul en était inconnu. Les noms de varioloïde et de varicelle étaient aussi inconnus, et si ces maladies étaient les effets de la variole domptée par la vaccine, l'humanité aurait déjà raison d'être pleinement satisfaite des bienfaits de l'inoculation.
Le doct. Verdé (1) publia en 1839 un opuscule tendant à faire croire des choses étranges. Il n'attribue à la vaccination rien moins que la triste faculté d'engendrer les scrophules et la phthisie pulmonaire. Il se fonde sur la théorie humoriste de Rhazès, d'après lequel la variole est un dépuratif ou une maladie, qui élimine nécessairement les dyscrasies de l'enfant. Il dit qu'il a constaté dans les nécropsies des vaccinés la présence presque constante de congestions viscérales ou pulmonaires ; que souvent il à trouvé dans eux des tubercules miliaires amollis, et que son propre fils, âgé de 8 ans, a été délivré des symptômes de la phthisie à la suite de l'inoculation de la variole. Il juge que le pus de la petite vérole doit être composé d'une matière tuberculeuse ; que l'éruption ne consiste que dans l'élimination des tubercules ramollis, et que la vaccine, s'opposant à cette élimination, ranimerait naturellement les affections tuberculeuses, scrophuleuses et gangreneuses. Il nie l'augmentation de l'efficacité vaccinale moyennant une seconde inoculation, qui ne serait qu'un nouvel obstacle à l'action de la nature, et une nouvelle dose de poison dans le corps
(1) De la petite vérole comme agent thérapeutique die affections serophuleuteSy tuberculeuses, etc. Paris, 1839.
humain. Il s'imagine que si les décès étaient autrefois plus nombreux de 1 à 7 ans, ils le sont de nos jours de i9à25(i).
< Là variole, dit-il, est une maladie apte à séparer du sang certaines humeurs naturelles. Son but ne saurait être rempli par la vaccine ; parce que celle-ci ne détruit pas les germes de la variole, mais elle se limite seulement à troubler pour un temps indéterminé quelques fonctions, et à servir d'obstruction aux canaux, qui doivent procurer l'issue de l'humeur varioleuse >. M. Verdé a tenté de refouler l'humanité et la science dans les préjugés des siècles passés, qui acceptaient comme vraie la théorie de la fermentation des humeurs , et qui considéraient la variole comme une humeur spéciale circulant en nature dans l'organisme, ou se concrétant d'Une manière quelconque, quand elle ne pouvait sortir , et se transformant en de nombreuses et diverses maladies.
Il est vrai que la variole est fréquemment accompagnée de la pleurésie, des hypérémies pulmonaires et quelquefois de la pulmonite ; mais cela a lieu dans toutes les maladies d'expulsion, dans la scarlatine et la rougeole plus encore que dans la variole, qui paraît plutôt se compliquer avec les- phlogoses abdominales et les congestions céphaliques. J[ est vrai encore qu'il y a des individus dont la santé s'améliore après qu'ils ont souffert la variole. Cela est conformé aux lois pa-
(1) Noos réfuterons plus loin celle assertion, que d'autres ént aussi
•ooienue.
Mî DE LA VACCINATION — CHAPITRE XXVII
thologiques ; mais il y a aussi, en vertu des mêmes principes (ce que M; Verdé n'a pas voulu admettre), d'autres individus pour lesquels la variole est une cause de détérioration de leur constitution. D'après M. Verdé, c'est une chose très-importante que d'avoir trouvé des tubercules ramollis chez les varioleux. À ce propos, nous ferons d'abord remarquer que cette chose est contredite par MM, Rilliet et Barthez, qui au contraire ont souvent trouvé sur les cadavres des varioleux des tubercules crétacés.
Mais, en admettant même l'assertion de M. Verdé, que prouverait ce ramollissement des tubercules? Il prouverait qu'il n'amène point la guérison ; mais plutôt que la variole contient, comme le dit M. Guersant, des éléments aptes à accélérer et à rendre plus intense et plus dangereuse la marche de la phthysie tuberculeuse. L'assertion de M. Verdé est donc contraire à ce qu'il voudrait prouver. Il peut en être de la phthysie comme de plusieurs autres conditions organiques, o*estrà-dire que pendant la petite vérole elle reste dans un état de suspension, pour reprendre son influencé, lorsque la petite vérole a cessé. On observe aussi cette suspension chez les femmes enceintes.
M. Vetfdé affirme que les pustules de la variole contiennent une matière^tuberculeuse. Mais les observations microscopiques démontrent l'erreur de cette assertion. Il est facile de se convaincre avec le microscope que, ou.M* Verdé sQuffret d'étranges illusion d'optique, ou qu'il a confondu les globules purulents avec les tubercules.
M. Verdé a publié un autre écrit sur la dégénération de T espèce humaine par le moyen de la vaccine* Ici encore il est féconden idées étranges et qui sont la négation du bon sens. Il dit que, 15 années s'étant écoulées depuis la publication de son premier ouvrage, sa parole doit avoir acquià l'autorité, qui convient à la grande mission par lui entreprise contre la vaccine, qui n'est rien moins que la cause unique de la dégénération physique et morale de notre espèce etc.
M. Êarrey trouva que de 1777 à 1801 les naissances s'étaient élevées à Besancon à 26,113 et les décès à 26,155- Dé 1801 à 1826 les naissances furent 23,094 et les décès 22,694. Certainement le nombre inférieur des décès n'est pas très-sensible ; mais il suffît pour démontrer qu'un grand nombre de personnes avaient été épargnées. Pour infirmer ces données on a eu recours à une théorie incroyable. On a dit que la force de la variole étant domptée, d'autres maladies s'étaient manifestées pour rétablir l'équilibre entre les naissances et les décès. C'est là un paradoxe extravagant, dironsnous avec Bousquet, qui peut de prime abord éblouir par sa singularité et sa hardiesse, et qui parait même trouver un appui dans les statistiques, si l'on en fait une fausse application. Pouvait-on imaginer quelque chose de plus abstrus pour combattre la vaccination? Nous nous associons entièrement aux paroles de M. Laroche, membre de l'Académie de médecine de Paris. « Un médecin ! s'écrie-t-il, nier les bienfaits de < la vaccine sur la foi de quelques chiffres trompeurs
m DE LA VACCINATION — CHAPITRE XXVH
< qui ne prouvent rien dans cette question; se rendre « l'écho et le propagateur d'une erreur aussi dange- « reuse; interpréter à sa façon et en termes inexacts,
< au profit de sa thèse, l'observation moderne ; mettre
< enfin son talent, sa science, son autorité médicale
< au service des préjugés fujiestes, contre lesquels lut-
< tent avec tant de sollicitude le gouvernements et
< les hommes éclairés de tous les pays : voilà ce que € nous ne pouvons comprendre, et ce qui nous afflige « profondément k Et cependant ce système, que la science désavoue, a pu trouver des partisans !
Il a été embrassé, entr'autres, par Watt, Eymard, Carnot, Bayard, Ancelon. Watt attribue à l'absence de la variole l'aggravation de la rougeole, qui, d'après lui, se manifestait autrefois avec plus de bénignité. Probablement le doct. Watt ignore que de Rhazes à Sydenhan* la variole et la rougeole furent toujours considérées comme douées d'une nature et d'une intensité égale, et que ce fut Sydenham qui commença à établir une diagnose différentielle et exacte. En effet, Etmnllero (1) après avoir prémis que variolae et morbilli singulare quid obtinent prae febribus malù gnùj ajoute que ces deux maladies ne diffèrent que parle degré: Observandum autemquod non différant variolae et morbilli quam secundum magis et minus. Il affirme dé plus que, quelquefois, la rougeole a présenté plus de danger que la variole même : Sane, ut essentia variolae aut morbilli eonvenire videantur,
0) IkHriu. pro*., Mb* 1, oap. X, De varioiU et morHUis.
différant tamen hae ipsae pro aêtcrtum, nationum, aliarumqice rerum non naluralium varietate dwersimode. Sic enirn morbilli in Italia et Hispania pericubsiores qùam variolae, quae in Crerfnania vidit Thiermayor. Sic nwrbittos in Gallia semper cum fébre> variolas vero sine febre esse obseroatur; cwn et contra in Germania semper febres acutas comitentur, easque fere graviores quam variolas.
