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DE LA PAROLE ET DE LA POSSIBILITÉ DE SON INTENTION

Depuis seulement un siècle il a paru, sur l’invention de la parole, une foule de curieux et savants ouvrages. On comprendra que nous n’entreprenions pas de traiter cette vaste question dans un simple chapitre. Nous avons d’ailleurs un autre motif pour ne pas nous arrêter sur ce point à un examen approfondi ; c’est que nous ne lui reconnaissons pas du tout cette importance pour la religion, que veulent lui attribuer les traditionalistes.

Qu’allons-nous donc faire en ce moment? Nous discuterons seulement les raisons que cette école apporte, non contre l’invention de la parole par nos premiers parents, aucun catholique ne soutient ce fait, mais contre la possibilité de parler, pour une société telle qu’ils l'ont supposée, pour une société sans tradition. Et nous croyons nécessaire de discuter ces raisons sur lesquelles ils s’appuient, précisément parce qu’elles tiennent à leur système sur l’origine de nos connaissances par la parole ou par la tradition.

Nous avons déjà vu que dans cet état de société, assurément bien déplorable, les hommes auraient au moins des signes naturels de leurs sentiments intérieurs, et des signes imitatifs pour rappeler les objets et les personnes absentes, leurs qualités et leurs actions, etc. Mais voici une remarque essentielle à faire : ce langage de signes ne consisterait pas seulement dans le jeu de la physionomie, dans le regard, les gestes, les attitudes du corps; mais encore dans les divers sons de

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la voix, les cris, etc. Or dans ces signes naturels .de la voix se trouve déjà la parole, se trouvent déjà des mots. Car dans les sons spontanés que la nature fournit pour imiter et pour rappeler le mouvement ou l’action d’un corps ou d’un animal, du tonnerre, d’un ruisseau ; pour rappeler et pour imiter un chant ou un cri , il y a de vraies articulations et des mots véritables. Voilà donc une parole naturelle, une parole imitative, que ces hommes peuvent avoir.

Mais on demandera sans doute si ces paroles imitatives leur seront de quelque utilité pour rappeler et pour signifier le peu d’idées intellectuelles qu’ils peuvent posséder.

Qu’on se rappelle ce que nous avons dit sur le langage des gestes, comment ce langage purement imitatif peut signifier non-seulement des choses et des actions sensibles, mais, à leur occasion et par leur moyen, les idées les plus insensibles ; comment, par exemple, en peignant l’expression involontaire d’une affection ou d’une pensée intérieure, on rappelle cette pensée et ce sentiment; comment la peinture et l’imitation de certaines actions peuvent donner l’idée de cause et d’effet, de tel genre de cause et d’effet; et comment enfin la peinture et l’imitation de certaines formes, de certaines qualités ou propriétés sensibles, peuvent rappeler l’idée de choses insensibles qui ont avec elles quelque analogie. Or, les choses insensibles, intellectuelles et spirituelles présentent toujours à l’esprit quelque analogie avec les objets sensibles; donc la parole, en peignant ceux-ci, rappellera celles-là. Il peut donc y avoir un langage de paroles, langage imitatif, où chaque mot aura un rapport naturel et nécessaire avec l’objet sensible d’abord, et par lui avec l’objet insensible. Et nous ne faisons ici

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qu’exposer le sentiment des auteurs les plus capables , qui ont écrit sur la parole, et qui tous proclament la possibilité d’une langue imitative, où les mots ne seraient ni arbitraires ni purement conventionnels, mais représenteraient la nature et les propriétés des êtres qu’on aurait à nommer.

Appliquons ceci à la petite société que supposent les traditionalistes. Comment prouveraient-ils que ces individus, isolés du reste des hommes, mais ayant, pour communiquer entre eux, des signes naturels, involontaires d’abord, puis employés volontairement et avec intention ; des gestes imitatifs pour rappeler les choses sensibles et les choses insensibles; comment la nouvelle école prouverait-elle qu’ils n’auraient pas aussi des mots imitatifs, pour rappeler ces mêmes choses sensibles et insensibles; et qu’avec le temps ils n’auraient pas une langue parlée, une langue naturelle, imitative des objets à exprimer? Comment le prouverait-elle? Pour nous, nous nous bornons à dire qu’elle ne l’a pas prouvé.

Mais c’est moins contre le langage de signes naturels ou de mots imitatifs, que s’élève cette école, que contre le langage conventionnel ou les langues proprement dites.

La première langue fut-elle une langue de mots naturels, fondés sur la nature des objets, ou une langue de mots arbitraires? c’est ce qu’on peut laisser discuter aux savants. 11 est possible qu’elle ait été l’une et l’autre; mais il est de fait que dans nos langues actuelles, s’il y a quelques mots naturels et imitatifs , il y en a beaucoup plus de purement arbitraires ou de conventionnels.

