CHAPITRE XVm
DE LA TRANSMISSION DE LA SYPfflLIS PAR LA VACCINATION
S'il y a peu de personnes qui croient aujourd'hui à la transmission par la vaccine des principes délétères qae nous avons indiqués, d'autant plus que la puissance contagieuse et l' inoculabilité des mêmes est généralement mise en doute, plusieurs présument que la syphiUs et le vaccin peuvent passer contemporainement d'un individu à l'autre. Il s'agit ici d'un virus éminemment contagieux et inoculable par luimême, et qui souille à un haut degré toute l'économie animale. Il y a donc plus de probabilité qu'il puisse, lorsqu'il existe, s'associer avea le vaecin et transmettre en même temps que ce salutaire préservatif une des plus horribles maladies de l'espèce humaine. La science a enregistré plusieurs faits qui ont confirmé les uns dans leurs opinions et inspiré à d'autres un soupçon raisonnable. On a vérifié ici, comme ailleurs, ce que l'histoire de la médecine nous dit à propos de certains remèdes dont on ne reconnut d'abord que les efifets bienfaisants , et dont l' expérience démontra plus tard les inconvénients et les insuccès dans certaines circonstances. Mais la science a tenu
compte et des effets bienfaisants et des inconvénients, et Texpérience l*â guidée à se procurer les uns et à obvier aux autres. Telle est l'histoire de la vaccination humaine. Proclamée d'abord sans danger et incapable de transmettre autre chose que la vaccine, l'on vit plus tard qu'elle n'était pourtant pas exempte de tout danger. Mais il suffisait de signaler le mal pour trouver le remède.
Quelques-uns se livrèrent à cette recherche; d'autres au contraire préférèrent d'exagérer le mal et de lui donner plus de relief encore au point de proposer l'abolition de la vaccination humaine sans penser qu'ils détournaient ainsi les hommes de toute sorte d'inoculation.
. Dans cette question qui intéresse au plus haut point la science et la société nous exposerons d'abord les cas de transmission syphilitique qu'on a imputés à la vaccination, et nous tâcherons ensuite de démontrer jusqu'à quel point on peut inculper l'opération Jennérienne, et s'il est possible moyennant certaines précautions d'éviter le mal qu'on lui attribue. Si l'on considère les oppositions qui ont été faites au vaccin par Moseley et Squirrel, Ton peut d'abord douter qu'il fût question de syphilis dans quelques-uns des cas décrits sous le nom de cow-pox itch (gale vaccinale) et dans ceux où il paraît que la vaccination a produit des ulcères sur les bras à l'endroit de l'inoculation et des éruptions générales persistantes. Mais ces descriptions sont tellement incomplètes et leur au-
thenticitë si contestée, qu'elles ne méritent pas, au dire de presque tous les savants, d'être sérieusement examinées. L'illustre Monteggia fut le premier qui appela l'attention sur cet objet. Il lut à l'institut des sciences de Milan (1) un mémoire oti il démontra la possibilité de la transmission de la syphilis par le vaccin. Il admit que dans ce cas la pustule vaccinale contenait les deux virus, le vaccinal et le syphilitique.
Passons maintenant en revue les faits que la science a enregistrés dans ses annales, et suivons l' ordre chronologique.
lo Le doct. Galbiati (2) cite le cas d'une petite fille qu'il visita en compagnie des doct. Amantea et Boocanera. Elle n'était vaccinée que depuis peu de jours, lorsqu'elle commença à avoir le corps généralement couvert d'ulcères corrosifs, dont les plus horribles et les plus caustiques occupaient les parties les plus délicates de la peau. L' anus et la bouche en furent bientôt rongés, et la pauvre enfant succomba.
2o Le doct. Marcolini d'Udine inocula le 16 juin 1814 à dix enfants le pus d'une petite fille saine en apparence, mais qui était née de parents syphilitiques et avait même infecté sa nourrice. Il furent tous atteints du mal vénérien, et cinq en moururent. Le 23 du même mois il vaccina avec le pus de ces enfants trente autres sujets, dont il conste qu'un seul fut affecté de syphilis.
(1) Séance du 17 février ]81i.
(2) Mémoire sur ^inoculation vaccinale, Naples, 1810.
556 DE LA VACaNATlON — CHAPHRE XYni
3p Le même docteur Marcolini nous cite le cas d'une autre petite flUe vaccinée le 20 mai 1822 et qui contracta simultanément la vaccine et la syphilis. Mais comme la santé du vaccinifère était excellente, les enfants qui furent vaccinés en même temps que la précédente n'eurent aucune infection (1).