On lit la même chose dans Watson (1) qui dans une année a vu mourir un sur dix affectes* de rougeole, et une autre année un sur trois.
Percival note que' sûr 3807 décès survenus dans l'espace de six ans, il y en "eut 91 causés par la rougeole (2). C'est pourquoi nous soutenons, d'accord avec les auteurs les plus réputés; que, quoique la rougeole ait toujours été une maladie bien plus bénigne que la variole, il est cependant arrivé quelque fois, môme dans les siècles précédents, qu'elle était plus maligne et plus mortelle que là variole sous certaines constitutions atmosphériques.
Carnot, Bayard et d'autres attribuent à cette xsause T augmentation des cas de fièvre typhoïde. Tous croient avoir retrouve ce qu' ils appellent l'équilibre des compensations dans les pertefe de l'humanité. Cette formule serait là plus désolante des doctrines, si heureusement elle n'était la plu* étrange des suppositions. Probablement M.Carnot a été amené à l'examen
(1) Observations médicales, vol. IV, N. 11.
(i) V. MUmpMed nUdical and expérimental eâtoyr, pag. 100.
de l'influence de là vaccine sur les populations par des recherches d' une autre nature» Ayant constaté sur les registres de la ville de Paris qu'au pièclepassé les décès d'enfants étaient plus nombreux, tandis que dans notre siècle sont plus nombreux, ceux des adultes, il en a conclu que cela doit provenir, de la vaccination. Puis de conséquence en conséquence (partant bien entendu d'un principe nou prouvé) il en est venu jusqu'à dire que la vaccine fait plus de mal que de bien, puisqu'elle sauve l'enfance qui, d'après les principes d'économie politique, est bien moins utile à la société que les adultes, qui représentent l'élément d'un produit et d'une richesse.
En résumé, selon les partisans de la théorie de M. Garnot, la variole externe supprimée dans . l'enfance . contre le vœu delà nature, se métamorphose en d'autres maladies, qui ne son tque des varioles masquées, et produisent des effeta encore plus douloureux. Ils expliquent le plus grandnombre de décès après rintroduction de la vaccine par les calculs suivants. La population de Paris, disent-ils, qui dan? 7 ans, c'est-à-dire de 18iô à 1823 avait subi des pertes égales au 24 pour 10O, plus tard, dans une période égale, c'està-dire de 1640 à 1847 elle en a eu à raison de 31 p. 100 parmi les personnes âgées. de 15 à 45 ans.
« La variole, dit M. Garnot, a toujours eu deux modes de. transmission: l'un externe, l'autre interne. La variole a toujours, sous l'une et l'autre forme, choisi ses victimes entre la naissance çt l'âge de, la, stérilité
féminine. Sur 100 décès en général, pris sur la moyenne d'un demi siècle, la variole en a toujours causé 24 sous ces deux formes. La variole interne dominait dans les grandes villes au dix-huitième siècle. Sous le nom de convulsions dans le premier âge, et de fièvre putride dans l'adolescence et la jeunesse, elle causait à peu près le sixième des décès généraux. La variole externe comptait à peine pour le douzième. La proportion était inverse dans les campagnes; mais le nombre total des victimes différait peu- (24 p.. 100). Dans les ravages causés par cette épidémie sous forme apparente ou masquée, il y avait compensation réciproque. Sur 13 victimes la variole en emportait 12 avant l'âge de la puberté, et une seule entre 15 et 45 à l'âge de la reproduction. Voilà ce qpe la vaccine a changé! Le nombre total des victimes, est resté le même, malgré la vaccine; lès oon valsions varioleuses ont fait place aux entérites varioleuses ! y
M. Garnot communiqua en 1853 (1) une note comparative de la population de 1746 à 1846, pour prouver que les pertes, diminuées dans le premier décennium de la vie, ont augmenté dans le second et le troisième. Sa statistique embrasse la France,, la Belgique, l'Angleterre, le Danemark et le Piémont II recourt aussi aux statistiques militaires,* et rapporte celle de L'hôpital de Val-de-Grâce, qu'il trouve apte à démontrer que de 1816 à 1821 il y a eu 26,290 guérisons et 913
(1) Gaz. MU. de Paris, 1853, pag. 384.
décès, c'est-à-dire la proportion moyenne de 336 décès sur 10,000 guérisons, et que de 1838 à 1848, période durant laquelle la diffusion de la vaccination devint générale, les guérisons se sont élevés à 49,301, les décès à 3360, ce qui fait une moyenne proportionnelle de 680 sur 10,000. Disons avant tout que cette graduation des pertes dans l'armée a été calculée par le Doct. Baudin à 18,6 sur 1000, c'est-à-dire approximativement à 1 sur 55. Il assure que cela résulte d' une moyenne puisée dans le comput de la période qui va de 1842 à 1846.
Charles Dupin a présenté à l'Académie des sciences de Paris (1) les calculs d'une période de 76 ans (de 1770 à 1845), desquels il résulte que la vie s'est prolongée en France de 9 à 1 1 ans.
« D'après les résultats offerts par les divers âges de la vie, on voit, dit M. Dupin, que dans tous les âges sur lesquels la vaccine a pu produire quelque effet, la mortalité annuelle, loin d'augmenter, a diminué. II est donc, impossible d'admettre sur le simple vu des mortalités comparatives, que les effets éloignés de la vaccine aient pu dans la jeunesse et dans l'âge viril rendre la mortalité plus grande qu'elle ne l'était avant l'usage de ce préservatif contre la petite vérole. M. Dupin a encore calculé le nombre des décès entre la 20me et la 28me année, et il a pu s'assurer moyennant de diligentes recherches qu'ils ont diminué-jusque de
(1) Séance du 13 juin et do 11 «décembre 1848.
14 p. 100, et que là durée moyenne de la vie a augmenté du 2 lj2 p. 100, Ce n'est pas que M. Dupin ait voulu attribuer entièrement à la vaccine seule de si heureux résultats. Il attribue la prolongation de la vie humaine aux causes multiples que Y analyse des habitudes et de la manière de vivre de nos jours nous fait reconnaître comme des éléments salutaires de conservation.
La statistique des naissances et des décès en France donne, pour Tan 1850, 962,972 naissances et 755,653 décès ; de sorte que la vie moyenne serait, en calculant la durée de Tune sur l'autre, de 46,13 ans, et la probable de 37,15. En Angleterre (1) la vie probable complexive est de 30,65 ans, et la moyenne de 40,19. En Italie la vie moyenne ne serait que de 33,31 ans, la probable de 27,18.
M. Carnot a répondu au doct. Dupin en lui faisant observer: 1° Que les tableaux comparatifs qu'il a produits dans le but de prouver que dans les temps passés le nombre des décès était plus élevé entre la 20™ et la 30me année, sont très-incomplets et ne peuvent ainsi fournir aucun témoignage valide; 2° Que les données, au moyen desquelles on voudrait affirmer que les affections gastro-entériques ont augmenté depuis Tintroduction de la vaccine, et plus précisément depuis 1817, présentent aussi diverses lacunes ; 3° Que
(t) Annuaire économique et statistique de l'Italie 1853, pag. 95. 29 — - Parola, vol. II, De la vaccination.
Ton ne peut pas dire que la fièvre typhoïde soit un produit de la vaccine ; puisqu'on trouve dans les archives de Besançon qu'elle a dominé dans cette ville aux siècles passés, et que les fièvres adinamiques et les contagieuses qui ne sont que les fièvres typhoïdes connues sous un nom différent, y ont aussi sévi.
M. Garnot ne craint pas d'affirmer que « l'inoculation n'est peut-être pas sous ce rapport préférable à la vaccine, et que du moins on en peut douter, jusqu'à preuve évidente du contraire. Laisser agir la nature en la suivant avec intelligence dans sa marche, quelquefois capricieuse en apparence, surtout faire nourrir l'enfant par sa mère et l'entretenir dans un constant état de propreté, est, je le crois du moins, ce qu'il y aurait de mieux à faire dans l'intérêt de la nation, si ce n'est dans celui des individus ». Voilà ce qu'un profane à la science a osé dire ! ......