Quand il s’agit de prononcer si la parole est de soi

un signe naturel et d’une valeur absolue, ou si elle est un signe conventionnel, M. de Bonald n’est pas toujours rigoureusement d’accord avec lui-même, et semble parler différemment selon le besoin de la circonstance. Tantôt il gourmande « nos sophistes, qui « veulent en faire un signe de convention, à peu près «comme le papier-monnaie, signe sans valeur, qui « n’expyime rien, qu’autant qu’il peut être à volonté « échangé contre l’argent, expression réelle de toutes « les valeurs *. » Tantôt sa thèse demandant autre chose, il dit : « Quoique la parole et l’écriture expri- « ment la pensée et toutes les pensées, le son que nous « entendons ou que nous lisons n’a aucun rapport né- « cessaire et naturel avec les objets de nos pensées et « de nos paroles , si ce n’est dans l'imitation de quel- « ques accidents physiques \ » Ailleurs, il semble dire à la fois le pour et le contre : « Les mots n’ont par « eux-mèmes aucune vertu , quoiqu’il soit vrai de dire « qu’ils ne sont pas purement arbitraires ; mais la pa- « rôle a la vertu d’exprimer la pensée » Quoi qu’il en soit de l’opinion de la nouvelle école à cet égard, examinons si les individus supposés pourraient se faire, avec le langage de signes naturels que nous leur avons vu, une langue de signes et de mots conventionnels , ou du moins, si le traditionalisme prouve le contraire.

La première preuve de M. de Bonald est l’expérience, les faits. « Le premier de ces faits, dit-il, et assurément « le plus usuel et le plus populaire, est qu’un homme « ne parle pas s’il n’a pas entendu parler, et qu’il ne

1 Ligisl. primit. Disc, préh, p. 96.

* Recherches phil., 1, p. 265.

• Ligisl. primit., 1. 1, c. n. Nota (a).

« parle que les langues qu’il a apprises à parler1. » « Or,

« si l’homme d’aujourd’hui reçoit la parole comme « l’être; s’il ne parle qu’autant qu’il entend parler, et « que le langage qu’il entend parler; si même il est « physiquement impossible qu’il invente de lui-même « à parler, comme il est impossible qu’il invente de lui- « même à être, ce qui peut être démontré par la con- « sidération des opérations de la pensée et de l’organe « vocal, il est nécessaire que l’homme du commence- « ment ait reçu ensemble l’être et la parole *. » Nous osons le dire, les faits allégués nous semblent peu concluants : 1° parce qu'il serait difficile de démontrer par la considération, soit des opérations de la pensée, soit de l’organe vocal, soit de toute autre chose, que les enfants ne. parlent rigoureusement que le langage qu’ils entendent parler. Tout le monde sait, au contraire, comment les enfants dénaturent les mots qu’ils entendent, et comment ils auraient bientôt changé la langue si on les laissait faire. 2*' 11 n’est pas étonnant sans doute que les enfants parlent la langue qu'on leur apprend et qu’ils n’en inventent pas une autre à leur usage, surtout quand on les reprend ou qu’on les punit s’ils ne parlent pas comme on leur a appris. Mais la question était de savoir si des enfants abandonnés ensemble, sans avoir appris une langue des autres hommes, ne pourraient s'en faire une avec le temps. Et c’est à quoi le ' premier des faits allégués par M. de Bonald ne répond pas.

Un second exemple, souvent invoqué par lui, est celui du sourd-muet. « L’homme, dit-il, à quelque ins-

* Recherches p hit., I, p. 9i.

* Du Divorce, p. 85.

« tant qu’on suppose de la durée, a reçu la parole, et « n’a pu l’inventer; comme il la reçoit aujourd’hui, et « ne l’invente pas. Un enfant sourd ne reçoit pas la pa- « rôle, et ne l’invente pas... La lésion de l’ouïe empêche « de parler ; on est muet dès qu’on naît sourd, quoiqu’on « puisse être muet sans être sourd. Cet effet, particu- « lier à ces deux organes, prouve mieux que de longs « raisonnements que la parole ne peut venir que par « transmission '. »

On a lieu d’être surpris d’une pareille argumentation dans un auteur si grave et ordinairement si perspicace. D’où vient, en réalité, que l’homme né sourd ne parle pas? Pour parler spontanément, c’est-à-dire pour employer le son comme signe, il est assez clair qu’il faut connaître le son. Or, c’est ce que ne connaît aucunement le sourd de naissance, pas plus que l’aveugle ne connaît les couleurs. Aucun aveugle de naissance n’a jusqu’ici inventé de lui-même la peinture, parce que s’il a une main pour manier le pinceau, il n’a pas la vue pour en apercevoir les traces. Cet effet, particulier à ces deux organes, prouve-t-il invinciblement que la peinture ne peut venir que par transmission ? L’homme né sourd a la voix, il a le son ; mais il ignore qu’il les a. Et quand même il apprendrait, d’une manière quelconque, qu’il a l'organe vocal régulièrement constitué, comment penserait-il de lui-même à se servir de cet organe pour produire un son, puisqu’il ignore absolument ce que c’est que le son? Si le sourd de naissance ne parle pas spontanément, ce n’est pas parce qu’il n’entend point les autres

1 Législ. primit., t, p. 58 et 361 . Cf. Essai sur les lois nat. de l'ordre soc., p. 50. Recherches phil., 1, p. 125, et son dernier ouvrage : Principe constit. de la soc., p. 55.

