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CHAPITRE III

QUELLE fit LA SOURCE OU LES PHILOSOPHES païens puisèrent CES CONNAISSANCES.

« Il faut reconnaître, dit le P. Baltus, au commen- « cernent de son précieux ouvrage ', que les philoso- « phes païens, quoique privés des lumières surnaturel- « les de la foi, ont pu par celles de la raison, tout affai- « blie qu’elle est, connaître plusieurs vérités, et donner « des préceptes utiles pour le règlement des mœurs.

1 Jugement des saints Pères sur la morale de la phil. païenne , p. 7, 8, 9.

« Que si l'on veut distinguer la loi naturelle que Dieu « a gravée dans tous les cœurs, de la raison qu’il nous « a donnée en partage, ce sera une nouvelle source d’où « nous soutiendrons, avec l’apôtre saint Paul et les Pé- « res de l’Eglise, que les philosophes ont tiré plusieurs « de leurs connaissances louchant le bien et le mal, et « res sentiments plus raisonnables que l’on trouve dans « leurs écrits, A ces deux sources de lumières, nous en « ajouterons deux autres. La première est la tradition « des vérités que Dieu avait apprises aux premiers hom- « mes touchant scs perfections et le culte dont il voulait « être honoré, et que ces premiers hommes avaient « transmises à leurs descendants, tradition qui n’a pu « être si tôt entièrement effacée, et dont il reste en effet « des traces bien marquées dans tous les livres des « païens, et jusque dans les fables et les pratiques les » plus superstitieuses qui étaient établies parmi eux. La u seconde est la connaissance plus particulière encore « que quelques-uns d’entre les philosophes ont eue de « la doctrine contenue dans les saints livres de Moïsp « et des prophètes. Car soit que ces philosophes aient « lu ces livres dans les traductions qui en avaient été « faites dés lors, soit qu’ils aient appris seulement ce « qu’ils contenaient par le commerce et les entretiens de « ceux qui les avaient lus; il est certain que quelques- « uns d’entre eux, qui ont eu cette connaissance, ont « parlé sur plusieurs vérités importantes, tant de pra- « tique que de spéculation, beaucoup plus raisonnable- « ment que tous les autres... Mais en même temps que « nous reconnaissons avec les saints Pères ces différents « moyens par lesquels les philosophes païens ont pu « parvenir à la connaissance de plusieurs vérités, il faut » « nécessairement tomber d’accord avec eux, que le plus

« souvent ces philosophes en ont fait un très-mauvais « usage, comme saint Paul les en a éloquemment con- « vaincus. »

Voilà donc quatre, ou si l'on veut, trois sources, où les philosophes païens ont pu et dû puiser; où ils auraient pu et dû puiser beaucoup plus qu’ils n’ont fait : 1“ les lumières de la raison et de la loi naturelle ; 2" les traditions antiques, primitivement révélées; 3" pour quelques-uns d’entre eux, la lecture des livres hébreux ou les entretiens avec les Juifs instruits.

Examinons en particulier chacune de ces trois sources.

On ne peut douter qu’il n’existât au sein du paganisme de nombreux vestiges des traditions primitives; vestiges épars, et devenus plus ou moins méconnaissables, par les détails étranges dont les avait surchargés la superstition des siècles ; mais qui étaient dignes de l'attention des sages, et qui auraient pu les conduire, sinon à connaître, du moins à soupçonner la vérité sur l’origine du monde et de la religion. Telles étaient plusieurs institutions, vénérables par leur antiquité; plusieurs coutumes, dont l’origine disparaissait dans la nuit des temps; plusieurs récits antiques, plusieurs fables dont la grandeur et la simplicité devaient frapper l’observateur. Ainsi, l’un des faits les plus remarqués par les Pères de l’Eglise, comme renfermant une tradition défigurée, est l’histoire de Prométhée, où ils ont vu un souvenir de la création du premier homme * ; celle de

1 Do hac hominis üclione, dit Lactance, poêla- (juoque, quamvis corruptè, tainen non aliter, tradiderunt. Nainque hominem de luto à Prometheo factum esse dixerunt. Hes eos non l'cfcllit, sed nomen artiücis. Nullas euiiu li Itéras veritatis attireront ; sed quaprophetarum vaticinin tradita in sacrario Dpi contincbantur, ea de fabulis et obseurfi opiuione collerta et depravata, ut veritas à

Pandore, où l'origine du mal sur la terre était indiquée, sans être reconnaissable, etc., etc. Les écrivains do l'école même que nous combattons ont fait de nos jours d’importantes recherches sur ce sujet, et ont recueilli de nombreux monuments de l’histoire primitive noyés dans le chaos des superstitions païennes. Nous leur rendons celte justice : s’ils ont parfois exagéré la portée de ces découvertes, au prolit d’une thèse erronée, ils ont aussi en réalité rendu service à la science et fait honneur à la religion.

Les philosophes et les sages avaient donc sous les yeux des monuments, des usages et des récits antiques, qui auraient dû fixer leur attention, et qui ne pouvaient sans doute, à cette époque, leur donner la vérité pure et distincte sur l’origine des choses; mais qui pouvaient servir, soit à éveiller leur soupçon, et à les mettre en garde contre la témérité de leurs spéculations individuelles; soit à confirmer leurs théories et leurs découvertes scientifiques. Le malheur est, dit le P. Baltes, que loin de s’arrêter devant ces restes vénérables, « loin « de s’appliquer à los distinguer et à les suivre, ils ont « contribué plus que tous les autres à les ruiner et à les « faire disparaitre par la licence effrénée qu’ils se don- « naient d’inventer tous les jours, d’après leur tète, de « nouveaux systèmes de morale et de religion, et de dé- « truire tout ce qui leur était opposé L » Si bien, que méprisant les récits poétiques et populaires, pour se livrer à leur esprit propre et à leurs inventions hasardées, ils se trouvèrent souvent plus loin de la vérité que

vnlgn sot ot variis sermonibus dissipala corrumpi, nullo uon addente aliquid ad id quod audioraut, carminibus suis comprehondemnt. (L. U, c. h.)

