‹ De la valeur de la raison humaineChapitre 17 sur 44 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

yl’ELLES FURENT LES CONNAISSANCES, ET SURTOUT LES CONNAIS- SANCES MORALES ET RELIGIEUSES DES PHILOSOPHES PAÏENS.

Tout le monde sait avec quelle fureur Luther et les premiers protestants se déchaînèrent contre la philosophie et la science païenne. Ils ne virent dans l’œuvre des philosophes que l’ceutire de la chair et de Satan' ; dans leurs dogmes les plus acceptables, que des absurdités philosophiques *.

On a voulu prétendre que cette haine des protestants atteignait, dans leur intention, non la philosophie profane, mais les théologiens qui s’en servaient pour confondre leurs nouveautés. Le fait est qu’ils en voulaient aux philospohes eux-mêmes ; et si Luther faisait un crime à saint Thomas d’avoir établi le règne d’Aristote, c’est qu’il regardait ce païen comme le ravageur de la sainte doctrine. D’ailleurs, cet anathème , jeté aux philosophes païens, qu’était-il autre chose que la conséquence obligée du dogme luthérien, qui enseignait que la nature, abandonnée à elle-même, est radicalement impuissante pour le vrai comme pour le bien.

De nos jours, mais dans des hommes bien différents, nous avons vu reparaître la même prévention contre la philosophie païenne, et la même ardeur à maudire

1 Daniel Hoffmann.

1 Kemnitz, etc.

tout ce qu’elle a produit. De nos jours encore il est des hommes honorables qui ne voient dans la philosophie grecque et romaine qu’une officine d'absurdités, une école d’enfantillage, indigne de l’attention du chrétien.

On conçoit combien un tel dénigrement est fait pour impatienter les hommes sérieux qui ont étudié, qui connaissent et qui admirent le génie grec ou romain. Pour nous, nous nous contenterons de dire que ce jugement absolu sur la nullité de la philosophie ancienne n’est point celui des Pères et des théologiens catholiques.

Nous sommes aussi éloigné que qui que ce soit de croire tout admirable, de penser que tout est vrai dans les philosophes païens. Nous savons quelles obscurités, quelles erreurs et quelles absurdités ils ont accumulées dans leurs écrits, et combien leur science était peu propre à conduire les peuples au grand jour de la vérité. Nous savons avec quelle force, avec quelle insistance les Pères et les docteurs de l'Église ont condamné la philosophie païenne, et avec quel soin ils se sont appliqués à prémunir les fidèles contre les dangers de celte philosophie Et assurément, quelles que soient les paroles des Pères ou des théologiens que l’on puisse citer contre les philosophes du paganisme, on ne trouvera rien de plus sévère que ce jugement de l'apôtre saint Paul : « Us se sont égarés dans leurs raisonne- « ments, et leur cœur insensé a été rempli de ténèbres. « En se croyant sages, ils sont devenus insensés, jus- « qu’à transférer l'honneur dû au Dieu éternel à l’image « de l’homme corruptible, à des figures d’oiseaux, de

* Voir le P. Battus : Jugement des saints Pères, p. 149 et suiv., et Défense des saints Pires, p. 218 à 222.

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« quadrupèdes et de reptiles. C’est pourquoi Dieu les « a livrés aux désirs de leur cœur *. » Et encore : « Dieu « n’a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde... « Car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu \ »

Mais que peut-on conclure de là? L’Apôtre et les saints Pères ont-ils voulu dire que dans la philosophie païenne tout absolument est condamnable, que tout est faux? On n’oserait le prétendre, ils ont condamné la philosophie, oui ; mais la mauvaise philosophie, et non la bonne. « Veut-on savoir, dit Thomassin, quelle est a cette philosophie à laquelle saint Paul a infligé cette « note infamante? Clément d’Alexandrie va nous le dire: « c’est la philosophie épicurienne, qui accorde les hon- « neurs divins à la volupté, et supprime la Providence; » ou encore la philosophie stoïcienne, qui rôvait un « Dieu corporel. Car, au temps de Clément, et même « de l’Apôtre, il n’y avait que trois sectes de philoso- « phie, celle de Platon, celle des épicuriens et celle des « stoïciens*. »

Et en effet, voici les propres paroles de Clément d’Alexandrie : « C’est de ceux-là (des sophistes) et de leurs a semblables, c’est-à-dire de ceux qui s’exercèrent aux « vaines paroles, que l'Ecriture dit si bien : Je perdrai la « sagesse des sages, et j’anéantirai la prudence des pru- « dents*... C’est là cette sagesse du monde, qui, selou « l’Apôtre, est folie aux yeux de Dieu... L'Apôtre dit en- « core : Prenez garde que quelqu’un ne vous abuse par « le moyen de la philosophie et par de vaines décep- « lions, qui sont selon la tradition des hommes, selon

1 Rom. î.

* I. Cor. i, 20; ot ni, 19.