parler, c’est avant tout parce qu’il ne s’entend pas luimème, alors qu’il émet, sans le vouloir, des sons trèssensibles. Il se fait un langage de gestes, parce qu’il peut, à l’aide des yeux, connaître ce genre de signes. Si plusieurs vivent réunis, ils se font d’abord un langage de signes naturels; puis, avec les signes naturels, ils établissent entre eux des signes conventionnels et arbitraires. C’est là un fait d’une expérience journalière. On peut en conclure que s’ils connaissaient les sons à l’aide de l’ouïe, ils établiraient des sons arbitraires comme ils établissent des gestes arbitraires. C’est ce qui faisait dire à M. Degérando : « S’il est encore quel- « ques philosophes qui veuillent douter que le langage « ail pu être institué d’après les seules indications de « la nature, l’exemple du sourd-muet doit suffire pour « les désabuser de leur opinion *. »

C’est donc une singulière demande que celle que se fait M. de Bonald : « Si l’organe des premiers inven- « leurs du langage, au temps de la plus extrême bar- « barie, puisqu’elle précédait l’invention du langage... « a pu produire spontanément le langage; comment nos « muets au milieu de toutes les relations de la société, « qui donnent aux esprits bien plus de mouvement et « d’activité, entourés d’êtres parlants et entendants, « et en cbmmerce habituel avec eux, malgré tous les « bienfaits d’une éducation qui ne leur laisse pas les « mots à inventer, puisqu’elle s’applique à leur ensei- « gner les mots d’une langue toute formée; comment « nos muets ne peuvent-ils pas même répéter cette pa- « rôle *? ». La question véritable est beaucoup plus sim-

1 Des signes, IV, p. 455.

1 Principe constit. de la soc., p. 55.

pie; elle est uniquement de savoir si plusieurs individus, sans toutes ces ressources d’une société civilisée, dans un étal de barbarie précédant l’ invention du langage, mais connaissant le son de la voix comme le sourdmuet connaît le geste, si ces individus ne parviendraient pas avec le temps à employer les sons, comme le sourdmuet emploie les gestes, et ne se feraient pas tôt ou tard un langage de paroles.

M. de Bonald répond qu’ils ne se feraient pas ce langage, parce qu’ils n’en auraient pas la volonté; et ils n’en auraient pas la volonté, parce qu’ils n’en auraient aucun besoin ni aucun désir. « En supposant, dit-il, v contre toute raison et toute autorité, que le genre « humain ait commencé dans la barbarie absolue ( sup - « position semblable à celle que nous discutons), où « pouvait être pour l’homme la nécessité du langage? En « avait-il besoin pour être éclairé de la lumière du sou leii, pour se retirer dans une grotte à l’abri des injures « de l'air, pour cueillir le gland et s’en nourrir? En « avait-il besoin pour attendre sa proie ou éviter un « ennemi, pour manger, digérer ou dormir? Dans cette « misérable existence, il ne pouvait avoir que des né- « cessités corporelles, et il lui suftisait, pour les satis- << faire, de voir et de toucher les objets qui étaient à sa « portée, et dont l’image, reçue par ses sens.’so retra- « çait involontairement à son imagination, sans qu’il à lui fût nécessaire de leur donner un nom ou de dis- « serter sur lours propriétés. Les brutes, qui éprouvent « les mêmes besoins, reçoivent aussi les images des « objets que l’instinct de leur conservation les porte à « fuir ou à chercher, et n’ont pas besoin de langage. « L’enfant qui ne parle pas encore, le muet qui ne par- « lera jamais, se font aussi des imagos des choses seri-

« sibles, et la parole, nécessaire pour la vie morale ou

« sociale, ne l’est pas du tout à la vie physique et indi- « viduelle; et c’est ce qui fait qu’il n’y a jamais eu de « société sans langage, et qu’il y a des hontmes con- « damnés par la nature ou par leur propre volonté à ne « jamais parler'. On a montré que deux enfants, dans « l’état et les circonstances où on les suppose, n’au- « raient jamais été dans la nécessité d’imaginer le lan- « gage, puisqu’il ne pouvait y avoir, pour des êtres « ainsi placés, d’autre nécessité que celle d’être, et « qu’on peut être sans parler ; et c’est ce qui a fait don- « ner aux premiers besoins, au nombre desquels le lan- « gage n’est pas compris, le nom de nécessités corpo- « relies. Condillac reconnaît du moins qu’on n’a pas « inventé le langage sans nécessité, et j’en conclus que « le langage n'a pas du tout été inventé. Le langage, je « le répète, n’est nécessaire que pour la société, et la « société n’a pu exister avant le langage *, »

Ainsi, des individus, même réunis, ne formeraient aucune société avant d’avoir la parole, ne lieraient ensemble aucun rapport, et n’auraient aucun désir, ni aucun besoin de jamais communiquer entre eux; mais bornés aux besoins et aux nécessités corporelles, ils n’auraient que le langage dos brutes. Ce grand argument, M. Bonald l’a pris dans J. -J. Housseau, qu’il cite fort au long en soulignant tout ce qu'il croit important. « La première difficnlté qui se présente, dit le sophiste « génevois, est d’imaginer comment ces langues puretit « devenir nécessaires; car les hommes n’ayant nulle cor- « respondance entre eux, ni aucun besoin d’en avoir, on

