ORIGINE DE LA PAROLE ET DE L’IMPORTANCE DE CETTE ODESTION
Il n’est point ici question du fait de l’invention de la première langue, ni de savoir si le genre humain s’eàt
* Principe constit. de la eue., p. et.
* Ibid.
formé de lui-même à parler. Tous les chrétiens savent à quoi s’en tenir sur l’origine du monde; ils savent que les premiers hommes n’ont point été livrés en naissant au mutisme, à la vie purement animale au milieu des forêts. Cette théorie rationaliste est aussi fausse radicalement qu’injurieuse à Dieu ; Je Créateur est plus magnifique dans ses œuvres, et tout ce qu’il a fait étail bon et parfait. L’homme a été créé dans un état de perfection pour le corps comme pour l’esprit; et comme il a possédé, dès les premiers instants de son existence, une science universelle, il a possédé une langue toute faite.
Comment Dieu a-t-il donné la parole au premier homme? M. de Bonald ne semble pas très-fixé sur ce point. « Soit que l’Être suprême, dit-il, ait créé l’homme « parlant, soit que par des moyens qui nous sont in- « connus, et qu’il nous est inutile de cohnaitre, il lui « ait donné la parole après l’avoir créé '... » Ailleurs il semble se décider pour ceux qui « croient que celte «. première cause de l’existence des premiers humains, « les a produits des deux sexes, dans le plein exercice « de toutes les facultés de l’esprit et du corps, et par « conséquent avec la parole .. Que l'homme a été créé « complet ; non-seulement avec toutes les facultés né*- « cessaires à la conservation de sa vie physique et so- « ciale, mais encore dans l’exercice actuel de toutes ses « facultés, et par conséquent avec la connaissance du <• langage et l’usage de la parole, sans laquelle il ne peut « exister, pour les hommes, aucun état de société \ » Mais bientôt il retombe dans son doute et son incerti-
1 Législ. primit., I, p. 59. Cf. Essai sur les lois mit. de l’ontre toc., p. 5t.
* Recherches pliil., I, p. 121, 123, 124.
lude, et il dit : « Soit que l’homme ait été créé parlant, « soit que la connaissance du langage lui ait été inspiu rée postérieurement à sa naissance, il a eu des paro- « les aussitôt que des pensées ', et des pensées aussitôt « que des paroles \ » Enfin, jusque dans le dernier de ses ouvrages , sa pensée se montre toujours aussi indécise : « Qu’on prenne garde, dit-il, que lorsque nous « disons que Dieu a communiqué à l’homme le don de « la parole, et que, comme dit M., il l’a instruit après « l'avoir produit, nous ne contestons pas qu’il ait pu « le créer parlant, au lieu de le rendre parlant après l’a- « voir créé ; nous ne disons pas qu’il ait reçu au premier « moment une langue complète; nous disons seulement « que l’homme, au premier moment de son existence a « été instruit en pensées et en expressions de tout ce « qui lui était nécessaire de savoir et d'exprimer; et « que l’homme ait été 'créé avec le don de la parole, ou « qu’il l’ait reçu après avoir été créé, cette double hy- « pothèse ne change rien au fait de la révélation, prou- « vée par la nécessité d’une transmission primitive et « par l’impossibilité de penser sans expressions*. »
Les traditionalistes, pendant longtemps, n’ont point tous imité cette réserve. Pendant que hors de France on hésitait entre l’hypothèse de l’homme créé parlant, et l'hypothèse du langage reçu postérieurement; en France on affirmait généralement que le premier homme avait reçu de Dieu la parole, non dans sa création, non par une inspiration postérieure à sa naissance ; mais par une révélation extérieure et verbale. Nous avons
1 Postérieurement à sa naissance, ce qui suppose comme possible, qu'il ait existé quelque temps sans aucune pensée.
* Recherches phil., I, p. 18t.
3 Principe constit. de la soc., p. 49.
examiné celte question, et nous avons vu que le texte de la Bible et l’enseignement constant de la tradition nous montrent également le premier homme créé pensant et parlant, c’est-à-dire avec une science parfaite et la connaissance d’une langue pour l’exprimer Ce qui signifie, selon nous, non que l'homme ait été créé avec une raison parfaite, et qu’ensuite à l’aide de celte raison puissante, il ait eu à se composer lui-même sa langue, (nous ne voyons dans toute la tradition que saint Grégoire de Nysse qui semble admettre ce sentiment), mais qu’il est né avec la connaissance actuelle d'une langue, et qu’en naissant il savait parler.
Tels sont les faits, il n’est pas permis de les nier, ni de n’en pas tenir compte. Et nous devons dire qu’aujourd’hui plusieurs traditionalistes semblent les admettre. La seule question admissible serait de demander s’il eût été possible que le premier homme fût créé sans cette connaissance d’une langue, et laissé à luimême pour s’en former une par le travail de son esprit.
