‹ De la valeur de la raison humaineChapitre 15 sur 44 · DE LA CIVILISATION SPONTANÉE DES SAUVAGES · texte numérisé non relu

DE LA CIVILISATION SPONTANÉE DES SAUVAGES

Reconnaissons d’abord qu’une tribu sauvage n’est point une société absolument dépourvue de tradition, comme serait la société de quelque^ individus supposés, par l’école traditionaliste, sans relation aucune depuis leur enfance avec le reste des hommes. Quand les sauvages se sont séparés de la société-mère, ils avaient appris d’elle les arts et les sciences qu’elle possédait; et, en s’en allant, ils emportèrent chacun leur lambeau de cette civilisation. Réduits à eux-mêmes, bientôt ils eurent dissipé une grande partie de ee qu’ils avaient reçu ; les pressants besoins de la vie matérielle leur firent promptement oublier les biens de l’intelligence et les richesses de l’esprit. Mais à quelque dénûinenl qu’ils soient arrivés, et à quelque degré de barbarie qu’ils soient tombés, ils ont tous conservé quelque chose de ce premier héritage. Ils ont tous la pensée, la parole, et les arts les plus nécessaires à la vie. Une partie de ce mince avoir vient sans doute de leur activité propre, et du travail spontané d’une raison affai- . blie et non éteinte. Mais une partie aussi, et la première sans doute, leur, vient par tradition et découle originaiment de la société primitive. Si donc nous voulons étudier chez ces êtres dégradés la valeur réelle de la rai-

logic. etmetuph. Math.ei Liberatore, S. J., sexla «lit., p. 58 et 59.

Sur l'invention de la parole le P. Liberatore va plus loin que nous. Nous ne l'eu blâmons pas, mais nous ne voulons pas aller aussi loin pour le moment.

son humaine, et rechercher quelle force elle pourrait avoir pour remonter par elle-même à la civilisation, il semble que nous ne pouvons plus raisonner à leur sujet, comme nous raisonnerions pour les hommes séquestrés dont on a parlé.

Néanmoins, s’il est vrai, d’un côté, que les hommes séquestrés peuvent avoir les premiers éléments au moins de la raison et du langage, ainsi que les premiers éléments des arts* les plus indispensables à la vie ; si, d’un autre côté, on admet avec M. de Bonald ', que les sauvages, loin d’avancer, reculent sans cesse et dégénèrent indéfiniment; il faudra bien supposer que les seconds arriveront un jour exactement à ce degré d’intelligence et de savoir où se trouveront les premiers. Bien que la raison des uns et des autres n'ait pas été alimentée à la môme source * il est clair qu’en elle-même elle aura la même force, la même puissance pour connaître et découvrir. On peut donc, pour les uns comme pour les autres, examiner la possibilité qu’ils auront de progresser; on peut se demander s’ils trouveront en euxmêmes le pouvoir de sortir de l’état de barbarie; ou si c’est nécessairement « un peuple, comme le dit M. de « Bonald, qui loin d’avancer, recule encore, et tend à dis- « paraître de la terre *. »

Un peuple sauvage est-il capable de s’élever de luimême et par degrés à une certaine civilisation? Il serait difficile de répondre à cette question par l’histoire. Toutes les civilisations, toutes celles qui n’ont été que commencées, ne nous sont pas connues ; et celles qui nous sont le plus connues ne résolvent pas la difficulté.

1 Pensées div., 1, p. 319.

* Ibid.

L’illustre Balmès n’a point craint de se compromettre en s’écriant : « Que l’on nous monlre un peuple, « qui, de l’étal sauvage ou barbare, se soit élevé par « lui-même à la civilisation. Toutes les civilisations « connues forment comme une chaîne non interrom- « pue : la civilisation européenne doit beaucoup au « christianisme et quelque peu à la civilisation ro- « maine ; Home doit beaucoup à la Grèce, la Grèce à « l’Egypte, l’Egypte à l’Orient; ici la «haine s’inter- « rompt, la tradition finit; la Genèse seule lève le voile « qui cache le passé »

Sans doute, chacun de ces peuples doit beaucoup à celui qui l’a précédé; mais il resterait à savoir ce qu’il aurait pu, sans un tel secours.

Pour ne parler que des deux plus célèbres de l’antiquité, Rome doit beaucoup à la Grèce, et la Grèce doit beaucoup «à l’Orient, surtout à l’Egypte. Mais elle ne lui doit pas tout, et ce qu'elle ne doit pas à autrui elle le doit à elle même. Or, ce qu'elle doit à elle-même, dans sa civilisation, ne peut-il nous donner une idée de ce qu’elle aurait pu par elle seule?

La Grèce doit l'écriture et l'alphabet à la Phénicie, ou plutôt à un marchand phénicien’; soit. Dira-l-on qu’elle lui doit également sa littérature, et qu’elle n’ait pas produit elle-même sa poésie et son éloquence?