40 En 1821 une petite fille de trois mois fut vaccinée avec le pus d'un enfant bien portant et qui ne cessa de Têtre. Des pustules régulières se développèrent et servirent à inoculer 46 enfants, dont 6 eurent des pustules normales avec lesquelles on inocula 100 autres enfants qui ne présentèrent ultérieurement aucune symptôme de syphilis. Chez presque tous les autres on observa sur les points où les piqûres avaient été faites des ulcères recouverts de croûtes permanentes, ou des ulcères indurés. Ces accidents survenaient au moment de la chute des croûtes vaccinales. Plus tard on vit apparaître des ulcères dans la bouche et les parties sexuelles, des éruptions de croûtes sur le cuir chevelu, des taches cuivrées, des ophtalmies. Le système glandulaire et le système osseux ne furent pas épargnés. Ces accidents se communiquèrent aux nourrices et aux mères des enfants. La commission sanitaire officiellement informée nomma une commission spéciale qui constata la nature syphilitique des accidents présentés par les enfants et les nourrices. Admis à l'hôpital ils furent
(1) MàicoLiNi» Esiai iur la eomplieation de la vaeeine, Milan, 18S3.
DE LA TRANSMISSION DB LA SYPHILIS BTa 557
traités par le bichlorure de mercure à Tintérieur et les frictions mercurielles; 19 enfants moururent; les autres se rétaJi)lirent plus ou moins vite en conservant toutefois une grande faiblesse dans les membres inférieurs« Toutes* les femmes infectées guérirent (1).
5p Un fait identique arriva au doct. Cerioli en 1841. En voici le résumé. En cette année un enfant P. G.
des environs de Crémone, né de parents syphilitiques, présenta sur ses bras après la vaccination six belles pustules qui servirent à vacciner 64 enfants. La plupart eurent des symptômes de syphilis générale et présentèrent au siège des piqûres des ulcérations dont quelques-unes à bords durs, ou terminées par des cicatrice irrégulières. Les mères et les nourrices ne furent pas épargnées. Des 64 vaccinés 54 guérirent, 8 enfants et 2 femmes succombèrent. P. G. finit par mourir hydropiqae après avoir eu diverses éruptions à la peau et des ulcères syphilitiques aux parties génitales et au scrotum (2).
&> Pitton fit connaître en 1844 deux cas de syphilis transmise à deux enfants par la vaccination. Un avait 14 mois et l'autre 13. Ils avaient été vaccinés à une époque différente parle doct. Bouchet de Marly-le-Roi, main au 6™« jour après Tinoculation ils furent infectés d'une syphilis constitutionelle (3).
70 M. Geccaldi, médecin à l' hôpital de Gonstantine,
(1) Ami. Univ. de nid., D'Aknibal Omodei, U XIX.
(2) RoLLiT, Recherchée sur la syphilis,
13} Journal des eawmssainees médieo-chirurgicaUs, ISii.
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vaccina en 1845 trois enfants qui appartenaient à deux familles distinguées, et sur lesquels la syphilis secondaire se développa peu de temps après.
80 Le cas vérifié par le doct. Viani en 1849 mérite d^être rapporté en entier. N... mariée en Egypte revint en Italie chez son mari en 1838. Elle y accoucha peu de mois après d'un enfant qu'elle allaita d'abord; mais comme des ulcérations apparurent sur ses mamelons, elle fut obligée, ignorant toutefois la nature syphilitique de ces ulcères, de confier son enfant; à une nourrice. Celle-ci fut bientôt atteinte de symptômes syphilitiques évidents. Il en fut de même d'une troisième, puis d'une quatrième femme, successivement chargées d'alaiter cet enfant. La dernière nourrice pour le sevrer donnait quelquefois le sein à un autre nourrisson qui ne tarda pas à être infecté. Des ulcères s'étendirent à tout le tube digestif, et ce nourrisson succomba misérablement en peu de temps. Confié aux soins de son oncle et de sa tante l'enfant de madame N... finit par ne plus présenter d' autres symptômes morbides en dehors d'une légère opthalmie. On le vaccina alors, et comme la variole régnait épidémiquement, beaucoup de médecins pratiquaient la revaccination et l'oncle et la tante de cet enfant, âgés l'un de 28 ans et l'autre de 25, voulurent s'y soumettre et demandèrent qu'on se servît pour eux de la lymphe des pustules vaccinales de leur neveu. Bien que M/ Viani ne connût pas alors les antécédents de ce dernier, il n'y consentit cependant qu'avec peine à cause
de r opthalmie dont il était affecté. Les choses marchèrent d'abord chez les vaccinés comme d'ordinaire, mais après la dessiccation des pustules il se forma une croûte dure, raboteuse, entourée d'une aréole d'un jaune rougeâtre et différente des croûtes vaccinales. Les deux vaccinés eurent ensuite les symptômes évidents de la véritable syphilis (1).
