‹ De la valeur de la raison humaineChapitre 12 sur 44 · DU LANGAGE PAR SIGNES · texte numérisé non relu

DU LANGAGE PAR SIGNES

Les signes de la pensée, comme nous l'avons vu sont intentionnels ou non intentionnels, volontaires ou involontaires. Il arrive à tout homme, sans qu’il le veuille ni qu’il le sache, de manifester ses sentiments intérieurs, de mille manières : par un geste ou un mouvement du corps, par la voix ou par le regard, par une altération du visage, etc. C’est une manifestation qui échappe plutôt qu’on ne la produit, puisque souvent on ne la connaît pas. Combien de fois n’avons nous pas observé des enfants sourds-muets qui, sans le vouloir et sans le savoir, exprimaient leur joie par des éclats de voix bruyants, et leur douleur par des cris répétés ’.

Un homme, fût-il séquestré depuis son enfance et rigoureusement isolé, aurait ce genre de signes ou d’expressions, nécessairement, et comme machinalement. Mais il est évident qu’il n’apprendrait point à employer ces signes, ni aucun genre de signes, pour faire connaître ses sentiments ou ses pensées. Comment l’ap-

1 !'• partie.

* Suivant M. de Bonald : « I. 'homme crie, parce qu’il sait ou « qu’il croit qu’il sera entendu. 11 ne crierait pas, je crois, s’il se « croyait absolument seul. » Recherches phil , 1, p. 228. — Il semble que, pour se décider, M. de Bonald suivait plus ses propres raisonnements qu’une observation rigoureuso.

— re-

prendrait-il par lui seul, et comment y penserait-il, n'ayant jamais l’occasion de rien manifester, ni personne à qui le manifester? 11 ignorerait même qa’il possède an moyen de faire connaître sa pensée aux autres hommes, et qu’il en puisse avoir besoin. Lors donc qu'on apporterait quelque exemple d’enfants séquestrés qui n'ont d’abord produit aucun signe, et nous doutons qu'on puisse en citer un seul, cet exemple ne prouverait pas que l’homme soit incapable d’apprendre par luimême à employer des signes, s’il se trouve dans la seule condition où la pensée peut lui en venir.

Cette condition est la société. Et la question est de savoir si plusieur? hommes réunis, qui n’ont rien appris des autres hommes, ne pourront jamais apprendre d’eux-mèmes, pendant toute leur vie, à se communiquer leurs sentiments et leurs dispositions intérieures, leur haine on leur affection, leurs besoins ou leur bienveillance, leurs idées ou leurs desseins, etc.

Il serait difficile de décider cette question par les faits et par l’histoire. Les deux seuls exemples que l’on cite des enfants séquestrés en Egypte et en Tarlarie1, sont insuffisants et ne peuvent rien prouver. Celui des denx petits Égyptiens semblerait d’abord indiquer qu'ils connaissaient la valeur des signes et avaient appris à tes employer. Au bout de deux ans, pour demander leur nourriture, ils répétaient ces mots : beccos, beccos. Un pourrait dire que s’ils avaient appris ces mots ou plutôt ces cris des chèvres qui les nourrissaient, comme le prétend l’historien, ils n’avaient pas sans doute appris de ce? chèvres la volouté de les employer. Mais si celle fable était vraie, on pourrait dire aussi que ces

* Voir ci-dess«*, p. 65.

cris ne venaient que de l’instinct animal et du besoin de la faim, que ce n’étaient pas des signes volontaires et intentionnels. Les trente enfants séquestrés par Ackébar, quand ils furent en âge de parler, ne prononçaient aucun mot distinctement; Us parlaient par gestes et par signes , seul langage qu'ils eussent appris de leurs nourrices. Si ces nourrices avaient pu se contenir assez pour ne leur faire aucun signe, on aurait su ce que ces enfants auraient fait par eux-mêmes. Mais qu’aurait-on su par là? Et que pourrait-on conclure sur l’aptitude des hommes à inventer des signes, de l’expérience faite sur des enfants de trois à quatre ans? Il faudrait, pour nous renseigner pleinement, des individus ayant vécu ensemble plusieurs années avec l’exercice de la raison ; ou mieux encore, ayant vécu ensèmble une vie d’homme entière.