Nous avons voulu citer ce passage, parce que la manière de raisonner de M. Garnot est une nouvelle condamnation de sa logique. Un homme qui sait distinguer (dans cette matière) l'intérêt de la nation de celui des individus, aurait trouvé la formule pour définir l'indéfinissable. Comment peut-on supposer que l'intérêt de la nation n'est pas celui de individus? Ou les effets morbides qu'il redoute se développeront chez les vaccinés, et alors ceux-ci en souffriront, comme la nation en souffrira à cause d'eux ; ou bien, selon une semi-rétractation du même M. Garnot, ces effets ne se produiront pas, et nous ne saurions voir
quel dommage en aura la nation, quand les individus n'en souffrent pas.
Le doc t. Bayard (i) ne pousse pas son opposition à la vaccine au point de Garnot. Il est néanmoins d'avis que c'est un expédient dangereux que d'empêcher tout à fait et sous toutes ses formes la manifestation de la petite vérole. Pour obvier aux infirmités qu'on attribue à la répression de la variole, il croit qu'il convient de recourir à l'inoculation de la matière varioleuse. Il est si tenace dans ses idées, qu'il ne voit de maladies cte typhus que dans ceux qui ont été vaccinés, et qu'il ne les craint que pour eux, parce que naturellement il les appelle une reproduction de la variole sous des formes différentes. La variole confluente et la fièvre typhoïde ne sont , dit-il , qu' une seule et même maladie, tantôt externe, tantôt interne, produite par la combinaison de la variole et du typhus.
Il résume ainsi ses propositions: 1° Il y a identité entre la fièvre typhoïde et la variole (conséquence très-naturelle de l'erreur sus-énoncée) ; 2° Les maladies abdominales de la jeunesse ont acquis depuis 1820 une gravité excessive qui a pour moteur l'agent inconnu de la variole retardée de l'enfance à la jeunesse et compliquée d'entérites, qui sans cette alliance n'auraient pas eu de conséquences douloureuses: d'où cette constitution typhoïde, préparée depuis de longues
(1) Gaz. des Hôpitaux, octobre 1852 et nom. 16, 18, 47 et 48 de 1853. — Gûz. Mid. Paris, 4 septembre 1852.
années par les vaccinophiles, et dont V extension a ému et médecins et économistes; cFoit la vaccination^ source d'une variole qui a changé de place et de forme; 3° La vaccine, faisant presque disparaître la variole, a augmenté le nombre des pertes humaines dans l'âge successif à l'enfance ; 4° Il faut abandonner la vaccination et revenir à l'inoculation de la variole.
Nous avons déjà réfuté au chapitre de l' inoculation de la variole la seconde partie du discours de M. Bayard. Relativement à la première il nous suffirait d'y répondre avec les paroles de Bousquet : « Que penser, dit-il à l'académie des sciences , d' une théorie qui se persuade que le virus varioleux circule en nature dans l'organisme, et que la variole n'a d'autre effet que de le mettre en évidence et de l'expulser ? De pareilles propositions ont au moins le mérite d'échapper à toutes les critiques ».
Mais on peut répondre encore plus strictement à M. Bayard en lui demandant : Sur quoi appuyez-vous votre raisonnement? Sur ce que la variole est intime avec la nature humaine. Eh bien ! Qu'est ce que vous opposerez, lorsque l'histoire de la médecine viendra vous dire que la variole n'a pas existé parmi nous au septième siècle ni dans les précédents? Le typhus et ' la fièvre typhoïde sont, dites-vous, le résultat de la répression de la variole? Et qu'opposerez-vous encore quand on vous démontrera que tant l'une que l'autre existaient avant la découverte de la /vaccine? Car les documents sont là pour prouver d'une manière irré-
DE L'iNFLUBNCR DE LA VACCINE SUR LA POPULATION 453
fragable ces deux faits, et nous les produirons dans un appendice.
Tant il est vrai que M, Bayard, déconcerté par les attaques qu'il recevait de ce côté, tenta plus tard de modifier son opinion (1), et, faisant une distinction entre le typhus et la fièvre typhoïde, il admit l'identité de la dernière avec la variole, mais non l'identité de l'autre. Puis ne sachant comment se tirer d'embarras à propos des fièvres typhoïdes du siècle passé, il recourut à un mesquin subterfuge. La fièvre typhoïde, dit-il, a bien dominé au siècle passé, mais seulement dans les villes. Maintenant, au contraire, depuis la vaccine, elle s'est répandue dans les campagnes, oh elle fait de grands ravages. Gomme si les malades des hôpitaux ne provenaient pas indistinctement, tant dans le passé que de nos jours , des campagnes et des villes ! Gomme si l' on devait reconnaître dans les hommes une nature différente selon qu'ils habitent les villes ou les campagnes !
L'académie de Paris a entendu sur les théories de M. Bayard un autre rapport, celui de M. Rochoux, en faveur de la vaccine. Dans cette séance on eut cependant l'exemple d'une autre étrangeté, non inférieure à celle de M. Bayard. Un vieux propagateur de la vaccine, M. Gastel, épouvanté par les ravages que le choléra-morbus fit à Paris en 1849, douta qu'un hôte si triste ne fût le successeur de la variole, une dégénération ou une transformation de la variole.
(1) Revue Médicale, avril 1854, pag. 472.
Dans cette hypothèse l'action de la vaccine lui paraissait impuissante contre la variole ; car, d'après lui, la vaccine laisse dans Y économie un germe que la variole seule peut détruire, et qui se manifeste ensuite par une explosion d'autant plus funeste, qu'elle est plus tardive. « L'épuration de la vaccine ne satisfait pas aux mêmes conditions. Cette épuration étant une nécessité de notre organisme, ne saurait nous faire défaut, sans qu'il en résulte une perturbation qui peut aller jusqu'à la maladie épidémique la plus terrible ; ou plus tôt ou plus tard, d'une manière ou de l' autre, la nature a voulu que nous eussions la variole >.
Peut-on trouver une singularité semblable? La différence absolue de la nature des deux maladies n'estelle pas assez connue ? L'épidémie de 1849, à laquelle fait allusion M. Gastel, n'a-t-elle pas frappé indistinctement les vaccinés et les varioles, les non vaccinés et les non varioles? Si l'on avait fait la statistique de cette épidémie en distinguant les uns des autres, qui sait si l'on n'aurait pas trouvé que les varioles avaient été frappés de préférence ?
M. Ancelon présenta à l'académie un mémoire sur les transformations des fièvres essentielles dont la vaccine serait la cause. Mais cet écrit n'est autre chose que l'apologie des théories étranges que nous venons d'exposer.
Le doct. Roche lut à l'académie (séance du 13 septembre 1853) un travail qui fut justement applaudi et
OB L'INFLUENCE DE 1a VACCINE SUR LA POPULATION 455
dont nous toucherons brièvement les points principaux. Il démontra qu'aux siècles passés la fièvre typhoïde sévissait bien plus que dans le nôtre. À l'hôpital de la Trinité de Vienne les malades de cette fièvre étaient, d'après Stoll, dans la proportion de 1 sur 6. Ces fièvres avaient alors la dénomination de malignes. Les victimes étaient 1 sur 7 Qt 6ii0, c'està-dire en raison de 1 sur 14 et 3(4 des pertes générales.
< La vaccine, continua-t-il à observer, est donc innocente des maux dont on l'accuse. Avant la découverte de Jenner, personne n'échappait aux atteintes de la petite vérole. On ne comptait peutêtre pas un individu sur 10,000 qui n'en fût atteint. Aussi la disaiton fatale, inévitable, nécessaire même à la dépuration d'an germe que tous les hommes apportaient en naissant. Si donc la fièvre typhoïde a remplacé la petite vérole, si la vaccine, comme le prétendent ces messieurs, a seulement eu pour effet, d'abord de retarder l'explosion du virus varioleux, ensuite d'en transporter les manifestations et les ravages de la peau sur la membrane muqueuse des intestins, elle devrait nécessairement attaquer un aussi grand nombre de personnes que le ferait la variole, c'est-à-dire qu'elle devrait sévir sur toute la population, à d'infiniment rares exceptions près >.
