CHAPITRE IV
DES INCONVÉNIENTS DE L'INOCULATION DE LA VARIOLE ET DE LA SUPËRIORITÉ DE LA VACCINE
0 ne nous resterait que peu de choses à dire sur les avantages de l'inoculation de la variole, si l'occasion ne nous conduisait à traiter plus diffusément cette question. Quand on considère le peu d'efficacité prophylactique que quelques uns disent avoir trouvé ces dernières années dans la vaccination, et qu'une seconde vaccination ne suffit pas toujours à préserver d'une manière ahsolue de la variole, il n'y a pas à s'étonner si l'on imagina de recourir de nouveau à rinoculation varioleuse, d'autant plus que les statistiques avaient démontré que la variole étaitmoinrrécidive pour ceux qui la contractaient artificiellement ou spontanément, et que certaines expériences avaient étahli que l'efficacité de l'inoculation peut arriver là où n'arrive point la vertu de la vaccine. Nous tâcherons donc dex^onstater en premier lieu si rinoculation de la variole a un avantage réel sur la variole naturelle ; nous la comparerons ensuite avec la vaccination pour démontrer la supériorité incontestable de cette dernière.
On 86 rappelle que rinoculation a rencontré bien des obstacles avant d'ôtre généralement adoptée; nous neparlerons plus des préjugés religieux ni des préventions populaires qui surgissent ordinairement contre toutes les découvertes. Nous dirons seulement qu*on accusait l'inoculation d'être la cause de maladies se* rieuses et même mortelles et d'entretenir sans cesse la contagion au milieu des hommes. Les méthodes empiriques pratiquées sans précautions donnaient certes au commencement une raison plausible à ces insinuations ; mais si l'on pense aux modifications qui la rendirent ensuite bénigne à tel point qu'elle ne causait la mort que dans la proportion de 1 sur 1000, il y a lieu d'être étonné qu'elle n'ait pas été plus généralement adoptée, faute d'autres moyens prophylactiques. Sans même tenir compte de l'opinion des anciens qui considéraient la petite vérole comme un germe inné qui devait se développer tôt ou tard, il est certain qu'il y avait bien peu de personnes qui évitaient cette contagion funeste à tous les âges sans en excepter la vieillesse ni même les fœtus (1). Nous savons quels étaient les ravages de la variole; qu'il nous suffise de dire que d'après les données les plus authentiques elle n'emportait jamais moins de la septième partie des infectés et que la mortalité s'étendait même quelque fois au tiers. Sarcone nous dit qu' il y a eu des constitutions varioleuses si fortes que les deux tiers succombèrent et les
(1) V. FtA!«K,, BoiSIItl, SAtCOlfK.
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sorvivants restèrent fort marquetés et en très-mauvais état de santé. Il ajoute cpi'il y en eut encore d une telle ▼iolence qu'elles causèrent la mort de tous ceux qui avaient contracté la maladie. D'après les calculs modérés de Jurin il mourait autrefois de petite vérole la quatorzième partie du genre humain. Sarcone a fait un calcul sur une population de quatre millions, en établissant. 100 ans comme terme de là vie générale. Il s'en tient à Jurin, et remarque que les pertes s'élèveraient à 237,600, et que le nombre des individus qui tôt ou tard contracteraient la maladie dans l'espace d'un siècle^ serait de presque 3,300,000. Si nous ajoutons les infirmités que la variole laisse après elle, et qui conduisent lentement au tombeau , telles que les ophthalmies, les phthisies, les tumeurs scrofuleuses et les obstructions viscérales , on ne s'étonnera pas si Unger a soutenu qu'elle emportait la quatrième partie du genre humain. Qui pourra donc douter de la supériorité de l'inoculation? Quelle différence dans les
conséquences de l'une et de l'autre ! En effet l'inoculation produisait ordinairement une variole bénigne, étant fort rares les cas où elle était confluente et mortelle; elle permettait de choisir la saison et l'âge et ne laissait aucune difformité. La Gondamine disait donc avec raison en parlant des avantages de l'inoculation, que la nature nous décimait et Vart nous ndUésime.