De semblables cas se sont avérés dans d'autres pays. L'Allemagne nous en présente deux qui ont eu un grand retentissement, pour avoir été l'objet de procès judiciaires. Le doct. Weggeber nous raconte le premier qui est le neuvième dai^s l'ordre que nous suivons.
90 Dans la ville de K.... la variole régnait épidémiquement au commencement de 1849; de nombreuses revaccinations furent opérées et dix familles se firent revacciner du 14 au 15 février de cette année. Ils tombèrent presque tous malades. Au bout de trois ou quatre semaines des ulcères de nature syphilitique apparurent à l'endroit des piqûres; ils furent suivis de .manifestations secondaires. Les personnes atteintes étaient au nombre de 19 et âgées de il à 40 ans. Il était impossible de suspecter la moralité de la plupart d'entre elles. Toutes ces revaccinations avaient été faites par un vétérinaire. Le vaccin provenait d'un enfant robuste et qui paraissaitjouir de la plus florissante santé. Cependant une éruption érythémateuse
• (1) BOLLKT, K C.
ne tarda pas à se montrer sur lui à la partie interne du pli inguinal, à la marge de l'anus et au visage. Soumis à l'examen d'un médecin le 21 février, il offrait toutes les apparences d'une rougeole syphilitique. Il mourut d'hydrocéphale le 24 février. On sut depuis que l'éruption vaccinale ne s'était pas faite régulièrement sur lui et que le 8"^® jour il n'y avait pas encore de trace de boutons. Plusieurs autres enfants vaccinés en même temps que celui-ci ne présentèrent rien d^anormal. On intenta un procès au vaccinateur. Le rapport médico-légal conclut que l'enfant était infecté du mal vénérien au moment où l'on prit sur lui la lymphe vaccinale, et le pauvre médecin- vétérinaire dut subir, outre l'amende, la peine de deux mois d'emprisonnement (1).
10. Au commencement de l'été de 1853 le docteur Hubner, médecin judiciaire, fit plusieurs opérations dans un village de la Francoine avec du vaccin pris à un enfant qui avait une éruption au visage et sur le corps. Au bout d'un certain temps huit de ces enfants montrèrent sous diverses formes les symptômes^ de la syphilis constitutionnelle. An dire des témoins, il ne s'était pas développé de vraies pustules vaccinales, mais de petites vésicules purulentes qui s'étaient ouvertes et changées en ulcères. Ces enfants communiquèrent la maladie à neuf personnes adultes. On ne reconnut la nature de l'affection que lorsqu'on vit
(1) Médeeinisjue Zeitung^ 3 avril 18S1.
apparaître les ulcères des condylomes, et on cite particulièrement une femme qui portait constamment son enfant sur les bras. Il avait des condylomes aux ' parties génitales et à Tanus ; bientôt il se développa sur les bras de la mère des ulcères rongeurs trèsëtendus et suivis d'une infection générale. Cette malheureuse conçut avant sa guérison et eut un enfant syphilitique. Une circonstance très-remarquable et qui aurait dû, ce semble, disculper le médecin, c'est que des' enfants d'une autre localité, vaccinés aussi avec le même pus pris sur V enfant dont le corps était couvert d'une éruption suspecte, furent exempts de toute atteinte syphilitique; les pustules vaccinales se développèrent parfaitement et avec toute régularité, et plus tard les enfants continuèrent à se bien porter. L'enquête qui eut lieu à ce sujet fit reconnaître que la mère de l'enfant suspect avait eu la syphilis avant de devenir enceinte de cet enfant, mais qu'elle était guérie à l'époque de sa grossesse. N'est-il pas permis de douter de cette dernière assertion ? Le doct. Hubner fut traduit devant une cour de justice composée en grande partie de médecins, et condamné à un an de prison. Il interjeta appel de ce jugement; mais le deuxième tribunal porta la peine à deux années d'emprisonnement. Enfin la cause ayant été portée devant une troisième cour le doct. Hubner fut condamné, en dernière instance, à six semaines de prison et aux frais (I).
(1) G^. méd., Paris. 1835, pag. 26i.
30 — Parola, Vol. ly De la vaccination.