Nous n'aurions qu'à consulter les auteurs anciens pour trouver l'existence fréquente et mortifère de la fièvre putride-maligne, de la fièvre continue-nerveuse, de la fièvre pestilentielle, de la fièvre lente-nerveuse
ou aiguë, ou de la synoque putride, eto. dont les symptômes et le cours concordent parfaitement, sans le nom, avec ceux de la fièvre typhoïde.
Choisissons des exemples parmi les principaux coryphées et, en particulier, dans le Royaume-Uni, et surtout en Irlande, où il conste que depuis des siècles ces épidémies sont si fréquentes que dans chaque ville il y a un hôpital exprès pour les fièvres typhoïdes (fevers s Hospital). Il est vrai qu'ils en ont changé la nomenclature selon les théories qui dominaient aux époques dans lesquelles elles furent observées, et selon les symptômes qui étaient plus ou moins prédominants dans chacune d'elles, ainsi que d'après la spécialité des conditions et des constitutions atmosphériques ou de telles autres causes morbides qui les avaient produites ; mais il ne faut point s'étonner si dans l'ignorance des conditions organiques des maladies, dans laquelle se trouvaient les anciens, les médecins se bornaient alors à observer avec diligence tout ce qui était arrivé avant la maladie, ses progrès et son issue, sans réduire ces différentes espèces de maladies à des genres fixes constants, basés sur les lésions organiques qui en constituaient le siège ; et par conséquent sans être à même d'en déduire les fondements cliniques que la philosophie de la médecine organique est enfin parvenue à établir. C'est une maxime ancienne que par la seule nomenclature des maladies on ne doit en aucune manière juger de leur identité ou de leur différence. De là, la
DE l/lNPLUBNCK DB LA VACCINE SUR LA POPULATION 457
grande étude de nos prédécesseurs sur les influences cosmo-telluriques, considérées par Sydenham et par d'autres comme la source principale des maladies de l'homme ; de là la dénomination vague et symptomatique des différentes infirmités et particulièrement de la fièvre typhoïde et du typhus même, selon la différence de leur durée, de leur intensité et des symptômes particuliers qui les aocompagnaient. Que tels soient les motifs réels pour lesquels les anciens appliquèrent à la maladie en question des noms si variés, Borsieri nous l'explique dans son ouvrage: (i) Febris lenta nervosa, est febris continentis genus, quod ultra dua$j aut très hebdomadas ecotenditur cum calore, urina j pulsu, quod ad crebritatem, sanorum quasi similibus, corporis intérim totius viribus valde languentîbus. Nervosa ex eo dicitur quod nervos et cerebrum potissimum afficere videatur, lenta vero, quod lento et tardo fere passu incedat, proserpatque sic, ut unum et viginti dies plerumque praetergrediens, ad acutos marbos ex decidentia saepissime pertineat: Malignam autem et mali moris antehac Clinici passim appeUarunt quod sub bona caloris , pulsus , atque urinae specie aegrum quasi clanculum decipit et vix suspicantem terrificis mox advocatis, exsertisque symptomatibuSj sopore videlicety delirio, cardialgia, exan- Jhematibus, nervorum distentionibus , aliisque brevi enecat, dum abinitio levis,placida, benigna etpericuli expers 'credebatur.
(1) Vol. % pag. 85.
j 458 DR LA VACCINATION — CHAPITRE XIVTl
Gela prémis, nous soutenons, l'ouvrage de Sydenham à la main (1), qu'à la famille des fièvres typhoïdes de divers degrés appartiennent tant les fièvres épidémiques constitutionnelles qui ont dominé à Londres de 1661 à 1664, de 1667 à 1669, de 1673 à 1674-75 etc., que celle à laquelle on a donné le nom de febris nova, et qui fit ses ravages en 1685. Outre que, d'après Grant, la fièvre pestilentielle qui sévit à Londres de 1662 à 1668 et postérieurement, aurait encore été un vrai typhus (2). « C'est pourquoi, observe-t-il, on pourrait 1' appeler avec plus de raison fièvre nerveuse-maligne ». Dans la même famille des typhoïdes est aussi rangée avec fondement la fièvre dite lentenerveuse d'Huxham,'et pour en être pleinement convaincus, il suffit de lire l'ouvrage de ce dernier (3). Grant (4), rappelant qu' une si grande confusion de noms se rapportant à la même maladie, dérivait de ce que les médecins n'avaient pas fait attention à ce que les anciens avaient dit à ce propos, ajoute que la fièvre pituiteuse, la synoque non putride, et la fièvre humorale ne sont autre chose que la fièvre lente nerveuse d'Huxham; et que cette fièvre est celle que Vogel appelle fièvre maligne-lente, et Buchan fièvre lente ou nerveuse etc. Dans les siècles précédents ces
(1) V. OktrtêL wuL ara norhonm aettonm hiaorùm et emrûtUnem, pa*. 3, 19, 28, i% 111 (8) V. Ses recherches sur les /foret, loin. 3. (3) V. Joiim. Huuua, Liber de fihrihn cap. VII, pag. 61. (I) L c^ tom. 1, pag. ttfc
espèces de fièvres étaient si fréquentes et si terribles qu'elles faisaient mourir plus de monde dans le Royaume-Uni, que n'en faisait une autre maladie quelconque.
Si nous en venons à l'Italie, les statistiques attestent également l'existence de la fièvre typhoïde. Le doct. Richa parlant des 30 premières années du 18me siècle, fait mention de diverses espèces de fièvres putrides, typhoïdes et pétéchiales. Il raconte qu'elles éclatèrent particulièrement en 1720 et 1721, et qu'elles firent de nombreuses victimes.
L'autre argument auquel s'appuient M. Bayard et ses partisans, est dénué de fondement. Ils vont rechercher les habitants de l'Afrique pour affirmer que par la raison qu'on ne vaccine pas dans cette partie du monde, la fièvre typhoïde y est presque inconnue. Mais M. A. Latour interpella à ce sujet les médecins orientaux, et en eut pour réponse que la susdite fièvre existe aussi dans certaines contrées de l'Asie et de l'Afrique (1). En admettant même qu'elle y soit trèsexceptionnelle, qu'en dériverait-il i Que ce fait dépend de la différence du climat. Nous savons que dans les régions septentrionales de l'Europe elle fait plus de ravages que dans celles du midi. On peut voir qu'en Italie, Naples est précisément le pays qui est le moins molesté par la fièvre typhoïde, parce que les provinces napolitaines sont la partie la plus méridionale de la
(1) Gaz. Méd. Paris, 1853, pag. 806.
péninsule. Jonson et Martin nous attestent que c'est à peine par occasion qu'on rencontre la fièvre typhoïde sous les tropiques, contrairement à ce qui se vérifie en Angleterre et en Irlande, où elle est très-commune. Et pourtant en Angleterre et en Irlande la vaccination est très-répandue, tandis que sous les tropiques elle n'est que le privilège de quelques-uns.
Les raisons qui détruisent l'opinion des auteurs anti-vacciniques, fondée sur le doute que la vacoine donne occasion ou naissance à d'autres maladies, se réduisent à quatre principales: 1° La fièvre typhoïde a de nos jours un empire très-restreint, et entre en proportions minimes dans les tableaux nosologiques des hôpitaux italiens ; 2° Elle attaque aussi bien les vaccinés et les varioles que ceux qui ne le sont pas; 3° Il n'est pas vrai que chez nous la période de 20 à 30 ans soit de nos jours plus exposée aux ravages des infections que par le passé ; 4° Depuis l'introduction de la
vaccine, il y a augmentation remarquable de la popu-
lation en Italie etc. En effet, les tableaux officiels rédigés de 1828 à 1837 par la commission statistique des hôpitaux civils et militaires, démontrent que sur 42,953 décès 373 seulement appartiennent aux fièvres putrides, typhoïdes et adinamiques, c. à d. qu'elles se réduisent à la 115me partie du total. Il résulte encore de la statistique décennale (1834-1843) des hôpitaux militaires des deux divisions de Turin et de Gênes, que ces maladies ont donné 91 décès sur 1299 cas. Et ici nous dirons en passant qu'en général les décès
DE L'iNFLDKNCE DE LA VACCINR SUR LA POPULATION 461
des hdpitaux militaires sont peu fréquents, en comparaison du nombre des individus qui y sont admis; et cependant tout le monde sait que l'âge des soldats est de 20 à 90 ans, comme le prescrit la loi sur 1$ levée militaire. Dans l'ex-royaume napolitain on constata, de 1838 à 1841, que sur 10,644 décès la fièvre typhoïde n'en causa que 182, et la variole seulement 35. Mais, comme la maladie qui fit le plus de ravages, fut indiquée sous le titre générique de fièvre, De Renzi s'empressa de donner les explications opportunes (1). « Les fièvres en général, dit-il, embrassent différentes catégories de maladies, et surtout diverses maladies chroniques qui, devenant aiguës dans la dernière période de la vie, sont accompagnées de fièvres, comme symptômes de la maladie >.