1 IM Prvleg. tlmi, o. ixxvi, n. 8.

* ls. xxu, 14.

« les éléments du inonde, et non selon le Christ1... « L’Apôtre blâme ici, non pas toute philosophie, mais la « philosophie épicurienne... il appelle tradition humaine, « la subtilité logique... L'Ecriture, quand elle parle des « sages, ne blâme pas ceux qui sont vraiment sages, « mais ceux qui sont sages à leurs yeux. Bien plus, « quand l’Apôtre dit : Je perdrai la sagesse des sages, il « veut dire que cette sagesse est absorbée par la « philosophie barbare (chrétienne), qui est tant mépri- « sée et dédaignée ; de même que la lumière d’un « flambeau exposé aux splendeurs du soleil est comme « anéantie par lui, parce qu’elle n’est pas aussi forte « que lui \ »

L’Apôtre et les saints Pères ont condamné les illusions et les abus de la philosophie païenne; ils ont prononcé son infériorité, sa nullité, opposée à la science chrétienne. Mais ont-ils dit qu’elle n’a connu, qu’elle n’a découvert aucune vérité intellectuelle, morale ou religieuse? Jamais, croyons-nous, ils n’ont dit rien de semblable. Les sages du paganisme ont admis, enseigné et laissé dans leurs écrits un nombre effrayant d’erreurs déplorables et d’incroyables inepties. Ils méritent, en somme, une grande compassion, et nous montrent le malheur immense d’être privé, même avec le plus beau génie, du secours des enseignements divins. Mais, au milieu de ce chaos d’erreurs et de désordres, où ils sont comme perdus, on voit briller encore ce génie mutilé, se débattant avec des efforts quelquefois héroïques contre les ombres et les chimères.

1 Coloss. il, 8.

* Strom., t. 1, c. ui, xi, xvn, iyiii. Cf. S. Aug. De Civil. De t, 1. VU1, c. x.

Ces philosophes, si dénués de secours, ont su néanmoins découvrir et enseigner plusieurs vérités importantes. Et si, par une lâcheté honteuse ou par une criminelle apostasie, ils n’osèrent professer tout ce qu’ils connurent'; s’ils retinrent la vérité de Dieu captive dans l'injustice, comme les en accuse saint Paul; cela prouve leur crime, et non leur ignorance. S’ils cachèrent leurs connaissances, il ne faut pas dire qu’ils n’en eurent aucune, et qu’ils ne surent rien découvrir; car plusieurs ont découvert de belles et grandes choses.

Voilà le vrai sur cette matière, et ce juste milieu dont les Pères et les théologiens ne se sont jamais départis dans l’appréciation de la philosophie païenne. « Nous « soutenons avec les Pères de l’Eglise, dit le P. Baltus *, « et en particulier avec Clément d’Alexandrie, que tous h ont reçu quelque connaissance ou quelques étincelles « de la vérité, et qu’on en trouve quelque chose dans « leurs livres. Ce qui montre la force de cette môme vé- « rité, qui ne peut jamais être entièrement étouffée, et « l’aveuglement étrange de ces philosophes, qui, avec « ce secours, se sont toujours écartés du but, et éloi- « gnés beaucoup de cette vérité’... Car qui doute, « comme dit saint Augustin \ que dans leurs ouvrages « et ceux des autres auteurs païens, et jusque dans les « poètes eux-mêmes, il ne se trouve des vérités parmi « un grand nombre de faussetés. Et qui ne sait le soin « que la plupart des Pères de l’Eglise se sont donné « de recueillir ces sortes de vérités, qui se trouvaient

1 Comme le dit d’Aristote lui-même le P. Battus, Jugement... p. «2.

* Ibid. , p. 83.