1 Recherches p Ait., I, p. 13*.

* Ibid., p. 209. Cf., ibid., p. 2**. ‘ ,

« ne conçoit ni la nécessité de celte invention, ni sa pos- « sibilité, si elle fût devenue indispensable... Dans cet « état primitif, n’ayant ni maisons, ni cabanes, ni pro- « priétés d’aucune espèce, chacun se logeait au hasard... « les mâles et les femelles... sans que la parole fût un « interprète fort nécessaire des choses qu’ils avaient à « se dire... Quant à moi, effrayé des difficultés qui se « multiplient, et convaincu de l’impossibilité presque dé- « montrée que les langues aient pu naître et s'établir par « des moyens purement humains, je laisse à qui voudra « l'entreprendre la discussion de ce difficile problème : « lequel a été le plus nécessaire de la société déjà liée « à l’institution des langues, ou des langues déjà in- « ventées à l’établissement de la société *. »

Si J.-J. Rousseau et M. de Bonald s’étaient bornés à dire que les hommes ne pourraient avoir, avant l’usage d’une langue parlée , une société complète , civilisée ’ ; tout le monde aurait été de leur avis. Mais, comme nous l’avons vu, rien ne prouve qu’avant le langage de la parole , et surtout avant le langage de la parole purement conventionnelle, les hommes ne pourraient ni s’élever au-dessus du niveau de la brute, de ses besoins et de ses appétits : ni nourrir aucun sentiment hutnain, aucune affection réciproque ; ni avoir quelques pensées,

* Discours sur l'inégalité... cité par M. de Bonald, qui aurait dû rapporter en même temps l’opinion de Rousseau sur l’origine des sociétés, l’état de nature, etc., consignée dans ce même Discours: ou seulement ce titre du ch. u de son Essai sur l’origine des langues : « Que la première invention de la parole ne vient pu* « des besoins, mais des passions. »

1 C'est à quoi M. de Bonald semble se borner dans certains passages, Recherches phil., 1, p. 148 et 157. Dans beaucoup d’autres, malheureusement, le contraire est formel.

même dans l’ordre intellectuel et moral ; ni enfin communiquer entre eux par un langage de signes naturels, par les gestes ou par les sons de la voix.

Mais cela même fournit à Jean-Jacques et à M. de Bonald, que nous aurions honte d’associer à Rousseau, s’il ne le citait pas si fréquemment en l’adoptant; cela même leur fournit un nouvel argument en faveur de leur thèse. Si ces hommes, disent-ils, ont un langage naturel de gestes et de sons, qu’ont-ils besoin d’un autre langage, du langage de la parole proprement dite? Donc ils ne l’inventeront pas1.

On reconnaîtra facilement que cette preuve n’est pas forte ; et il ne paraîtra impossible à personne que des hommes possédant un langage de signes naturels éprouvent le besoin et conçoivent la pensée d’établir entre eux d’autres signes, des signes convenus, gestes ou sons de la voix. Ne voyons-nous pas tous les jours les enfants sourds-muets établir avec leurs signes naturels plusieurs signes conventionnels ou arbitraires? Et comment, dès lors, nier la possibilité d'un fait qui existe sous nos yeux ? <

Mais ceci nous fournit à notre tour une réponse à Rousseau et à M. de Bonald, et une explication bien simple d’une difficulté qui les a beaucoup tourmentés. Ils n’ont jamais pu comprendre comment des hommes à l’état sauvage ou barbare, auraient pu établir entre eux des signes conventionnels, ou même aucune convention; par ce motif que pour établir une convention,

’ Lcgisl. primit., I, p. 335. — Recherches phil., I, p. 230, 231. — Discours de Rousseau, invoqué par M. de Bonald, ibid. , p. 240, 241. — Nous regrettons de ne pas citer; mais nous craignons de fatiguer. Qu’on veuille bien recourir aux endroits indiqués.

il faut déjà s’ètre entendu et avoir déterminé sur quoi on veut convenir, c’est-.Vdire avoir déjà fait une convention. « Le langage, dit M. de Bonald, n’a pu être « inventé par un homme; il n’a pas été inventé par un « peuple ; car il n’y a pas de société sans lois convenues <■ ou imposées, ni de conventions ou d'injonctions sans « parole * « On s’avisa enfin, s’objecte Rousseau, de « substituer au geste les articulations de la voix...

« Substitution qui ne peut se faire que d’un commun con- « seulement, et d'une manière assez difficile à pratiquer « par des hommes dont les organes grossiers n’avaient « encore aucun exercice, et plus difficile encore à conce- « Voir en elle-même, puisque cet accord dut être motivé, et « que la parole parait avoir é(f fort nécessaire pour établir « f usage de la parole *. »

Comment ces deux hommes de génie, quoique d'un génie si divers, n’ont-ils pas vu que, s'il est impossible d’établir une convention sans avoir un moyen de communication ou un langage quelconque , il n’est pas nécessaire que ce langage soit la parole déjà instituée? Les individus dont il s’agit auraient des signes naturels pour exprimer les objets et les idées ; ils pourraient employer ces signes, nous l'avons vu, volontairement et avec intention, pour exprimer ces objets et se communiquer ces idées *. (j'ii donc les empêchera de convenir,

1 Hecherehes phil., t. p. 17 1. Cf., p. 200.

* Discours sur tonyine tk l'iuêgalité... Pastèque M. de Bonald a cité, en le soulignant comme ci-dessus.

* Ici, Kousseau est arrêté par une difficulté : « Quand on com- • prendrait, dit-il, comment les sons de la voix ont été pris pour « les interprètes de nos idées, il resterait toujours i savoir quels « ont pu être les interprètes mémos de cette convention, pour te « idées tfui, »',iÿo h! point un objet sensible , ne ponctuent s' indiquer

avec ce langage naturel, que pour exprimer ou rappeler tel objet ou telle idée, ils emploieront tel signe ou tel son purement arbitraire ?

