CHAPITRE V
Cette découverte dont le mérite appartient à Jenner, avait été depuis longtemps pressentie par quelques peuples, de manière qu'on doit attribuer à des préventions sinistres si elle ne put triompher qu'au XVIII siècle. On trouve dans le Sancteya Grantham non seulement la connaissance du vaccin, mais encore des applications du même et des considérations analogues sur son excellence. Les revues historiques de la vaccine ne manquent jamais de rappeler que Touvrage sanscrit de Dhau-Wantari parle de la maladie des vaches communiquée aux Vaidgas. William Bruce, consul français à Baskire, affirme (1) qu'un grand nombre de faits authentiques l'ont convaincu qne dans la Perse on connaissait la variole vaccine ainsi qu'une autre espèce de maladie nommée clavelée, et qu'on croyait que si l'une ou l'autre de ces éruptions se communiquait à ceux qui trayaient le lait, elle les sauvait pour toujours de la maladie, À Bénarès les
1) iwk. de Ckimii et de Physique, Tom. X. 1819. 7 — Farola, vol. I, De la vaccination.
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Brahmanes pratiquaient l'inoculation vaccinique au moyen d'un fil trempé dans le cow-pox. On en faisait de même dans la Chine et les Gordillières des Andes. Il paraît même, selon le doct. Sacco, que l'inoculation y était connue depuis longtemps. On prétend , dit-il, que les Indiens rendaient un culte divin à la vache à cause des avantages que l'homme en retirait. En Europe^ et surtout en Allemagne, en Italie et en Angleterre, on avait déjà anciennement quelque connaissance de la vaccination. Nous en avons une preuve dans les Annales Allemandes (1) qui nous assurent que la maladie du vaccin n'était pas rare en 1769 aux environs de Gottingue, qu'elle se communiquait à ceux qui trayaient les vaches et les préservait ainsi de la variole. Cette croyance était aussi répandue dans la Carinthie, le Holstein, le Meklembourg et aux environs de Berlin. En Italie, le doct. Moscheni et d'autres ont remarqué que dans la vallée de Scalve il y a l'usage traditionnel de conduire les vaches infectées auprès de ceux qui veulent être vaccinés. Mais la première des nations européennes qui a eu connaissance, bien que d'une façon vague et incertaine, du remède de la maladie varioleuse, c'est sans doute la Grande-Bretagne. Vers la moitié du siècle dernier deux jeunes filles eurent cette maladie à l'hôpital de Londres. À la même époque les célèbres chirurgiens Fowster et Sutton essayèrent d'inoculer la variole à ceux qui
(1) Allgimêim UnUr Halungtn ele.
OlilGINB DE LA VACaNATION 99
avaient expérimenté la force du vaccin, mais sans aucun résultat. Ces hommes consciencieux firent connaître en vain leurs expériences à la Société de médecine. On savait pourtant par la voix publique que le vaccin était inoculé par les paysans mêmes avec la lésine ou autres instruments. Il résulte de certains documents authentiques dont plusieurs ont été publiés par le Lancet, (1) qu'un fermier de Glocester^hire, Benjamin Jesty, pratiqua le premier en 1764 T inoculation du cow-pox sur sa femme et ses deux fils afin de les préserver de la petite vérole.
Quelques uns pensent que cet usage fut bientôt transporté hors de rîle. Si Ton doit en croire certaines chroniques, Rabaud-Pommier, ministre protestant à Montpellier, découvrit en 1780 dans les brebis une maladie (claveau) qui ressemble beaucoup à la variole et à la maladie que Ton observe sur les mamelfes des vaches. C'est de là qu'il aurait conçu Tidée de la vertu préservative de ces éruptions inoculées à Thomme. Ces notions furent confirmées par le Comte de Ghaptal, professeur de chimie à Montpellier, qui cita les lettres adressées en 1771 par M. Ireland de Bristol à M. Râbaud, et dans lesquelles il lui rappelait leurs conversations sur rinoculation et la promesse que lui avait faite le doct. Pew, son compagnon de voyage, d'en communiquer les résultats au docteur Jenner^ dont
(1) The LoMêt, LoDdoo, Vi septembre 186Î — GaulU Méd. de Lyon.
la réputation était déjà bien établie dans ce temps-là. M. Rabaud-Pommier déclara avoir découvert en 1780 que la variole, le claveau des brebis et les pustules des vaches étaient considérés dans les environs de Montpellier comme des maladies identiques, connues sous le nom de Picote. Ayant constaté que celle des vaches était la plus bénigne et que les pasteurs qui la contractaient accidentellement en trayant, étaient en quelque sorte protégés contre la variole, il pensa que cette opération pouvait être également sûre et moins dangereuse que Tinoculation de la variole.
Quoiqu'il en soit de tout cela, et quelle que soit la part de mérite que chaque nation s'attribue dans ces recherches, la grande découverte de V inoculation du vaccin qu'on prétend avoir été faite par quelques peuples de. V Europe et de V Amérique, aurait été, selon Humbold(l) et Sacco,(2) perdue pour Thumanité,* ou utile seulement à bien peu d' individus sans les éludes et les révélations de Jenner (3). Il avait vu dès 1768 briller comme un éclair la grande découverte qu'il était appelé à faire et à propager dans le domaine de la science. Il n'avait que vingt ans, et déjà il achevait ses études à Sodzbourg auprès du chirurgien Ludiorw, quand le hasard lui inspira la
(t) Bs$ai$ politiques sur le royaume de la Nouvelle Espagne.' 'â) Traité de la vaeeiney pag. 35.
(3) JiNNEt, troisième fils du Rév. Étiimiii Jinnbi, naqail à Berkeley (Glocester) le 17 mai 1749.
ORIOINE DK LA VACCINATION 101
première idée de sa découverte. Une jeune fille de la campagne était allée consulter le chirurgien Ludlow. Jenner était présent. Le discours étant tombé sur la variole, la jeune fille dit: Je ne crains pas cette mor ladiey car je Veus déjà par V inoculation des vaches. Ces paroles prononcées avec tant de sûreté firent une grande impression sur le jeune élève. Il se transféra en 1770 à Londres pour s'y perfectionner à TUniyersité sous la direction de Jean Hunter. Ayant manifesté dès le premier âge une grande inclination . pour Thistoire naturelle, il put sous cet illustre naturaliste et physiologiste seconder son vif désir et acquérir le goût des recherches expérimentales. Admis à exercer, il voulut s'assurer si les personnes occupées à traire les vaches ressentaient quelque effet de V inoculation de la variole. Elles résistèrent toutes* Cette certitude lui suffit. Les médecins du pays qui avaient connaissance de la maladie du cov-pox propre aux vaches, et de la facilité avec laquelle elle se communiquait à ceux qui les trayaient, ne voulurent jamais prêter à ce fait la moindre attention. De ce nombre fut aussi le savant John Hunter. Ils croyaient que ce phénomène extraordinaire n'était dû qu'au simple hasard et à la constitution spéciale des individus, plutôt qu'à l'efficacité de la vaccine et à une loi permanente de la nature. L intrépide observateur ne fut heureusement arrêté ni par la dérision ni par l'incrédulité des autres. Il était guidé par son génie et par la voix secrète de 1' âme qui révèle
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aux hommes privilégiés les mystères les plus obscurs. Reçu médecin et nommé inoculateur dans son district, Jenner observa que certains campagnards n'étaient jamais atteints de variole ; c'étaient précisément ceux qui, employés à traire les vaches, avaient contracté la vaccine. Mais il y en avait d'autres qui paraissaient avoir eu la vaccine, et dont l'immunité pouvait avoir été prévue, qui avaient néanmoins la variole de la manière ordinaire. Ces exemples décidèrent le grand homme à faire des recherches auprès des médecins de la localité. Tous connaissaient la vaccine et ses propriétés, mais ils étaient d'accord à dire qu'elle n'était pas un préservatif certain contre la variole. Us ne donnaient aucune importance aux faits relatés par Jenner et pensaient que des recherches ultérieures sur cet objet ne finiraient que par des doutes et des mécomptes. Cette indifférence arrêta un instant Jenner, mais ne put éteindre son zèle ardent. Il s'assura que les vaches étaient sujettes à une variété d'éruptions aux mamelles, et que ces éruptions recevaient confusément le nom de vaccine. Il s'attacha à les distinguer les unes des autres et fut porté à croire qu'une seule était douée de vertu préservative.
Dix ans après ses premières expériences, en 1778, il publia à Londres un opuscule sur le vaccin naturel des personnes occupées à traire les vaches; mais l'opinion publique ne le considéra que comme unô stérile curiosité. Cependant Jenner sentait se développer progressivement en lui ridée d'un remède qui avait cessé,
ORIGINE DB LA VACaNATION 103
d'après ses vues, d'être un simple phénomène. Mais il (levait encore attendre avant de se prononcer définitivement Les (questions médicales, même les plus simples en apparence et le mieux définies, ont des côtés si complexes que les expériences relatives ne sauraient jamais être considérées comme définitives et suffisantes. Ce fut en 1780 que Jenner fut à même d'expliquer la nature, et le caractère du vaccin et son efficacité contre les diverses formes de la variole, n communiqua son idée à son ami Gardner , et ne lui cacha pas l'espoir qu'il avait d'introduire dans la science une des plus utiles innovations qui eussent jamais été signalées dans les fastes de la médecine. Il eut dès lors la profonde conviction que si on ne pouvait obtenir la cessation absolue de la variole, justement considérée comme un fléau de l'humanité, du moins pouvait-on en diminuer les cas et la mitiger très-sensiblement. Plein de foi et de courage il expérimenta sa découverte sur son propre fils en 1789 en lui inoculant la variole des cochons. Au bout de huit jours apparurent des pustules, petites, rondes, lentes dans leur développement. Le cours de la maladie dura peu et présenta les mêmes caractères et les mêmes symptômes que dans l'inoculation ordinaire de la variole. Le même individu inoculé encore plusieurs fois à d'intervalles difiérents et avec des matières semblables n'éprouva plus aucun efiTet, si ce n'est une efflorescence érysipélateuse et une enfiure autour d*une des blessures dans les dernières inocula-
tions pratiquées en 1791 et 1792, sans donner toutefois aucun signe d'indisposition intérieure.
Ces expériences et ces recherches affermirent Jenner dans ses idées et firent jaillir en lui une nouvelle vérité, c. à. d. que la variole humaine, la vaccine et la maladie des cochons dérivent d'une origine commune; qu'elles ne constituent qu'autant de variétés de la même affection, et qu'elles préservent toutes de la même manière l'organisme animal d'un nouveau danger de la maladie. Il lui semblait encore que ces trois ramifications avaient un rapport direct avec la maladie du cheval que les Anglais nommèrent ^r^o^e, les Français eaïuc aux jambes^ et les Italiens giarda ou giardoni (javard ou jardons). Dans les chevaux, ainsi que dans les autres animaux, l'affection primitive aurait conservé un caractère moins violent Dans l'homme au contraire elle aurait acquis des forces spéciales de développement qui se manifestent avec de graves symptômes et caractérisent ce qu'on appelle la variole arabe. Néanmoins le principe étant identique, la difficulté du problème consistait à connaître si vraiment une maladie pouvait se substituer à une autre. Ayant obtenu par le fait cette certitude, la doctrine qu'il venait de proclamer devenait d'une évidence mathématique. Quant à ceux qui ne pouvaient encore en être persuadés, il citait l'exemple remarquable de 1794, c.à.d. l'inoculation opérée par Sara Nelmes sur le bras de Jacques Phipps.