Nous avons les enfants sourds-muets. Ceux-là ont des signes; mais l’école traditionaliste prétend que ce langage, comme tout autre langage, est nécessairement appris, et que les sourds-muets le reçoivent de la société au milieu de laquelle ils vivent. « On croit communément, « dit M. de Bonald, que les sourds-muets parlent natu- « Tellement par gestes. Les sourds-muets apprennent les « gestes par le commerce des hommes, comme les en- « fants apprennent la parole. Des sourds-muets ensem- « ble, sans communication avec des êtres entendant, « parlant, et des enfants abandonnés dans les bois sans « avoir la parole, ne penseraient rien, n’exprimeraient « rien, ni par geste, ni par parole. Ils auraient quel- « ques mouvements déterminés par leurs besoins; mais « ils ne feraient point d’actions délibérées, n’en ver- « raient point faire, et par conséquent n’auraient point « le geste, qui est l’expression de l’action, comme la

« parole est l’expression de la pensée '. L’aveugle, dit-il « encore, n’a que le langage articulé, et le sourd-muet « n’a que le langage d’action... et ce langage d’action « et d’images, il l’apprend aussi, comme nous appre- « nons l’autre, par imitation et par répétition *. »

A cette grave autorité, nous pouvons en opposer d’autres également graves, mais, croyons-nous, plus compétentes. De tous les instituteurs de sourds-muets que nous avons vus, il n’en est aucun qui ne dise, de vive voix ou par écrit, que ces enfants inventent eux-mêmes, du moins en grande partie, leur langage de signes’. « Le « principal moyen de perfectibilité ou mieux de déve- « loppement intellectuel, selon M. Vaïsse, consiste, « pour le sourd-muet, dans le langage dont sa position « lui permet, et, pour mieux dire, lui commande i’u- « sage. Ce langage est la pantomime; car un être qui « voit et n’entend pas, doit nécessairement s’exprimer, « non par des signes audibles, mais par des signes vi- « sibles. Aussi, dès la quatrième année, comme le re- « connaît le docteur Itard (auteur si prévenu cependant « contre les sourds-muets), l’enfant sourd se compose- « t-il un langage de gestes, qu’il parle et auquel on ré- « pond dans le cercle de ses relations habituelles... Ce « langage, il le possède avant d 'être admis dans une « école. 11 ne lui a point été enseigné, mais il se l’est créé « sons la puissante inspiration de la nécessité. » M. de Gérando n’est pas moins formel :« Le sourd-muet, dilr il, est obligé de se créer son langage tout entier à « lui-mème... 11 y a même cela de remarquable, que

1 Législ. primit., 11, p. 192.

* Recherches phil., 1, p. 202. Cf., ibid., p. 126, et II, p. 328, et de plus Ugisl. primit., p. 74.

* Voir ci-dessus, l" partie, eh. it, § I.

« bien loin d’être guidé, assisté par ceux qui l’entou-

« rent dans cette création, il leur enseigne au contraire « le langage qu’il s’est fait... La langue des sourds- « muets est la seule qui n’ait point été transmise par la « tradition, la seule qui ait été instituée en entier par « ceux qui la parlent Voici, dit-il ailleurs, en quoi « consiste précisément la différence qui le distingue de « l’homme doué de tous ses sens. Ce dernier, admis à « recevoir tous les secours de l’éducation ordinaire,

« hérite d’un système de signes créé depuis trés-long- « temps, perfectionné par le concours simultané d’un « grand nombre d’hommes et parles travaux successifs « de plusieurs générations; le sourd-muet n’a d’autre ' « mailre que la nature, ses besoins personnels et sa « propre industrie. Le premier est initié à une foule de « conventions existantes avant d’en prévoir les effets « et les usages ; le second n’invente les signes qu’à ine- « sure qu’ils lui sont nécessaires *. » i ,

Les signes que le sourd-muet invente et emploie pour communiquer avec ceux qui l’entourent, sont d’abord des signes naturels ou imitatifs. Mais avec le temps, et à l’aide de ces premiers signes, il ne tarde pas à en établir de purement conventionnels et d’arbitraires. Et si plusieurs enfants sourds-muets étaient élevés ensemble, sans communication avec la société, qui oserait dire qu’ils ne se feraient pas un langage artificiel ayant quelque analogie avec le nôtre? Pour nous, ditM. de Gérando, « nous n’hésiterions point à penser que s’il « existait un peuple de sourds-muets, dans un pays « quelconque, ce peuple ne put parvenir à se composer

' De l'Éduc. des sourds-muets , I, p. 80, 97.

’ Des signes, etc., IV, p. 4S4.