Pour M. de Bonald et ses partisans, qui ne croient pas à l’existence de la pensée sans la parole, ce serait demander si le premier homme a pu être créé dans un état de mutisme et d’ignorance aussi complet que celui des enfants qui viennent au monde. Dans son système, * il répond avec raison : « Comment ceux qui admettent « un être suprême, et même la création de l’homme,
« peuvent-ils supposer que cet Être, essentiellement « puissant et bon, ait mis l’homme sur la terre pour y « vivre en société, sans reconnaître en même temps « qu’il a dû lui donner ou lui inspirer, dès le premier « moment de son existence, les connaissances nécessai-
1 De f origine des conn. hum. d'après l’Écriture sainte, ch. ai.
« res à sa vie individuelle et sociale, physique et mo- « raie?... Le genre humain, déshérité en naissant dq « ses plus nobles prérogatives, muet et nu, aurait donc « végété pendant des milliers d’années, dans un néant « absolu d’intelligence, jusqu’à ce qu’un heureux hasard « eût révélé à un homme do génie, s’il pouvait y avoir « du génie lorsque, faute d’expression, il n’y avait pas « même de pensée à rien de moral, le merveilleux arli- « lice du langage, et inspiré en môme temps à ses sem- « blables en ignorance la volonté de l’écouter et l’es- « prit de le comprendre ! Certes, il serait aussi raison- « nable, et surtout plus conséquent, de supposer l’homme « né de la fermentation de la matière... Il n’est pas plus « possible d’expliquer la barbarie primitive de l’espèce « humaine, lorsqu’on lui donne pour auteur l’intelti- « germe suprême, que son état actuel et les progrès de « son esprit, si on le suppose né de la chaleur du soleil « et des boues de la terre »
Les rationalistes de l’école éclectique, qui admettent la création île /’ homme, qui lui donnent pour auteur l'intelligence suprême et qui ne professent pas qu’il soit né de la fermentation de la matière, de la chaleur du soleil et des boues de la terre, les rationalistes s’irritent de celte doctrine du philosophe chrétien. « Quant à cotte u prétention de M. de Bouald, disent-ils, que si Dieu a « créé l’homme, il l’a créé parlant, et que la bonté de « Dieu y est intéressée, il est clair qu’elle provient « d?une idée fausse sur la nature de la Providence di- « vine \ »
Sans doute on peut accorder aux rationalistes que
• Bechenhcs phil., I, p. 131-133.
I Reçue des l>cw Mondes, t. XXVII, p. 536.
M . de Bonald a mal prouvé sa thèse de l'homme créé parlant, en la fondant sur l’impossibilité d’avoir aucune pensée avant de savoir parler. On pourrait même leur accorder que le premier homme créé dans un état de développement corporel et intellectuel complet aurait pu, à la rigueur, recevoir la mission de se former lui-méme sa langue; ce qui, avec les ressources de son génie, n’eût pas exigé, assurément, des milliers d'années. Nous croyons difficilement que si cette supposition était radicalement impossible, Grégoire de Nysse l’eût admise et soutenue comme un fait réel.
Mais ce n'est pas seulement l’usage de la parole qu’ils refusent au premier homme, c’est toute espèce de développement intellectuel, et ils professent intrépidement la barbarie primitive de l'espèce humaine. « On peut u admettre, selon eux, la supériorité de la civilisation « en même temps que l’antériorité de la barbarie; on « peut croire que l’homme est fait -pour la société et *( reconnaître, malgré cela, que les premiers habitants « de la terre étaient sauvages. Dieu, qui permet les « pestes, et la guerre, et les siècles de barbarie; Dieu, « qui laisse subsister dans trois parties du monde des « millions de sauvages, n’a-t-il pas pu permettre au « commeBcementce qu’il permet encore aujourd’hui 1 ? » On peut répondre hardiment : Non. Sans doute. Dieu n'élaif point tenu de déployer pour les premiers habitants de la terre toutes les richesses de sa munificence, et il serait difficile de déterminer à quel degré de perfection ou 4’imperfection il aurait pu les placer en les créant. Néanmoins, il est tel degré de misère et d’impuissance, d’ignorance et d’infirmité, où il répugne de
1 M. I. Simon, Revue des lieux Mondes, t. XXVII, p. 536.
supposer qu’un Dieu bon ait pu placer les premiers hommes immédiatement sortis de ses mains, quoique aujourd'hui, sous le gouvernement de cette même Providence, il puisse y avoir des individus qui se trouvent exceptionnellement dans une condition analogue. Nous voyons des hommes privés de l’usage de presque tous leurs membres, et d’autres atteints d'infirmités spirituelles plus humiliantes encore; il y en a qui naissent sourds et muets, il y en a qui naissent aveugles; quelques-uns naissent sourds, muets et aveugles; voilà ce qu’un Dieu bon permet sous nos yeux. Dira-t-on « qu’il « a pu permettre au commencement ce qu’il permet en- « core aujourd’hui, » et que les hommes, à l’origine, ont pu être tous impotents ou imbéciles, sourds ou aveugles?
