CONSIDÉRATIONS SUR CETTE HYPOTHÈSE
Le seul énoncé de cette supposition pourra paraître étrange : une société sans tradition. Est-ce possible? est-ce supposable?
Nous prions de remarquer que c’est pour nous une hypothèse, et non un fait. Nous sommes loin d’admettre que la société ait jamais existé sans instruction quelconque, ou que le genre humain ait débuté par l’ignorance plus ou moins complète. Les rationalistes , pour appuyer une fausse théorie du progrès, ont assigné à l’espèce humaine une origine impossible, comme ils lui assignent un but irréalisable. Au lieu d’admettre, sur la naissance de la société, l’histoire la plus authentique du monde, mais révélée ; ils préfèrent s’attacher aux fables d’Horace ‘, de Lu-
1 Lib. I, salir, m.
Cum prorepserunt primis animalia terris,
Mutum et turpe pecus, glandem atque cubilia propter, Unguibus et pugnis, dein fustibus atque ita porro Pugnabant armis, qu® post fabricaverat usus ;
crèce et autres épicuriens illustres ; ils font apparaître l’homme sur la terre, non à l’état sauvage, mais à l’état animal, à l’étal végétal, ou de matière eu fermentation. C’est, au siècle des progrès, se tenir à la hauteur de la philosophie épicurienne Mais il ne suffit pas de s’avilir, il faudrait tâcjier d’éviter l’absurde. Pour s’y soustraire, ils n’auraient pas seulement à expliquer la génération spontanée, problème un peu plus insoluble que celui de la quadrature du cercle; ils auraient surtout à montrer comment tout ce qui est peut être le produit du mouvement et de la matière, à commencer par eux-mêmes. Nous ne voulons pas les flatter, mais nous leur reconnaissons volontiers une intelligence noble, élevée; eh bien, qu’ils nous disent comment elle a pu sortir d'une combinaison chimique ou d’une fermentation panthéislique.
Ils auraient en outre à prouver la transformation graduelle des races, qui est un démenti aux faits et aux lois les plus constantes de la nature. Ils auraient enfin mille impossibilités à établir contre la science, contre l’bistpire et contre la raison.
Pour nous, délivrés de ces rêveries, nous savons à
Donec verba, quibus voces sensnsque notarcnt,
Nominaque invente, dehinc absistcrc bello,
Oppida cœperunt munire, et condere loges, etc. lib. V, vers. 923 : . ‘ 1 >
Glandiforas inter curabant corpora quercus,
Neiuora ulquu cavos sylvasquc colebaut. ,
* Ce n’est pas seulement dans les matérialistes et les déistes du dernier siècle que nous trouvons cette doctrine ; elle fait partie obligée du panthéisme de nos jours et le point de départ de la théorie humanitaire. Voy. Encyclo p. nom’., art. Animal, Ciel, Christianisme; et Dictionnaire d'histoire naturelle, art. Génération spontanée. Géographie zoologique.
quoi nous en tenir sur l’origine du genre Immain et de la sopié|é. Nous savons pertinemment que les premiers hommes ne sont point nés dans un état d’enfance corporelle ou intellectuelle, mais qu’i|s ont ou, dés le premier instant, avec la plénitude de la force physique, la science et le plein exercice de la parole I, Mais, quand npus n aurions pas été renseignés sur cetle origine par le récit divin, la seule idée que nous avons de Dieu, de sa bonté et de sa sagesse, subirait à nous apprendre • que la première société n a pu être abandonnée par lui à un état natif d’ignorance complète, et réduite à former elle-même, avec une peine et des longueurs infinies, ses connaissances et son langage; à se créer tous ses moyens de communication comme tous ses moyens (l’existence.
La nature matérielle et même animale a pu être créée à l’état d’ébauche informe, et attendre durant des siècles ' sa perfection définitive. Mais des êtres doués de la conscience et du sentiment du bonheur, n’ont pu, en sortant du sein d un Dieu bon et sage, être destinés à languir, durant un temps indéfjni, dans un tel état de misère et d’impuissance.
Mais, dans la suite des siècles, à côté (Je la grande famille humaine qui s’étend et se perpétue en communiquant à tous les individus et à toutes les générations les biens du corps et de l’jntelligence , a-t-il pu exister, par up apcident quelconque, et en dehors des lois générales (|e la Providence diviue toujours libre dans la variété de ses moyens, a-t-il pu exister quelque société imparfaite, presque en fout étrangère à la grande so-
1 Voir noire Opusc., de (Origine des conn. kum. d’apres t Ecriture sainte.
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ciété ; sortie d’elle, mais n’ayant reçu d'elle que l'existence et la vie, et réduite à elle-même pour tout inventer et tout découvrir?