5 Admon. ad dent.

* Epitt. ad Yolus.

u dispersées dans tous leurs livres, et d’en compo- « ser même des volumes entiers, qu’ils adressaient à « tous les Gentils, pour les convaincre de leurs égare- « ments par le témoignage de leurs propres auteurs'. »

Le saint évêque d’Hippone était si loin do condamner et de proscrire la philosophie païenne, comme a prétendu le faire un zèle exagéré, qu’il crut devoir recommander aux chrétiens ce qu’elle renferme de bon et de vrai. « Quant à ceux qui portent le nom de philosophes,

« dit-il, s’il leur arrive , surtout aux platoniciens, de « dire quelques vérités conformes à notre foi, non-seu- « lement il ne faut pas redouter ces vérités; mais nous « devous les revendiquer, les leur enlever commcàd’in- « justes possesseurs, et nous les approprier. Il n’y avait « pas seulement en Egypte des idoles et des fardeaux ' « intolérables, que les Israélites devaient fuir et déles- « ter; mais encore des vases, des vêtements, desome- « ments d’or et d’argent, que les enfants de Jacob em- « portèrent dans leur fuite, pour un meilleur usage. De « même, les doctrines des Gentils ne contiennent pas « que des fictions, des superstitions, de lourds et inun tiles fardeaux, que tout chrétien doit éviter avec hor- « reur; mais des arts libéraux, propres au service de la « vérité, des préceptes de morale très-utiles, quelques véri- « lés même sur le seul vrai Dieu et le culte qui lui est dû*. »

Ceci doit suffire sans doute pour dissiper ces vaines terreurs et cet injuste dédain qu’inspire à quelques-uns la philosophie païenne. « Il y en a, dit Clément d’A- « lexaudrie, qui pensent que la philosophie est un fléau

1 Battus , Jugement des saints Pères . p. H. Et il apporte connue exemples : S. Justin, de Monarch. — Clem. Alex., Strom., 1. V. — - Euseh., Praip. Ev., — Théodore!, Dr rurnt. finir, offert.'

‘ De Itoct. rhr., I. Il, e. xl, n. 60.

“ apporté an monde pour le malheur du genre humain « une invention funeste do quelque esprit malfaisant..’ « Dans la suite de ce livre, je ferai voir que la philoso- « phie est en quelque manière l’œuvre de la Provi- « dence Quant à ceux qui n’ont vu dans les pensées « des philosophes grecs que des mots, et rien de plus- « dne leur est pas permis de les condamner, avant « d avoir examiné avec attention chacune de leurs peu- « sues. Car la réfutation la plus digne de foi est celle « qui s appuie sur les faits... La philosophie n’est point « un fléau pour les hommes; quoique quelques-uns «1 aient injustement calomniée, comme si elle était «< une source de faussetés et de mauvaises actions; tan- « dis qu’elle est l’image évidente de la vérité, un don « du ciel accordé aux Grecs*. „ Voilà ce que disait ce grand docteur de la philosophie païenne, et surtout de ta philosophie grecque.

« Nous repoussons, dit le P. Perrone, celte dislinc- « lion intrinsèque que l’on voudrait faire de nos jours « entre la philosophie païenne et la philosophie chré- « tienne; car, à considérer la chose en elle-même, il « n’a jamais dû y avoir qu'une philosophie, soit chez « les païens, soit chez les chrétiens; à savoirlasder.ee " ventés de l’ordre naturel, que l’on acquiert par •< le bon usage des facultés de l’esprit. Nous avouons « qu’elle a reçu de grands services de la révélation «< chrétienne; mais il est faux que le malheur du monde » païen soit le fait de la philosophie ; il n’est le fait que " des passions humaines, des préjugés, des opinions,

« et, si l’on veut, de l’abus de la philosophie. Dans cet « aveuglement et celte corruption si générale, la vraie

1 Stromut., 1. |, c. i ol n.

« philosophie, bien que païenne, a pu connaître par la v lumière naturelle de la raison plusieurs vérités qui « appartiennent à la théologie naturelle et à la règle des « mœurs, ainsi que l’atteste l’Apôtre lui-même. Si ces « philosophes ont retenu captive dans l’injustice la vé- * « rité connue, c’est le tort et le crime des hommes, et « non de la philosophie *. »

Maintenant si l’on nous demandait quelles sont donc ces vérités que les philosophes païens ont découvertes et connues, assurément nous serions fort embarrassé pour en dresser le tableau complet, pour relever tout ce qu’ils ont dit de vrai, de beau, et quelquefois d’admirable. Mais nous pouvons affirmer ceci, sans crainte d’être démenti par toute la tradition : celui qui n’a pas admiré souvent les philosophes grecs et romains, celui-là n’est pas digne de parler de philosophie.