La théologie enseigne que Dieu aurait pu créer primitivement l’humanité dans l’état où elle se trouve aujourd’hui, moins le péché, c’est-à-dire avec ce degré d’intelligence et de force physique, de jouissances et de lumières, de privations et d’ignorance, qui lui est propre depuis la chute ; mais il ne s’ensuit pas que, dans celte hypothèse, le premier homme et la première femme eussent pu être, en sortant des mains de leur Créateur, dans le même état que les enfants qui naissent aujourd’hui, ni qu’ils eussent pu être créés à l’état purement sauvage. Beaucoup moins auraient-ils pu être créés dans une condition inférieure à celle des sauvages, c’est-à-dire privés de toute connaissance d’une langue et n’ayant, pour s’en former une, qu’une raison plus ou moins faible, plus ou moins bornée et plus ou moins absorbée par les besoins de la vie matérielle. En un mot, ils n’auraient pu, croyons-nous, être créés dans la condition de ces individus séquestrés ou vivant
dans les bois, que les traditionalistes ont supposés, pour examiner en eux le problème de l’invention du langage.
Il répugne à la raison que le genre humain ail ainsi commencé. Voilà ce que M. de Bonald a eu le mérite de prouver et ce qu’il avait le droit de prouver, non par l’impossibilité, dans ces conditions, d’avoir aucune pensée sans la parole; non par l'impossibilité de se former, avec le temps, un langage de gestes et de paroles plus ou moins suffisant; mais parce que les premiers pères de la race humaine, comine dit saint Thomas avec tous les théologiens, ne devaient pas seulement posséder les moyens de pourvoir à leur vie physique, morale et sociale; ils devaient être. capables d’élever leurs enfants, de les former aux arts nécessaires et à la vertu, de les instruire des devoirs de la religion et de la société. Et il répugnait à la sagesse autant qu’à la bonté divine de refuser ces secours indispensables à la première société formée de ses mains.
Voilà ce qu’il était important de prouver et d’établir, contre les théories fausses et téméraires du rationalisme sur les origines du genre humain. Quant à rechercher si, dans une hypothèse impossible, nos premiers parents, nés avec une raison plus ou moins débile, seraient parvenus à inventer la parole; quant à examiner si, dans un cas supposable, mais bien exceptionnel, des individus séquestrés ou relégués dans les bois pourraient ou ne pourraient pas, avec le temps, se faire on langage et communiquer entre eux ; était-ce une question également importante, également essentielle? et de cette possibilité ou de cette impossibilité pour l’esprit humain de trouver la parole, fallait-il faire dépendre l’avenir de la science, de la religion et de la société? 11 est permis d’en douter.
« Celte vérité, s’écrie M. de Bonald d’un accent con- « vaincu, cette vérité que la parole n’est pas d’invention « humaine et que les langues sont un don, est la der- « nière peut-être qui reste à prouver pour la connais- « sance des êtres et l’affermissement de la société l. Le « don primitif et nécessaire du langage fait au genre « humain est la question fondamentale de toutes les m questions morales *. » En effet, « si la parole est d’ink vention humaine, il n’y a plus de vérités nécessaires, « puisque toutes les vérités nécessaires ou générales « ne nous sont connues que par la parole. Il n'y a plus u de vérités géométriques, car... 11 n’y a plus de vérités « arithmétiques , car , etc. 11 n’y a plus de vérités mo- << raies, caF toutes ces v érités ne nous sont connues que « par des formes de langage, que l’inventeur, libre dans « son invention, a pu ne pas inventer ou inventer toutes « différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui... Il u’y a « plus dé vérités historiques. ... Qu'on cesse donc de « s’étonner si nous avons mis une si haute importance i< à la question de la révélation de la parole. Toute la « dispute entre les deux partis qui divisent l’Europe « savante, les théistes et les athées, les chrétiens et les « sophistes, se réduit à ce fait, à ce seul fait; là est la « preuve de l’existence de Dieu, le motif des devoirs de « l’homme, la nécessité des lois et de la société ; là est « la raison du pouvoir religieux, du pouvoir civil, du « pouvoir domestique, en un mot la raison du monde « moral ou social, que l’art de la parole a tiré du néant « de l’ignorance et dp chaos de l’erreur. Je le dis aux « amis et aux ennemis : cette question est, dans le
1 tegitl. primit., I, p. 330.
! Recherches phil., 1, p. 88.