Orphée s’instruisit en Egypte des lois et de la religion de ce pays, et les importa dans sa patrie, pour la civiliser1. Que veut-on en conclure? La théogonie d’Hé-

1 Pkil. fawlam., 1. X, c. xvn, n. 189.

‘ M. de Bonald, Recherches phil., I, p. 130, pense que la Grèce, au temps d’Orphée et de Linus, « ne pouvait être en état sau- « vaçe. » Mais il ne prouve pas sôn assertion, contredite par celle des historiens.

siode et le système religieux d’Homère, les institutions civiles et politiques de Sparte et d’Athènes, furent-elles aussi une importation égyptienne , ou une création du génie national?

De même peut-on dire avec quelque vraisemblance que l’Egypte enseigna à la Grèce son architecture, sa sculpture et ses autres arts?

Rome emprunta beaucoup à la Grèce pour sa littérature et pour ses beaux-arts ; mais elle lui emprunta beaucoup moins pour les lois et les formes de sa république. Les hommes politiques et les légistes pourraient nous dire jusqu’à quel point le génie romain se montra original à cet égard. Est-ce dans la Grèce, si morcelée en petits états indépendants, que Rome avait pris cette puissante unité, cette organisation de forces, qui devint bientôt colossale? Est-ce à la civilisation grecque qu’elle avait emprunté sa législation sur la famille, sur la propriété, sur les rapports des citoyens entre eux; et surtout ces principes de droit, si justement appelés la raison écrite, et qui ont servi de base à la jurisprudence de tous les peuples modernes?

Mais voici qu’on nous cite des civilisations relativement remarquables, lesquelles semblent n’avoir rien dû au contact de civilisations antérieures.

Lorsque les Européens firent la conquête du nouveau monde, ils trouvèrent tous les peuples américains à l’état sauvage, excepté les Péruviens et leà Mexicains. Les Mexicains eux-mèines avaient été, indubitablement, un peuple de barbares; et ce n’est que du septième au douzième siècle de notre ère, que les historiens placent la première apparition chez eux des arts de la vie civile. El cependant, disent les mêmes historiens, au seizième siècle les Espagnols trouvèrent ces pays, d’une si

vaste étendue, soumis à un seul souverain; les habitants rassemblés dans des villes, une législation occupée de la subsistance et de la sûreté des citoyens, l'empire des lois établi, une religion reconnue et un culte public, plusieurs des arts nécessaires à la vie portés jusqu’à un certain point de perfection, et ceux qui servent à l’embellir commençant à paraître. Ces peuples avaient une langue compliquée, une écriture hiéroglyphique; connaissaient l’architecture, la peinture, la sculpture et l’astronomie ; faisaient usage de l’or, de l’argent et des autres métaux; avaient des roules, des canaux, etc.

Le Pérou se 'vantait d’une civilisation plus ancienne et plus parfaite. Mais ses tribus nomades avaient aussi vécu longtemps dans une barbarie complète. Dépourvus de toute espèce de culture et d’industrie, étrangers à toutes les notions comme à toutes les obligations de la vie sociale, sans demeures fixes, ses premiers habitants erraient nus dans les forêts, plus semblables, disent leurs traditions, à des animaux sauvages qu’à des hommes. Comme plus d’un peuple de l’ancien monde, ils attribuaient leur initiation aux bienfaits de la civilisation à un demi-dieu, fils du soleil, descendu du ciel pour les instruire. Ce fut le premier de leurs incas. Sa première apparition fat sur les bords d’un grand lac. Les sauvages répandus dans les forêts se rassemblèrent à sa voix, et il leur enseigna les arts les plus nécessaires, leur donna des lois, et pour religion le culte du soleil. Ce qui est certain, c’est que ce peuple s’éleva progressivement à un haut degré de civilisation, comme on put en juger, à l’époque de la conquête, par leurs bâtiments, leurs forts, leurs temples, leurs routes et leurs canaux, leurs vases et leurs habits, leurs institutions politiques et religieuses. -

Mais qu’était ce premier bienfaiteur des sauvages du Pérou? Etait-ce un étranger, venu de quelque région civilisée? ou était-ce un homme du pays, le plus sage d’entre les sauvages? Est-ce une réalité; est-ce un mythe populaire? On l’ignore.

Les Mexicains n’attribuaient leur première civilisation à aucun personnage mystérieux, mais à la fusion de quelques tribus, venues du nord, et un peu moins barbares que les barbares du pays. Comment ces tribus avaient-elles commencé à dépouiller leur barbarie? On l’ignore encore, et on l'ignorera peut-être toujours.

De sorte que, pour savoir si un peuple barbare peut sortir de son état de barbarie sans un secours et une impulsion du dehors, l'expérience jusqu’ici ne nous apprend rien, ou du moins ne saurait nouB donner de réponse certaine. De toutes les civilisations connues , on ne peut affirmer avec certitude qu’une seule ait été spontanée; on ne peut affirmer non plus que quelquesunes ne l’aient pas été. D’ailleurs, quand on admettrait qu’en fait aucun des peuples connus n’a de lui-même et sans le secours d’autrui commencé sa civilisation, il resterait toujours à savoir ce qu’en réalité il aurait pu faire sans un tel secours, s’il avait mis à profit le peu de ressources qu'il possédait.