Oui, sous peine de renoncer au sens du beau et du vrai, il faut admirer les philosophes païens, comme il faut les avoir aussi en profonde pitié. Car, s’ils ont déshonoré la raison par d’indignes faiblesses, ils l’ont aussi quelquefois élevée à de sublimes hauteurs, et illuminée des plus magnifiques clartés.

il n’y a point d’absurdité qui n’ait été dite par quelqu’un des philosophes païens. On pourrait ajouter, avec autant de raison, qu’il n’y a point de vérité (dans l’ordre naturel) qui n’ait été professée par quelquesuns d’entre eux. Sans doute, aucun d’eux n’a fait pour la philosophie ce que plus tard saint Thomas a fait pour la théologie; aucun ne nous offre une somme de vérités pure et complète. Les vérités chez eux sont éparses, et

1 Ubi supr. ad 3.

comme égarées dans une forêt d’erreurs ; mais elles y sont.

« Les philosophes, disait aux premiers siècles un « juste appréciateur de la philosophie païenne, les phi- « losophes n’ont pu faire cette somme ; ils n’ont pu saisir « l’ensemble de la vérité, quoiqu’ils aient vu, quoi- « qu’ils aient expliqué presque toutes les parties dont « cette somme se compose. Ils ont tout dit, mais tous « différemment, et les uns une chose, les autres une « autre, sans rien assembler, sans embrasser dans un « système commun les causes, les conséquences et les « principes des choses, pour en composer une somme « complète qui renferme toute vérité. On peut avancer « hardiment que la vérité universelle, presque tout en- « tière, se trouve dispersée dans les différents philoso- « phes et dans les différentes écoles de philosophie.

« Car nous ne sommes pas comme les académiciens « qui, pour répondre à tout, raillent et calomnient;

« pour nous, nous ne proscrivons pas la philosophie...

« Nous enseignons qu’il n’y eut aucune école assez éga- « rée, aucun philosophe assez misérable, pour ne pas « voir quelques vérités... S’il s’était trouvé quelqu’un « en état de réunir la vérité dispersée dans chacun et « dans chaque école, et d’en faire un corps de doctrine,

« certainement celui-là ne serait point en désaccord « avec nous. Mais cela n’est possible qu’à celui qui pos- « sède la vérité et en a la science ; et celui-là seul a la « science de la vérité, qui est enseigné de Dieu '. »

Voilà le véritable éclectisme, et les seules conditions auxquelles il soit possible. Mais voilà aussi ce que reu- „

1 Lactance, Inst il. div., I. Vil, c. vu. — Cf. Clément d’Alex. Strom., 1. 1, c. vu, xu, et 1. VI, c. vu, xvn.

ferme la philosophie païenne et ce qu’elle offre à l’œil assez puissant pour opérer cet éclectisme.

Nous ne saurions reproduire ici le travail fait dans ce sens par les chrétiens des premiers siècles, et rappeler toutes les vérités morales et religieuses que les Pères de l’Eglise ont constatées dans les écrits des païens. Disons, en général, que d’après toute la tradition, ils connurent Dieu et ses principaux attributs. « Ce qui « peut être connu de Dieu leur a été manifesté... Mais « ayant connu Dieu, ils ne l’ont pas glorifié1... » — Ils connurent l’unité de Dieu sa toute-puissance sa providence * ; sa justice, s’exerçant sur l’homme de diverses manières, par le remords de la conscience, par les peines et les récompenses de l’autre vie».

Ils ont connu la loi naturelle et ses principales obligations. Il n’est pas permis d’en douter, lorsque l'apôtre saint Paul nous dit que « les Gentils, qui n’ont point la « loi (révélée), font naturellement les choses que la loi « commande; n’ayant point la loi, ils sont à eux-mèmes « la loi ; faisant voir que ce qui est prescrit par la loi» « est écrit dans leur cœur, comme leur conscience leur « en rend témoignage*. »

Aussi les saints Pères sont-ils unanimes à reconnaître que les philosophes païens ont donné sur la morale des leçons bien inférieures sans doute au code de la morale chrétienne, et renfermant bien des erreurs et des im-

1 Rom., o. i.

* Battus, Jugement des saints Pères, p. 1 1 , *8. — Sur ceci, et sur tout ce qui suit, voir les nombreux témoignages qu’il apporte.