« grand combat de la vérité morale contre l’erreur, «< comme ces postes importants dont la possession dé- « eide le succès d’une campagne, et que deux armées « se disputent avec opiniâtreté ' ..... le fait primitif du « don de la parole, enseignée à l’homme par une cause « intelligente. La nécessité de cette origine du langage, « et par conséquent des idées qu?il sert à exprimer, une « fois reconnue, nous retrouverons sous un petit nom- « bre d’expressions simples les idées des rapports les « plus généraux entre les êtres sociaux, rapports qui « sont l’objet de toutes les lois et le fondement de tout « état public et domestique de société. Alors nous au- « rons, je crois, une science de Dieu, de l’homme et de « la société, c’est-à-dire une philosophie véritablement « sociale qui enseignera tout ce qu’il est nécessaire de « savoir, et prouvera tqut ce qu’il est utile et possible de « prouver; et tels que ce voyageur qui trouva assise à sa « porte la fortune, qu’il était allé chercher si loin et au « prix de tant de dangers, nous découvrirons nous- « mêmes et dans nos habitudes les plus familières, ou «.nos connaissances les plus élémentaires, cette science « et cette sagesse que nous poursuivons depuis si long- « temps et avec tant d’efforts et d’affliction d’èsprit *. »
Vraiment, cette confiance profonde du philosophe chrétien, dans la grandeur de sa mission, est faite pour noua toucher; et plein de respect pour un si noble génie, nous ne nous étonnons plus qu’il ait employé tant de temps et de volumes à soutenir une théorie dont la découverte tardive renfermait le salut du monde.
A prendre sa thèse comme il la présentait, nous ne
1 Législ. prit»#., I, p. 75 à 79.
* Recherches phil., I, p. 120.
doutons pas qu’elle eût pu avoir des conséquences immenses, quoique bien différentes de celles que prévoyait l’auteur. L’impossibilité d’inventer le langage, prouvée par l’impuissance absolue d’avoir aucune pensée avant son expression, aurait pu déplacer le principe de certitude, le critérium de la vérité, et, conséquemment, le fondement de toutes les vérités scientifiques ou sociales. Mais la question de la possibilité de l’invention du langage, posée comme elle doit l’étre, est loin d'avoir cette importance. Quelques individus réunis, passant leur vie ensemble, et pouvant nécessairement avoir quelques pensées, pourraient-ils ou ne pourraient-ils pas, avec le temps, se former quelque langage de signes et de mots; sans l’avoir reçu du reste des hommes? Nous ne voyons pas ce que les fondements de la science, ce que la religion et la société auraient à craindre ou à espérer de la solution du problème dans un sens ou dans un autre. Qu’ils puissent ou qu’ils ne puissent pas se faire un langage, il sera toujours vrai que pour le peu d’idées qu’ils peuvent avoir avant la parole, leur esprit y adhère par un motif autre que la parole; et dans toute hypothèse, il sera toujours absurde de placer dans la parole le premier motif de certitude ou le premier principe de la science.
M. de Bonald, en prouvant l’impossibilité radicale d’inventer la parole, a voulu prouver péremptoirement la nécessité de la révélation primitive. Mais d’abord, Adam et Eve ayant été ornés en naissant de tous les dons de l’esprit, M. de Bonald ne pourrait plus dire qu’ils aient été dans la même impossibilité de se faire un langage, ni qu’une révélation divine ail été aussi nécessaire pour leur apprendre à parler. Ensuite, il est juste sans doute de supposer que le premier
homme ait reçu de Dieu en naissant le don de la parole, parce qu’il a dû naitre avec une nature complète ; mais on ne peut rien en conclure pour la nécessité ou l’existence d’une révélation, car il ne dut pas plus à une révélation le don de la parole, qu’il ne lui dut le don de la pensée ou le libre exercice de ses facultés corporelles. Nous ne voyons donc pas de quel secours pour la religion pourrait être l’opinion de M. de Bonald.
Enfin si l’on admet que des individus abandonnés à eux-mêmes et vivant misérablement dans les forêts, pourront cependant, avec le temps, se communiquer leurs pensées, se faire un langage quelconque et inventer quelques arts nécessaires, il ne s’ensuit pas qu’ils pourront par eux seuls parvenir à une certaine hauteur de civilisation, et acquérir une connaissance suffisante des devoirs de la morale et de la religion. Il ne s’ensuit pas que le genre humain ait pu commencer de la sorte, et qu’il n’ait eu besoin à aucune époque des enseignements de Dieu. Il ne s’ensuit pas en un mot que la révélation n’ait pas été nécessaire, au sens que le professe la théologie et même la philosophie.
