SANS TRADITION
Les traditionalistes paraissent triomphants quand ils disent à leurs adversaires : pour décider entre nous, consultons la nature; que nous répond -elle, et que met-elle constamment sous nos yeux? Tout homme qui pense a été enseigné, et tout homme qui parle a entendu parler. Ce fait universel n’indique-t-il pas une loi constante de la nature? Citez un seul fait contraire; montrez-nous deux hommes qui aient appris d’eux-mèmes à penser et à parler, et vous pourrez alors nous contester cette nécessité absolue de la transmission de la pensée et de la parole.
Les adversaires ont répondu, non moins victorieusement : montrez-nous vous -mêmes un seul fait qui prouve cette nécessité absolue. Vous prétendez que
tout homme qai pense a été enseigné, que tout homme qui parle a entendu parler; quand cela serait vrai, que s’ensuivrait-il? Et pourriez-vous en conclure que ceux qui n’auraient appris de la société, ni la pensée, ni la parole, ne parviendraient jamais à parler entre eux, et par conséquent à penser? Pour le prouver, montreznous deux hommes, mais deux hommes d’une organisation normale, qui aient vécu ensemble, non quelques jours, non pendant leur enfance seulement, mais pendant leur vie entière, pendant une vie d’homme, et qui n’aient eu jamais aucune pensée ni aucun moyen de se communiquer leurs pensées. Pour prouver que les hommes ne peuvent rien sans l’enseignement et la tradition, c’est un étrange procédé de nous alléguer ce qu’ils font et ce qu’ils obtiennent parla tradition et par l’enseignement. Il faut au contraire les prendre et les considérer en dehors de tout enseignement et de toute tradition, et voir ce qu’ils acquerront dans ces conditions nouvelles. Si vous nous citiez un seul exemple de deux hommes régulièrement constitués, qui eussent passé leur vie ensemble sans acquérir rien dans ce genre , il y aurait grande probabilité que la chose est au-dessus des forces humaines. Et toutefois, de l’état de cette petite société, on ne pourrait rien conclure rigoureusement pour toutes les autres sociétés placées dans des conditions semblables ; comme de l’expérience faite sur une première génération, on ne pourrait rien conclure rigoureusement pour toutes les générations suivantes. Mais enfin cet exemple unique serait quelque chose, et on ne le donne pas.
En effet, on ne l’a pas donné, et nous ne pensons pas qu’il soit possible de le donner. Nous sommes donc réduits à procéder par le seul raisonnement et à cher-
cher s’il est possible d’avoir sur celte matière quelque
chose de certain.
Nous affirmerions volontiers comme une chose certaine que cette petite société resterait nécessairement, du moins pour longtemps, dans un état intellectuel et moral, et môme physique, bien pauvre, bien misérable, pauvre et misérable au delà de tout ce qu’on s’imagine sans doute. Qu’on se représente quelques enfants, quelques jeunes gens vivant et grandissant ensemble, comme s’ils étaient seuls sur cette terre; recommençant le monde, si c’est possible, mais le recommançant cette fois d’une manière si différente de la première; n’ayant pour entreprendre cette œuvre aucun moyen acquis, aucune autre mise de fonds que leur ignorance et leur indigence commune; ne possédant aucune de nos connaissances, aucun de nos arts, aucun de nos métiers les plus vulgaires; enfin, réduits à eux-mômes pour tout connaître, pour tout inventer, pour commencer, avant tout, à penser et à parler, si tant est qu'ils le puissent.
Assurément, il serait insensé d’espérer qu’ils vont faire de grands progrès dans la science et dans la civilisation, dont le besoin d’ailleurs ne se fera point sentir à eux comme à des êtres plus développés. Qu’y aura-t-il d’étonnant, s’ils végètent de longues années dans cette sphère bornée et plus ou moins exclusivement matérielle? Ce qui étonnerait, c’est qu’il en fût autrement.
Néanmoins, est-il prouvé que ces êtres à figures et à formes humaines n'auront jamais rien de l’homme que le corps, et qu’ils passeront toute leur vie ensemble sans éprouver jamais aucun sentiment humain ou so- • cial, sans avoir jamais aucune pensée dans l’esprit, aucun signe pour communiquer entre eux?