Enfin, nous ne voulons pas passer sous silence les chiffres de l'hôpital de Coni, qui nous ont confirmés dans notre opinion. Car, outre le degré minime de pertes que nous avons rencontré dans les registres de 1828 à 1837, il résulte du tableau que nous avons dressé et qui va du mois de novembre 1841 au mois de novembre 1843, que sur 2235 recouvrés 68 seulement étaient malades de fièvre typhoïde, de typhus et de synoque, et que dans les pertes générales ceux qui sont morts de cette maladie ne figurent qu'en très-petit nombre.
Il est vrai que de temps à autre ont éclaté çà et là des épidémies de fièvre typhoïde. On cite entr'autres
(1) Pag. 485.
celle de la vallée d'Aoste (1844) qui a été décrite par le protomédecin baron Bich (1) et par le doct. collégié J. B. Borelli (2). La fièvre typhoïde (3) a aussi régné plusieurs années en Ligurie; mais si Ton fait lecomput des victimes qu'elle a moissonné, il résulte quelles ont été en proportion minime en comparaison de celles que faisait autrefois la petite vérole.
Plusieurs médecins ont observé que la petite vérole succède parfois aux épidémies typhoïdes; ce' qui démontre la différence de ces deux maladies. Le docL Serres en avait déjà parlé; mais les dock Teissieret Brachet en firent de nouveau mention à l'occasion de l'épidémie qui domina à Lyon en 1852. Le premier vit à l'Hôtel-Dieu la variole contemporaine et consécutive à la fièvre typhoïde. Le second s'exprime en ces termes: La fièvre typhoïde, a-t-on dit, est une éruption interne, analogue à la variole, et qui dépend de la variole. Le seul malade qui eut la fièvre typhoïde à l'hôpital, avait été affecté de la variole avant d'en sortir. Pour nous la chose est jugée ; il n' existe ni identité ni analogie. Le doct. Mordret cite trois autres cas d'un père et de deux enfants qui étaient affectés de fièvre typhoïde. Pendant la convalescence ils furent atteints de la varioloïde, quoique tous les trois eussent été précédemment vaccinés.
(1) Aperçu sur la fièvre typhoïde, Aoste 1844.
(2) Monographie topographique de f épidémie de la tallèe fAotU.
(3) Rapport du doct. Massone, Gènes 1848. — Compté rendu éamouiptmédical-statistique de ? hôpital de Pammatone du doct. Hecroi Cosu Gènes, 1846.
De même lerdoct. Barth (1) soigna au mois d'avril 1854, dans une seule division de 52 lits, quatre individus non vaccinés, présentant des cicatrices varioleuses, et qui avaient des fièvres typhoïdes plutôt graves. Un succomba. Le même docteur cite un grand nombre de. convalescents de fièvre typhoïde bien caractérisée, affectés ensuite de variole plus ou moins grave, selon que leur prédisposition à cette dernière maladie avait été précédemment modifiée ou non par la vaccine.
Que la fièvre typhoïde n'épargne ni les vaccinés ni les varioles, nous avons pu le constater en avril 1855 dans la Commune de V., où nous fûmes délégué par le conseil provincial de santé pour examiner la nature de la maladie qui y dominait depuis quelques mois, et proposer les mesures sanitaires requises par la circonstance. Nous savions que dans cette commune la vaccination était presque complètement négligée depuis plusieurs années, et nous en fûmes persuadé lorsque, dans la visite que nous fîmes à 52 malades, en compagnie du médecin local et de l'autorité municipale, nous pûmes constater que près des deux tiers des infectés avaient été atteints auparavant de la petite vérole. L'épidémie continuant à faire des ravages pendant deux autres mois , nous chargeâmes le médecin local de continuer ses recherches sur ce point.
11 nous écrivit le 2 juin que de 82 malades 58
(1) Bulletin de thérapeutique, 15 octobre 1853.
n'avaient pas été vaccinés, et 5 n'avaient su fournir aucun renseignement à ce sujet Et cependant il n'y avait aucun doute sur la nature typhoïde et dothiénentérique de la maladie, qui fut constatée comme telle par plusieurs autres médecins.
Pour prouver notre thèse, nous pourrions encore dire que sur 86 malades de dothiénentérite recouvrés dans deux ans à l'hôpital de Com, nous en avons enregistrés 34 comme déjà varioles; mais nous tenons plutôt à citer les observations de ceux qui ont vu éclater ces maladies chez les enfants d'un âge très-tendre. C'était une erreur de considérer en quelque sorte ces affections comme une propriété du jeune âge. Il est certain qu'elles ont ordinairement plus d'influence après la lô"16 année. Mais le prof. Ghomel a fait voir qu'il se présente bien des cas, où elles sévissent même au-dessous de la 10m* année.
Le doct. Taupin a écrit une monographie de la fièvre typhoïde propre à l'enfance ; et Littré cite un cas observé sur un enfant de 22 mois. (1) Bien que rare, la fièvre typhoïde existe néanmoins dans l'enfance.
Rilliet et Barthez (2) rapportent qu'en 1840, dans un bourg près de Genève, une épidémie de fièvre typhoïde s'attacha exclusivement aux enfants, et dura de 3 à 4 mois. Le doct. Abercrombie cite des enfants
1) Diction, de Méd. interne et externe. i«) Tome 2, pag. 405.
DE l/lNFLUKNC& DE LA VACCINE SUR LA POPULATION 465
de 6 à 7 mois atteints du typhus, et chez lesquels on constata la lésion des glandes intestinales. On en trouva des exemples même sur des enfants de 24 jours. C'est pourquoi les auteurs précités soutiennent que la fièvre typhoïde peut se développer dans toutes les périodes de l'enfance, et que non seulement il n'y a aucun rapport entre elle et la variole, mais que, tandis que la phlogose , les hémorragies, l'hydropisie, etc. peuvent se développer dans chaque période de la susdite fièvre , les fièvres érupti ves seules , y compris la variole, ne surviennent ordinairement que pendant la convalescence. Ces auteurs croient en conséquence qu'entre les diverses, espèces de maladies, il existe, comme principe d'antagonisme, une répulsion fautant plus notable que ces maladies s'avoisinent d'ailleurs par un grand norribre de caractères.
Nous ne rechercherons pas si, à l'état actuel de la science, on peut assigner à la fièvre typhoïde des symptômes constants et des altérations pathologiques correspondantes, ou si plutôt on n'a pas donné arbitrairement ce nom à une série variée de maladies. Plusieurs auteurs et notamment le doct. Berton nous en donneraient presque un indice. Ce dernier, en effet, après avoir avancé que les symptômes et les lésions de la fièvre typhoïde se rencontrent également dans toutes les périodes de la vie, admet que chez les enfants les altérations anatomiques de cette maladie sont accompagnées tantôt d'entérite et tantôt de pure méningite; ce qui fait que durant la période des 30 — Paroli, vol. II, De la vaccination.
mômes , il ne se manifeste que quelques troubles de fonctions tout à fait étrangers à la maladie (1).