Jusqu’à nos jours on n’avait jamais rien vu d’alarmant pour la religion dans cette possibilité de l’invention du langage; et aucun écrivain, que nous sachions, n’avait soupçonné ce danger, avant l'illustre auteur des Recherches philosophiques. Il est peu de docteurs et de théologiens qui aient traité directement cette question ; mais ceux qui en ont parlé, l’ont fait de manière à prouver que pour eux cette invention est possible à l’homme. On ne dira pas sans doute que par là ils aient sapé les fondements de la religion et de la société. *
Saint Grégoire de Nysse, parlant de Vorigine de la première langue, se sert d’expressions très-fortes, qui sem-
blent indiquer qu’Adam l’a composée lui-même par son travail, ou qui du moins prouveraient que tout homme jouissant de la raison peut en composer une. Réfutant un grand partisan de l’origine divine de laparole, une espèce de traditionaliste de ce temps-là, le saint docteur dit : « Eunornius accuse notre maitre (saint Basile) d’adopter « les raisonnements d’une philosophie étrangère elpro- « fane, de supprimer la Providence divine et ses soins pa- * ternels ; parce qu’il ne professe pas que c’est Dieu qui « a nommé les choses. Il va jusqu’à dire qu’il favorise les « athées, et leur donne des armes contre la Providence ; « qu’il a plus d’estime et d’admiration pour les sentences h de ces impies que pour les lois divines... Il prétend que « nous sommes dans l’erreur qn pensant que l’homme a « été créé de Dieu avec l’usage de la raison, et en attri- « huant l’invention du langage à cette faculté de rai- « sonnement que Dieu a mise dans la nature humaine. «Tel est le reproche amer qu’il nous adresse, accusant « le maitre de la piété de passer dans le camp des athées, « de se constituer l’héritier et le patron d’une coutume « détestable, et autres énormités pareilles... Eunornius « ignore que pour avoir donné à notre nature ses facul- « tés et son activité, Dieu ne peut être dit pour cela pro- « duire les actions qui s’accomplissent en nous. Par « exempte, il. nous a donné la force naturelle pour faire « une épée, une maison, ou tout autre ouvrage dont « nous avons besoin ; mais c'est nous, et non lui, qui « faisons ces ouvrages. Chacun d’eux est proprement « notre ouvrage, quoiqu’ils se référent tous à l’auteur de « nous^mèraes, qui a créé notre nature capable de tout « savoir. De même la faculté que nous avons de parler « estl’ouvrage de celui qui a disposé ainsi notre nature ; « mais l’invention des mots pour déterminer chaque
« objet, est l’ouvrage de notre esprit... Dieu adonné à « l’animal la faculté de se mouvoir ; mais il ne produit « pas par lui-même chacun de ses mouvements. Une « fois que la nature a reçu de celui qui l’a faite un prin- « cipe d’action, elle agit, elle se meut elle-même, et se « dirige où elle veut; ce qui n'empêche pas que le Sei- « gneur dirige les pas de l’homme. Ainsi, le pouvoir de « parler, de produire des sons et d’exprimer par la voix « une pensée intérieure, la nature l’a reçu de Dieu ; « mais après cela, c’est la nature qui agit elle-même, en k désignant chaque chose moyennant une certaine va- « riété de sons. El voilà ce que nous appelons mots et « paroles, lesquels nous servent à représenter la valeur des choses... Les choses sont produites par la volonté » divine, leur nom ne l’est pas. C’est pourquoi les cho- « ses sont l’ouvrage du Créateur et de sa puissance; « mais les paroles qui représentent les choses, et par le « moyen desquelles le discours enseigne chaque chose « avec précision et exactitude; les paroles sontl’ouvrage « et l’invention de la faculté rationnelle. Et cette nature, « celte faculté de discourir et de raisonner, est l’ouvrage « de Dieu. iMais comme tous les hommes ont la faculté « de raisonner, de là il arrive nécessairement que sui- « vaut les différences de nations, il y a des différences « de parole.., Tout le temps que les hommes vécurent .« de la môme vie, sans être dispersés en différentes na- « lions, il se servirent tous ensemble de la même pa- <• rôle et du même langage. Mais après que, parla vo- « tonté divine, il fallut que toute la terre fût habitée par « les hommes, ils furent dispersés et divisés d’après une « certaine communauté de langage ; c’est-à-dire qu’ils se « réunirent et s’associèrent, les uns avec un idiome, les « autres avec un autre, ayant pour moyeu de concorde
« fraternelle une même consonnance de langage, ne « différant pas les uns des autres dans la connaissance « des choses, mais différant dans la manière de les nom- « mer. Car une pierre ou un bois, par exemple, produiraient sur tous la même idée, mais ils ne nommaient « plus ces objets du même nom. Ainsi demeure établie « notre proposition, que la parole humaine est une in- « vention de notre esprit, de notre intelligence. Car au « commencement et tout le temps que le genre humain « eut la même langue, nous ne voyons pas, par l’Ecri- « ture, que Dieu ait aucunement enseigné la parole aux « hommes; et quand les hommes furent dispersés et di- « visés eu différentes langues , aucune loi divine ne « prescrivit aux uns ou aux autres la manière de parler; « mais Dieu voulant que les hommes parlassent diffé- « rentes langues, abandonna la nature à elle-même, afin « qu’elle continuât à articuler les sons et à exprimer les « noms, pour chaque peuple, comme elle le voudrait'. »
Nous n’imaginons pas comment on pourrait dire plus clairement que la faculté de parler vient de Dieu, et que la parole vient de l’homme.
Voyons maintenant saint Augustin.
11 commence ainsi son livre 11 de Doctrinâ christianâ : « Le signe est une chose qui, outre l’image d’elle-mème, « qu’elle imprime dans les sens, fait penser à une autre « chose. Ainsi en voyant les traces d’un animal, nous « pensons que l’animal a passé par là; en voyant la fu- « mée, nous savons qu’il y a du feu; et si nous enlen- « dons la voix d’un être animé, nous connaissons l’af- « fection qu’il éprouve, etc.
