DETERMINATION DU PROBLÈME
Par société civilisée, nous entendons toute société autre que celle qui aurait été primitivement abandonnée à elle-même, et autre que celles qu’on appelle hordes sauvages. Nous entendons la société ordinaire, en possession du langage et des idées qu’il exprime, en possession des arts et des institutions nécessaires ou utiles à la vie, quel que soit le degré de culture intellectuelle ou de perfection dans les arts où elle soit parvenue.
Y a-t-il jamais eu une société sans révélation, et qui n’ait participé, au moins d'une manière lointaine, à ses enseignements et à ses bienfaits ? Il serait difficile de le dire. Les théologiens s’accordent à penser que che* les nations païennes généralement il y avait des traces de la révélation primitive plus ou moins conservées, qui étaient encore de quelque utilité pour ceux mômes qui ne tes reconnaissaient pas pour telles.
On pourrait donc demander quelles étaient, parmi les connaissances que ces peuples possédèrent, celles
qu’ils durent à une tradition révélée, et celles qui furent le produit de l’esprit humain. Ainsi les vérités purement intellectuelles, les vérités logiques, ontologiques ou psychologiques, les arts, et ce qu’on appelle les sciences naturelles, étaient-elles venues d'une révélation primordiale? Ces vérités avaient-elles été données aux premiers hommes, soit par une révélation extérieure, soit par une illumination divine à l’intérieur? ou étaient-elles simplement le fruit du travail des siècles?...
Quant aux vérités morales et religieuses, même de l’ordre naturel, elles avaient été révélées. Elles l’avaient été à Moïse et aux autres prophètes, qui les consignèrent dans les livres sacrés des Hébreux. Mais les Gentils connaissaient-ils généralement cette révélation confiée à un peuple qui leur était resté étranger depuis si longtemps? Ces vérités purent aussi être révélées dès l’origine de la société ; et certainement plusieurs furent révélées dès cette époque, mais on ignore si elles le furent toutes. Qu’elles l’aient été ou non, les premiers hommes les connurent avant celte révélation extérieure ; ils les reçurent dans leur création même '. Elles durent se transmettre de là à leurs descendants, plus ou moins altérées. Mais il s’agirait de savoir comment se transmirent ces vérités traditionnelles, et comment découlèrent de là toutes les connaissances que possédèrent les peuples civilisés.
Nous n’avons point à examiner ces questions pour déterminer ce que put la raison humaine au sein de ces sociétés.
Dès lors que l’individu naissait dans une société ci-
1 Voir notre Opuscule : De l’Origine des corn, hum., ch. ni.
vilisée, ces vérités religieuses et morales, ou purement intellectuelles , pouvaient lui être données par l’enseignement social; nécessairement môme plusieurs lui étaient données de la sorte, au moins les plus élémentaires. Et c’est là sans doute, pour tout homme qui arrive à la vie, un grand bienfait, que cet enseignement qu’il trouve tout préparé, à.son entrée dans le monde. La société, en élevant l’enfant né dans son sein, lui apprenait à parler ; par conséquent elle lui apprenait les idées et les vérités que ce langage exprime. Elle formait sa raison, et, dans ce sens, elle lui apprenait à penser. Mais il faut bien remarquer que pour apprendre à parler et à raisonner, il est indifférent par quelles paroles et par quelles pensées on commence. La société peut former l’enfant à penser et à raisonner, en ne prenant les vérités qu’elle lui enseigne que dans un ordre particulier d’idées, sans lui parler des autres qui n’ont avec elles aucun rapport immédiat. Ainsi, d’après les théologiens, il serait possible que l’individu eût appris à penser et à raisonner, qu’il eût une raison formée à un certain degré, sans avoir rien appris de la société sur Dieu et la vérilé religieuse. Or, la question que nous posons est précisément de savoir si l’homme vivant de la sorte au sein de la société, et parvenu, n'importe comment, à un certain degré d’intelligence et de raison, peut découvrir par lui-même quelques vérités intellectuelles, morales et religieuses, qui ne lui ont point été enseignées par la société. Et, supposé qu’il le puisse, jusqu’où il peut aller par cette voie ; s’il est capable par sa raison seule de se former une morale et une religion quelque peu complètes.