11 y a plus ; et nous avons ici la raison fondamentale de l’inanité du système nouveau. En effet, comme la parole ordinaire est un signe purement conventionnel et arbitraire, qui n’a de soi aucun rapport avec l’idée, il faut nécessairement, pour qu’elle puisse rappeler cette idée, qu’on soit convenu d’avance d’attacher tel son, telle parole à cette idée. Or, comment, et avec quel moyen de communication pourra-t-on en convenir, lorsqu’il s’agit de la première parole adressée à quelqu’un? Ce n’est pas avec une autre parole, c’est trop évident ; il faut donc que ce soit par des signes naturels, que tous possèdent et que tous entendent. Et, en effet, si les hommes n’avaient la faculté innée de s’entendre, d’établir une convention par des signes naturels, ils ne parviendraient jamais à établir un signe conventionnel ; ils ne parviendraient jamais à comprendre la parole ni à deviner sa valeur ; ils ne pourraient jamais être enseignés par la parole.

Si la pensée ne précédait pas la parole, il serait impossible, je ne dis pas d’inventer, mais de comprendre la parole. C’est donc fort mal argumenter, pour prouver l’impossibilité d’inventer la parole, d’alléguer une impossibilité de penser sans la parole. « On peut, selon « M. de Bonald, démontrer à priori, comme dit l’école,

« ni par I» geste ni par la voix. » far quoi donc s'indiquinintelles, je vous prie? 11 veut dire sans doute que les gestes et les sons inarticulés ne peuvent être signes d’idées intellectuelles; qu’on se rappelle les gestes du sourd-muet. Mais ce sujet n'avait pas été plus étudié par Rousseau que par ^t. de Bonald, qui enregistre ces paroles, en les adoptant. Heihercht* phil., 1, p. S40.

« l'impossibilité de l’invention du langage, en considé- « rant que la parole a été nécessaire pour penser même « à l'invention du langage *... 11 en résulte que l’homme « n’a pas pu inventer les signes, puisqu’il ne peut in- « venter sans penser, ni penser sans signes \ » 11 s’ensuivrait, comme on voit, que l’homme est incapable, non-seulement d'inventer la parole, mais d’apprendre par lui-même à employer aucun signe ; puisqu'il ne peut penser sans parole et sans signe. Mais le lecteur comprend, à celte heure, que la pensée précède, et doit nécessairement précéder la parole ou le signe. Par conséquent l’argumentation n’a pas de base.

L’infatigable auteur ramène ici, comme une machine de guerre, son formidable axiome : V homme pense sa parole avant de parler sa pensée. « Ainsi, dit-il, la ques- « lion tout entière du langage réel ou inventé peut être « réduite à la démonstration de l'impossibilité de son « invention ; et celle démonstration se trouve dans celte « proposition sérieusement méditée : que l'homme pense « sa parole avant de parler sa pensée; ou autrement, « que l'homme ne peut parler sa pensée sans penser sa « parole ’. »

11 nous faut donc méditer de plus en plus sérieusement la célèbre proposition, et faire un dernier effort pour en saisir le sens et la portée relativement à la question présente. Dans un autre endroit, l’auteur la traduit par celle-ci : « L’homme exprime sa pensée pour lui-même « avant de l’exprimer pour les autres *. » Ce qui peut vouloir dire, il nous semble, que l’homme connaît la

1 Recherches phil., I, p. 127.

* Essai sur tes lois nat. de l’ordre soc., p. SO, et passim.

3 Recherches phil., I, p. 126.

*. Du Divorce, p. 88.

pensée à exprimer et prononce même le mot intérieurement avant de le prononcer de la bouche, par le son de la voix. Les partisans de l’invention du langage diront volontiers la même chose.

Voici ce que nous trouvons de plus explicite sur le même axiome et sa valeur comme preuve de la non-invention du langage : « La solution du problème de l’in- « lelligence peut être présentée sous cette formule : il « est nécessaire que l’homme pense sa parole avant de « parler sa pensée. Ce qui veut dire qu’il est nécessaire « que l’homme saçhe la parole avant de parler ; proposi- « tion évidente, qui exclut toute idée d’invention de la « parole par l’homme '. » Comment cela? nous ne comprenons plus. Les partisans de l’invention du langage disent aussi qu il est nécessaire que l'homme sache la parole, connaisse ce qu’il va dire et la manière de le dire, avant de parler. Celte proposition est au moins évidente pour eux ; et loin qu’à leurs yeux elle exclue l'idée de l'invention de la parole, elle renferme la manière même de l’inventer ; puisque celui qui invente un mot doit nécessairement commencer par connaître en lui-même le mot qu’il veut prononcer.

Mais M. de Bonald entend peut-être par là que les inventeurs de la parole, môme dans l’état de société isolée où nous les avons supposés avec lui, devraient connaître et posséder un système entier de langue complète avant de commencer à parler. Or, remarque-t-il avec beaucoup de sagesse : « Si la langue a été d’abord « parfaite , l’homme l'a reçue et ne l’a pas inventée, à « moins que l’homme ne fût lui-même parfait dés ce « premier moment de son existence \ » Et nous ajou-

' Lé g i si. primit., I, p. SS.