« Parmi les signes, les uns sont naturels, les autres
* Contra Eunomum, Orat. xn.
« intentionnels. On appelle naturels ceux qui sans au- « cune volonté ni aucune intention, font connaître par « eux-mêmes une chose autre qu’eux-mêmes; comme « la fumée fait connaître le feu. Car ce n’est pas parce « qu’elle le veut, qu’elle est un signe du feu ; mais « l’expérience nous ayant fait remarquer les choses,
« nous savons qu’il y a du feu, paf la présence seule « de la fumée. Les traces du passage d'un animal ap- « partiennent à ce genre de signes. Un visage enflammé « ou assombri marque le sentiment intérieur, sans que « celui qui en est affecté ait la volonté de le faire con- « naître.
« Les signes intentionnels sont ceux que se font les « uns aux autres les êtres vivants, pour se manifester,
« autant qu’ils le peuvent, leurs affections intérieures,
.« leurs sentiments, ou leurs pensées de tout genre.
« L’unique cause du signe et l’unique motif de le faire,
« c’est d’exprimer et de faire passer dans l’esprit d’un « autre ce qu’a dans l’esprit celui qui fait le signe. Nous « voulons traiter de ce genre de signes, en tant qu’ils « appartiennent à l’homfhe; car Dieu aussi a fait, a - « donné des signes, lesquels sont contenus dans les « saintes Écritures; mais ils nous sont communiqués « par des hommes, par ceux qui les ont écrits. Les ani- « maux aussi ont des signes entre eux, et se font con- « naître ce qu’ils éprouvent intérieurement. Ainsi le « coq, dès qu’il a trouvé de la nourriture, fait un signe à « la poule, un signe de la voix, pour qu’elle accoure. »
On peut déjà remarquer que, d’après le saint docteur, parmi les paroles, il y en a qui viennent de Dieu, div initùs data; ce sont les paroles qui sont contenues dans les saintes Ecritures. Et c’est pour cela que l'Eglise appelle la Bible la parole de Dieu. Or, en distinguant
cette parole de celle dont il cherche l’origine, ne semble-t-il pas indiquer que celle-ci vient , non de Dieu comme la première, mais de l’homme?
11 continue :
« Parmi les signes qui servent aux hommes à se « communiquer leurs sentiments, les uns s’adressent à « la vue, le plus grand nombre à l’ouïe, un petit nom- « bre aux autres sens ; car lorsque nous faisons un « geste, nous ne nous adressons qu’à la vue de celui « que nous voulons avertir de notre intention. 11 y en a « qui ne se servent presque que de gestes manuels pour « exprimer tout ce qu’ils veulent; ainsi les histrions... « Ces signes sont comme des paroles visibles. Mais les « signes qui s’adressent à l’ouïe sont plus nombreux « et consistent principalement en paroles; car les sons « de la trompette ou de la flûte n’ont pas seulement « pour but de flatter l’oreille, mais quelquefois de faire « connaître une chose. Mais ce genre de signes est peu « nombreux, si on le compare à la parole. La parole est « sans contredit le signe qui a obtenu le premier rang « parmi les hommes, comme moyen pour se communi- « quer les uns aux autres tout ce qu’ils ont dans l’es- « prit. En effet (les hommes manifestent leurs pensées « de plusieurs autres manières encore), mais la parole « a été choisie pour fournir cette multitude de signes « qui servent aux hommes à exprimer toutes leurs pen- « sées; car ces autres genres de signes dont nous ve- « nous de parler, je puis les rendre par des paroles, « mais eux ne peuvent rendre toutes les paroles. »
On le voit, dans l’établissement de la parole comme expression de la pensée, saint Augustin ne parle point de l’intervention divine. Il explique le tout, au contraire, naturellement, comme une production humaine:
la parole a été choisie pour exprimer.,. Il va parler de la même manière de l’établissement de l’écriture :
« Mais parce que les paroles passent rapidement avec « l’ébranlement de l'air et ne durent pas plus que le <i son, on a établi des lettres qui sont les signes des pa- « rôles. De la sorte, la parole peut s’adresser à la vue,
« non par elle-même, mais par le signe qui la repré- « sente. Mais ces signes n’ont pu être longtemps comu muos à toutes les nations, par suite du penchant cou- « pable qu’ont les hommes à se diviser, chacun voulant « avoir le dessus et l’emporter sur les autres. Un mo- « nument de cet orgueil fut celte tour élevée jusqu’au « ciel ; aussi les hommes cornmencèrent-ils à se diviser, « non-seulement de sentiments, mais de langage. »
Un peu plus loin, u. 20, voulant enseigner aux chrétiens comment et à quel point ils devaient profiter de tout ce qui se trouve chez les païens, il dit : « Les u choses qu’on peut apprendre des païens et qu’on « trouve dans leurs usages sont de deux sortes ; les « unes ont été instituées, établies par les hommes; les « autres ont été seulement remarquées par eux, soit « que le temps les ait accomplies, soit que Dieu les ait « établies lui-même. » C’est-à-dire, il y a des choses qui dépendent de la volonté des hommes, et il y en a d’autres qui ne dépendent que de Dieu et de la nature.