Voilà, croyons-nous , le véritable état de la question avec les traditionalistes, comme avec les rationalistes ;
et le point de vue où l’on doit se placer pour connaître ce que peut et ce que ne peut pas la raison humaine. C’est à ce point de vue que se placent ordinairement les philosophes et les théologiens, quand ils parlent de la force ou de la faiblesse de la raison, en matière de religion et de morale; c’est-à-dire qu’ils considèrent la raison, non dans un état exceptionnel, dans l’enfant qui ne sait pas parler,. dans le sourd-muet ou le sauvage; mais dans son état normal et ordinaire, au sein de la société. C’est à ce point de vue aussi que parlait l'apôtre saint Paul , lorsqu’il rappelait aux païens ce qu’ils auraient pu faire avec les seules lumières de leur raison , et ce qu’ils n’avaient pas fait1. C’est le terrain que nous avons nous-méme choisi plus d’une fois en combattant, les traditionalistes, pour montrer de quoi la raison est capable >.
Mais, nous disent-ils, pour combattre la nécessité (Je l’enseignement social et faire voir la force de la raison seule, vous supposez une raison formée par la société, et ayant reçu d’elle le langage et les idées qu’il exprime : c’est une contradiction manifeste. Saint Paul , en parlant de la raison des Gentils, parle également d’une raison cultivée par la société; et loin d’exclure l’enseignement traditionnel, il le suppose et en confirme la nécessité.
En examinant à ce point de vue la puissance de la raison, nous supposons, comme saint Paul, une raison capable de raisonner, n’importe comment elle l’ait appris. Et nous devons la supposer telle; car si elle peut
' Boni., c. i et n-
* Voir principalement : fle l’Origine (tes eu un. hum. d’après l'Èi r>lure saint'-, ch. vi : Si saint Paul était traditionaliste.
découvrir les vérités dont il s’agit, elle ne le peut faire qu’en raisonnant. Qu’elle ait appris à penser et à raisonnet avec le secours des hommes, nous pouvons le supposer pour le moment : mais la question présente est de savoir si, après cela, et cette première éducation étant supposée, elle peut découvrir quelques-unes de ces vérités qu’on ne lui a point enseignées. Les traditionalistes le nient, et nous le prétendons, avec saint Paul. Nous supposons, ainsi que saint Paul, un enseignement déjà reçu, soit ; mais nous ne supposons pas l’enseignement de ces vérités-là mêmes que la raison doit découvrir par ses seules forces; et très-certainement l’Apôtre ne le supposait pas davantage. Ne peut-il pas exister une raison, formée, si l’on veut, par la société, c’est-à-dire devenue, par son secours, capable de penser et de raisonner, et à qui cependant la société n'ait pas enseigné ces vérités importantes? Eh bien ! nous voulons examiner si dans ce cas même où la société ne lui aurait enseigné aucune vérité morale et religieuse, elle ne pourrait pas par elle-même découvrir au moins les plus élémentaires ; et , dans le cas où la société lui en aurait appris quelques-unes, si elle ne pourrait pas en découvrir d’autres par ses seules lumières '.
Mais si elle le peut, nous ferons voir en même temps avec quelles peines et avec quelle insuffisance. Car nous avons, d’un autre côté, des adversaires bien autrement dangereux, qui nous disent ; La raison est faite pour le vrai; elle peut le découvrir dans l'ordre intellectuel ou scientifique, moral ou religieux. Elle le peut, et elle l'a
1 C’est exactement dans le même sens que le P. Perrone pose et résout la question des forces de U raison humaine : Dr Loc. Theolny., part. 3, s. I, c. 1, prop. 1.
fait. Avec plus d’efforts, plus de persévérance et de méthode, elle pourrait davantage. D’ailleurs, ce qu’un individu commence, un autre le complète; et le seul commerce des esprits, le temps et le progrès qu’il engendre, peuvent étendre indéfiniment le champ des connaissances humaines , sans que l’homme ait besoin des enseignements divius ou de la révélation. Voyez les Grecs et les Romains; ils étaient pourtant à l’origine des civilisations. Et à leur tour, ne sont-ils pas dépassés de bien loin par la science moderne? Que sera-ce donc de l’avenir?
C’est à ces prétentions hautaines du rationalisme qu’il faut surtout répondre. Et nous aurons lieu de le faire amplement, lorsque nous déroulerons le tableau des défaillances et des erreurs de la philosophie païenne.