Nous ne disons pas qu’une telle société ait jamais existé. Nous ne disons pas même qu’il lui soit possible d’exister durant un temps un peu considérable. Et nous déclarons formellement n’admettre, pour un moment , et ne discuter cette hypothèse d’une société sans tradition, que pour suivre les traditionalistes sur un terrain où ils nous ont engagés. Ils nous ont souvent parlé d’une solution de continuité dans la chaîne des traditions sociales , pour nous dire ce qui arriverait infailliblement à une génération ainsi détachée, ainsi isolée. Que serait-elle, d’après eux, cette génération? Et que seraitelle nécessairement, en vertu de leur système? Un troupeau d’êtres sans raison , n’éprouvant d’autres besoins que ceux de l’animalité, et à jamais incapables , non-seulement d’avoir une langue, mais une idée morale, religieuse ou intellectuelle. M. de Bonald luimême, ordinairement plus modéré que la plupart des écrivains qui l’ont suivi, M. de Bonald affirme et répété ceci : « On l’a dit dans cet (ouvrage), si une « génération cessait tout à coup de parler, toutes les « générations qui suivraient seraient muettes; si une « génération cessait d’être religieuse, toute une nation « tomberait dans l’athéisme ; et cette vérité, aussi cer- « taine qu’elle est effrayante , peut s’appliquer aux « doctrines purement morales, comme aux doctrines « religieuses »
Nous reconnaissons volontiers que les traditionalistes
' Mélang. lit!., II, p. 248. Cf., p. 168, et Pensées diverses, I, p. 343.
sont dans leur droit, en discutant cette hypothèse, bien qu’ils la tiennent pour irréalisable. On peut raisonner sur une supposition, quand même cette supposition serait impossible, et dire par exemple : Si, par impossible, telle chose existait, qu’arriverait-il, et quelle conséquence se présenterait? Si quelques individus, séparés dès leur enfance de la société des autres hommes, parvenaient à vivre réunis, sans communiquer avec le reste de leurs semblables et sans rien apprendre d’eux, que pourraient-ils savoir, que pourraient-ils inventer? Raisonner de la sorte, ce n’est point nier pour ces individus et pour la conservation de leur vie la nécessité des secours matériels de la société; c’est considérer à part la nécessité des secours intellectuels, afin d’en mieux saisir le caractère et la portée.
Aussi nous ne pouvons comprendre que M. de Bonald ait mis tant d’insistance 1 à repousser l’hypothèse de deux ou plusieurs enfants élevés loin des autres hommes, qu’un écrivain du dernier siècle avait posée pour examiner si cette petite société, sans aucun enseignement reçu, parviendrait à penser, à inventer quelque chose, et môme à parler. Nous le comprenons d’autant moins que lui-même finit par discuter longuement * cette hypothèse; par conséquent il l’admet, au moins comme discutable.
Il n’est pas le seul à la discuter, et dans toutes les écoles, dans celle des traditionalistes comme dans les autres, on s’est demandé ceci : qu’arriverait-il si une réunion d’hommes quelconque n’avait rien appris des autres hommes?
1 Recherches phil., I, p. <92 à 214.
' Ibid., p. 215 à 236.
II y a donc nécessité pour nous de l’examiner à la suite de tous les autres.
Les uns ont supposé plusieurs enfants séquestrés et réunis entre eux; nourris et pourvus de tout par leurs parents ou leurs maîtres; mais avec des précautions infinies pour les priver de tout rapport intellectuel avec la société: D’autres ont supposé des enfants abandonnés dans les bois, se rencontrant par une cause quelconque, se réunissant et formant ensemble une espèce de société. La plupart semblent avoir admis ces suppositions comme possibles. Pour nous, nous les prenons, possibles ou non, uniquement pour en poursuivre les conséquences. C’est pourquoi nous n’avons point à rechercher par quels moyens et de quelle manière une telle société pourra subsister. Nous avons uniquement à nous demander ceci : si l’on suppose une réunion d’individus, entièrement privés de toute instruction, de tout enseignement humain, pourront-ils connaître quelque chose, inventer quelque chose et avoir un langage?
Il est clair que nous ne pouvons prendre pour objet de nos recherches ces peuplades ou bandes errantes qu’on appelle Sauvages. Quelque isolés qu’on les suppose dans leurs forêts ou leurs déserts; quelque étrangers qu’ils soient à nos connaissances et à nos usages ; on ne peut pas dire qu’ils sont sans tradition aucune, qu’ils n’ont rien reçu ni rien conservé de la grande société dont ils se détachèrent. Par conséquent, dans le peu qu’ils savent, il serait impossible de faire au juste la part de ce qu’ils emportèrent en s’éloignant, et de ce qu’ils ne doivent qu’à eux-mèmes. Pour procéder rigoureusement, on doit supposer, comme on a supposé en effet, des enfants isolés dès lpqr bas âge; on dpjt supposer une société réellement sans tradition. tyài& il est
juste aussi, d’un autre côté, qu’on ne la considère pas durant un espace de temps trop restreint, pendant l’enfance ou les premières années de l’adolescence. Pour savoir ce que peuvent les hommes par eux-mêmes, il faut les prendre pendant une vie d’hommes au moins, pendant une génération.
C’est le point de vue où nous demandons à nous placer, pour examiner : 1° Si, avec de telles conditions, ces hommes pourraient acquérir quelques connaissances ; 2° s'ils auraient un langage, un moyen quelconque de communication ; 8° s’ils auraient la parole.