Les sauvages qui existent encore ne sont point parvenus à adoucir leurs mœurs, à inventer nos arts, à s’élever un peu dans l’échelle de la civilisation. Mais qu’estce que cela prouve? 11 ne s’ensuit pas qu’aucun. autre peuple ne l’ait fait avant eux; il ne s’ensuit pas rigoureusement qu’eux-mêmes n'auraient pu le faire. Car les hommes, surtout à l’état sauvage, ne font pas toujours tout ce qu’ils pourraient faire. Si, au milieu du mouvement des autres peuples, quelques-uns sont restés

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stationnaires et comme à l’état d’enfance morale, c’est peut-être parce qu’ils n’ont pas été les plus richement partagés, entre tous, en aptitudes et en dons de l’intelligence ; ou bien qu’ils ne se sont pas trouvés placés dans les conditions les plus favorables de force, d’aisance, de loisir, etc. Parce qu’un peuple a vécu dans la barbarie, nous ne lui attribuerons pas pour cela une nature à part dans l’espèce humaine, une nature essentiellement frappée d'impuissance, vouée à une « incu- « rable stupidité... et à jamais déshéritée de sa part de « perfectibilité » . •

Non, tous ces exemples ne prouvent pas absolument que des sauvages, et par conséquent des hommes placés dans une situation analogue, avec les seuls éléments de la pensée et de la parole, ne puissent avec le temps sortir du cercle étroit où ils sont renfermés et s’élever graduellement à quelques commencements de civilisation.

Lanouvelle école n’a aucunement démontré l’impossibilité réelle d’une civilisation spontanée, ni la nécessité pour de tels hommes d’une dégénération progressive ou d’un état stationnaire dans la barbarie.

Mais il faut avouer cependant, quoi qu’en dise d’un autre côté le rationalisme, que ces hommes réduits à eux-mêmes, pourront bien aussi rester dans le même état d’enfance intellectuelle et sociale ; que, sans une excitation , sans un enseignement du dehors, leurs recherches, leurs découvertes seront bien incertaines, improbables même; que leurs progrès seront bien lents, bien difficiles, et peut-être nuis. Tous ces exemples le prouvent, ainsi que l’histoire de l’humanité.

1 De Bonald, herlierclies pliil., 1, p. 183 et suiv. Cf., p. 137, 138, 333.

Et c’est là peut-être aussi tout ce qu’a voulu dire M. de Bonald, quand il a parlé de la nécessité de l’enseignement pour sortir de l’état sauvage. Et alors il nous aura dit la vérité complète sur ce sujet. En principe, il n’est pas impossible que des hommes abandonnés à euxmêmes parviennent à une certaine civilisation; parce qu’ils ont toujours la pensée et les premiers éléments du langage, et qu’avec ces instruments puissants ils peuvent à la rigueur percer les ténèbres de leur barbarie, et, au jour d'une raison qui ira se fortifiant insensiblement, faire de nombreuses et utiles conquêtes. « Un peuple qui a une langue articulée, quelque simple « qu'elle soit, dit ailleurs M. de Bonald, a en lui-même « le moyen et l’instrument de toute invention et même « de toute perfection ; et, fût-il dans l’ignorance la plus « absolue de tous les autres arts, il possède le premier « de tous, l’art par excellence, celui de la parole « Mais s’ensuit-il que ce peuple, en effet, parviendra infailliblement à cette découverte des arts et de la civilisation? Hélas! non; et trop d’exemples sont là pour donner un démenti à cette prétention des rationalistes. Trop d'obstacles, trop de diflicuilés viendront s’opposer aux progrès de ce peuple vers la civilisation, pour que celte civilisation puisse être regardée comme certaine, comme probable même; pour que le secours d’une excitation extérieure ne lui soit pas moralement nécessaire. Les sauvages, dit M. de Bonald, sont « des « hommes qui, dohés d’intelligence, peuvent, comme « les autres, avoir du génie, puisqu’ils en possèdent « l’instrument dans une langue articulée et dans quel- « ques idées grossièrement morales; et qui cependant

* De Bonald, Recherches phil., 1, p. 95. Cf., p. 186, 188.

« n’ont pu, depuis des milliers d'années, faire lin pas « hors du cercle étroit où leur esprit est enfermé 1 ; » ou du moins n’ont atteint aucun degré notable de culture intellectuelle ou morale, sociale ou industrielle.

Voilà le vrai, et le voilà dans sa plénitude; avec la part légitime faite à la force et à la faiblesse de l’esprit humain. C’est dans ce sens et dans celte mesure que nous nous proposons d’établir, contre les rationalistes et contre les traditionalistes, la nécessité pour l’homme social de l’enseignement et de la révélation.

1 Recherches phil., I, p. 131.

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