Avant d'aller plus loin dans cette matière, il convient de faire connaître les procédés de Jenner. Il en parle lui-même dans son bel ouvrage, fruit de dix années d'études et d'expériences, intitulé : An inquiry into the caisses and effects of the variolae vaccinae a Disease discovered in some of the western counties of England particulary Gloucestershirey andKnoum ly the name of the cou>pox hy^ Edvard Jenner. M. D. F. R. 8. R. Londonj 1798, toith plates. Ce livre nous démontre combien est grave et dure Tentreprise de ceux q[Qi tentent de nouvelles découvertes^ et de quel prix on doit considérer celle dont Jenner dota Thumanité. Noos lisons dans les premières pages: Cetcx qui ne sont pas assez versés dans l'art de faire des expériences, peuvent à peine se rendre compte du nombre infini des circonstances qui sont nécessaires afin de porter unjt^gement réfléchi sur un objet. Suivant cette maxime, il commence à s'étendre par ordre historique sur vingt trois cas qu'il a observés, en y ajoutant des observations et de précieux éclaircissements.
Bien que les limites que nous nous sommes proposé de donner à notre livre , ne nous permettent pas de foire une analyse complète de l'ouvragn de Jenner, nous croyons cependant que nos lecteurs nous sauront gré de leur en efBeurer les choses principales.
Il résulte du !«' cas que vers 1770 le javard sévissait sur beaucoup de chevaux du Comté de Berkeley avec caractère et forme épizootique ; que le cou^poa se développa dans les juments , et que diverses pus-
i06 DE LA VACCINATION -— CHAPITRE V
tules apparurent sur les mains d'un domestique nommé Joseph Merret. Il y eut ensuite gonflement et dureté aux aisselles , et le malade se trouva si mal pendant plusieurs jours quMl lui fut impossible de continuer ses travaux journaliers. Cette éruption le préserva dans la suite de toute contagion de variole, })ien qu'il se fût exposé plusieurs fois aux exhalaisons varioleuses, et après 25 ans à l'épreuve même de Tinoculation.
Dans le2°»«et 3°>«cas il s'agit de Sara Portlock et de
Jean Philipps , qui contractèrent la vaccine des vaches, et résistèrent également à toute tentative d'une nouvelle inoculation et à l'influence des épidémies varioleuses.
Le 4"^« cas est celui de Marie Barge inoculée avec le pus variolique en 1791, et qui après avoir pendant plusieurs années soigné impunément des malades varioleux, fut enfin atteinte de la contagion vaccinique.
Le &»« cas est celui d'une jeune fille à qui l'infection vaccinique se communiqua au seul contact des utensiles qui avaient servi à traire les vaches. Les pustules qui s'étaient d'abord manifestées sur les mains montèrent ensuite au visage et ne laissèrent pas de doute sur leur nature vaccinique, qui fut définitivement établie par l' inoculation varioleuse que Jenner tenta en vain sur la même personne en 1778.
Au 6™« cas l'auteur cite la croyance populaire de son pays, que ceu^^qui avaient soufiert la variole arabe étaient à l'abri du danger d'infection dans le service
ORIGINE Dl LA VACCINATION 107
d6S vaches. C'est ce qui les faisait rechercher pour ce genre d'occupation.
Jenner ajoute que la contagion vaccinale s' étant développée en mai 1776 parmi les vaches des domaines de Bakers probablement à cause du germe y importé par une vache achetée récemment, un seul des membres de la famille occupés au soin du bétail souffrit une grave maladie d'infection ; et ce fut une servante qui n'avait pas encore éprouvé la contagion varioleuse ni la vaccinique. Les autres qui avaient été variole précédemment n'eurent absolument rien, si Ton en excepte un enfant et une autre servante qui n'eurent qu'un petit nombre de pustules aux doigts sans subir pourtant aucune modification dans l'organisme.
Le 7™* cas est une exception à la loi de préservation du cauo-^x dans des individus qui avaient souffert la variole. Voici le fait. Durant l'été de 1796 le cwhpox apparut dans la ville de Andrew sous forme épizootique. La famille du gardeur se composait de six individus. Tous, le chef excepté, s'occupaient à traire les vaches ; ils avaient été tous varioles sauf le domestique; néanmoins ils furent tous atteints de la maladie avec des symptômes plutôt graves et des douleurs et des tumeurs aux aisselles. Il est vrai pourtant que le covypox se développa avec plus d'intensité sur le domestique qui fut seul obligé de garder le lit pendant quelque temps , tandis que les autres n'eurent pas besoin de laisser leurs occupations ordinaires.
i08 DE LA VACCINATION — CHAPITRE V
• Le 8°^« cas concerne Elisabeth Wynne, Agée de 57 ans, atteinte du cow-^oœ avec toute la* famille où elle était en qualité de servante. Elle n'eut qu'une pustule avec une très-légère indisposition. Plusieurs années après, Jenner eut Tidée de lui inoculer la variole, qui ne produisit qu'un peu d'efflorescence à l'endroit de l'inoculation.
Il raconte dans le 9°^<^ cas que Guillaume Smith eut la même maladie en soignant un cheval jardetuc. Mais à peine venait-il de se remettre, que déjà le cov>pox se manifestait dans les mamelles des vaches qu'il avait traites.
Une telle circonstance fit croire à Jenner que Guillaume Smith avait été atteint de l'infection des vaches plutôt que de celle du cheval. Tout en manifestant nos doutes à ce sujet, voici les paroles de Jenner: € Wilhelm Smith ex pago Pyrton in hac parochia anno 1780, quum apud vùnnum villicum degeret, hoc morho correptics fuit. Curabat i$ equum in praedio ex uh*erosis ungulis adfectum. Hoc modo malum ad vaccas et a vaccis in ipsum curantem transit t. Scatebat una manus pluribus minutis ulceribuSj etc. Ce qui est essentiel dans ce cas , c'est que Smith fut de nouveau en 1791 et 1794 malade de contagion vaccinique et toujours avec la même intensité. Inoculé enfin en 1795, il ne soufi'rit plus d'aucune infection.
Le 10°»« cas est celui du domestique Nichols destiné en même temps à la garde d'un cheval jardeux et à traire des vaches. C'était en 1782. Quelques semaines
après la guérison du cheval, la variole se manifesta sar les mamelles des vaches. Ce domestique, sans avoir aucune apparence de maladie, fut ensuite appelé à garder d'autres vaches. Après quelques jours lei| symptômes du coto^ox le tourmentèrent. Il n'en dit rien à personne, et communiqua la maladie aux vaches qui étaient sous sa garde. Jenner tenta l'inoculation sur cet individu^ mais sans effet.
Le 11>»« cas fait suite au précèdent. Le domestique qui remplaça Nichols eut aussi des pustules en trayant les vaches malades et encore qu'il fût plus tard en contact avec des varioleux, il n'en contracta point la maladie.
Il résulte du 11"^« cas que Jenner Henri, chirurgien à Bericeley, trouva, pendant qu'il inoculait la variole à Tortworth, huit personnes qui avaient déjà souffert la vaccine. De ces huit personnes aucune ne contracta la variole ni par inoculation, ni par le contact avec des varioleux; ce qui étonna davantage, c'est que parmi ceux qui avaient été préservés il y avait des femmes enceintes.
Le 13™«, 14^«et 15™« cas concernent Thomas Pearce, Jacques Gole et A^raam Riddiford, tous les trois affectés de pustules pour avoir soigné des chevaux jardeux. Le premier à la suite de cette variole fut non seulement préservé de la petite vérole, mais ayant subi six ans de suite l'épreuve de rinoculation,il n'en ressentit qu'une légère inflammation locale. Ce cas donna occasion à Jenner d'affirmer une autre idée
populaire, c'est-à-dire que Tinoculation est souvent infructueuse sur les personnes qui sont au service habituel des cheveaux, de même que sur les marechaux;ferrants. Le deuxième individu eut, après l'inoculation, une petite tumeur sous les aisselles, suivie d'une indisposition de deux ou trois jours et de Tapparition de quelques boutons sur le front qui disparurent rapidement sans même suppurer. Le troisième prouverait une chose spéciale, et Fauteur en prend occasion pour avertir que, quoique dans les cas précédents le passage de la lymphe jardettse par les mamelles de la vache, ne parût pas nécessaire pour préserver efficacement Thomme, il arriva cependant que l'individu dont on parle fut atteint après vingt ans d'une légère variole. Mais nous croyons que c'était peut-être une varioloïde, puisqu'on s'en servit pour inoculer d'autres individus. Un chirurgien qui avait été témoin de la première contagion, avait dû assurer le malade que, d'après les lois générales, il aurait été exempt des dangers de la maladie.
Le 16™« et le IT*»® cas sont intéressants en ce qu'ils nous attestent 8écisivement l'efficacité de la lymphe extraite des pustules du dos de la main et inoculée au bras de l'homme.
Sara Nelmes, que nous avons déjà nommée, se soumit à cette expérience et permit en mai 1796 que le pus fût pris sur son corps pour inoculer un enfant de huit ans. Jenner déclare à ce propos qu'il fut obligé de diflTérer ses expériences jusqu' en 1798 à cause
ORIGINE DE LA VACCINATION . ill
que la sécheresse de la température s' était prolongée, et les pluies du printemps avaient manqué. On sait que ces pluies développent ordinairement le jardon dans les chevaux, d'oii provient ensuite le coio^x aux vaches. Durant ce temps Jenner ne demeura pas oisif. Vers la fin de février 1798 il vit une cavale jardeuse comlnuniquer le germe des pustules à trois garçons d' écurie avec inflammation dans les glandes des bras et des aisselles. Ce cas fut plus compliqué. Les syptômes de la maladie furent la chaleur, la fatigue et des douleurs aux lombes. Peu après tout finit avec un seul paroxisme qui laissa les postules sur les mains. Deux de ces garçons, qui avaient déjà été inoculés avec le pus varioleux, assurèrent que cette nouvelle afiection ressemblait à la maladie de l'inoculation.
Jenner ayant comparé les symptômes de l'inoculation de la variole humaine avec ceux qui accom pagnent le coto^oXj observa une ressemblance plus exacte entre les uns et les autres, et ajouta qtce dans tous les cas cités le cow-pox produit une affection fébrile seniblahle à la varioleuse. C'est pourquoi il recommande la précaution de détruire la pustule dès qu'elle a produit un effet suffisant sur la constitution.