•. ! Recherches phil., 1, p. 92.

terons : II ne l’a pas inventée, quand même il aurait été parfait dès -le premier moment de son existence; par la raison que l’esprit de l’homme, même parfait, n'est point capable d’inventer en un instant une langue d'abord parfaite. Mais la question est de savoir si, dans la petite société isolée telle qu’on la suppose, la langue doit nécessairement être d’abord parfaite. « Toute lan- « gue, reprend M. de Bonald, a été complète dès qu’elle k a été parlée (dès qu’elle a commencé à être parlée , x et que le premier mot a pu être prononcé). Car le « langage n’a pu exister sans être complet... Et c’est « peut-être par un sentiment confus de cette vérité que « Duclos a dit de la langue fixée par l’écriture : L’écri- * ture est née comme tout à coup et comme la lu- « miére *. »

Qu’est-ce qu’une langue complète? Ce n’est pas, dit M. de Bonald , celle à laquelle on ne peut ajouter aucune expression ; en ce sens « il n’y a pas plus de lan- « gue finie que de nombre fini... Mais toute langue est « finie, complète, parfaite, si l’on veut, à prendre ce mol « dans une acception philosophique , lorsqu’elle a eu , « d’une manière ou d’une autre , et plus ou moins ex- « plicitement, toutes les parties d’oraison, qui sont l’es- « sence et la constitution du langage, dont les mots ne « sont que des accidents » Telles sont donc les parties essentielles et fondamentales de la langue à inventer. Néanmoins, « on peut croire que le mot principal, « le verbe, dont le geste ne saurait figurer les modi- « fications intellectuelles ’, est nn signe radical ; mais

1 Recherches phit., I, p. 1 39.

* Ibid., p. 158. Cf., p. 161, 172.

’ Erreur, qui n'a pas été prise dans une école de sourds-muets.

« qui n'a eu dans le principe , et l’on en juge par l’hé- « breu , que les temps et les modes nécessaires l. » Et toutefois , en ne lui supposant que les temps et les modes nécessaires, « comment expliquer la formation « du verbe?... L’homme n’a pas besoin de parler pour « agir; mais il en a besoin pour exprimer qu’il a agi, ou « qu’il agira; qu’il u agi dans un passé plus ou moins « reculé, qu’il agira dans un avenir plus ou moins éloi- « gné; qu’il a agi ou qu’il agira de telle ou telle ina- « nière. Comment aurait-il imaginé de désigner, avec « quelques mouvements de langue et des lèvres, quel- « quefois avec une seule articulation de la voix, tous « les états de l’homme moral et physique, la nature, le « temps, le mode de son action faite ou reçue, indi- « quée, commandée, finie, passée, présente Ou future, « sans aucune expression préalable qui pût aider à « retrouver sa propre pensée dans les infinies com- « binaisons qu’aurait demandées l’invention du lan- « gage?... Et lé temps ! le temps... Comment l’homme, u dans l’état brute où on le suppose, aurait-il pu, sans « aucun signe, en distinguer les différentes époques, « les rappeler ou les prévenir, lorsque nous... nous « avons besoin de marquer d’un nom ou signe particu- « lier, chaque année d'un siècle, chaque mois de l'an- « née, chaque jour de la semaine, chaque heure du « jour?... Pour l’homme brut et tel qu’on le suppose, « sans souvenir, sans prévoyance, et dont la vie n’est « qu'un jour, un moment, un besoin, le temps ne peut « être qu’au présent: pour lui le passé n’est plus, l’ave- « nir n’est pas*... »

1 Ligisl. primit., I, p. 349.

* Recherches phit., I, p. 144, 14S.

Toute amplification mise à part, cela veut dire que, dans l’état misérable de société qu’on suppose, les hommes ne pourraient commencer à parler sans débuter par un système complet d’expressions dt de paroles, combiné au moins de toutes les parties d'oraison; mais surtout sans le verbe, avec ses variétés innombrables de temps et de modes. A cette pompeuse affirmation , on peut opposer une dénégation simple et formelle. Dire que l’homme pour commencer à parler doit avoir une langue et une grammaire complètes, ce serait dire qu’il doit commencer à chanter par un morceau d’harmonie compliquée, commencer à bâtir par une cathédrale, commencer à peindre par une toile de Uapbaël. Tous les arts devront-ils donc naître tout à coup, comme la lumière, et débuter par un chef-d’œuvre? Et pourquoi, parmi les hommes que l'on suppose, la parole n’aurait-elle pas, comme tout le reste, ses commencements et ses essais? Quelques signes naturels, et parmi ces signes quelques sons, involontaires d’abord, ne pourraient-ils être répétés par eux avec intention ; puis quelques autres sons ne pourraient-ils être pris et adoptés pour signifier les mêmes choses? Voilà toute la question.