D'autre part rinoculation avait diminué, mais non totalement écarté le danger de prendre une variole grave; et bien des individus avaient encore de la répugnance à contracter volontairement, surtout dans les temps ordinaires, une maladie dont ils ne pouvaient à l'avance calculer les résultats. Les dangers qui raccompagnaient, l'accusation qu'on lançait contre elle de faire des victimes, les suites fâcheuses qu'elle avait quelquefois pour ceux mêmes qui ne succombaient pas, tout contribua à laisser un champ trop libre aux ravages de la petite vérole. D'Alembert disait: Il est peu probable que je meure de petite vérole naturelle dans quinze jours à partir d* aujourd'hui; il faut avant tout^ pour que cela arrive^ que dans ces quinze jours f en sois atteint (ce qui est très-difficile^ pourvu que je me garde de cetcœ qui en sont infectés), et ensuite que la variole soit assez forte pour me tuer. Si je tne fais inoculer, alors je suis certain que dans ces quinze jours j'aurai la petite vérole, et il ne nve restera que V incertitude si eUe aura assez de force pour me tuer (1).
Sans entrer dans le mérite de ces arguments spécieux , il est certain qu'étant énoncés par un homme si éminent, ils devaient décourager les plus peureux et les indécis. En outre les précautions ennuyeuses d'isolement auxquelles on était soumis , les soins et les dépenses que la maladie réclamait , faisaient que
(1) Sagco, TtiAii Mf la vaeetue, pag. 91.
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pea d'individus recouraient à Tinoculation. Les calculs comparatifs qu' on avait faits sur la mortalité causée par la variole inoculée et la variole naturelle n'étaient pas conformes à la vérité. On avait inféré^ dit Vivian! , des listes mortuaires des inoculés qu'il en mourait un seul sur 300, et que sur 300 affectés de variole il en mourait 42, et on avait conclu que la mortalité causée par la variole naturelle comparée à celle de l'inoculation était dans le rapport de 42 à 1. Jusqu'ici les conséquences sont justes; mais lorsqu'on va plus loin et qu'on dit que l'inoculation pouvait assurer à la société la vie de 42 individus sur 300, la conclusion est fausse: car cm suppose que tous ces 300 individus sont susceptibles d'inoculation, ce qui est contraire à l'expérience (1). On doit en effet éliminer de ce nombre ceux qui ont un tempérament maladif ou qui sont sous le travail de la dentition ou d'une maladie aiguë quelconque. Ajoutons encore qu'en général on n' inoculait plus après la 12°^« année. Si Ton avait pratiqué l'inoculation dans ces dernières circonstances, la proportion de la mortalité se serait élevée et la différence entre les deux varioles , la naturelle et l'inoculée, aurait été moins grande.
Mais la plus grave opposition faite à l'inoculation , et qui fut la cause de tant d'opinions disparates et de l'incertitude des divers États à l'adopter, c'est qu'elle entretenait le foyer de la maladie , et que pour le
(1) ViTiAiri , Mémoire 9ur Pinoeulation lu à la Société if émulation de GémUn juiUêt 1801
bien de quelques uns des milliers d' hommes de* vaient en souffrir. Le Comité central de Paris remarqua justement que l'inoculation ordinaire répandait et multipliait le^ germes de l'infection, tout autant que la variole naturelle, sans qu'il fût possible d'en arrêter les conséquences ; et Sacco la qualifie trèsexactemailt comme un bienfait individuel assez dangereux pour la généralité des hommes. Que dirent alors les partisans de l'inoculation ? Ne pouvant nier un fait généralement confirmé, ils déclarèrent que c'est seulement sous de certaines conditions atmosphériques que se fait la diffusion de la contagion varioleuse, et que sous l'influence des mêmes la maladie se répand par sa propre vertu , indépendamment des cas où elle existe artificiellement. Cette ingénieuse réponse, appuyée sur le principe favente cœlo, ne tient pas contre le fait que les contagions en général et la variole en particulier ne peuvent être nées spontané^ment à la suite d'une condition climatérique, mais qu'elle peuvent en vertu de cette même condition se développer avec plus d'intensité et d'étendue.
La science nous fournit plusieurs faits positifs qui attestent l'apparition des épidémies à la suite de l'inoculation. Il nous suffira d'en rappeler quelques uns. Pierre Frank assure que beaucoup d'enfants furent atteints de la variole non seulement par la faute de la nature, si l'on peut s'exprimer ainsi, mais encore par celle de l'art. Girtanner rapporte qu'on doit attribuera l'inoculation l'épidémiede Weimar en 1781 •