Un enfant de cinq ans fut heureusement vacciné avec les pustules du troisième et c'est le 18»« cas. Après une semaine il eut des symptômes semblables à ceux de la vaccination. On observa seulement quelque différence dans la forme extérieure des pustules. Mais
si Ton en reste à l'entitë, la dififérence est presq ue imperceptible ) puisqu'elle ne se réduisait qu'à une teinte plus obscure dans le centre. En effet le même auteur parle dans un autre livre de Y inoculation faite avec la lymphe jardeuse extraite par Voodeville des bras d' Etienne Jenner^ et il assure qu'au 13»« jour les pustules présentaient les mêmes caractères que les pustules vaccinales ordinaires. Mais, après tout, il n'est pas mal de rappeler à nos lecteurs que dans certaines régions, et sous de spéciales constitutions atmosphériques, il y a des moments qui favorisent davantage le développement de l'épizootie jardeuse, et qu'il n'est pas toujours donné de pouvoir se servir de la lymphe avec un plein succès, puisque les cas se manifestent alors plutôt d' une manière exceptionnelle que régulière.
Les cas qui suivent, c'est-à-dire le 19n^«, 20"«, 21 «• et 23™% consistent dans le transport de la lymphe vaccinale de la vache à l'homme jusqu'au 5^^ degré d'humanisation.
Le reste de l'ouvrage tend à démontrer : i^ que l'efficacité du pus morbeux s'accroît en passant de l'ongle du cheval à la mamelle de la vache , et qu'il est rare que le jardon se communique à ceux qui soignent les chevaux , étant au contraire presque impossible que les servantes occupées à traire les vaches soient préservées de la contagion ; 29 que la lymphe est d'autant plus active qu'elle est plus limpide, et que si elle prend un caractère purulent, on ne peut en espérer que peu
oa point d' effet. Jenner essaya plusieurs fois d'inoculer des vaches au moyen de vieilles exulcérations provenant des talons des chevaux, mais sans obtenir de succès. Sur ce il nous prévient que, bien pe selon les principes caractéristiques du virus on ne doive pas infecter deux fois la même personne, il y a néanmoins beaucoup d'exceptions à cette règle. Outre le 9™« cas susdit, il revient sur le fait d'Elisabeth Wynne , et rappelle que cette femine atteinte £le la contagion naturelle vaccinique en 1759, et inoculée sans succès en 1797, fut infectée Tannée suivante de la maladie vaccinale avec tous ses symptômes caractéristiques et constitutifs. Jenner ne doute pas que le principe vaccinique a son origine dans le cheval. À Tappui de sa thèse, il cite les expériences du chinu^en Dolland et du Comte Sommerville, et il ajoute que le vaccin est presque inconnu dans l'Irlande et dans r Ecosse, pays qui élèvent de nombreux troupeaux, et où le soin de traire est presque exclusivement conâé aux femmes , tandis que les hommes ne s'occupent que des chevaux. Pour donner plus de force à son assertion, Jenner dit que dans une ferme de Lord Âsaph un cheval qui occupait une écurie isolée et fort éloignée des étables, fut affecté de grease, et que bientôt toutes les vaches de la ferme furent atteintes du couy-pox. Ce fait singulier attira l'attention des savants. On interrogea tous les domestiques et les valets de la ferme, et on apprit que l'individu qui soignait le cheval malade allait aider sa
8 — Parola, vol. I, De la ifaccination.
m DE LA VACCINATION — CHAPITRE V
fiancée à traire les vaches. C'était donc lui-même qui avait été le véhicule direct du cow^ox; et il n'était pas besoin d'admettre la contagion par l'air.
Jenner considérait le grease comme la variole du cheval, et l'appelait horse-pox. Quant aux effets constitutifs et concomitants, il admit qu'ils sont très-ordinaires et démontrent en quelque sorte que le corps humain est facilement prédisposé à cette maladie ; mais dans son scrupule pour la vérité, il se hâta d'annoncer qu'il lui était arrivé un cas, celui d'Elisabeth Sarsenet, où la prédisposition manqua peut-^tre, et la maladie ne se manifesta par conséquent que par des effets locaux. Il crut ainsi que cette femme n'aurait pas été à l'abri du danger de la contagion vaccinique ni de la variole. L'épizootie avait éclaté d'une manière terrible parmi les vaches de la ferme ; tous les domestiques en avaient été frappés. Elle seule* quoique ulcérée aux doigts, se livrait à ses occupations habituelles^ et ne se plaignait d'aucune douleur ni tumeur. Mais l'avis de Jenner se vérifia plus tard, car la susdite Sarsenet souffrit une légère infection de variole. Jenner pense que le ressentiment général peut, sans être même accompagné de pustules, contenir un principe certain de préservation. Il se fonde sur le fait d'Anne Pick, servante dans la ferme où se trouvait Elisabeth Sarsenet, ot qui fut atteinte conmie elle de la maladie ou plutôt des symptômes de la peste sans éruption. Aucune des nombreuses inoculations pratiquées sur cette femme avec la lymphe varioleuse ne produisit de résultat.
Jenner veat ensuite prouver que la matière des jardons ne se trouve pas dans les talons seuls des chevaux, licite l'exemple d'un poulain encore à la mamelle , sur le fémur duquel se manifesta une érysipèle inflammatoire qui après quelques semaines finit par se résoudre en trois ou quatre petits boutons. Ceux qui soignaient le poulain étaient aussi occupés à traire les vaches, à vingt-quatre desquelles ils communiquèrent la variole. Presque tous ceux qui avaient trait les vaches, c'est-à-dire la femme du paysan, le serviteur et la servante furent vaccinés par ce moyen. Les deux derniers légèrement varioles souflErirent un petit malaise. La première qui n' avait pas encore été varidée, eut une grave infection. Jenner qui voulait toujours se fonder sur des faits positifs, ne laissa pas, cette fois aussi, de recourir à l'inoculation ; mais ce fut en vain. Il en conclut avec raison que le pus provenant des jardons des chevaux et transporté dans Thomme et dans la vache a vraiment une vertu et une essence vaccinique.
Un an après, Jenner publia un autre ouvrage, intitulé: Ftirther observations ou the variolae vaccinae ow wuypox^ Londouj 1799 , dans le but spécial de prévenir les vaccinateurs contre la fausse vaccine et le faux cmtypox. Gomme il croyait fermement que la préservation devait être absolue et permanente dans les vaccinés, et qu'il était arrivé plusieurs cas de variole à la suite de l'inoculation , il n'y a pas lieu de '^'étonner s'il attribue l'axiome manqué à quelque
cause extérieure, et surtout au caractère illégitime de la matière vaccinale. C'est ainsi qu'il juge que dans la femme Sarsenet qui souffrit de la variole après avoir eu les pustules, la préservation incomplète avait été causée par le manque de ressentiment général.
Telle était la conviction de Jenner. Il nous dit ensuite que le Doct. Ingénhous rencontra un paysan atteint de variole et qui avait précédemment souffert le cow-pox pour avoir été en contact avec ses vaches. Selon Ingénhous, il ne resta pas de doute sur la nature vaccinique et varioleuse de Tune et de l'autre maladie. Mais Jenner, toujours ferme dans son opinion, n' admit pas si facilement la distinction des deux maladies. Il soutint que, ou le virus de l'inoculation naturelle ne provenait pas des mamelles des vaches , ou la matière du même ne pouvait constituer le cow-pox. Il énuméra les causes de la vaccine illégitime, contre laquelle il tâcha de prémunir les vaccinateurs, et il la reconnut: l^ Dans les boutons des mamelles de la vache, dépourvus de virus spécifique; 2^ Dans les matières qui bien que spécifiques passèrent à l'état de dissolution ou de décomposition ; 30 Dans les matières produites par de vieux ulcères ou même par des pustules illégitimes d* origine équine. Il rapporte ensuite plusieurs exemples de faux cow-pox transporté inutilement des vaches sur des enfants et privé de toute propriété de préservation. Sous ce point de vue, si le deuxième ouvrage de Jenner n'avait eu d' autre avantage que
celui d'établir les caractères et Texistence du faux cow-pox et conséquemment de la vaccine illégitime, il pouvait bien en être fier, car c'était un insigne bienfait qu'il rendait à rhumanité. Mais ce qui est plus important, c' est que par cette publication il confondit ceux qui par esprit d' opposition, par jalousie ou par ignorance tournaient encore en ridicule la grande découverte qu'ils ne pouvaient ni ne savaient comprendre, et qui jetaient les hauts cris sur les cas manques sans tenir compte de ceux qui avaient eu un plein succès. Car après qu' il eut expliqué quels sont les moyens de préservation et d'inoculation impuissante, toutes les objections tombaient d'elles-mêmes, et les points obscurs de la question se simplifiaient.
On ne doit pas oublier que les vaccinateurs en eurent un grand avantage, puisqu' ils pouvaient éviter désormais de se servir d'une mauvaise vaccine et distinguer le véritable principe de la peste de celui qui n'était qu'apparent et infructueux. Dans la première publication il n'avait fait qu'énoncer en peu de mots cette question, et indiquer l'existence douteuse dans les vaches d'un cow-pox d'origine spontanée, à caractères doux, sans couleur livide ou bleue et sans gonflement érysipélateux.
Mais ce fut plus tard qu'il dissipa tout doute sur ce grave sujet. Convaincu finalement que le cow-pox devait son origine aux jardons, et voyant que beaucoup de médecins étaient d'un avis contraire, il termina son ouvrage en développant en faveur de sa
thèse les preuves suivantes: !<> On a observé que la vaccine a toujours été communiquée aux mamelles des vaches par ceux-même qui les trayaient après avoir soigné chevaux jardeux. J'ai cru, dit-il, que V origine de cette maladie était telle^ parce que y ai observé que chaque fois que le vaccin s'est manifesté dans ces fermas, à moins qu'il ne fût comtnuniqtié par une vache ou par un do^nestique infecté j avait été annoncé par la maladie d'un cheval jardeux^ pansé par une personne destinée à traire les vaches^ 2® Cette maladie est presque inconnue en Irlande et en Ecosse, parce que les domestiques qui traitent les chevaux ne s y occupent pas des vaches; 3<> La tradition populaire, d'ailleurs respectable quand elle prend son origine dans des faits constants, a toujours reconnu que le cow-pox dérive des jardons ; 4<> Les pustules produites dans l'homme par le contact des chevaux jardeux ftirent et sont toujours si semblables aux pustules vaccinales qu'il est parfois dijficile de les distinguer les unes des autres; 5° L'expérience prouve que les individus affectés de la peste jardeuse sont tout aussi exempts de la variole que les vaccinés; &> La forme, les caractères, les symptômes, les progrès des deux maladies ont un caractère égal, et se résolvent en des termes égaux. Sur ce il ajoute de nouveaux exemples , que nous croyons pouvoir nous dispenser de rapporter. H suggère finalement les moyens qu'il croit propres à adoucir les conséquences des ulcères vacciniques^ et opine que la vaccine primitive ayant été
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à d'autres époques bien plus grave et virulente, on pourrait par conséquent la rendre encore plus légère à Tavenir. Contre les incrédules et ceux surtout qui contestent que la vaccine est douée d'efficacité préservative, il ne trouve rien de mieux que de citer plusieurs cas de seconde et de troisième répétition de la maladie varioleuse ou vaccinique, et d'en déduire qu'il n'y a pas de théorie absolument infaillible, et que des exemples isolés et exceptionnels ne peuvent détruire une loi générale.