Le journal de M. Gayol parle de la confusion introduite dans la diagnose de la forme typhoïde et dérivant de nulle autre cause que du caractère de maladie compliquée. Il se plaint avec raison (2) du caprice des temps modernes, dans lesquels, au lieu de rechercher les caractères d'une fièvre et les causes qui l'ont produite, on admet avec trop de légèreté qu'elle est typhoïde, si on ne voit pas de suite les symptômes ou d'une phlogose locale ou d'une éruption cutanée. Pendant quelques années, observe justement M. Gayol, la dénomination de gastro-entérite a été appliquée à toutes les fièvres avec une persistance et une généralité qu'on pouvait appeler de l'enthousiasme. Maintenant elle est passée de mode, pour céder la place à celle de fièvre typhoïde. Les typhoïdiens s' inquiètent des victimes moissonnées par les maladies régnantes. Ils cherchent la cause de ces pertes ; mais ils ne peuvent la découvrir selon leur point de vue, et ils se prennent à en accuser, qui le croirait? la vaccine. Oui ; la vaccine, cette idole du 19e siècle, est aujourd'hui en butte à des attaques virulentes. On lui reproche en premier lieu d'être vieille, usée et de ne préserver de la variole que pour un temps trop court Si tout le mal était là, on pourrait à la rigueur y remédier, comme
(1) An. dm UpUa*s, 21 ami 1823.
IRMmmméi. 1853, *f.ttl et sut.
on Ta déjà fait, par des revaccinations plus ou moins rapprochées et par le renouvellement du vaccin.
Mais voici un reproche bien plus grave,» s'il était fondé. On prétend sur des chiffres très-hasardés que la vaccine en empêchant l'explosion de la variole dans l'enfance, ne détruit pas le germe inconnu de cette maladie, lequel se développe dans l'âge adulte en produisant soit la variole même, soit d'autres maladies très-graves. -
Cet argument, ou plutôt ce préjugé, est précisément semblable à celui que les gens du peuple et les femmelettes ont allégué contre la vaccine dès l'époque de sa découverte. Les médecins qui s'en sont moqués jusqu'ici, voudraient-ils maintenant le prendre au sérieux? Il arrive, en effet, que certains médecins accusent ouvertement la vaccine de multiplier la fièvre typhoïde, et la considèrent comme la cause première de ce qu' ils appellent la constitution typhoïde du siè cle. Gè serait sans doute un grand secours pour les typhoïdiens, s'ils pouvaient rendre la vaccine responsable des victimes des maladies dominantes. Mais cette prétention est encore purement hypothétique. Et cependant l'on parle déjà de renoncer à la vaccine, pour retourner à l'inoculation de la variole. Un professeur de la faculté se déclare partisan de cette réforme et enseigne à ses élèves l'art de l'inoculation, comme il la pratique lui-même suivant les préceptes des médecins inoculateurs du siècle passé.
Il résulte évidemment de ce que nous venons de dire,
468 DE LA TAGOHATlOfl — CHAPtTftl XXTO
que la théorie de la variole interne survivant à la vaccination et métamorphosée en typhus, ne peut être cpie le rêve d'un petit nombre d'esprits.
La question qui exige encore une étude profonde, consiste à savoir si en France les victimes des maladies dominantes se sont accrues dans la période décennale de 20 à 30 ans. Les statistiques récentes, au dire de Moreau, tendent à démontrer que dans le siècle actuel, la durée de la vie moyenne de l'homme s'est prolongée. Les recherches du doct. Noirot ont établi que, tandis qu'au 17me siècle les décès des hommes âgés de 20 à 30 ans s'élevaient au 15 pour 100, ils n'allaient pas au delà du 10 pour 100 au 18"* siècle et du 11 dans le 19*% c'est-à-dire 4 de moins qu'au lî1116 siècle, et un de plus que dans le !&■•• Nous trouvons qu'en Italie les décès sont moins nombreux précisément dans la période de 20 à 30 ans, dans laquelle nos adversaires placent le nombre majeur ou au moins croissant des victimes.
Jetons un coup d'oeil sur la statistique de la population de Naples, qui est la ville la plus peuplée de l'Italie. Elle porte la date de 1841, et établit que sur environ 400,000 habitants 53£38 avaient de 18 à 25 ans, et 85,346, de 25 à 40. Tout le monde voit qu'on n'aurait pas eu ce chiffre, si de 20 à 30 ans les maladies dominantes avaient fait, comme on le voudrait, tant de victimes. Dans un autre tableau des décès de la ville de Naples on trouve que sur chaque fraction de 10,000 les décès ne s'élevèrent qu'à environ 600
pour Tâge de 20 à 30 ans; pertes qui ne sont certainement pas excessives, ni à comparer à celles qui se vérifiaient avant l'époque de l'introduction de la vaccine.
Nous trouvons dans l'annuaire économique et statistique de r Italie pour Tan 1853 que l'augmentation annuelle de la population, eu égard au surplus des naissances sur les décès, était calculée à 118,011. Ce tableau ne comprend pas les ex-États Romains, l'île de Sardaigne, la partie italienne des Grisons, Monaco et S* Marin.
Relativement aux différents âges nous trouvons que la population de l'ancien royaume de Sardaigne, qui était de 3,787,660, avait 662,719 individus âgés de 20 à 30 ans, et 516,041 de 30 à 40. Si nous mettons ensemble les populations de l'ex État-Sarde, de Modène, de Toscane et de Malte, partant de la donnée générale que la population de l'Italie était d'environ 25,000,000, on a que la période de 20 à 30 ans était de 2,160,000 plus nombreuse que les autres périodes décennales de la vie. On trouve aussi que les âgés de 20 à 30 ans s'élevaient au 42 y* p. 100 du chiffre total, tandis que dans la Suède ils étaient calculés à 40, en Prusse à 33 et dans la Russie à 27 p. 100. De 1769 à 1796 on constata tant dans la ville que dans le territoire du duché de Milan un décès sur chaque 28 73/100 contre une naissance sur chaque 25 3/100. Dans le recensement de 1843 on eut par contre une naissance sur 22,760 et une perte sur 28,91 1. La pro-
portion des -deux époques est donc en sens inverse ; dans la première la population est en voie de diminution, dans la seconde elle est en voie de progression et d'accroissement remarquable.
Le recensement fait en Angleterre en 1851 comparé aux précédents pour ce qui concerne les différents âges de la population, démontre que si en 1821 et en 1831 le nombre des mâles était à peu près égal tant audessous qu' au-dessus de 20 ans , en 1851 le comput des mâles résulta être le suivant : au-dessus de 20 ans 5,475,540 et au-dessous 4,779,313, soit une différence de 696,227 individus en faveur des premiers (1). Pour mieux démontrer le mouvement de la mortalité dans chaque époque de la vie, on Ta divisée en 5 périodes de 20 années chacune, et, prenant la base que 100,000 sont nés le même jour, on a la répartition suivante :
65,061 en vie à 20 ans et 33,939 morts avant les 20 ans 53,824 » 40 » 46,176 » 40 » 37,998 » 60 » 62,002 » 60 »
9,382 » 80 > 90,618 » 80 » 1 ou 2 » 100 » 99,998 ou 99,999 100 ■
Ce calcul démontre qu'à 20 ans deux tiers environ des individus se trouvent encore en vie, à 40 ans un peu plus de la moitié, à 60 ans moins des deux cinquièmes et à 80 ans seulement l/ï0 ou l/n. D'après des calculs basés sur divers recensements, la durée probable de la vie d'un individu mâle serait d'environ 45 ans.
(1) Dans ces chiffres ne sont pas compris l'armée, la flotte et les en* ployés à l'étranger. Gaz. Mèd. de Parti, 1851, pag. 734.
En 1821 l'âge moyen de la population mâle était de 25 ans et 0,13; en 1841, de 25 ans et 0,48, et en 1851 de 25 et 0,87. Le nombre des individus des deux sexes entre 20 et 40 ans était de 3,193,496 hommes et de 3,327,150 femmes avec la différence de 133,654 en faveur de ces dernières; d'où il résulte que la durée moyenne de la vie était plus longue chez les femmes que chez les hommes. En 1851 les naissances furent' au nombre de 615,865, les décès de 395,174; par conséquent différence de 220,692 en faveur des naissances. Dans un siècle la population s' est accrue en Angleterre de 14 millions.
Qu'on ne croie pas, répétons-nous, que nous soyons admirateurs de la vaccine au point de lui attribuer les résultats précédents. Les causes qui contribuent à accroître la famille humaine, sont multiples, variées et toutes très-importantes.