Dans la seconde classe, il compte l’histoire. « Car, « dit-il, n. 44, quoiqu’elle raconte des institutions huit maines, elle n’est pas elle-même une institution des « hommes; parce que ce qui est passé, ce qui par con- « séquent ne peut pas ne pas être accompli, doit être « compté au nombre des choses dont Dieu est le dis • « pensateur et le régulateur. » Ensuite viennont les faits et les lois astronomiques, géologiques, zoologi-
ques, etc. ; ensuite la dialectique, dont les lois sont découvertes par les hommes, mais ne sont pas établies par eux; elles sont d’institution divine, c’est-à-dire naturelle, n. 45 à 53. Les lois de la rhétorique elle-même ne sont pas d’institution humaine, « car ce ne sont pas « les hommes qui ont établi qu’une expression de ten- « dresse concilie la bienveillance de l’auditeur, qu’une « exposition courte et lucide fait saisir sans peine ce « qu’on veut raconter, et que la variété du récit chasse « l’ennui et soutient l’attention, » n. 54. — « Enfin, il est « évident, pour l’esprit le plus vulgaire, que la science « des nombres n’est point d’institution humaine ; elle « est découverte et trouvée par eux, »> n. 56.
Mais « parmi les choses d’institution humaine chez « les païens, les unes sont superstitieuses, les autres « ne le sont pas, « n. 29. Après avoir interdit aux chrétieus les pratiques superstitieuses du païen, il ajoute, n. 38 : « 11 faut examiner ensuite les choses d’institu- « tion humaine qui ne sont pas superstitieuses, c’est-à- « dire qui ne sont pas établies pour communiquer avec « les démons, mais avec les hommes; car toutes les a choses qui ont cours parmi les hommes, parce qu’il * leur a plu de les adopter, sont d’institution humaine. »> Tel est l’emploi des signes volontaires, qu’ils soient naturels ou imitatifs comme les peintures et les statues, . n. 39, ou arbitraires et purement conventionnels comme les gestes, dont il parle au n. 38; tels sont, en un mot,
« tous les genres de signes on moyens de communica- « tion, en nombre infini... qui sont différents, selon les ' « villes et les peuples; preuve évidente qu’ils sont d’ins- « titution humaine. Or, les choses appartenant à cette « dernière classe, qui sont d’institution humaine et qui « sont utiles ou nécessaires à la vie, ne sont pointa éviter
« pour lechrétien ; au contraire, il doit, autant qu’il en a « besoin, les apprendre et se les approprier... et surtout « les lettres et les caractères, qui sont nécessaires pour « lire; et autant qu’on en a besoin, les différentes lan- « gués, dont nous avons parlé plus haut, » n. 39, 40.
Il nous semble que c’est dire assez clairement que les langues sont d’institution humaine, et que si la pre mière langue ne fut point inventée, l’esprit humain est du moins capable de cette opération.
D’après le saint docteur, les langues ne sont point d’institution divine ou naturelle, parce que la nature ne produit pas par elle-même la parole et les langues, comme elle produit les lois de la science, de la dialectique, ou encore le cri des animaux et le chant des oiseaux. Quant à dire que la parole est d’institution divine, positive ou révélée, le saint docteur ne parait pas y avoir pensé. Il ne fait pas même entrer cette hypothèse au nombre de celles qu’il discute.
Dans un autre traité, de Ordine, 1. II, il entreprend d’expliquer plus positivement l’origine, la formation des arts et des sciences, et la part que la raison a eue dans ces opérations. 11 dit au n. 3b : « Il est en nous « un principe raisonnable, c’est-à-dire qui suit la rai- « son, et fait ou adopte ce qui est conforme à la raison. « Or, comme il était obligé naturellement de vivre en « société avec ceux-là mêmes en qui se trouvait cette « communauté de raison, et que l’homme ne pouvait « former avec l’homme de société bien étroite sans un « moyen de s’entretenir ensemble et de se communi- « quer leurs pensées, et, pour ainsi dire, leur âme; il « s’aperçut qu’il était nécessaire de donner aux choses « des noms, c’est-à-dire d'établir des sons avec une si- « gnilication déterminée; afin que, ne pouvant rècipro-
« quement sentir leurs deux âmes, ils pussent du moins « les mettre en communication par le moyen de leur « sens extérieur. Mais la parole des personnes absentes « ne pouvait être entendue ; c’est pourquoi cette même « raison produisit les lettres, en distinguant et en carac- « térisant tous les sons de la bouche et de la langue... « N. 36 : Ensuite, la raison, faisant un pas de plus, re- « marqua que parmi les sons qui nous servent à parler, « et auxquels elle avait attaché autant de lettres, les « uns, par une plus ou moins grande ouverture de la « bouche, sortent à pleine émission et sans être gênés « par aucun obstacle; les autres, resserrés sous la pres- « sion des divers organes de la bouche, conservent « néanmoins quelque son; d'autres, enfin, ne peuvent « se faire entendre qu’en s’unissant aux premiers. Ainsi, <( la raison, en suivant l’ordre que nous venons de dire, « nomma les uns voyelles, les autres semi-voyelles, et « les autres muettes (consonnes). Ensuite, elle nota les « syllabes. Ensuite, ello distingua les mots en huit « classes et en huit formes, elle nota toutes ces choses « et les soumit à des règles cortaines... N. 38 : Cette « même raison, ayant donc disposé et formé la gram- « maire, fut avertie do chercher et de remarquer (en « elle-même) cette vertu qui produisit l’art... » la rhétorique, la dialectique; n. 39 : la musique, la poétique; u. 42 : la géométrie et l’astronomie.