* Rom., c. il.

perfections ; mais souvent, aussi, pleines de vérité, de sagesse, d’utilité. « Qui peut douter, demande le « P. Baltus, qu’il ne se trouve de bonnes choses non- « seulement dans les philosophes, mais encore dans « les poètes; puisque, comme nous l’avons vu, parmi « les saints Pères, les uns se sont appliqués à en faire « des recueils, comme Clément d’Alexandrie, saint « Justin, Eusèbe, Théodorct, saint Basile, saint Gré- « goire de Nazianze; d’autres, comme Lactance, en « supposant tous les préceptes que les philosophes « donnent pour se bien conduire, n’ont fait qu’y ajou- « ter ce que le christianisme enseigne de plus. D’autres « enfin, comme saint Ambroise, ont emprunté des phi- « losophes le fond même de quelques-uns de leurs « ouvrages; corrigeant seulement leurs principes, et dé- « cidant pour le reste, comme eux, la plupart des ques- « lions qui regardent la doctrine des mœurs; quoiqu'ils « se servent d’exemples et de raisonnement différents. « Ainsi, sans vouloir prouver une chose aussi évi- « dente que celle-là, contentons-nous de produire1... » Les philosophes païens connurent et enseignèrent un bon nombre de vérités morales et religieuses, bien qu’elles soient déparées dans leurs écrits par mille erreurs et mille absurdités. Nous n’avons point parlé de leur science métaphysique ou ontologique, et de ces aperçus dans les pures régions de la pensée, quelquefois si sublimes, que le génie moderne n’est point allé au delà. Nous n’avons point parlé de cette analyse des

1 Jugement des Munis I'ères, p. 410. — Voir, sur cette matière, les nombreux témoignages des saints Pères, p. 16." à ni, 232, 271 à 278, 302 à 304. — N'eussions-nous que le livre de Cicéron, de Offleiis, osorait-on soutenir qu'il ne renferme rien devrai, rien de juste et rien d’honnôte?

opérations de l’àme, de celte psychologie qu’ils fondèrent, et de cette logique aussi savante qu’elle était alors nouvelle, aussi ingénieuse qu’elle est solide, et dont tous les siècles chrétiens ont constamment profité, etc. Quand on considère toutes ces richesses de la philosophie ancienne, on comprend, si on n’approuve pas complètement, ces fortes paroles d’un théologien, qui n’avait pas coutume de ménager ses adversaires : « A « celui qui nierait tout ce que les philosophes ont dit « de sage, de digne, de convenable, d’ingénieux et d’é- « loquent, il faudrait, pour le réduire, non des discours « et des raisonnements, mais des chaînes et une pri- « son »

Imagine-t-on rien de plus intolérable, en effet, que ce mépris et ce dédain absolu pour toute l’antiquité et pour ses plus grands génies ; pour un Platon, un Aristote, un Cicéron, qui sont encore grands aujourd’hui, après dix-huit siècles de christianisme. Non, nous n’avons jamais pu comprendre qu’on osât mépriser ce qu’un saint Augustin a positivement admiré; et nonseulement saint Augustin, mais les plus célèbres et les plus savants des Pères de l’Eglise. Sans doute, les Pères de l'Eglise ne furent pas platoniciens au point de s’enchaîner à cette école, eux qui possédaient une doctrine si supérieure*; mais ils la regardaient comme la plus grande école de philosophie qui eût existé s, et ils recueillaient avec respect ce qu’ils y trouvaient de vrai, de grand et de conforme à la religion chrétienne.

Saint Augustin, dans sa jeunesse et dans ses pre-

1 M. Cano, de Luc. Théo)., 1. X, c. iu.

* Voirie P. Battus : Défense des saints Pères accusés de platonisme.

1 S. Aug., de Civil. Dei, 1. VIII, c. v.

raiers ouvrages, avait professé pour Platon et son école une admiration si enthousiaste et si absolue, qu'il fut obligé plus tard de la tempérer et d’y mettre des réserves; avouant que cette école renfermait des hommes impies et enseignait de grandes erreurs, contraires à la doctrine chrétienne' . Mais toute sa vie il eut pour ce philosophe une grande estime, une sincère et légitime admiration. Jusque dans ses derniers ouvrages, il applaudit « à sa gloire éminente et méritée-; » il lui reconnaît « un génie admirable.., le loue d’avoir composé une « philosophie complète, renfermant la morale, la con- « templation de la nature et la méthode d’arriver au « vrai.., d’avoir approché plus que tout autre de la vé- « rité chrétienne, etc.*. » Il serait trop long de rapporter tous les éloges qu’il accorde à ce grand génie et à son enseignement. De tels éloges compensent abondamment les mépris injustes dont ce philosophe païen est quelquefois l’objet.