Les écrivains catholiques se sont élevés, de divers côtés, contre le rationalisme, et ont victorieusement démontré l'insuffisance de la raison dans le domaine des vérités morales et religieuses. Mais, dirons-nous avec un théologien romain, le malheur est « qu’en com- « battant ces excès hostiles au christianisme » plusieurs sont tombés dans un excès contraire; et « ceux qui « s’étaient donné pour mission de défendre la vérité et « la religion » l'ont eux-mêmes compromise, en se livrant à l’esprit de système, sans pouvoir s’accorder entre eux. « En effet, ajoute-t-il, les uns ont pensé que « la raison humaine est incapable par elle-même de « connaître avec certitude les vérités naturelles les plus « en rapport avec ses facultés, comme l’existence d’un « être suprême, la spiritualité de l'âme, son immorla- « filé, la règle du juste et de l’injuste, et autres vérités « de ce genre. Ils ont pensé que nous avions besoin « pour cela de la révélation positive de Dieu ; laquelle.
« en effet, fut acccordée primitivement à l’homme, et « s’est transmise de là par une tradition constante à « toutes les générations. Ainsi, toute philosophie qui ne « prend pas pour fondement la révélation positive, et qui « veut, sans elle, démontrer l’origine, la nature et la « certitude des vérités naturelles, est, à leurs yeux, une « philosophie anlichrélienne. C'est pourquoi on les ap- « pelle supernaturalistes. D’autres, refusant à la raison « individuelle tout moyen propre de certitude, ne lui « donnent pour règle que l’autorité du genre humain, « la raison universelle, la tradition constante et géné- « raie. Cette autorité seule est la règle et le critère « même des vérités religieuses. C’est pourquoi ces écri- « vains s’appellent traditionalistes, etc., etc. »
Voilà donc deux excès à réprimer sur la valeur de la raison humaine sans la révélation. D’après les rationalistes, la raison livrée à elle-même, la raison païenne a pu et a fait de grandes choses; son régne est glorieux , sinon pur et sans tache. Sa puissance s’est développée régulièrement; elle s’est élevée jusqu’à produire le christianisme, selon quelques-uns. Selon tous, elle se développe indéfiniment, et se montre capable de se suffire à elle-même. Tel est le rationalisme.
1 P. Perrone, de Ine. Theotoy. , part. 3, s. I, c. 1, Prop. 1 . — Il ajoute en note : « Les partisans de cette doctrine sont loin de s’accorder « entre eux et souvent avec eux-mêmes. Tantôt ils en appellent « à la raison universelle, comme règle suprême de la vérité ; tan- « tôt à l'autorité générale du genre humain ; tantôt à la tradition « constante et universelle, yuoi qu’il en soit, nous les appelons du « nom de traditionalistes. Les fondements do ce système avaient k été jetés par l'illustre comte de Bonald; depuis il revêtit une s nouvelle forme dans les écrits de M. de Lamennais, d’où il a « pris le nom de lamennisme. »
D’après les traditionalistes, la philosophie païenne n’a découvert aucune vérité importante. Le peu de notions justes qu’on trouve dans les écrits des philosophes, leur venaient d’ailleurs; ils les avaient reçues de la société, do la tradition primitivement révélée, ou encore de leurs communications avec le peuple juif, dépositaire des révélations divines. Par elle-même, la philosophie ne pouvait rien, et en réalité elle n’a rien fait; elle n’a produit que des absurdités.
Voilà pourquoi on proscrit avec tant de ferveur la philosophie ancienne et généralement les auteurs païens.