Il arrive le plus souvent dans ces cas exceptionnel s que r éruption varioleuse est plutôt T effet d'un travail local dont 1' organisme ne se ressent pas , et Jenner reconnaît qu' on peut obtenir facilement un résultat semblable sans le ressentiment fiévreux du système, en vaccinant le même individu trois ou quatre fois et même davantage. Il ajoute qu' il voulut faire de nouvelles expériences avec un autre pus, doot la force était telle qu' une légère, mais véritable variole succédait souvent à V inoculation. G* était du pus qui lui avait été transmis par Woodwille. Il observa qu'il produisit les meilleurs effets dans les premières inoculations, et qu' il perdit^ de sa force dans les transmissions successives. Faut-il alors s' étonner s' il se manifesta avec un certain effet local même dans les individus déjà vaccinés ? Qui a jamais nié cette propriété du virus ? Qui a soutenu le fait d' une préservation entière et complète ? ^
iâO DE LA VACCINATION — CHAPITRE V
Jenner fit encore de nombreuses expérienoes pour connaître quel est le degré réel de préservation des diverses lymphes, non seulement du cheval, de la vache et du cochon, mais encore de la chèvre et des brebis. Le résultat de ces diverses inoculations fut identique, ce qui prouve l'analogie de toutes ces lymphes. Il ne restait désormais qu' à découvrir la cause spéciale, à laquelle la peste doit son origine dans r homme et dans les animaux.
La première publication du Doct. Jenner éveilla r attention du public et le frappa d' étonnement. Il en fut de cette découverte comme de toutes les autres, c' est-à-diré que chacun se montrait défiant et refusait d'en reconnaître l' utilité. G' est ainsi que durant les trois mois que Jenner passa à Londres pour s' occuper de la publication de ses livres, non seulement il ne trouva pas un seul individu qui voulût s' assujettir à r expérience, mais la guerre que lui déclarèrent les incrédules et les envieux fut telle qu' il dut quitter la capitale britannique. Ce ne fut qu' au mois de juillet que son ami le Doct. Gline fit à Londres la première inoculation vaccinique, exemple qui fut bientôt suivi à Gastington par M. Hîks et par Madame Martin. Ges premières tentatives ayant été couronnées d' un plein succès, r enthousiasme succéda à l' apathie et à V incrédulité, et la vaccination fit de rapides progrès. Beaucoup de médecins qui avaient d' abord combattu la découverte de Jenner en devinrent des apôtres ardents. On cite surtout les Docteurs Pearson et Wood-
wiUe qui (ils n'enviaient pas encore la gloire de Jenner) contribuèrent puissamment à la populariser. Le premier pu}>lia en 1798 ses Recherches concernant V histoire de la vaccine; et le second, en 1799, un mémoire intitulé : Rapport sur une série cT inoculations faites avec la variole vaccine^ et accompagné de réflexions et d'observations sur cette matière considérée comme une substitution de la variole de Tenfance. Woodwille essaya ensuite avec le vétérinaire Coleman d'inoculer te javart et la variole humaine sur les mamelles des vaches ; mais leurs expériences ayant échoué, ils soutinrent contre Jenner que la variole vaccine ne provenait pas du javart du cheval. Mais Woodwille ne tarda pas à confirmer les observations de Jenner , lorsque dans la même année (1799) il vit une épizootie varioleuse dans la bergerie de Jun-Lane. Il se servit de ce pus pour inoculer 600 personnes et à la suite de oontre^preuves faites avec la variole humaine, il se convainquit de l' efficacité du vaccin contre la variole.
Le Doct. Woodwille entreprit au printemps de 1799 une série d'expériences à l'hôpital des varioleux. Mais de graves inconvénients, entr' autres la mort d'un enfant causée par le mélange des deux virus, suscitèrent un peu de méfiance. Le 2 décembre de la même année on créa à Londii'es l' Institut Royal pour conserver le vaccin et le distribuer à tous les États de l'Europe avec l'épigraphe : feliciores inseris.
La première nation qui, après 1' Angleterre , reconnut la grande utilité de la vaccination fut V Aile-
i2!2 DK LA VACCINATION — CHAPITRK V
magne, où la Gazette Médicale de Sgilisbourg avait déjà parlé de V ouvrage de Jenner dans ses numéros du 14 janvier et du 10 juin 1799,
Ce fut principalement grâce au zèle des Docteurs De Garro et Gareno que le vaccin acquit de la faveur à Vienne et en général dans toute V Allemagne. Ces deux philantropes n' épargnèrent ni soins, ni fatigues pour vaincre les préjugés et les oppositions qui traversaient leurs desseins.
Gareno traduisit en latin (1799) le premier ouvrage de Jenner. Peu après il traduisit en italien le deuxième ouvrage du même auteur ainsi que ceux de Pearson, et rendit compte des recherches qu' il avait faites sur le cow-pox des vaches italiennes. Il constata que ce n' était pas le cow-pox anglais. Il dit que la première inoculation eut lieu à Vienne le 28 avril 1799. Les médecins les plus distingués de cette ville reconnurent les bienfaits de cette pratique ; et comme dans ce temps-là la petite vérole faisait de grands ravages, la vaccination ne tarda pas à entrer dans les habitudes de la population de la ville et du diocèse, surtout depuis que du haut de la chaire les curés en avaient proclamé l'efficacité et les avantages immenses. Ajoutons encore que les jburnaux de Vienne jouèrent un beau rôle dans cette propagande humanitaire.
Le nombre des inoculés avec le vaccin s' élevait déjà à plusieurs centaines, sans que le Gouvernement eût exercé de l'influence à ce sujet. Ge fut seulement au l*^*" avril 1801 qu' un décret impérial ordonna de
ORIGINE DE LA VACCINATION i!23
vacciner 20 enfants en présence du Médecin Directeur de la Maison, du Vice-Président du Gouvernement et du Médecin Conseiller de la Régence. La vaccine fut contractée par quatorze de ces enfants, les autres quoique revaccinés n' en furent pas affectés. Les 14 enfants vaccinés furent inoculés à V hôpital général le 12 novembre avec du pus varioleux récent ; on les visita chaque jour pendant deux semaines, mais on ne put apercevoir sur eux aucune trace, même légère, d' infection varioleuse. Beaucoup de contre-épreuves furent faites avec succès par Gareno et De Carro. Le grand nombre de demandes de vaccin qui après quelques mois parvinrent à Vienne des diverses provinces de TAutriche, nous autorisent à croire que la vaccination se propagea considérablement dans ces pays. Gareno dut en fournir à plus de 250 étrangers. Bien des Médecins et des Chirurgiens des Proyinces Autrichiennes se rendirent à Vienne pour s' instruire dans r art de vacciner. La propagation de la vaccination, dit le Doct. Gareno, s' était faite à tel point dans la Monarchie, que dans la seule ville de Vienne le nombre des vaccinés s' élevait en 1801 à plus de mille.
Il ajoute que les détracteurs de la vaccine étaient en Allemagne en si petit nombre, qu' ils ne méritaient aucune considération. Quelques uns à la vérité combattirent la vaccine et s' efforcèrent d' en faire comprendre les dangers ou tout au moins d' en prouver 1* inutilité. Mais ils furent victorieusement réduits au silence, et Topposition qu' ils avaient soulevée ne
i 2 i DE LA VACCINATION — CHAPITRE V
servit qu'à faire triompher les disciples de Jenner. Ehrmann, MûUer, Wolf et Herz, antivaccinateurs, durent bientôt s' éclipser devant Somméring, Lehr, Macdonais et Hunold.
De Carro de son côté travaillait en faveur de cette grande découverte et transmettait des instructions et du vaccin à tous les médecins qui en demandaient. Il fut heureusement secondé par le jeune médecin Portenchlay, et ils purent enfin en unissant leurs efforts obtenir la révocation de la défense de vacciner dans la ville de Vienne. On nomma alors une Commission; on permit des essais à l'hôpital général; on applaudit aux leçons de M. Frank, et l'Empereur lui-même soumit enfin ses enfants à la vaccination. Les prêtres, ainsi que nous l'avons dit, en proclamèrent les avantages dans leurs prônes, et le Curé de Brunn écrivit à De Carro qu'il était décidé de ne vouloir plus de petite vérole dans sa paroisse. Outre les articles précités de la Gazette de Salisbourg^ le Doct. Ballhorn publia à Hanovre en 1799 une traduction des œuvres de Jenner. De concert avec le Doct. Stromeyer, il écrivit ensuite en français un rapport détaillé sur le succès de leurs opérations. Les Docteurs Witmann et Lentin les aidèrent de leur concours, et dès le commencement de l'année iSOl plus de deux mille individus avaient été vaccinés.
Dans les autres provinces de l'Allemagne on ne tarda pas à suivre les traces du Doct. De Carro. À Bamberg, M. Marcus traduisit les Notes du Comité de
vaccine de Paris ; il en répéta les expériences et forma une société qui contribua beaucoup à propager la grande découverte de Jenner. À Francfort elle attira Tattention de deux illustrcr> personnages de cette époque, MM. Soëmering et Goldschmith. À Jena le professeur Wilhem Hufeland contribua à la populariser par ses écrits et ses opérations. À Ratisbonne on vaccina V enfant du prince Latour et Taxis, la priacesse de Hohenloe Batenstein et ses enfants. À Munitîh r Electeur et le Ministre Baron de Hardemberg encouragèrent la vaccination et s'adressèrent aux employés civils et aux ecclésiastiques pour en recommander la pratique. En un mot, il y eut partout une grande ardeur et une vive émulation, et nous ne pouvons laisser cette région sans signaler à nos lecteurs les savantes dissertations du Docteur Kuhn à Leipsik et du conseiller Fickcir, médecin du prince de Nassau.
La vaccination ne tarda pas à être introduite en Prusse. Gomme à Vienne, le Gouvernement, d'abord contraire, se mit bientôt à Tencourager. Vers la fin de Tan 1800 ou au commencement de 1801, on vaccina à Berlin une cinquantaine d'enfants. Ces opérations, furent particulièrement suivies , et observées par M. Friedlander. À Breslaw .une société de médecins pratiqua la vaccination sur six cent cinquante enfants de la ville et sur douze cents dans la province. Une ordonnance la prescrivit aux médecins et aux chirurgiens dans la Silésie. Le Doct Herz
avait pris parti contre la vaccination ; mais Texpérience ayant bientôt prouvé que l'opposition qu'il faisait était sans fondement, le Collège de Berlin donna en juillet 1802 un avis favorable à la nouvelle méthode, et le roi fit vacciner deux de ses enfants par les Docteurs Hufeland et Brown. La vaccination fut enfin répandue dans toute V Allemagne , dans la Bohème , la Hongrie , la Moravie , la Souabe , la Franconie, la Bavière, la Silésie, etc.
Si rinoculation de la vaccine s'introduisit de bonneheure en Suisse, c'est principalement au Doct. Louis Odier que cette nation en est débitrice. Cet homme illustre annonça en 1799 la découverte de Jenner à Genève, et y publia un mémoire très-apprécié dans sa Bibliothèque Britanniqtce. Le Docteur Lavater, fils du célèbre créateur de la physiognomonie, pratiqua la vaccination à Zurich et présenta à la Société de physique de cette ville son bel ouvrage sur la vaccine.