« nn langage d’action artificiel, qui, avec le secours des « conventions, emprunterait peu à peu les propriétés de « nos langues1. » L’abbé Sicard lui-même, qui avait été d’abord si injuste envers le sourd-muet, ayant examiné la même hypothèse, y répond de la même manière : « Ne pourrait-il pas exister, dit-il, dans quelque « coin du monde, tontun peuple de sourds-muets? Eh h bien! croit-on que les individus y fussent dégradés, « qu’ils fussent entre eux sans communication et sans « intelligence? Ils auraient, n’en doutons pas, une lan- « gue de signes, et peut-être une langue plus riche que « la nôtre »

Telles sont les conclusions de l’expérience, de l’observation et de la science. Que leur opposeront les traditionalistes? Leur système, et rien que leur système. Ils diraient volontiers à tous les instituteurs et à tous les observateurs du monde : Vos observations et vos conclusions ne peuvent pas être vraies, car il s’ensuivrait que notre système serait faux.

En effet, si quelques individus, sans le secours de la tradition, peuvent inventer des signes et les employer pour se communiquer leurs pensées et leurs sentiments; si, par une conséquence rigoureuse, la pensée précède le signe ; si c’est la pensée qui crée le signe et non le signe qui produit la première pensée, il s’ensuit que tout le système croule, et qu’il faut nécessairement y renoncer.

Or, c’est à quoi on se résignera difficilement, et on déploiera pour le soutenir toutes les ressources de l’esprit. D’après M. de Bonald, « des enfants abandonnés,

' De l’j Éduc. des sourds-muets, 1, p. 239.

1 Cours d’instruc. d'un sourd-muet de naissance, p. xnv.

« hors de tonte communication avec des hommes par- « lants, ne feraient point de gestes imitatifs, quoiqu’ils « eussent des mouvements animaux et qu’ils donnas- « sent des signes involontaires de plaisir, de douleur « ou de besoin. Mais, ajoute-t-il, pour faire des gestes « imitatifs, délibérés et avec intention, il faut avoir vu « des actions à imiter, avoir observé que tel geste cor- « respond à telle action, et avoir vécu par conséquent « en société avec des êtres qui pensent et qui s’expri- « ment *. »

Nous répondrons à l’illustre philosophe : Ce que vous dites en dernier lieu est parfaitement juste ; et voilà pourquoi ces enfants, ou du moins ces hommes, auraient un langage de signes. Non-seulement ils auraient des mouvements animaux, mais ils donneraient des signes involontaires de plaisir, de douleur, de besoin, de surprise et d’admiration, d’aversion et de bienveillance, etc. Or, ces signes seront nécessairement aperçus, observés par les compagnons de celui qui les a faits ; et eux-mèmes donneront des signes involontaires de l’impression qu’ils en ont ressentie, signes qu’apercevra à son tour et qu’observera le premier acteur de cette scène involontaire. Et de la sorte, connaissant, les uns et les autres, et les signes involontaires et les pensées ou les sentiments intérieurs qu’ils expriment involontairement, ils pourront, dans la suite, pour rappeler ces sentiments et ces pensées, répéter les mêmes signes, délibérément et avec intention. De plus, ils verront des actions a imiter, et en grand nombre : actions et bruits des corps et des divers objets de la nature ; actions et cris des animaux, chant des oiseaux; actions surtout, cris et sons de la

Législ. primit., Disc, prêt., p. 75.

voix de leurs compagnons ou d’eux-mèmes. Hé bien ! nous demandons si, naturellement et nécessairement, ils ne seront pas portés à imiter ces actions et ces objets, et si ces imitations d’objets et d’actions ne rappelleront pas les mômes idées que les actions et les objets eux-mêmes. Or, nous l’avons vu, les objets présents et les actions aperçues ne produisent pas seulement dans l’esprit des images ou idées sensibles; mais, en même temps ou par suite, des idées intellectuelles, abstraites, générales. Donc l’imitation de ces actions et de ces objets rappellera dans ceux qui en seront témoins, les mêmes idées. De manière que ces hommes se communiqueront ainsi leurs pensées de tout genre, et posséderont un vrai langage de signes.

C’est que, suivant le postulatum de notre auteur, ils vivent pn société avec des êtres qui pensent, qui d’abord s'expriment involontairement, et qui ayant remarqué ces signes involontaires, apprennent d’eux-mèmes à les employer avec intention.

Nous savons bien qu’il résulte de là deux choses que le traditionalisme n’acceptera pas, savoir: que l'homme peut de lui-même trouver des signes pour s’exprimer, et que par conséquent la pensée précède le signe'. C’est un inconvénient pour le système ; mais qu’y faire? Kt que pouvons-nous contre la vérité?

1 « L’homme n’a pas pu inventer les signes , puisqu'il ne peut « inventer sans penser, ni penser sans signes. » De Bonald, Essai sur les lois nat. de tordre soc., p, 30.

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