M. de Bonald n’bésite pas à leur refuser tout sentiment humain, et même animal, pour les tenir constamment au-dessous de la brute. Considérant l’homme dans cette position, il dit : « Hors d'état de se conser-
# ver et peut-être de se reproduire1 * * *, il éera au-dessous « de la brute, ou plutôt il ne sera rien, parce qu’il ne « sera pas ce qu’il doit être, et qu’il n’a pas reçu, « comme la brute, un instinct pour suppléer à sa vo- « lonté \ — Si deux êtres à figure humaine» placés dans « des circonstances semblables (après avoir chacun « vécu seul dans les déserts), venaient à se rencontrer, « s’ils étaient même capables de se reconnaître, leur « premier mouvement serait de se fuir plutôt que de se « chercher 5. »
Que leur premier mouvement fût de «b fuir, c’est possible; mais il ne s’ensuivrait nullement qu'ils ne finiraient pas par se rapprocher et par vivre, sinon toujours, au moins habituellement l’un avec l’autre ; du moins nous n’avons du contraire aucune preuve Solide. Voici celle que nous offre l’illustre auteur : « Uh fait « récent nous fournit un exemple de la sociabilité de
* deux êtres placés à peu près dans les mêmes circott- « stances, et nous apprend comment ils vivaient ensem-
1 11 ajoute en note : « Les hommes des deux sexes, hors de toute « Société (qui les ait instruits), sans langage, et par conséquent
« sans raisott, se fuiraient , se battraient, et ne s’uniraient pas. « Ce qui le prouve... * Et il apporte en preuve certains faits de l’histoire naturelle , lesquels , quand ils prouveraient que les hommes sont d'autant moins portés à s'unir qu'ils sont plus voisins (le l’état barbare, ne prouveraient pas encore que dans cet état
ils ne s'uniraient jamais.
* Ou tilvorce, p. 15.
* Recherches phit., 1, p. SIS.
« ble. Des deux filles trouvées dans les bois de Sogny « en Picardie, dont Racine le fils, dans ses Mémoirés, « raconte l’histoire; l’une avait tué l’autre pour je hé « sais quel objet qu’elles avaient trouvé, et dont elles « s’étalent disputé la possession. »
Nous hous permettrons d’observer, contre le consciencieux écrivain; que deux filles ne furent point Ihm-* vies dans les bois de Sogny, on n’en prit qu’üne seule ; ce tjlW là sciencé doit regretter autant que l’humanité. Gb n’ést que par les indications de celle qui fut prise, et après sbn instruction, qu’on Sut qu’elle avait eu une etttbpUgne dâhs la forêt. De plus, si elles ont vécu ensemble quelque temps, rien ne prouve que leur premier mouvbhent ait été de se fuir plutôt que de se chelxher ; aU cUtttraire, elles 6é sont cherchées, n’importe quand et à quel ffldthértt, et cet exemple ne prouve nullement ce qtt’oh avait annoncé. Enfin, il n’est dit nulle part que l'üne avait tué l’autre ; il est dit seulement qü’elle là fil rbugti ce qui ne marque rien de plüs qu’une blëssuré dans uhë querelle d’fenfants. Il paraît bien d’ailleurs qu’elle ne fut pas tuêé sur 16 coup, puisque sa compagne, après Un moment d’absence, ne la retrouva plus aü même endroit; elle avait fui ailleurs. Que devintelle? On n’en sut jamais rien. Il est possible qüe depuis lors elle se Soit noyée, qu’elle soit tombée dans un précipiee OU sous la dent d’une bête féroce, etc. ; maiS si elle eût sdrVëcu et que sa compagne ne lui eût pas été enlevée pféSqUe aussitôt après r rien ne prouvé qu’elles ne se seraient pas rapprochées et unies de nouveau.
« Mais, continue le môme auteur, deux êtres, réduits « aux premières et aux plus simples nécessités de la « vie, n’ont pas besoin l’un de l’autre pour les Satis-
« faire. Eh non! assurément, ils ne vivraient pas en- « semble, ces deux êtres qui ne connaîtraient pas le « lien de la vie sociale! ils ne vivraient pas même l’un « prés de l’autre, ces êtres indépendants l’un de l’autre « et inutiles l’un à l’autre ; ces êtres hors de toute na- « ture vivante, puisqu’ils n’avaient ni la raison qui « réunit les .hommes, ni l’instinct qui rapproche les « brutes 1 1 »
Voilà donc la grande preuve, qu’on exhibe enfin : ils n’auraient ni la raison de l'homme, ni l’instinct de la brute. Mais la preuve de cette preuve, où est-elle? La voici, reprend-on : ils seraient « sans langage, et, par « conséquent, sans raison ; » ou encore : ils ne seraient pas hommes, donc ils ne seraient pas même brutes. Nous répondons simplement, en niant principes et conséquences, c’est-à-dire tout l’argument. Et nous attendons toujours une preuve. Nous voyons bien qu’on affirme le système nouveau, et qu’on ne se lasse pas de l’affirmer; mais nous aimerions mieux qu’on le prouvât.