On fait une grande difficulté a propos du verbe et de ses diverses inflexions ; difficulté fondée sur ces deux points : 1° qu’aucun langage n’est possible sans lé verbe; 2° qu’il est impossible à l’homme d’inventer le verbe. On pourrait peut-être contester également l’un et l’autre point. 1° Le verbe exprime l’action, faite ou reçue, avec l’auxiliaire être: je suis aimant, je suis aimé. Or, le langage naturel supprime l’auxiliaire être, et n’exprime que l’action ; au lieu de dire : j’aime mon père, le sourd-muet, par trois gestes très-simples, dit : moi,

amour, ou sentiment d amour, père. Pour dire : je sms aimé de mon père, il dira, ou plutôt il gesticulera : mon père, amour, moi. Or un homme qui connaît les sons de la voix et en dispose, comme le sourd-muet dispose des gestes, ne pourrait-il pas également exprimer cette phrase par trois sons substantifs, sans que le verbe fût nécessaire? L’action d'aimer ne serait-elle pas suffisamment comprise sans le verbe ; ou, si l'on veut, le verbe, non exprimé, ne seraït-il pas suffisamment compris? Selon M. deBonald : « On peut parler sans substantif, « parce que le geste exprime l’objet présent, et le dessin « l’objet absent; mais on ne peut parler sans verbe'. » On pourrait tout aussi bien dire le contraire : on ne peut s’exprimer sans substantif, car un objet dessiné ou gesticulé est toujours un substantif; mais, à la rigueur, on peut parler sans verbe, soit par gestes, soit avec les sons de la voix. Et l’on pourrait concevoir un idiome grossier, élémentaire, où il y aurait des signes et des sons pour exprimer le petit nombre d’objets et d’actions que connaîtraient les individus qui le parleraient ; sans qu’il y eût aucun verbe proprement dit, sans qu’il y eût l’auxiliaire être, qui entre dans la composition de tout verbe. Sans doute , il ne peut y avoir d’idiome tant soit peu suffisant, quelque élémentaire qu’il soit, sans moyens d’exprimer et de distinguer les temps et les personnes. Mais ne peut-on pas dire que ces moyens sont possibles, sans le verbe proprement dit, même pour la distinction des temps jusqu’à un certain degré? Les sourds-muets, toutes les fois qu’ils ont à exprimer une action, ne marquent-ils pas très-nettement, avec de simples signes, outre les per-

1 Législ. primit., Il, p. 200.

sonnes, tous les temps principaux 2” On peut supposer que des hommes, possédant l’ouïe et la voix, emploieraient des sons, au lieu de gestes, pour signifier non-seulement les objets, mais les actions, les personnes et les temps principaux. Mais obligés d’exprimer, par autant de sons ou de mots différents la nature, le temps et le sujet du verbe, qui donc les empêchera d’adopter, pour exprimer ces deux ou trois choses à la fois, un son ou un mot unique, en lui donnant telle ou telle inflexion, selon le temps ou la personne à exprimer? Et dès lors, voilà un verbe constitué \ non sans doute avec celle riche variété de temps et de modes

1 Les traditionalistes et M. de Bonald lui-même supposent toujours qu'aucune langue n'est possible sans le verbe, sans la conjugaison se composant au moins des principales inflexions de temps, de modes et do personnes. L’induction seule nous avait conduit & cette possibilité d'une langue sans conjugaison. Mais sur le fait et l’existence d’uue telle langue, nous avons dù consulter; et non-seulement plusieurs missionnaires par nous interrogés, mais les premiers sinologues et les premiers savants de Paris nous ont unanimement répondu que la langue chinoise et la langue copte ne possèdent ni conjugaisons ni déclinaisons. Les différences de temps, de nombres et de personnes se marquent par la seule position des mots , ou enoore par autant de particules ajoutées au mot principal ; à peu près comme nous voyons le sourd-muet, après avoir indiqué une action, en marquer le passé où le futur par un second geste.

’ a On peut absolument coucevoir, dit M. de Bonald, qu’on peut « inventer le nom du substantif ; nous en inventons tous les jours; « mais quant au verbe avec ses modes de temps, d’action, de perce sonne, il ne s'en introduit jamais de nouveaux dans le langage « qu’ils ne soient tirés de quelque autre mof. » Ltgisl. primit., Il, p. 200. Ailleurs il vous dira du substantif ce qu’il dit ici du verbe ; et, en vérité, nous ne voyons pas plus de raison pour l'un que pour l’autre. Qu’on ne croie pas, du reste, que chez un peuple naissant il soit besoin, pour inventer un verbe élémentaire ou un

que déploie Xu«, par exemple, ou amo ; mais croit-on qu'aucun idiome ne puisse naître et même subsister sans les détails compliqués des conjugaisons grecques, latines ou françaises? N’y a-t-il pas eu même des langues parlées et écrites, qui, sous ce rapport, offrent une simplicité étonnante, comparées avec les nôtres'? Que serait-ce si nous pouvions comparer avec notre français, les idiomes si pauvres et si défectueux des peuplades sauvages?

De cette supposition gratuite que toute langue doit naître complète, et de cette autre qu’on ne saurait inventer une langue complète sans posséder une foule de notions qui ne s’acquièrent que par le commerce de la parole, ou même qu’on ne peut penser ni avoir une idée sans la parole, M. de Bonald a fait sortir celte conclusion, qu’il à érigée en sentence : « La parole a été néces- «< saire pour inventer la parole » C’est très-bien dit , très-spirituellement trouvé ; et , comme chez nous la puissance d’un bon mot est souvent magique, nous ne doutons pas que le nouveau système ne doive à celui-ci une partie de sa fortune. La parole est nécessaire pour inventer la parole : voilà qui est admirable, et plus que suffisant pour la moitié des lecteurs. Un bon mot est incontestable ; qu’a-t-on besoin d’examiner s’il est vrai ?