Telle est, d’après saint Augustin, l’origine de la parole ot des langues. C'est la même que celle de l’écriture et de la grammaire, de tous les arts et de toutes les sciences. 11 n’est point question, pour toutcela, d’intervention divine.
Terminons par celui qu’on appellerait aujourd’hui le dernier des l’éres de l’Eglise, si son génie universel
n’avait jamais fléchi dans certaines questions malheureuses.
Le sentiment de Bossuet sur l’invention possible du langage ne semble pas douteux. Il suffit de rappeler ce qu’il en dit dans sa Logique, 1. 1. ch. m.
Ues termes et de leur liaison avec les idées.
« Il faut ici observer la liaison des idées avec les « termes.
« Il n’y a rien de plus différent que ces deux choses, « et leurs différences sont aisées à remarquer.
« L’idée précède le terme, qui est inventé pour la si- « gnifler : nous parlons pour exprimer nos pensées.
« L’idée est naturelle, et est la même dans tous les « hommes. Les termes sont artificiels, c’est-à-dire m- « ventés par art, et chaque langue a les siens.
« Ainsi l’idée représente naturellement son objet; et « le terme, seulement par institution, c’est-à-dire parce « que les hommes en sont convenus : par exemple, ces « mots triangle et cheval n’ont aucune conformité na- « turelle avec ce qu’ils signifient; et si les hommes « avaient voulu, ils auraient pu rappeler à l’esprit toute « autre idée.
« Ch. lxiii. Le terme est ce qui signifie l’idée par « institution, et non de soi-même. »
Bossuet parle d’une manière absolue; il ne fait aucune exception pour des hommes qui n’auraient encore aucun langage ; et ce qu’il dit tend à prouver que ces hommes pourraient inventer des termes pour exprimer les idées qu’ils auraient naturellement dans l’esprit.
Telles sont les autorités qu’on peut opposer à fil-
lustre auteur des Recherches philosophiques. Nous voulons être modéré. Nous ne disons pas que la question soit décidée contre lui ; nous nous bornons à dire qu’il ne l’a nullement décidée dans son sens. Nous ajoutons, fondé sur de si hauts exemples, que la possibilité de l’invention du langage peut être soutenue sans danger pour la science, pour la morale et pour la religion *.
' Voici ce que nous Usons, sur cette matière, dans une philosophie très-répandue en Italie, la plus répandue, croyons-nous, dans ce pays des saines doctrines : Ad originem sermonis quod spectat, nemini dubium est quin etsi vis loquendi ingenita nobis sit, verborum tamen determinatio ab arbitrio generatim pendeat. Seciis si quodlibet determinatum verbum determinatam rem naturâ suâ innueret, qui fieri posset ut verbum idem apud diverses gcntes, quibus ccrtè eadem natura inest, non idem eiprimeret ? Id minimè controvertitur ; at quæstio in eo est utrùm absolut» necessitatis fuerit ut sermo aliquis primis hominibus à Deo communicaretur, an homo sermocinandi tantùm virtute donatus sermonem ipse repererit vel saltem reperire potuerit. Qua de re in contrarias seuteutias philosophi distrahuntur. Nonnulli enim, non modo possibilitatem, sed factum etiam tuentur ; ac hominem sermone destitutum sermonis auctorem fuisse autumant. Alii id neutiquam evenire potuisse arbitrantur, cùm sermo sine usu intelligentia' efformari nequeat, et ad usum intelligentiæ sermonem necessarium esse putent.
Equidem sic existimo : ad absolutam possibilitetem quod attinet, hominem per se potuisse ex insita propensione et facultate loquendi, quam accepit, determinatum sensum vocibus quibusdam tribuere, et sic sponte suà elformare sermonem. Ouid enim répugnât ut homo rem sensibus occurrentem nutu aliquo commonstrare valeat, atque ex innata vi loquendi sonum svllabis quibusdam distinctum proférât et ail eommonstratam rem significandam libéré determiuet? Nec verè negotium racessit rerum spiritualium significatio. Ad has enim exprimendas nomina quædani ex rebus materialibus , propter analogiam quamdam quam homo inter utrasquc perspicit , Irnnsferri facile potuissent. — Institutioues