11 est incontestable: 1° Que l'augmentation de la population est en même temps indicfe et conséquence d'un état de prospérité et de bien-être; 2° Que là où se développent le travail, l'industrie, le commerce, tout élément en somme qui sert à augmenter les moyens de subsistance, avec la production des œuvres de l'esprit et de la main marchent aussi de pair la génération et la conservation; d'où le principe bien connu que plus un pays est riche, plus il est peuplé.
< Parcourez, dit M. Bousquet, la surface de la terre, l'histoire à la main ; partout vous verrez les hommes affluer là où la civilisation porte ses pas, et se retirer
avec elle. Voyez l'Egypte et la Grèce autrefois si florissantes, et maintenant si désertes. Que sont devenues les nombreuses populations qui foulaient le sol de ces heureux pays? Le climat n'est-il plus le même? Le soleil a-t-il cessé de les éclairer? Le sol est-il changé? Non; mais les lettres, les sciences, les arts ont porté ailleurs leur empire >. Les guerres, les épidémies et les autres fléaux qui frappent un pays étant temporaires de leur nature, ne diminuent que temporainement la population qui en est affligée. On a constamment observé qu'après une dévastation les mariages sont plus nombreux, les naissances plus abondantes. La société reprend bientôt son niveau ordinaire. C'est ce qui arriva, par exemple, en Prusse après la peste de 1710. Le nombre des naissances qui dans les années précédentes avait été calculé à environ 26,000, s'éleva en 1711 à 32,000, résultat de la multiplication des mariages et de la tendance du pays à multiplier les habitants au point que les ressources le permettaient. Nous pouvons dire que la même chose est arrivée chez nous après l'épidémie épouvantable de 1835. On trouve que les naissances de 1836 et de 1837 furent, comparativement, bien plus nombreuses que dans les années précédentes. Que s'il arrive dans quelques pays, même civilisés et éminemment industrieux, que la propagation et l'augmentation de la population se fasse lentement, comme en Suisse, dans quelques régions de l'Allemagne, en Hollande et dans les campagnes de la France, c'est parce que dans ces
localités le paysan et l'ouvrier, c'est-à-dire ceux qui fournissent à la société le plus fort contingent, sont trop intelligents et instruits, trop froids calculateurs des besoins de l'avenir pour s'aventurer à contracter mariage et à avoir des enfants. Ils né le font que lorsqu'ils ont acquis une position commode, et assuré à leur famille les moyens de pourvoir à la subsistance. En Suisse, et surtout dans les cantons d'Argovie et de Vaud, il est très-rare qu'un paysan se marie avant l'âge de 25 ans. Les filles elles-mêmes n'aspirent au mariage, si ce n'est tardivement et en général vers la trentième année. Il a existé longtemps dans les cantons qui passent pour les plus démocratiques, une loi, votée par le suffrage universel, et obligeant les jeunes gens qui avaient l'intention de se marier, de prouver auparavant par devant le magistrat du district qu' ils étaient à même de maintenir une famille. En vérité, dans un état quelconque, l'homme même le plus fort et le plus habile ne peut faire fructifier sa force et son habileté au-delà des ressources que cet état peut lui offrir. La richesse générale donne la mesure du possible pour le produit individuel.
Placé entre l'attrait du plaisir qui l'invite à se reproduire, et la crainte de mettre au monde des êtres qu'il ne pourra nourrir, l'homme, dit Bousquet, résiste à ses passions, bien différent en cela de la brute qui, dépourvue de toute prévoyance, obéit aveuglément à son instinct. C'est ce que les économistes appellent, d'après Malthus, la contrainte morale. Ce sentiment
agit sur tous les hommes, quoique à des degrés différents. L'artisan et le pauvre font volontiers autant d'enfants qu'ils en peuvent nourrir; souvent même ils dépassent leurs ressources. Il n'en est pas ainsi du riche. Esclave des préjugés sociaux, il a d'autres vues, d'autres pensées; il songe à l'avenir de ses descendants ; il veut qu' ils occupent un rang proportionné à leur naissance, et il sait que, dans le monde, c'est presque uniquement la fortune qui marque la place qu'on y tient. Ainsi, sollicité d'un côté par la nature, il se voit retenu de l'autre par des considérations de fortune, de rang et d'ambition, sentiments d'autant plus impérieux qu'ils ont leur origine dans la vanité, Tune des faiblesses les plus incurables de l'homme.
Revenant au système de prévoyance adopté en Suisse afin que la population ne s'accroisse pas au delà du convenable, nous dirons que, pour l'ordinaire, les filles pauvres aiment de retarder volontairement leur mariage jusqu'à ce qu'elles puissent se mettre en ménage avec le fruit de leurs épargnes. À Genève, de 956 mariages 290 sont combinés de manière que l'âge de l'épouse dépasse celui du mari. Dans les siècles précédents une fécondité qui paraissait tenir du prodige, était accompagnée annuellement d'un grand nombre de victimes. À Genève sur la fin du 17me siècle, lorsque le nombre des décès était tel que l'âge moyen de la vie probable n'atteignait pas la 20me année, chaque mariage donnait 5 ou 6 enfants. Au contraire, sur la fin du 18™* siècle, un mariage ne don-
nait en moyenne que 2 ou 3 enfants; mais les probabilités générales de la vie moyenne s'étaient accrues jusqu'à 32 ans, c'est-à-dire qu'elles avaient augmenté de 3 cinquièmes. On remarque aujourd'hui que la moyenne des produits des mariages est de 2 1;2 enfants, mais les probabilités de la vie moyenne sont sur les 45 ans, et en conséquence la population compte 30,000 habitants chez lesquels on rencontre à un degré presque égal le développement de la civilisation et les ressources du bien-être matériel. Il est vrai que la susdite augmentation avait peut-être atteint à Genève son point le plus élevé; car depuis 1836, les décès se sont équilibrés avec les naissances.
Dans le canton d'Argovie (1) dont le territoire est
très-fractionné, on a observé de 1837 à 1841 que les
personnes qui contractaient mariage avaient presque
toujours de 27 à 32 ans. On peut en dire de même du
canton de Vaud. Mais, dans l'Argovie, il n'est pas rare
de voir des pays entiers qui ne présentent pas des cas
de mariage dans lesquels le mari ait moins de 35 ans.
Contrairement à ce qui arrive d'ordinaire en France
et en Italie, ils choisissent des femmes sur la tren-
tej-c*e. Cela nous prouve la vérité de ce que nous
avoj»s dit plus haut, à savoir, que dans les pays civi-
lisés^m les mariages sont dictés par la prudence et par
^wprft d'une économie indispensable.
11J£4*& the social condition and éducation of the peôpU in Bnghnd and Ewrop*^ 1 1, pag. 74.
Revenons à l'Allemagne où, comme en Suisse, les mariages se contractent très tard. La statistique de l'Allemagne de 1843 donne 4680 mariages qui furent célébrés entre personnes , dont Tune , dans chaque couple, était sur la 45 année, et 26,836 mariages dans lesquels l'âge de l'épouse était entre la 30me et la 45me année, et celui des époux entre la 45me et la 60me. 11 en résulte encore que 21,138 mâles se marièrent entre 30 et 35 ans, et 25,123 femmes au-dessus des 30. Il reste ainsi prouvé qu'en Allemagne l'âge moyen des mariages est de 35 ans tant pour les femmes que pour les hommes. Mais si en Allemagne et en Suisse les mariages sont plus rares qu'ailleurs, il n'en dérive pas pour cela que les populations y soient en décroissance. Sans doute les naissances ont nécessairement diminué, mais, grâce à une vie morigérée, la durée de l'existence s'est accrue en proportion.
Le tableau suivant des probabilités générales de la vie à Genève dans les siècles précédents, en comparaison du temps présent, est très-intéressant. On y voit que, de même que la civilisation a augmenté l'aisance, elle a contribué à prolonger par degrés la vie humaine. Si on a procréé moins d'enfants, il s'en est conservé un plus grand nombre. D'où il suit que la population s'est accrue non par une stimulation excessive à se propager, mais par la bonté du système. Voici le tableau dont nous venons de parler.
Probabilité de la vie à Genève Vers la fin du lô1*6 piècle, 8 ans, 7 mois, 26 jours
Au 17me siècle . .
De 1701 à 1750 .
De 1751 à 1800 .
De 1814 à 1832 .