On en veut surtout aujourd’hui à Aristote. Jamais Descartes et les cartésiens, dans le zèle de leur réaction contre les scolastiques, ne montrèrent à son égard tant d’injustice et d’emportement. Nous sommes vraiment surpris que des écrivains qui maudissent chaque jour Descartes, consentent à le suivre dans cette voie, et à l’y dépasser. Il faut même qu’ils le sachent, ils imitent souvent le langage de Luther dans leurs invectives contre Aristote et la philosophie païenne.

1 Retract., 1. 1, o. i, n. -t : Laus quoque ipsa, quâ Platonem vel piatonicos, sive academicos philosophos tantùm extuli, quantûm ipsos impios hommes non oportuit, non immeritd mihi displacuit ; præsertim contra quorum errores magnos defendenda est christiana doctrina. . • *

1 De Civü. Dei, 1. VIII, c. rv, v, ix.

Ils auront beau faire, ils n’enléveront rien au mérite de ce grand homme. Il a traversé toutes les fortunes ; sa philosophie a subi l’épreuve des siècles, et aujourd’hui nous en connaissons le fort et le faible. Mais ce que nous avons peine à nous expliquer, c’est que des champions de la philosophie catholique aient eu le courage de mépriser un auteur qui a joui de l’estime des principaux théologiens, des docteurs de l’Eglise, et, on peut le dire, de l’Eglise elle-même.

Nous ne disons pas que l’Eglise ait canonisé toutes les propositions d’Aristote, ni qu’elle ait dissimulé ses erreurs. Nous disons qu’elle a considéré ses ouvrages comme des ouvrages grandement utiles, dont elle a tiré un long et incontestable profit.

On ne manquera pas de nous faire plusieurs objections. Un concile provincial de Paris, en 1209, défendit * de lire publiquement (dans les classes), ou en parti- « culier, les livres d’Aristote sur la philosophie natu- « relie, et les commentaires faits sur ces livres l. » Bientôt après (1215), le légat du Saint-Siège en France, Robert de Courçon, donnant des statuts à l’Université de Paris, renouvela cette défense, en l’étendant à la métaphysique d’Aristote ’. Si, quelques années plus tard, le pape lui-même, dans une bulle adressée aux maîtres et aux écoliers de Paris (1231), restreignit la défense du légat, en ce qui regarde la métaphysique, il ratifia celle du concile pour la philosophie naturelle et les commentaires, en offrant le seul moyen dont on pût sauver Aristote : Libris illis naluralibus, qui in concilia provinciali ex certa causa prohibiti fuêre, Parisius : 'S-i'VO dR'i. r : ‘ - : i’ l-

1 D. Martenne, ffov. Thés., t. IV.

* Duboulay, i. 111, p. 82. t

non utantur , quousque examinait fuerint, et ab omni er-

rorum suspivione purgati.

Ceci prouve du moins, qu’à celle époque de foi el de catholicisme, les ouvrages d’Aristole étaient connus et employés dans les écoles. Et, en effet, ils l’étaient depuis longtemps. Au sixième siècle, Boëce en avait traduit une bonne partie, et ses traductions, ainsi que celles de plusieurs autres, ne tardèrent pas à se répandre en Europe, avec les savants commentaires qu’ils en avaient faits '. Aussi dés la tin de ce sixième siècle, Cassiodore, traçant un programme pour les écoles de son temps, y fait entrer, à côté de Cicéron, Aristote et l’introduction de Porphyre *. On voit que ces grands hommes du christianisme ne furent pas sans estime pour le philosophe païen de Stagyre.

Pendant que l'impulsion donnée par eux le popularisait en Italie et en France, un autre grand homme, un saint illustre *, célébrait son génie, analysait ses

1 Voici ce que nous en apprend Cassiodore. — lllud autem competens judicavimus recapitularo breviter, quorum labore in latinum res istæ pervenerint; ut nec auctoribus gloria suapereat, et nobis plenissimc rei veritas innotescat. lsagogen transtulit Patricius Boetius, commenta ejus gernina dereliuquens. Catégories idem transtulit Patricius Boetius, cujus commenta tribus libris ipso quoque formavit. Perihermenias supra memoratus Patricius transtulit in latinum, cujus commenta ipse duplicia minutissima disputatione tractavit. Apulcius vert Madaurensis Syllogismos Categoricos breviter cnodavit. Supra memoratus vert Patricius de Syllogisinis Hypotheticis lucidissimè pertractavit. Topica Aristotelis uno libro Cicero transtulit in latinum, cujus commenta prospecter atque amator Latinorum Patricius Boetius octo libris exposuit. Nam et prædictus Boetius eadem Topica Aristotelis octo libris in latinum vertit eloquium. (De Didier., p. 583.)