L'Italie fut aussi un des premiers pays qui connurent les bienfaits de la vaccination. Malgré la désolation de ce temps-là, elle y fit des progrès si rapides qu'il n'y eut, au dire du Doct. Combes, aucune autre contrée où Tart de Jenner fût accueilli avec plus de foi, plus d'ardeur et plus d'enthousiasme. Le premier à s'en occuper, fut le Doct. Scasso à Gênes qui au commmencement d'octobre 1799 reçut de son ami le Doct. Batt le traité de Jenner. Au mois d'avril de l'année suivante M. Odier de Genève lui transmit
quelques fils de vaccin qui eurent un grand succès. Le Docteur Scasso rendit compte des résultats qu'il avait obtenus dans le Spectateur Romain du 10 novembre suivant. Il y ajouta le tableau comparatif de la variole et de la vaccine dressé par l'Anglais Thompson, tableau qui démontre avec la plus grande évidence les avantages de la vaccine sur la variole. Le chinu^en Marchetti fut de même un zélé propagateur du vaccin et publia dans les Mémoires de la Société Médicale cf Emulation de Gênes (1) des pages trèsestimées où il mentionne avec honneur, outre les précédents, beaucoup d'autres honorables professeurs, MM. Ferrari, Geppe, Serravalle, Piedi, Marchesi, Vassallo, et surtout le médecin Ratti qui introduisit le vaccin dans plusieurs pays de la Rivière Occidentale. Mais celui qui s'attacha davantage en Italie à populariser la vaccination, qui y consacra tout "son talent et son infaticable ardeur, c'eât sans contredit le Docteur Sacco. Il y avait quelque temps, dit-il, qu£ je désirais refaire les expériences de Jenner et que je me livrais à de diligentes recherches pour retrouver k vaccine en Lomhardie. La fortune parut enfin lui sourire. Au mois de septembre de l'an 1800 il vit dans les troupeaux qui des montagnes de la Suisse descendent chaque année dans les plaines lombardes, quelques vaches dont les pustules étaient semblables à celles que Jenner avait décrites. Les vachers l'asti) Tome 1« 1801.
128 DE LA TACaNATION — CHAPITRE V
surèrent que cette affection n'était pas rare dans ce pays. Il trempa quelques fils dans le pus d'une de ces pustules. Ayant sollicité, dit-il, le nommé Pascino, natif de Gasbeno, aux environs de Varèse, à laisser vacciner ses enfants^ comme ils résistaient opiniâtrement, je pensai que V exemple seul aurait pu les y déterminer, et je fis sur moi-même en leur présence l'opération qu'ils craignaient si fort. Quant à mot je m* y décidai facilement dans V incertitude où j* étais d'avoir eu ou non la variole. La facilité avec laquelle je m'inoculai, V absence totale de douleur que je monr trai dans V opération décidèrent ces enfants à se rendre à m£S désirs (1).
Avec les 'fils susdits il inocula alors cinq enfants dont quatre contractèrent la vaccine. Ces essais furent si heureux qu'il ne tarda pas à pratiquer rinoculation non seulement dans ce lieu, mais encore dans les villages voisins. Après avoir comparé les résultats plus faibles qu'il obtint dans les 19 premières inoculations avec ceux de Jenner, il ajouta que notre virus vaccin n'est pas différent de l'Anglais dans ses qualités essentielles, mais simplement en intensité. Il recourut ensuite à la contre-épreuve sur lui-même et sur des enfants au moyen de l'inoculation de la variole; mais sauf des effets purement locaux et passagers dans quelques uns, il ne trouva aucun indice d'infection varioleuse. Au moyen des vaccinations de
(I) Sacco, page 64.
Iliospice des« enfants-trouvés de Sainte Catherine à Milan, il répandit Tusage de Tinoculation et put recueillir une abondante matière qu'il transmit à beau nombre de vaccinateurs dans d'autres provinces.
Depuis le mois de septembre de l'an 1800 jusqu'au mois d'avril de l'année suivante, c'est-à-dire en huit mois, le Docteur Sacco opéra plus de 300 inoculations de virus-vaccin. Il en fit quelques-unes à Varèse, mais le plus grand nombre à Milan , Giussiano , Sesto, Âlbasciago, etc.
C'est donc à bien juste titre que la République Cisalpine le nomma directeur des vaccinations, en mettant à sa disposition les orphelinats pour y instituer des expériences publiques. Il écrivit la même année des instructions sur le mode d'inoculation du vaccin et sur les avantages qui en découlent, en les accompagnant d'une homélie dans le but de persuader ^core mieux le peuple de la nécessité de cette pratique. Après avoir délivré de la variole les Communes de Giussiano et de Sesto, le Doct. Sacco fut en 1801 chargé par le Gouvernement de se rendre à Parme, à Modène, à Reggio, à Bologne, etc. pour combattre la variole qui ravageait ces villes sous forme épidémique. Sacco mit tant d'activité et de zèle à propager les vaccinations, que cette terrible maladie ne tarda pas à être domptée; Les Bolonais reconnaissants firent frapper en son honneur une médaille d'or, sur le revers de laquelle on avait gravé ces mots au milieu d'une couronne de chêne: Jenneri œmuU), amici Bononienses,
9 — Parola, vol. I, De la vaccination.
et sur l'avers autour de son effigie: Aloysitis Scicco mediol. Med. et Chir. Prof. Il sauva aussi les Brescians d'une épidémie varioleuse. Ils frappèrent en son honneur au mois de mai 1802 une médaille d'or, qui porte cette inscription: Aloysio Sacco Jennerianœ Insttionis Primo in Ccenonianis Propagatori Benemer. Municipium G rates.
Le Doct. Sacco publia en 1802 à Milan son Rapport sur V essai solennel de contre-épreuve au moyen de Vinoculation de la variole humaine^ fait à V orphelinat de V Étoile, le 15 août 1802, sur 63 individus vaccinés à d' époques différentes. Ils résistèrent tous à la peste arabique, et la nouvelle méthode obtint flnalement la confiance populaire.
Le même Doct. Sacco désirant ardemment de faire participer les pays les plus éloignés aux bienfaits de la vaccination et les récompenser en quelque sorte de nous avoir dotés de l'inoculation de la variole, il expédia le vaccin lombard jusqu'à Bagdad, d'oh il se répandit sur les côtes de la Perse, de l'Arabie, de l'Hindostan. De Carro lui écrivit alors: H sera à jamais mémx>rdble que, tandis que l'Angleterre a fourni le virus-vaccin à VOccident, l'Italie en a doté l'Orient. Sacco invita toutes les classes sociales à éclairer le peuple sur la découverte de Jenner. Les lettrés, les poètes, les évêques et les curés furent chaleureusement priés d'en faire l'objet de leurs écrits et de leurs discours, et l'on ne fait ici que rendre hommage à la
0IU€1NB DE LA VAGCIKATION 131
vérité en disant que le clergé italien seconda puis* samment les efforts du Doct. Sacco.
Après beaucoup de recherches il put trouver à Capoue la variole des brebis et vaccina avec le pus qa'il en recueillit six enfants à Gattolica. La variole des brebis fut ensuite inoculée avec succès, comme on préservatif de la variole humaine, à Fosdinovo, Barbarano, AuUa, Tendola, Lucques, Milan, etc. Le Doct Sacco opéra à Florence, en 1805, un grand nombre de vaccinations, et fit plusieurs essais publics de contre-épreuve par la variole humaine. Ce médecinphilosophe doué des plus belles qualités de Tesprit et da cœur, ne négligea rien pour réussir dans ses fonctions de Directeur général des vaccinations , et pat écrire au bout de huit ans ces paroles qu'il avait tant à cœur : On compte actvsllement dans le royaume un million et demi de vaccinés ; et sur ce nombre feus le bonheur d'en vacciner moi-même près âe500j000 (1). Mais cet insigne bienfaiteur de Thumanité ne se limita pas au mérite seul de la propagation de la vaccine. Il employa tout son talent à en rechercher les lois, à tenter toutes sortes d'expériences, et ne laissa, pour ainsi dire, rien d'inexploré pour autant que les connaissances d'alors le permettaient Il éclaira ainsi beaucoup de questions, découvrit bien des vérités et fut justement appelé le Jenner italien. Ses écrits et surtout son classique Traité de la
\\) Sâcoo, TrùUi de taeeination, page 1&
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vaccination le prouvent haatement (1). Nous ne manquerons pas de nous servir dans le cours de cet ouvrage des précieuses connaissances que Sacco nous a laissées. Mais qu'il nous soit permis en attendant de faire un voeu, et c'est qu'on puisse pour le bonheur de rhumaniti^ rencontrer plus fréquemment des hommes tels que Louis Sacco.
On institua à Milan une Commission spéciale qui publia un rapport exact sur les vaccinations. Partout en Italie la découverte de Jeûner fut accueillie avec faveur. Le 17 décembre 1800 le Doct. Moreschi fit à Venise la première inoculation et au mois d'août de Tan 1801 on procéda, à la présence de plusieurs médecins, à quelques expériences de contre-épreuve avec l'inoculation de la variole. Joseph Albrizzi, patricien de Venise, fut le premier qui fit inoculer son fils ; et c'est à cet enfant que Moreschi prit la matière pour en vacciner plusieurs autres. La vaccination fut introduite à Udine par les Docteurs Naranzi et Pagani au mois d'avril 1801 et dans la même année le Doct Marcolini la pratiqua dans les pays voisins. Le Doct Fanzago fit insérer en 1800 dans le Journal médical de Venise un abrégé du premier ouvrage de Jeûner traduit par Gareno et publia en 1801 à Pa* doue une traduction avec notes du mémoire d'Odier.
(1) Ce dernier travail fut apprécié partout; le prof. Joseph Frank l'appela op»f an^rwm, le savant François de Hildebrand en fit le pln9 bel éloge, et Jenner lui-même le recommanda hautement. 11 foi traduit en allemand par Sprengel, en français par Daguin, et en anglais, etc. (FiatAaio, De la nU 91 i$$ oftwagei de Louis Saggo).
Manhall, médecin de la flotte anglaise dans la Médi* terranëe, introduisit à Naples la vaccination au mois de mars de la même année, puis en Sardaigne et à Malte. À Naples les Doct. Troia et Miglietta pratiquèrent avec honneur la vaccination. À Pavie Tillustre professeur Scarpa en fit l'objet d'expériences suivies de contre-épreuves. À Rome le Doct. Flaiani fit en 1801 triompher la vaccine. En même temps le Doct Zuccagni l'introduisait à Florence, et les Docteurs Nannoni, Bruni, Barzellotti, Pailoni, Vacca, Rubieri, Garradori et Biagini la pratiquaient à Siène, à Pise et à Prato ; Sebastien Paoli à Lucques, et le Docteur Ouigoux à Livourne.