Ce bon mot, cependant, M. de Bonald ne l’a pas inventé, et il ne dissiînule pas à qui il le doit : « On peut, « ^it-il \ faire à toutes les .objections une réponse pé-

sobsUntif, d'un effort de génie et de longues réflexions : le besoin et l’activité spontanée sont un puissant secours.

1 Comparez, par exemple, la conjugaison française avec la conjugaison hébraïque.

* Hechcrches pltil., 1, p. 20t>, et passitn.

3 Ibid., p. 126.

« femptoire, et trancher la question, en soutenant l’im- « possibilité de l'invention du langage, et, comme dit « J. -J. Rousseau, la nécessité de la parole pour établir « l'usage de la parole1. » Mais l’illustre auteur a si chaudement adopté cet axiome, qu’il en peut être regardé comme le père ; il l'a si bien tiré de l’oubli où il était resté confondu avec les autres paradoxes du sophiste génevois, il l’a répété si souvent et en tant d’occasions, qu’il l’a fait prévaloir auprès d’un certain public.

Du reste*, M. de Bonald est si convaincu de sa vérité, il en comprend tellement la portée qu’il ne craint pas d’en faire l’application à l’invention de l’écriture : « Il « est évident, selon lui, que l’écriture a-été fort né- « cessaire pour établir l’usage de l’écriture; comme « J. -J. Rousseau dit de la parole, qu’elle lui parait « avoir été fort nécessaire pour établir l’usage de la pa- « rôle , et qu’il est impossible, par conséquent, que l’é- « criture ail été inventée *. » Pour ébranler cependant cette confiance et faire naître le soupçon, nous sera-t-il permis de proposer une application de plus du célèbre axiome, une seule que nous prions de nous pardonner. La voici. Tout le monde sait ce que c’est qu’un marteau, mais tout le monde ne comprend pas également quelle fut la difficulté, disons mieux, l’impossibilité de fairè le premier marteau. Avbc quel instrument le faire, si l’on n’avait déjà un marteau pour opérer? N’est-il donc pas évident que le marteau a été fort nécessaire pour faire le marteau ; et qu’il est impossible, par

1 J. -J. Rousseau avait dit : « La parole parait avoir été fort né- « cessaire pour établir l'usage de la parole. » Disc, sur l'origine de f inégalité, t” partie.

* Ibid., p. 2S*. Cf., p. 259, 261 .

conséquent, que le premier marteau ait été fait par les hommes ? Voilà notre exemple à côté du vôtre ; où est la différence? Si vous en soupçonnez quelqu’une, approfondissez un peu , et vous trouverez qu’il n’y en a pas.

Singulier argument, qui rendrait impossible aux hommes l’invention même des arts ou objets d’art les plus vulgaires ! Sans doute, pour établir l’usage d’un mot, il faut supposer dans les individus dont il s’agit, quelque pensée; il faut leur supposer même quelques signes naturels pour communiquer et pour s’entendre ; de même que pour fabriquer le premier objet d’art, un premier instrument, il faut supposer aux hommes des mains d’abord, et de plus, quelques objets propres à servir d’instruments naturels. Sans doute encore, dans cette hypothèse, pour obtenir un instrument ou un objet d’art fini et parfait, il faudrait du temps et des essais; on n’y arriverait que par degrés. De même, les individus réunis, que nous supposons, n’arriveraient pas du premier coup à une langue fondamentalement constituée; elle ne serait pas d’abord complète. Elle se formerait peu à peu, chacun y apportant sa part, chacun y ajoutant, au besoin et à l’occasion ; sans système conçu d’avance, et sans qu’il en fût besoin.

L’illusion perpétuelle de certains écrivains est de considérer la formation d’une langue, dans les circonstances données, comme un résultat subit et merveilleux, fruit de longues observations et d’habiles calculs ; à peu près comme l’invention de la poudre, de l’imprimerie, de l’usage de la vapeur, etc. '. Dès lors nous concevons que, dans les hommes ignorants et incultes qu’ils sup-

* Cf. Législ. primit., I, p.

et passim.

34". — Recherches phil., 1, p. 313,

Di

posent, l’invention d’une première langue leur paraisse une chimère; mais ils devraient se demander si c'est là l’unique manière d’acquérir une langue, et si, rigoureusement, les hommes ne pourraient pas s’en former une plus ou moins complète, plus ou moins grossière, progressivement, naturellement, comme ils pourraient apprendre, avec le temps, un commencement d’agricultureet de navigation, de chant et d’architecture.

Voilà ce qu’ils n’ont pas suffisamment examiné, oü du moins ce qu’il n’ont pas résolu ; nous croyons avoir pesé tous les arguments qu’ils apportent, et nous les avons trouvés légers. Dans son dernier écrit, M. de Bonald résume les siens avec confiance, et il ajoute : « Personne, « que je sache, n’a essayé de (les) combattre, et je ne « crains pas d’assurer que personne ne le tentera avec « succès '. » Nous croyons qu’il suffit de les exposer pour en faire apprécier la valeur. En tous cas, nous allons voir qu’on peut les combattre, et embrasser la thèse contraire, sans pour cela « se jeter dans l’hypothèse ri- « dicule de l’homme né, souâ la forme de poisson ou « d'insecte, de la terre échauffée par les rayohs du « soleil \ »

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