Donc, ni la' décroissance des mariages, ni celle des naissances (réduites de 6 à 3 pour chaque couple) n'a produit la diminution de la population. En compensation la vie humaine dure bien davantage. Et qui pourrait ne pas voir aussi dans cet heureux résultat Tinfluence de la vaccine? Qui ne voit que le calcul de Carnot et de ses partisans manque de fondement ? Ce que nous avons dit de la Suisse, nous pouvons le dire aussi du département de la Côte d'Or (1), où, d'après la relation du doct. Noirot , chaque famille avait :
À la moitié du 17m* siècle . 5 enfants et 4/5
Au commencement du 18™ 5 > 1/5
À la moitié du 18me ... 4 > 3/10
Au commencement du lO*8 3 > 2/5
À la moitié du 191*6 ... 2 > 4/5
Ce néanmoins, la Côte d'Or reconnaît elle aus^i l'augmentation du nombre de ses habitants.
(1) Qaz. MU. Paris, 1850, pag. 900.
Tels sont les effets naturels de l'amélioration des mœurs : ils rendent les mariages moins fréquents, et ne sont pas pour autant un obstacle à l'accroissement de la population. < Si c'est une erreur, dit Romagnosi, de réprimer par des lois la propagation de l'espèce humaine, il est d'autre part opportun que l'instruction répandue parmi les pauvres, tempère prudemment, tout en augmentant les besoins, l'instinct aveugle qui multiplie inconsidérément les bouches sans multiplier en proportion le pain >.
Pour faire fleurir les villes et les pays il ne vaut pas tant de procurer beaucoup d'hommes, que de conserver la vie de ceux qui naissent, en faisant adopter les moyens suggérés par la médecine, dont un des plus importants est sans doute la vaccination.
Les institutions libres qui développent les éléments de la vie morale et la prospérité matérielle, concourent puissamment à la conservation de l'espèce humaine. Il conste des œuvres de MM. Quetelet et Smitz qu'il y a, par exemple, plus de naissances en Belgique qu'en Angleterre, mais que par contre la vie moyenne est de plus longue durée dans ce dernier pays, parce qu'il y meurt moins d'enfants. On a ainsi deux manières d'accroissement, dont l'une est la prépondérance des naissances sur les décès, et l'autre qui consiste en ce que les hommes vivent plus longuement. Ce dernier résultat est particulièrement dû à l'hygiène et à la vaccination.
Les États-Unis et l'Italie sont des exemples frap-
pants de cette loi d'accroissement. Chacun sait que dans l'Amérique septentrionale la civilisation a été portée dans à peu près un demi-siècle à un degré élevé. C'est le fruit des institutions le plus libres qui existent au monde. Avec les produits manufacturiers et les dons généreux du sol augmentèrent les habitants. Depuis 1800 la population s'y est littéralement redoublée à chaque période de 20 ans. Nous ne contestons pas que de nombreuses émigrations y aient contribué en partie; mais nous savons d'autre part que le bien-être matériel y a favorisé et encouragé la reproduction de F homme. Nous avons fait mention des émigrations, parce que plusieurs ouvrages d' économie politique que nous avons consultés, observent que les émigrations volontaires (et ce sont les plus nombreuses) deviennent prolifiques dans un pays étranger, aussitôt qu'elles en ont pris possession et qu'elles y ont trouvé des éléments de subsistance. Gela s'explique naturel, lement Ceux qui émigrent à cause de la difficulté de se procurer sur le sol de la patrie la subsistance nécessaire, ce ne sont ni des vieillards, ni des impotents, ni des jeunes gens dont la santé n'est pas telle qu'elle leur inspire le courage nécessaire pour s'aventurer sur r océan. Ce sont au contraire des hommes sains et robustes, âgés ordinairement de 15 à 40 ans. Les statistiques de l'émigration de l'Irlande et de quelques pays de l'Allemagne sont là pour confirmer nofr* Assertion. On comprend que ces hommes auda-
4s pour la plupart à coloniser la terre, et
désireux par conséquent d'augmenter les bras à leur aide, contractent facilement mariage et procréent. La nature donne, selon la richesse des landes non encore sillonnées par la charrue, la mesure de la force qui peut être employée à la culture. Ainsi Ton peut calculer que pour un quart, c'est des causes que nous venons d'exposer, que dérive le prodigieux accroissement de la population de l'Amérique, où par la confusion des races et du sang, s'est formée une génération qui tient d'une origine en quelque sorte cosmopolite. En Italie, la Toscane et la Sicile virent leurs habitants s'accroître considérablement. Quelques-uns voudraient attribuer ce fait aux heureuses conditions de la nature qui agiraient indépendamment des embarras que l'assiette imparfaite de la société paraît créer en Sicile et en Toscane. Au contraire, le canton du Tessin ne suit pas les lois de l'accroissement et paraît avoir atteint depuis un certain temps la limite du maximum possible, soit la quantité d'hommes qu'elle peut nourrir avec ses propres ressources.
À Malte et à Trieste, pays non moins favorisés que la Sicile et la Toscane, la population augmentait tellement qu'on pouvait à peine en suivre les progrès. L'annuaire que nous avons cité plus haut, nous le d\U À Malte, les libertés anglaises laissèrent dévelorw les aptitudes des habitants dans toute l'extension J^ sible. À Trieste le commerce, réglé par d'anciens s^ tuts municipaux, favorisa pareillement l'augmentât j * de la population. Il ne faut cependant pas passer sou8
silence que la situation de ces villes est pour toutes deux la cause principale de leur prospérité.
Les exemples contraires ne manquent pas. Regardons Rome: là l'industrie n'avait qu'un essor fort borné; la le sol, presque entièrement possédé par les aînés des maisons nobles, et par les corporations religieuses, était négligé et formait comme un vaste désert autour de la cité éternelle. C'est pourquoi la population, de l;aveu même du Journal Officiel, y était en continuelle décroissance.
Les Prof. Rau et Quétel^t font allusion dans leurs écrits à une statistique de l'ex-royaume des Deûx-Siciles, de laquelle il résulterait que l'augmentation y était en proportion de 0,83 p. 100; et à une autre de la Lombardie qui la fixait à 0,45. Nous ne nous rendons pas garants de l'exactitude de ces chiffres ; mais il est positif que le rapport de l'augmentation de la population italienne avec la superficie entière de la péninsule, est de 80-18 à 82-10 par kilom. carré. Cette proportion pourtant est inférieure à celle de l'Angleterre, des Pays-Bas et surtout de la Belgique. Dans ce, dernier état, selon la statistique de 1848, les chiffres étaient de 147-98, tandis que la France ne donnait que 67-46, et la Russie 9-97.
Le rôle de la vaccine dans l'accroissement de la population doit être bien important , si , malgré tout ce qui s'oppose au développement de la famille humaine, il résulte qu'elle prolonge la vie. Nous ne dirons pas qu'elle concoure seule à ce résultat, ni qu'elle
31 — Parola, vol. H, De la vaccination.
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y concoure à un degré plus élevé que d'autres causes. La variole n'est pas le seul danger qui menace l'enfance. Si les contemporains de Jenner ont chanté avec trop d'enthousiasme les louanges de la vaccination, ses adversaires se sont pris de nos jours à la combattre avec trop d'injustice, mais sans avoir pu en aucune manière en atténuer les propriétés bienfaisantes. Que dirons-nous d'un Girard, médecin français, qui a déclaré dans la Gazette des Hôpitaux (i) que la vaccine ne lui paraissait qu'une erreur déplorable? Et de Bayard, qui, à l'instar de ceux que nous avons déjà mentionnés, attribuait le typhus à l'inoculation vaccinale ? < Commençons en attendant, lui répondit Rochoux, par éviter une maladie mortifère certaine, et nous travaillerons ensuite à guérir les autres qui pourraient la suivre >. En résumé, dans l'hypothèse même la plus étrange et la plus déraisonnable, il est positif qu'aucune maladie postérieure à la variole n'a emporté une plus grande partie du genre humain que la petite vérole. Mais il est certain que la fièvre typhoïde existait avant la vaccine à côté de la variole, et qu' elle faisait tant alors qu'aujourd'hui de grands ravages. On avait deux fléaux au lieu d'un. Voilà la vérité.
(1) T. 17, an 1859.