Après un voyage fait expressément à Paris et à Genève pour s'y -.munir de vaccin, le prof. Buniva, aidé du Doct. Calvo, commença à Turin, vers la fin de 1801, les vaccinations à l'hôpital militaire. Il ne tarda pas à publier un mémoire sur ce sujet dans le Calendrier de la Société d^ agriculture ; il favorisa l'établissement d*un institut vaccinique, et n'épargna ni fatigues ni soins pour répandre en Piémont l'usage de la vaccine. Il fit un appel aux vétérinaires pour les inviter à rechercher soigneusement le covy^ox^ et ce ne fut pas en vain; car Nota le trouva dans le territoire de Piscina et Vacchini dans celui de Tortone.
Par son arrêté du 4 brumaire 1802 le Conseil de santé créa une Commission de médecins distingués et les chargea de faire des expériences et des observa-
tions sur cette découverte. Le Prof. Bunira s'associa à eux et sut heureusement supërer toute sorte d*obstacles et vaincre les préjugés du vulgaire. On doit louer ses efforts, d'autant plus que rinoculation ordinaire n'avait aucun crédit en Piémont et que la petite vérole y avait été bénigne et peu fréquente; tant il est vrai de dire que les hommes ne songent à se prémunir contre les fléaux que lorqu'ils en sont frappés. Cette députation fit de nombreuses études sur les progrès de la vaccination, et le Prof. Buniva transmit ses instructions aux vaccinateurs. Attaquée ensuite par M. Brugnone, professeur à l'école vétérinaire, la Commission publia une brochure qui détrompa le public, et fit des expériences de contre* épreuve qui eurent un grand succès. Le préfet du Département favorisa aussi l'inoculation du vaccin au commencement de 1803, en accordant 400 francs pour les dépenses et en sp chargeant de distribuer des prix d'encouragement. Ces efforts furent bientôt couronnés et la vaccination fut accueillie partout en Piémont.
Nous ajouterons finalement relativement à l'Italie que le Doct. Mazzoncelli introduisit la vaccination à Trente et dans ses environs.
Cependant la France ne voulut pas être devancée par les autres nations, et le Rapport du Comité Central nous atteste que la nouvelle des expériences de Pearson,Woodwille, était à peine parvenue en France, que la vaccination y excita un vif intérêt. L'école de
médecine de Paris la prit en considération (29 ni- Tose 1800) en chargeant une Commission de faire des expériences et se concerter avec les membres da comité de Tlnstitat National. Les premières expériences furent faites par le Prof. Pinel à la Salpétrière (24 germinal, an 8) avec le virus importé de Londres par le Boct Ciolladon. Il ne résulte pourtant pas (qu'elles y aient été continuées ; car la véritable époque de Tintroduction de la vaccination en France date de la formation du Comité de vaccination, dont rinitiative est due au Doct. Larochefoucauld-Lian- ODort Ayant assisté aux vaccinations en Angleterre, il s'enthousiasma de cette idée, et crut avoir trouvé Toccasion de rendre un service à son pays, en proposant, de retour en France, une souscription pour la propagation du vaccin, qui fut rapidement couverte par les personnages les plus distingués. Le Comité obtint aussitôt du vaccin de Tlnstitut Royal de Londres, et les expériences commencèrent à F hospice de charité le 13 prairial 1800 sur trente enfants, au moyen desquels on en inocula un grand nombre d'autres. Mais le Comité ne tarda pas à reconnaître que la vaccine était dégénérée soit que le pus eût été recueilli trop mûr, ou que les enfants présentés par l'hospice eussent déjà eu la petite vérole. Dans ce temps-là Woodwille arriva à Paris, et on reprit à faire des essais avec le vaccin pris à des enfants qu'il avait vaccinés avec succès à Boulogne-sur-mer.
136 DE LA YACaNATION — CHAPITRE V
L'effet désiré ayant été obtenu^ on pensa à établir un foyer de conservation et d'expédition du vaccin. Un arrêté du Préfet Frochot en date du 19 pluviôse 1801 établit dans la maison du Saint-Esprit près l'hôtelde-Ville un hospice d'inoculation. La nouvelle des beaux résultats qu'on y obtenait, se répandit dans Paris, et beaucoup de médecins désirant en prendre connaissance, assistèrent le (Comité dans ses essais. Quelques-uns même, comme Sabatier, Huxard, de Jussieu etc. suivant l'exemple des membres du Ciomité firent vacciner leurs enfants. Les docteurs Pinel à la Salpétrière, Mongenet à la maison des Orphelines, Ja« delot d'abord à l'hospice de charité, puis à l'Hôpital des enfants malades. Marin au Prytanée, offraient au public autant d'hospices accessoires. Un modèle de tableaux uniformes fut imprimé pour enregistrer les expériences qui se faisaient en grand nombre dans Paris. Pour répandre davantage les bienfaits de la nouvelle pratique, le Comité adressa une circulaire aux maires des douze arrondissements de Paris en les invitant à établir des vaccinations gratuites auprès de chaque Comité de bienfaisance (2 ventôse 1801). En même temps de nombreuses vaccinations furent faites à l'hospice de la Maternité, à l'hôtel-Dieu et à l'hôpital Saint-Louis.
La publication dans le Moniteur des divers comptes rendus du Comité éveilla l'attention dans les départements. Déjà 4 Boulôgne-sur-mer le docteur Nowel, Tun des premiers disciples français du docteur Wood-
ORIGINE DE LA VACCINATION t37
wille^ s'occupait de la vaccination. Un grand nombre de médecins des villes voisines accoururent à l'hospice des vaccinations pour s'y instruire ; de nombreuses correspondances épistolaires furent établies même avec des pays éloignés ; on étudia les moyens de transmission du vaccin et on répandit partout des instructions spéciales et détaillées à ce sujet. Une noble émulation s'établit alors sur tous les points de la France; partout on fonda des Comités, les médecins de Reims en donnèrent les premiers l'exemple, ceux de Bordeaux le suivirent; puis vinrent Issoudum, Nantes, Chartres, Abbeville, Marseille, Amiens^ Gaen, Ivreuse, Charleville etc. — Les Préfets, les Autorites locales et les Conseils généraux s'empressèrent d'entretenir ce zèle; le Conseil général de la Manche vota des remerciments publics à celui qui avait introduit le vaccin en France; les habitants des départements de la Meuse, de l'Eure et de la Loire considérèrent le vaccin comme une cause de l'augmentation de la population; les municipalités, les administrations des hospices secondèrent ces efforts, et les maires de plusieurs villes donnèrent le bon exemple à leurs administrés en faisant vacciner leurs propres enfants. Les autorités militaires faisaient inoculer les soldats. Quels éloges ne devons-nous pas faire à M. Lambert chirurgien major du 17.™« des Dragons qui se fit vacciner à Nancy pour porter la vaccine à Mousson ? L'administration des postes contribua elle aussi à la diffusion de ce bienfait en accordant la gratuité aux eu'-
vois de vaccin dans les départements. Toutes les autorités en général encouragèrent les efforts du Comité. Le Ministre de Tintérieur, M. Ghaptal, V appuya soit en faisant vacciner dans les établissements qui étaient sous sa dépendance, soit en trasmettant des circulaires aux Préfets et en fournissant au Comité les moyens nécessaires pour continuer les expériences. C'est à lui qu'on est surtout redevable si la vaccination fit en France de rapides progrès. Les contre-épreuves au nombre de 102 faites par le Comité, ses rapports, divers écrits répandus dans Paris et le reste de la France, tels que le recueil des mémoires et des observations sur l'inoculation de la vaccine, le rapport du docteur Guillotin inséré au Moniteur Universel du 1«' mars 1801 et surtout les effets admirables que le vaccin eut partout pendant l'épidémie varioleuse de ce temps-là, tout contribua à ce que cette utile découverte rencontrât la faveur générale. Nous ajouterons à titre de curiosite que la vaccine fut à Paris, comme jadis l'inoculation, un objet de mode, tellement qu'on y fit des habits à la vaccine.
La renommée que le Comité avait acquise dans toute l'Europe, attira à Paris beaucoup de médecins étrangers, entr'autres David de Rotterdam, Massa de Gênes, Rike Suédois, Lilgavelik et Weidman de Brunswich, Plaff de Kiel, Molitar médecin des armées de l'Empereur, Buniva de Turin, Friedlander de Berlin et M. Bruère sous-commissaire des relations commerciales à Raguse, qui introduisit la vaccine dans la
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Dalmatie. On cite encore le naturaliste Dominique Savignon qui l'importa aux Canaries. On fit de nouvelles expéditions de vaccin à Gênes, à Bois-le-Duc, en Hollande, à Munich, à Trente, à deux médecins de Saint-Pétersbourg, à M. Engrànd qui désirait porter cette découverte en Afrique et en Amérique,* au docteur Albert médecin de Texpédition de Saint-Domingue, à M. Bourgoing ambassadeur en Suède, enfin à M. Alonzo à Madrid. Le comité s'occupa en outre de plusieurs projets importants relatifs à^la doctrine vaccinique ; il fit des expériences de rétro vaccination et de vaccination animale, et invita les vétérinaires à recherchevle cow-pow naturel. Il rendit ainsi de grands services à l'humanité et à la science.
En attendant l'inoculation se répandait aussi dans les autres parties de l'Europe. Le docteur Gareno fit hommage au Roi d'Espagne de sa traduction du premier ouvrage de Jenner en y ajoutant des nçtes sur la méthode qu'il suivait à Vienne. Il lui transmettait aussi des fils trempés dans le pus vaccinique. Le roi à 'son tour lui adressa un rescrit en date du 1 1 août 1800, qui le remerciait de l'intérêt qu'il prenait à la propagation de la découverte de Jenner dans toutes les provinces de son royaume. Le docteur Sacco nous dit que, d'après la Gazette Royale de Madrid du 6 janvier 1801, l'inoculation opérée le 3 décembre 1801 avec la lymphe de Paris sur quatre enfants, eut les plus heureux résultats. Le 15 décembre suivant, le docteur Piguillem vaccina avec le pus de ces derniers
plusieurs autres enfants en présence de délégués officiels.
L'on sait encore que le Ministre Alonzo se soamit lui-même à cette opération et que l'ambassadeur de France fit vacciner sa fille. Les médecins les plus renommés de Madrid se montrèrent partisans de l'inoculation du vaccin; et bientôt le peuple, grâce au zèle de Piguillem et de Dulnau, T accueillit favorablement. Avant de laisser l'Espagne nous dirons encore que lorsque le doct. Garbelleiro l'introduisit dans la Galice, elle était déjà fort répandue en Catalogne.
La vaccine fut importée en Russie en 1801 par le Prussien Schulze. Il commença par faire avec succès quelques inoculations dans la maison des enfants trouvés. Pour perpétuer le souvenir de cette heureuse expérience, un nom particulier (Vaccinof) et une pension furent donnés par l'Impératrice Douairière au premier enfant trouvé vacciné dans cet hospice. À la même époque l'ancien ministre comte de Rotopsin qui s'était entièrement livré dans sa retraite aux sciences et aux arts^ fit vacciner tous les paysans de ses terres. Buniva nous assure que l'empereur de Russie ordonna que 5 roubles fussent payés à tout médecin pour chaque inoculation de vaccin faite à un enfant pauvre. En cinq ans seulement on vaccina environ un million d'individus, dont plus de 13,000 seraient morts , suivant les calculs relatifs à la mortalité causée ordinairement par la variole.