Ces exagérations opposées sur la valeur delà philosophie païenne ne datent pas de nos jours, comme on pourrait le croire ; et nous les trouvons signalées, telles à peu près que nous les avons sous les yeux, par un théologien qui écrivait au commencement du dix-huitième siècle. Voici ce que disait le P. Baltus, jésuite, il y a prés de cent cinquante ans : « N’attendez pas celte équité (que mon- « trèrent constamment les Pères de l’Eglise) d’un esprit « prévenu, entêté, ou qui manque de discernement. S’il « s’affectionne à un philosophe ou à un auteur païen, à « cause de la beauté et de l’agrément de ses ouvrages... « il justifiera toutes ses erreurs. 11 ne s'en faudra guère « qu’il n’en fasse un prophète ou un apôtre. Un autre, « au contraire, choqué contre les philosophes et la phi- « losophie, peut-être parce que celle philosophie n’est « point favorable à la nouveauté du système qu’il veut « introduire, déclamera partout contre Aristote et les « autres philosophes. Il les rendra responsables de « toutes les erreurs qu’il s’imagine trouver dans ses ad- « versaires. Il condamnera tous leurs dogmes, même « ceux dont nous avons en nous la conviction la plus « intime ; et, afin d’en donner plus d’horreur, il traitera
« toutes leurs vertus de vices, et leurs-actions les plus « louables de crimes et de péchés damnables. C’est « ainsi qu’en se laissant emporter à ses préjugés ou à « ses affections, on donne dans les extrémités les plus « vicieuses, et qu’on ne saurait se tenir dans le juste « milieu, où se trouve la vérité ’. »
C’est pour' combattre ces deux excès que ce savant homme composa son ouvrage.
« J'y examine avec soin, dit-il dans la Préface, la mo- « raie de la philosophie païenne dans ses principes (les « vérités sur Dieu, sur l’âme, sur le devoir, etc.), dans « ses préceptes et dans l’usage qu’on en peut faire ; en la « comparant partout à la morale du christianisme, et en « tâchant de faire sentir l’excellence de celle-ci, en même « temps que je découvre les erreurs et la faiblesse de « celle-là. J’essaye de détromper ceux qui ont une trop « haute idée de celte morale philosophique, et qui sem- « blent vouloir l’égaler ou la préférer à celle de l’Evan- « gile. Je n’oublie pas cependant de réfuter ceux qui se « jetant dans un autre excès, la condamnent trop uni- « versellement, et qui traitent de péchés toutes les ac- « tion$ dont elle est le principe. » El, au commencement de l’ouvrage : « Comme nous éviterons l’erreur « de ceux qui condamnent absolument la morale des <• philosophes, et qui traitent de vices toutes les vertus « qu’ils ont connues; aussi, serons-nous fort éloigné de
1 Jugement des saints Pères sur la morale de la philosophie païenne, p. 441. — Cet ouvrage est, de tous ceux du P. Battus, le moins connu, et celui , selon nous, qui mérite le plus de l'étre. 11 ne faut pas le confondre avec un autre, plus souvent cité, et intitulé : Defense des saints Pères accusés de platonisme , auquel il est postérieur de plusieurs années , et dont il résume la science, en la fortifiant encore.
« donner dans les fausses et dangereuses idées de ceux « qui leur attribuent la connaissance et la pratique de « tout ce qu'il y a de plus parfait dans la morale du « christianisme »
Voilà le juste milieu dont bien des personnes s'écartaient alors, comme aujourd’hui. Il y avait de son temps des déistes qui exaltaient la philosophie païenne pour élever la raison aux dépens de la révélation. Ils représentent sous ce rapport les rationalistes de nos jours. Il y avait aussi des théologiens supernaturalistes qui proscrivaient pieusement toute cette philosophie par une haine ou une défiance aveugle de la raison et de la nature. Us ne disaient pas, comme nous entendons dire aujourd’hui, que la raison est impuissante et nulle sans la révélation extérieure ; ils la disaient impuissante sans la grâce intérieure. C’est toujours la même nécessité absolue du secours divin, et la même impuissance radicale de la raison livrée à elle-même. '
Or, nous trouvons ces deux exagérations réfutées dans le livre du P. Baltus avec une force de logique dont nous profiterons, et ime richesse d’érudition que nous n’aurons guère qu’à abréger. Un écrivain peut toujours faire des emprunts, en les avouant, aux ouvrages de ses devanciers; mais ici c’est un bien de famille, qui nous appartient en quelque sorte : il est juste que dans une famille le plus riche et le plus fort vienne en aide à celui qui l’est le moins. D’ailleurs, on ne sera pas fâché peut-être de voir que les membres de cette famille, loin d’être en désaccord, lors même qu’ils parlent à plus d’un siècle de distance, tiennent absolument
' Juycment des sauUs Pères sur la morale de la philosophie p aienne, p. 10. Cf., p. 67.
le même langage, soutiennent la même thèse et par les mêmes arguments.