* De Rhet. et (le Dialect.

1 S. Isidore de Seville, Etymol., 1. 11, où il lait, pour les écoles

ouvrages, elles faisait connaître à l’Espagne, longtemps avant que les Arabes, par leur enthousiasme exagéré et leurs fausses applications, vinssent les mettre en vogue et les compromettre tout ensemble. Pénétrant en F rance des deux côtés en même temps, par l’ilalie et par l’Espagne, la philosophie d’Aristote fut bientôt connue de tous, et enseignée dans toutes les écoles. Dés le onzième siècle, nous voyons sa Dialectique substituée . partout aux Catégories, attribuées alors à saint Augustin ; et bientôt, disent les historiens ', Aristote fut le seul guide que l’on suivait dans les classes de philosophie; il en était l’oracle, et son nom était: le Philosophe.

On put en abuser, sans doute, comme on peut abuser de tous les auteurs. Ces abus se produisirent surtout, lorsque les extraits faits par les juifs ouïes Arabes, et leurs commentaires erronés, pénétrèrent en France. Or, ce furent ces abus et ces commentaires erronés, ce furent ces extraits corrompus d’Aristote * que proscrivirent le concile de Paris et le légat du pape, dont on nous parlait tout à l’heure. Le saint pape (irégoire IX eut donc raison de défendre ces livres, mais jusqu’à ce qu’ils fussent examinés et purgés de tout soupçon d’erreurs. Ces ouvrages contenaient donc encore d’utiles et importantes vérités. Du reste, il ne s’agissait point là de tous les ouvrages d’Aristote, mais d’extraits faits par les Arabes : ce n’était qu’un ou deux traités particuliers, et non des principaux. Aussi, pendant qu’elle arrêtait la

de son pay3, un vrai Compendium de plusieurs traités d’Aristote.

' Voir Duboulav et Crevier.

’ Voir Jourdain, Recherches sur lestrad. d’Aristote, p. 202 à 21 o. — Ern. Renan, Averrois et l’Averroisme, p. 175.

f* * *'•.- M.' aJ.

Mb .

lecture de ces traités secondaires , l’Eglise permettait, autorisait et ordonnait l’étude et l’emploi dans les écoles, des autres traités d’Aristote. Grégoire IX ne suspend que les livres de physique, libris illis naluralibus ' ; donc il autorisait tous les autres qui étaient en usage. Le légal Robert de Courçon, dans ce même statut où il sévit contre quelques ouvrages d’Aristote dénaturés par les commentaires arabes, ordonne « au nom et par l’au- « torité du Saint-Siège, de lire et d’enseigner ses deux « Dialectiques, son Ethique, si l’on veut, une partie « des Topiques; » et menace ceux qui n’exécuteraient pas son Edit, de la peine de l’excommunication Voilà comment l’Eglise proscrivait Aristote.

Grégoire IX avait ordonné d’examiner, avant de s’en servir, les livres d’Aristote sur la physique, et de les yurger de tout soupçon d’erreurs. Plusieurs savants hommes s'y employèrent ; et , soit qu’ils aient corrigé, soit, comme le pense Thomassin ’, qu’ils aient indiqué un sur moyen d’expliquer ces livres, on ne vit plus à s’en servir de dangers pour la foi. Du reste les théologiens catholiques ne se bornèrent pas à ses livres de physique, ils commentèrent généralement toutes ses œuvres. A la tête de ces commentateurs on voit Albert le Grand, Vincent de Beauvais, etc. Mais le plus célèbre de tous fut saint Thomas d’Aquin , qui, par ordre du pape Urbain IV, s’appliqua à réviser les traductions faites sur le texte grec, pour les répandre en Occident ; en fit faire de nouvelles, et commenta lui-même, avec autant de science que de sûreté dans la

1 Voir Jourdain et Renan.

! Üuboulay, lit, p. 81, 82.