En Suède, grâce au docteur Qahn, on commença les expériences au mois de janvier 1801 ; mais le vaccin manqua par suite de circonstances fortuites. Tandis (joe la petite vérole faisait des ravages dans les deux premières années de ce siècle, le docteur Munk de Rosenchold, professeur à l'académie de Lund, chercha à populariser la vaccination dans son pays. Ses efforts eurent un grand succès, et Ton vit bientôt les provinces limitrophes adopter cette mesure. Les heureux résultats que Ton eut aussi dans d'autres parties du royaume, décidèrent le Roi en 1803 à déclarer par un manifeste qu'en Suède la vaccine était désormais placée sous sa haute protection. En 180^ on vaccina dans la plupart des provinces un tiers des enfismts nés dans le cours de l'année et en 1810 on en vaccina dans plusieurs localités jusqu'à la moitié (1 ). Sur le rapport d'une commission le Roi fit vacciner sa fille, la Princesse Wilhelmine.
Le roi de Danemark invita le 17 octobre ses mé* decins Aaskow et Quibraud et ses conseillers les professeurs Winslow et Wiborg à se réunir en Comité et à proposer les moyens aptes à répandre la vaccination.
Les Hollandais accueillirent favorablement la méthode Jennérienne, encore que le clergé y fut contraire. Les médecins de Rotterdam suivirent l'exemple du doct. David. On créa à Harlem un institut. Le
(1) €te. Méi., Pans, 1848. page 885.
doct. David publia une traduction hollandaise des œuvrestie Jenner. À Bois-le-Duc le doct. Ligthenwelt, à Groningue M. Relieyen écrivirent chacun une thèse latine où ils rapportèrent qu'à Rotterdam cent vaccinés avaient été exempts d'une épidémie varioleuse, et qu*à Dresde il y en avait eu plus de quatre cents.
Après cet exposé rapide de Tintroduction de la vaccine dans les divers états européens, le lecteur se sera facilement aperçu que, si elle fut adoptée partout et presque en même temps dans le seul espace de deux ans, on le dut surtout aux efforts des médecins, à Texemple des souverains et des principaux personnages de la société. Si nous portons maintenant nos regards vers des régions plus lointaines, nous sommes heureux de pouvoir constater que les Gouvernements secondés dans cette œuvre par des hommes éminents, ne manquèrent pas, pour autant qu'il dépendait d'eux, de faire participer les peuples au bienfait de la vaccination.
Le Docteur Anglais Waterhouse porta la vaccine en Amérique, et le célèbre Jefferson, Président des États-Unis, après avoir le premier donné l'exemple de faire vacciner 18 membres de sa famille, introduisit la vaccination jusque parmi les tribus indiennes. Une souscription fut ouverte à Boston dans ce but (1). L'histoire de la médecine rappelle comme un événement mémorable l'expédition ordonnée par le Roi
(1) V. AifDtBucGi et le Jaumai de$ SowmU, Pîse. loin. YllI, an ISM.
(TEspagne, sous la direction du Doct. Balmis, dans toates les colonies de la Couronne. Elle appareilla le 90 9.bre 1803, et dans trois années, ce précieux préseryatif contre la variole, se ré}) audit dans toute TAméfiqjxe septentrionale, dans les Iles Philippines, dans le vaste Archipel des Iles Lucayes, au Pérou et dans les Indes Orientales où la variole était un fléau encore plus terrible qu'ailleurs. Ce qui est en outre important, c'est qu'on organisa dans tous ces pays un service sanitaire pour assurer à la postérité la durée du bienfsiit.
Le Doct. Hesse d'Ërfierd pratiqua la vaccination à Gonstantinople, et l'introduisit même dans le sérail. Le Doct Scotte, médecin de l'Ambassade Anglaise dans cette dernière ville, l'importa dans les îles de TArchipel et dans les Grandes Indes.
De Carro réussit en juiii 1802 à faire parvenir en très-bon état le vaccin jusqu'à Bombay, d'où on le répandit bientôt dans le res1;e des Indes. Il résulte du Rapport du Comité Central de Paris que la vaccination avait pénétré dans le Bengale, et qu'on la pratiquait sur les bords du Tigre et de l'Euphrate, à Bagdad et à Bassora. Buniva nous observe que la diffusion rapide de ce préservatif dans ces contrées est due spécialement à la vénération religieuse que les Indiens ont pour la vache, et au nom iîAmurtum signifiant immortalité, qui lui a été donné par Andersen. Il ne fallait vraiment pas s'y prendre autrement après de ces populations superstitieuses, et Andersen Ait bien inerpiré en secondant leurs préjugés.
m DE LA VACCINATION — GHAPITEB T
Nous ne youlons pas finir ce résumé sans revenir auparavant à rhomme illustre qui a découvert le vaccin et au pays qui a été son berceau, car il est juste de finir avec qui nous avons commencé. Nous remarquerons avant tout que le sort du vaccin dépendait en grande partie du succès qu'il aurait rencontré en Angleterre. Toutes les nations suivaient avec anxiété les nombreuses expériences auxquelles on soumettait la découverte de Jenner, d'autant plus que l'inoculation de la variole étant partout répandue, on pouvait facilement la comparer avec la méthode nouvelle. Les envieux et les émules de Jenner tenaient les yeux bien ouverts pour surprendre le vaccin, et lui faire perdre la renommée qui troublait leur repos. Mais par bonheur cette découverte était trop utile et trop bien fondée pour que leurs armes ne dussent pas se baisser devant l'approbation générale.
En effet, bien qu'on fût alors au milieu de graves préoccupations politiques, le vaccin était à Londres le sujet de toutes les conversations; plusieurs ouvrages en avaient parlé, et les journaux en proclamaient les avantages ; les résultats heureux des expériences de vaccination étaient si nombreux et si constants que, selon un rapport de Simpson, l' inoculation de la variole était presque entièrement bannie et les médecins les plus estimés de Londres croyaient que dans peu d'années la petite vérole aurait disparu de l'Angleterre. Le prince de Qalles fit vacciner les soldats de son régiment; les mousses furent également soumis à la
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même pratique, et les officiers de larnarine présentèrent solennellement une médaille d'or à Jenner. Le Goavemement ordonna de faire vacciner tous les enfants des soldats de terre et de mer. L'Institut de Londres publia des rapports annuels dont il résultait que sur des milliers d'individus vaccinés il n'y avait pas eu un seul cas de petite vérole ni d'autre grave accident
Le bienfait de l'inoculation du vaccin ne se borna pas à Londres. On la pratiqua à Cork, à Oxford, à Edimbourg et à Plymouth ; partout les médecins se prononcèrent en sa faveur. Le Clergé même se prêta avec zèle à la populariser; et l'on doit mentionner ici l'évêque de Worcester et le curé de Dudley qui furent vraiment sublimes en exhortant les pères et les mères à faire vacciner leurs enfants. En attendant Jenner s'étant retiré à Berkeley pour continuer ses études chéries, publia en 1800 et 1801 deux nouveaux ouvrages que les savants, entr'autres Colombe, Cuvier et Delambre, accueillirent avec applaudissement. Il voulut prouver qu't7 était dès lors de toute évidence et hors de discussion qice le résultat final de la vaccination devait être la destruction du plus terrible des fléatix de Vhumanité.Si dans ce temps-là cette opinion put paraître un peu hasardée (car ce n'était que depuis trop peu de temps que la vaccine était l'objet d'une observation générale), on pouvait cependant pardonnera Jenner si, comme un père exagère les vertus
10 — Parola, vol. I, De la vaccination.
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de son fils, il exagérait, lui, les mérites de sa découverte.
On érigea en son honneur à Londres en 1803 la Royale Institution Jennérienne pour protéger et répandre la vaccination; mais elle ne put durer que jusqu'en 1808 à cause des intrigues indirectes du Docteur Valcker qui opérait contre les règles et les principes de Jenner. Il est douloureux de devoir remarquer que ses adversaires tentèrent de lui disputer le mérite et les avantages de la découverte qu'il avait faite, et que les plus acharnés furent précisément les Doct. Pearson et Voodwille qui dès le commencement s'étaient montrés favorables à la vaccine, et auxquels nous en devons en grande partie la propagation. Pleins d'envie ils cherchèrent à flétrir la gloire de Jenner. Mais on créa une Commission dans la Chambre des Coimmunes pour examiner l'utilité de la vaccine, et les droits que le Doct. Jenner avait à cette découverte. C'est à la suite du Rapport de cette Commission que le Parlement lui décerna le 2 juin 1802 une récompense nationale de 10,000 livres sterling, somme qui ne lui fut comptée que deux ans après avec la réduction d'un dixième à titre d'imposition. Le Parlement plus éclairé en 1807, fut le véritable interprète des sentiments patriotiques de la nation. Pour reconnaître le service que Jenner avait rendu à l'humanité en lui livrant un secret qui aurait pu lui être si lucratif, il lui décréta une récompense nationale de 20,000 liv. sterling, en lui adressant en même temps
les éloges et les remercîments les plus flatteurs. Qu'il nous soit permis, avant de passer outre, de citer les paroles mémorables du Chancelier de T Échiquier: La Chambre peut voter pour le Docteur Jenner la récompense qu'elle jugera convenable. Le fait est qu'il a déjà reçu la meilleure récompense qu'un individu puisse espérer, V approbation unanime de la Chambre des Communes, approbation (fautant plus précieuse qu'elle est le résultat d'une des plus grandes et des plus importantes découvertes faites depuis la Création. Je doute que la Chambre aitjam/zis eu à se prononcer sttr un point plus intéressant que celui qui occupe en ce moment le Comité. Le mérite de la découverte du doct. Jenner est au dessus de toute expression (1). Malgré ce vote, Tenvie ne se tut pas. Le Docteur Pearson aiguisa ses armes et chercha à diminuer Timportance du rapport de la Commission et le mérite de la récompense. Il avait déjà dit que la vaccine était connue dans la science bien avant les expériences de Jenner, et il avait cité, entr'autres, un chirurgien nommé Nash, décédé en 1785, qui avait laissé un manoscrit dont les dernières observations paraissaient recueillies en 1781. Non seulement, dit Pearson, le fait des propriétés spéciales du cou>pox est exposé dans ce manuscrit, mais on y trouve encore tout le système théorique et pratique de la vaccine, en un mot la doctrine complète. Mais Jenner avait trop de confiance
(1) BcmvA, Diit. kiitor., pag. 47.