11 est donc toujours permis de croire que les hommes, dans cette triste situation, pourraient du moins avoir quelques pensées, comme nous l’avons montré précédemment *. Ils auraient, non-seulement l’instinct animal, qui les porterait à pourvoir à leur existence et à leur conservation; mais encore quelques sentiments humains et quelques affections sociales. Ils auraient besoin les uns des autres; et le plus doux et le principal besoin serait sans doute de se rapprocher et de vivre ensemble.
Mais en réalité quelles pourront être leurs connais-
1 Recherches phil., 1, p. 218. Cf., ibid.. Il, p. 328, 329. * 1" partie.
sances, intellectuelles ou morales, sociales ou religieuses?
Si nous nous en rapportons au système traditionaliste, la réponse ne sera pas douteuse. N’ayant reçu aucune connaissance par l’enseignement social, ils seront éternellement incapables d’acquérir ce qu’ils n’ont pas reçu. Leurs connaissances ne seront pas bornées, elles seront nulles. Ils n’auront jamais aucune idée de Dieu, de l’àme, de la vérité, de la vertu; ils ne feront jamais un acte de raison
Nous nous bornons à rappeler que le nouveau système ne prouve en aucune manière ce qu’il avance. Il est toujours permis d’examiner après lui.
Par rapport à ces individus, réunis entre eux, mais sans rapports avec les autres hommes, on peut faire deux hypothèses, et les supposer dans deux situations différentes, dont chacune a ses avantages et ses obstacles particuliers pour le développement de l’esprit. On pourrait supposer que la société, sans communiquer autrement avec eux, veille sur eux cependant et les entretient de tout ce qui est nécessaire à la vie. Ainsi exempts du souci de pourvoir à leur subsistance et à leur sécurité, ils auraient plus de loisirs pour voir, pour considérer les objets et les personnes se présentant à eux; plus de facilité pour se rapprocher, pour rester ensemble et lier entre eux quelques rapports. Nécessairement l’activité de leur esprit aurait plus d’occasions de s’exercer et de se développer.. Mais aussi cette activité, n’étant stimulée par aucun besoin pressant, serait exposée à languir dans la nonchalance et l’inac-
1 Cl. U. de Bonald, Essai, p. 133 et 289. — Législ. prirnit., Disc. pré/, et I, p. 224.
Uod. Tandis que si on les suppose abandonnés à euxmêmes depuis leur enfance, obligés de pourvoir à leur existence, de se garantir contre l’intempérie des saisons et la voracité des bêtes féroces, etc.; ils seront la plupart du temps absorbés par les besoins matériels, et ne seront guère portés à observer et à réfléchir. Néanmoins, forcés par ces besoins mêmes, à chercher et à distinguer les fruits propres à leur nourriture; à se livrer aux travaux de la chasse, de la pêche, et à toutes les actions que cet exercice exige; à se faire quelques vêtements contre le froid ou contre les ardeurs du soleil, à se construire quelque abri, à se fabriquer quelques armes contre leurs nombreux ennemis, etc.; on ne saurait douter que leur pensée ne soit vivement sollicitée par ces nécessités, et que leur esprit chaque jour surexcité ne fasse effort pour découvrir et pour combiner, pour calculer et pour ordonner, pour raisonner et pour prévoir.
Dans l’un comme dans l’autre cas, il parait difficile que ces hommes passent ensemble cinquante ou soixante ans, sans avoir aucune pensée, aucune idée de distinction et d'identité, de différence et de ressemblance, de convenance et d’inconvenance, de passé et de présent, de repos et d’action, de cause et d’effet, et même de quelque cause supérieure. 11 est bien difficile, disonsnous, qu’ils n’aient pas quelques-unes do ces pensées; rien ne prouve qu’ils ne pourront pas les avoir, rien ne prouve qu’ils ne les auront pas.
Munis de ces pensées et de ces promiers éléments de toute connaissance, on ne peut affirmer qu’ils feront de rapides progrès et qu’ils sauront avec succès cultiver la science; mais il est impossible aussi d’assigner à leur développement progressif des limites déterminées,
surtout si on leur accorde quelques moyens de communiquer entre eux et de féconder ce premier fonds par le commerce de la pensée.