3 Méthode d'étudier (t d’enseigner lu philosophie, p. 202. y.

doctrine , presque tous les ouvrages du philosophe grec

De la sorte, la gloire du Stagyrite s’étendit dans toute l’Europe, et ses ouvrages firent autorité dans toutes les écoles catholiques. En 1366, les deux légats du pape Urbain V, J. de Saint-Marc et G. de Montaigu, parlant au nom du Saint-Siège, prescrivent à l’Université de Paris, comme livres d’enseignement, presque tous les ouvrages d’Aristote : l’ancienne Logique tout entière, les quatre livres des Topiques, les livres des Analytiques, première et seconde partie entièrement; le livre de l’Ame, les livres de physique, les livres de morale, et spécialement l’Ethique, etc., etc. *.

Les Grecs, chassés de Constantinople par Mahomet II, n’avaient pas encore émigré en Occident avec leurs livres, que déjà le grand et savant pape Nicolas V avait fait traduire en latin par des hommes habiles « presque tous les livres d’Aristote ; » comme l’atteste le célèbre C. Bessarion, qui, lui-même, à la prière du roi d’Aragon, avait traduit les livres sur la métaphysique '. Pendant ce temps là (1462), le même pape donne mission à d’Estouteville, son légat en Franco, de visiter et de restaurer les études dans l’Université de Paris. Dans ce but important, à quel moyen s’arrête le cardinal légat? Il rappelle l’Université à l’exécution rigoureuse des prescriptions de ses deux prédécesseurs, les légats Saint-Marc et Montaigu, sur l'explication en classe des livres d’Aristote. Puis, il ajoute une recommandation, qu’il juge, dit-il, « très-nécessaire; » c’est

1 Voir Jourdain.

* Duboulay, iv, p. 388 et suiv.

1 KapportC- dans l,aunoy, Dr rond An flot, fortumi, p. ISO.

« qu’on explique et qu’on étudie ces livres, non en court rant et à la hâte, mais avec beaucoup de soin et de « gravité. Que ceux qui ne les posséderont pas suffi- « samment soient refusés aux examens. » 11 ordonne d’être sévére spécialement envers ceux qui ne se seraient pas appliqués avec un soin particulier aux livres de métaphysique et de moralo '.

Plus d’un siècle après (1530), il fallut s’occuper d’une nouvelle réforme des éludes, pour s’opposer aux envahissements du protestantisme. Alors, le cardinal Duprat, légat du Saint-Siège, porte de nouveaux statuts donnant toujours les ouvrages d’Aristote pour base et pour règle de tout l'enseignemeut philosophique \

Tels furent le crédit du philosophe grec et l'estime qu’en firentconstamment les docteurs et les théologiens, les cardinaux et les légats, les papes eux-mêmes, et, on peut ajouter, les conciles généraux. Car le seizième siècle en vit deux, celui de Latran et celui de Trente, qui portèrent l'un et l’autre une attention particulière sur les études et l’état des écoles catholiques, et spécialement sur l'étude de la philosophie. Ils prirent de sages et importantes mesures pour assurer le succès de l’enseignement chrétien, pour retrancher ou prévenir les abus, etc. Or, ils ne virent rien à défendre dans les ouvrages d’Aristote, qui était l’auteur classique de toutes les universités. Aussi, conlinua-l-il, malgré les déclamations furibondes des premiers luthériens, à être universellement suivi, étudié, recommandé, imposé; et il le fut jusque vers la moitié du dix-sepliéme siècle.

Nous n’avons point à décider si, depuis, on a eu tort

1 Duboulay, V, p. SU. • -

‘ Crevier, V, p. 26«.

ou raison de renoncer à Aristote, pour lui substituer des philosophes modernes. Mais nous pouvons affirmer, qu’en renonçant à cet auteur, comme auteur classique, jamais les écoles catholiques n’ont entendu renoncer à tout ce qu’il renferme de vrai, de grand et d’utile.

Nous avons voulu rappeler ces faits, pour répondre à ceux qui, de nos jours, voudraient nous apprendre à mépriser ce philosophe païen, si estimé cependant des siècles chrétiens ; et d’après lesquels l’invasion des auteurs et des philosophes païens, dans les études et les écoles catholiques, daterait de la renaissance. Il faut avouer que la renaissance est un singulier cauchemar pour certains esprits. Hélas ! la renaissance eut assez de torts réels, sans qu’on doive lui en faire un d’avoir continué ce que pratiquèrent les siècles les plus chrétiens et les plus religieux.

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