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dans la bontéde sa cause pour se soucier de ces vaines atta(iues. En 1808 le Gouvernement prit enfin sous sa protection àrecte la vaccine; on fonda un établissement National que Jenner fut appelé à diriger en 1809. Bien qu'il ne pût continuer longtemps dans cette charge honorable à cause des persécutions malignes de ses ennemis, cet Institut ne cessa pas pour autant donner ses soins vigilants et efficaces à la vaccination. À la renommée que le nom de Jenner s'était partout acquise, au vote honorable du Parlement s'unirent alors les Académies, les Instituts, les Sociétés, les médecins et beaucoup de personnages distingués qui . comblèrent le grand homme d'éloges et de présents. Le Conseil Communal de Londres lui accorda le droit de bourgeoisie, comme les Athéniens l'avaient accordé à Hippocrate, et lui adressa un diplôme dans une boîte d'or de la valeur de 600 livres sterling. Ce ne fut que le collège Médical de Londres qui, malgré les vives sollicitations de Baillie et d'autres membres illustres, ne voulut jamais l'accueillir dans son sein; tant il est vrai de dire que l'envie pénètre même dans le sanctuaire de la science. Mais bien plus que dans son pays, son nom était honoré à l'étranger, tellement que, même sans les formalités requises, il pouvait voyager où il voulait, et Napoléon I qui chérissait les grands hommes,. rendait, grâce à l'intercession de Jenner, la Uberté aux prisonniers politiques. Admiré du monde entier, et certain que l'avenir de la vaccination, après avoir résisté à tant d'attaques et subi
tant d'épreuves était enfin assuré, Jenner passa paisiblement ses dernières années dans sa ville natale, n continua jusqu'à ses derniers jours à s'occuper de sa découverte, il en suivit les progrès avec une sollicitude paternelle; mais il ne publia désormais rien d'important sur cet objet. Justement fier d'avoir rendu à l'humanité un bienfait immense, il dédaigna noblement les médisances et les calomnies, et tranquille et serein, tel qu'il convient au véritable philosophe, il écrivit à son ami Zing qui voulait le défendre à tout prix, de ne répondre aux antivaccinateurs qu'avec la pointe de sa lancette. On ne pouvail en efiet donner one réponse plus noble et plus philantropique. Le 25 janvier 1823 à l'âge avancé de 75 ans il mourut d'apoplexie progressive dans son cabinet. On peut dire de lui qu'il expira comme il avait vécu, l'esprit calme et le sourire sur les lèvres, heureux d'avoir employé utilement son existence.
Le Doct. Jean Baron, ami intime de Jenner, en écrivit la biographie avec impartialité. Aucun n'ignore qu'il se forma à Londres un Comité qui après avoir recueilli les fonds nécessaires, lui éleva en 1853 une statue colossale dont le modèle est dû à M' Charles Marshall, membre de l' Académie Royale. Mais le monument le plus beau, le plus durable, et le plus précieux que Jenner pouvait désirer, est gravé dans le cœur des hommes de tous les pays et de tous les siècles. Cet homme immortel, plus grand que les conquérants pi éblouirent le monde en faisant couler des torrents
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de sângy livra à rhumanité une conquête qui épargna des millions de victimes.
Pour compléter cette revue historique nous croyons convenable de faire connaître brièvement les oppositions plus ou moins spécieuses que Ton souleva contre le vaccin, nous réservant d'en parler ailleurs avec plus d'étendue. Certains utopistes crurent avoir trouvé dans le vaccin la cause de nouvelles maladies et de la dégénération de l'espèce humaine. D'autres, de bonne foi ou non, se proposèrent d'en contester l'efficacité prophylactique cherchant, la lanterne à la main, des vaccinés nouvellement affectés de petite vérole. Ils allèrent même jusqu'à déclarer que la légère modification que le vaccin imprime à l'homme n'aurait pas duré longtemps, et qu'elle aurait laissé dans l'organisme une disposition à contracter la petite vérole d'une façon encore plus maligne. Le premier oppositeur fut en Angleterre le docteur Moseley qui pubUa en 1799 dans le Médical tracts une brochure, oîi après avoir admis que le vaccin peut pour un certain temps diminuer dans le corps humain la disposition à contracter la petite vérole, il soutenait que cette vertu est commune à toutes les éruptions cutanées, et qu'elle ne produirait jamais dans la constitution un résultat analogue à celui de la petite vérole ; que c' étaient deux maladies tout-à-fait diflférentes ne pouvant se substituer réciproquement; qu'il avait inoculé avec la variole plusieurs milliers d'individus sans en perdre un seul; qu'il était extrême-
ment rare que T inoculation fût suivie de quelque accident; mais qu'il n'était pas ancore donné de connaître la fatale influence que pouvait avoir sur le sang et sur toute la constitution une humeur prise sur on animal malade, etc.
11 concluait qu' il convenait de se prémunir contre les apparences trompeuses de l'efficacité de cette nouvelle méthode, et se garder d'exposer la vie d'un seul homme sans avoir bien constaté la nature et les résultats de cette rebutante découverte. Moseley déplorait encore qu^on eût été sourd* à ses avertissements; il citait d'abord des individus sur qui l'inoculation de la variole avait eu ses eflfets, encore qu'ils n'eussent été vaccinés que depuis quelques mois ; puis des cas où le vaccin contracté même directement de la vache n'avait pas préservé de la variole. Il disait qu'il avait soigné tant à Londres que dans le voisinage de Ghelsea des maladies d'yeux, des éruptions cutanées, des ulcérations corrosives, et différentes sortes de gales occasionnées par la vaccine. Il assurait même que quelques-uns en étaient morts. Il ne pouvait douter que le virus des vaches ne laissât des germes latents de maladies dans le corps humain, et tout en proposant l'inoculation de la variole comme plus sûre et exempte de maladies ultérieures , il ad- ^ mettait que dans certaines constitutions la vaccine diminue la disposition à contracter la variole.
Le docteur Rowley combattit la vaccination en 1805 (1). Il commença par louer l'inoculation de la
U) Ik tinefieaeiié et des dangers de la vaccine.
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variole en la déclarant salutaire , douce et infaillible , puis il énuméra les maux imaginaires causés par la vaccination, les ulcères, les gales vaccinales, les croûtes , les abcès , et surtout un grand nombre de maladies dégoûtantes et particulières atcœ animaux. Il fit élever à des milliers les cas de variole survenus après le vaccin, tant par contagion, que par inoculation. Il contesta, comme Moseley, que le vaccin puisse détruire la petite vérole. Il dressa un tableau de cinq cents vaccinés dont 240 eurent la variole naturellement ou par inoculation, et les autres durent souffrir toutes sortes d'ulcères, des gangrènes, des tumeurs, des gales vaccinales, etc. Le docteur Squirrel, ancien pharmacien à l'hôpital de la petite vérole, publia aussi des observations sur l'inoculation variolique pour en prouver la supériorité. En France le docteur Chappon (Traité historique des dangers de la vaccine) combattit avant tout l'inoculation de la variole, puis celle du vaccin. En Piémont le vétérinaire Brugnone tenta de déprécier le vaccin. Une des diflSicultés qu'il souleva contre l'introduction du même, c'est la probabilité de rendre le cov>pox indigène chez les vaches. Le Comité vaccinique de Turin lui répondit de manière à ne lui permettre aucune réplique.
Les citations que nous venons de faire suffisent selon nous pour donner une idée de la guerre qu'on fit à la vaccine, d'autant plus que nous serions obligés, en cas contraire, de répéter toujours les mêmes choses. Nous ne nous arrêterons pas non plus à réfuter longuement
nos adversaires, puisqu'il suffit aujourd'hui d'énoncer leurs opinions pour les réduire à leur juste valeur. NéâBmoins il faut déplorer un fait, et c'est qu'il est bien difficile de vaincre les préjugés. Napoléon I, le grand législateur de ce siècle, avait bien raison de dire que peu de jours et quatre batailles lui suffisaient pour défaire la machine de deux monarchies, mais que plusieurs années d'un, règne puissant ne lui suffirent pas pour vaincre l'empire des erreurs et des préjugés.
Nous ajouterons encore en passant qu'en Angleterre les journaux et les écrits de temps-là contestèrent l'authenticité d'une grande partie des cas de variole survenue après le vaccin; qu'au contraire dans un certain nombre des mêmes on n'avait pas pratiqué régulièrement l'inoculation vaccinique, ou bien que, comme dit Jenner, on avait au commencement de la vaccination confondu le vrai avec le faux vaccin. Dans certains cas la variole s'était développée presque en même temps que la vaccine ou peu de temps après , c'est-à-dire, lorsque l'organisme se trouvait déjà sous Tinfectionvarioleuse; dans d'autres enfin, on n'avait remarqué qu'une légère varioloïde. Mais que valent d'ailleurs contre des milliers de faits contraires quelles cas isolés et d'un fort douteuse authenticité ? Ne vit-on pas la petite vérole reparaître deux, trois, quatre fois, et môme davantage? Que signifient peu de cas, dans lesquels le vaccin ne produisit pas d'effi^ts? N'existera-t-il donc pas toujours des individus rétifs
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à la contagion et à Tinoculation de la variole ? Voudrait-on établir une règle générale d'après une disposition particulière individuelle? Ce serait en vérité une nouvelle manière d'argumenter. Quant à la diflSiculté de distinguer la vaccine illégitime de la véritable, elle ne pourrait former qu'une vaine opposition, les caractères distintifs en étant si bien^ connus qu'un observateur clairvoyant ne s'y laisserait plus prendre. Que signifient ces ulcères, ces plaies gangreneuses, ces éruptions cutanées, cette mortalité qu'on veut attribuer au vaccin et qui survient même après des années? S'il en était ainsi, ne devrions-nous pas voir maintenant presque tout le genre humain ulcéré et dans un état piteux? Mais l'objection la plus étrange, et la plus ridicule (qu'on nous passe le mot), on a voulu la tirer de la prétendue brutalité passée avec le vaccin dans l'espèce humaine. Cette allégation est si absurde que ce serait une folie si l'on s'arrêtait à y répondre.
En France, Husson combattit victorieusement les nombreux détracteurs de la vaccination dans son Rapport au Comité [de Paris où il explique et réduit à leur juste valeur les cas d' éruptions générales survenues sur des individus qui, au moment de la vaccination, étaient déjà sous l'influence de l'infection varioleuse. Il remarqua en outre qu'on prit quelquefois pour des pustules varioleuses l'orticaire, la rougeole, le pemphigus alors très-répandu à Paris et dans toute la France, et la petite vérole volante jusqu'alors con-
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affection distincte et îndépende la vaccine.
^er qu'on compta parmi les in- {ues-ims qu'on reconnut ensuite es, d'autres qui avaient été vacutres enfin qui n'avaient eu que décoche contre les adversaires servent eux-mêmes pour prouiccin sur de simples éruptions )ent à la suite de. l'inoculation atrant par l'expérience que de IX se rencontrent dans ceux qui ariole ou ont été inoculés, et Lcacité du vaccin dont les conl'on ne voit désormais se déve- 3 ni la réaction générale ni Té- [u'on rencontre ordinairement vaccinés ni inoculés. Quant aux t attribuer à la vaccination, 11 en a de bien douteux, et que pendants, tels que la rougeole ae nous arrêterons pas davandiscussions de Husson, de De qui se rangèrent alors du côté ippositions qu'on faisait et les épandait parmi les populations, î, il n'en est plus de môme aurand nombre de ces oppositions ïpérience, souveraine maîtresse
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en toute chose, les ayant classées parmi les rôves des esprits exaltés ou gâtés.
Nous tâcherons dans cet ouvrage de confuter les erreurs et les préjugés qui pourraient encore aujourd'hui s'opposer à la propagation de la vaccine.