- 1 Jugement... p. <0. (if., p. 104.

le peuple et les poëtes. On peut affirmer, par exemple, que leurs idées sur la création sont moins saines et moins justes que celles qui sont renfermées dans la fable de Promélhée.

Mais s’ensuit-il que le peuple et les poëtes eussent plus de lumières qu’eux sur l’origine de l’homme et du monde? Nullement. Le peuple et les poëtes possédaient, sans la connaître, la vérité enfermée dans une fable;voilà tout. Il ne faut pas croire que le peuple ou les poëtes aient su distinguer d’une manière certaine la part de vérité que pouvait contenir chaque fable. Les philosophes ne pouvaient pas davantage vérifier l’origine de cette fable ; et voyant d’ailleurs ce qu’on y avait ajouté de faux et d’absurde, ils confondirent le tout dans un égal mépris. Ils eurent tort sans doute, au moins quelquefois. Mais comment s’y seraient-ils pris pour distinguer le faux du vrai, dans ces rêveries poétiques et populaires? Et où seraient-ils arrivés, s’ils avaient cru devoir respecter tous les contes absurdes, tous les récits grotesques, ignobles, qui avaient cours de leur temps? Trop souvent il leur est arrivé de s’incliner servilement devant ces usages et ces traditions populaires. Trop souvent ils eurent la lâcheté de suivre et d’imiter les peuples, qu’ils auraient dù éclairer et redresser. Et l’Apôtre leur en fait un reproche aussi terrible qu’il est mérité.

Ils trouvèrent, pour les vérités morales et religieuses, une source plus pure et plus certaine dans la lecture des livres hébreux et dans l’entretien des juifs instruits. Les juifs, en effet, étaient très-répandus; ils étaient dans l’Egypte, dans la Grèce, à Rome, et même dans tout l’Occident. Ils se montraient fort zélés pour faire connaître leurs livres et leur religion; et, de leur côté, les philosophes n’étaient pas moins désireux de s’ins-

li'uire, niellant à prolit tout ce qu'ils rencontraient. (Juelques-uns voyagèrent dans ce but, et eurent occasion de connaître les livres de Moïse et des prophètes. Ils y puisèrent largement, sans doute, et s'approprièrent, en le dénaturant, tout ce qu’ils y crurent voir de bon. C’est pourquoi les Pères de l’Eglise s’accordent à les appeler des voleurs, des voleurs impudents, qui avaient pillé les saintes Ecritures et y avaient pris tout ce que leurs livres renfermaient de vrai et de beau

L'école traditionaliste s’est empressée d’enregistrer ces reproches et ces témoignages de la tradition; et leur donnant un sens absolu, extrême, elle en conclut que c’est à cette source et à ces communications que les philosophes grecs durent toutes leurs connaissances morales et religieuses, sinon toutes leurs connaissances métaphysiques. Elle a été jusqu’à y voir la preuve de sa thèse fondamentale, que sans un enseignement reçu du dehors, sans une impulsion extérieure, la raison assoupie ne se réveillerait jamais et ne soupçonnerait pas le monde spirituel*.

Faisons la part de l’exagération.

Les philosophes grecs, ou plutôt quelques-uns des philosophes grecs, communiquèrent avec les Juifs, et purent apprendre d’eux plusieurs vérités qu’ils furent étonnés de trouver chez celte nation barbare. Mais d’abord s’imagine-t-on que ces quelques philosophes aient pris chez le peuple juif toute leur philosophie, et qu’ils l’aient rapportée de là, formulée et complète, dans les écoles d’Athènes; qu’elle y ait été, à cause de

1 Voir surtout S. Justin, CoKorl. oui Oriec. — Clément d’Alex., Stromal. — Eusèbe, Prœp. Evwi <j.

* Cf. Mcehlcr, Pahvlog., t. I, p. 239, 246.

cela, adoptée et suivie comme la seule orthodoxe; que cette philosophie enfin, puisée aux sources de la révélation , ait été respectée à cause de son origine et se soit ainsi maintenue dans l’enseignement; à peu prés comme dans les écoles catholiques, cette science conserve toujours son identité fondamentale, grâce à la règle extérieure qui la contient. Personne ne croira ce roman.

Ensuite, ces quelques philosophes, devant qui furent ouverts les trésors de la révélation, y trouvèrent sans doute d’abondantes richesses. Mais croit-on qu’ils acceptassent tout cet enseignement comme un enseignement infaillible? Non ; ils étaient frappés de l’évidence de certaines vérités, de la beauté et de la justesse de certaines manières de dire; et ils s’appropriaient avec empressement ces manières et ces vérités. Mais à côté, ils voyaient une foule de choses qu’ils ne pouvaient ou qu'ils ne voulaient pas comprendre, qui leur semblaient absurdes, et qu’ils n’avaient garde d’admettre sur la parole de ce peuple étrange. Pour eux, c’était un chaos où ils avaient à démêler et à débrouiller le vrai du faux, le réel du fabuleux. El voilà pourquoi en s'appropriant certaines vérités, ils les altérèrent si souvent et les dénaturèrent à leur gré.

Mais enfin, et nous prions le lecteur de remarquer ceci, pour opérer ce triage, de quelque manière qu’ils l’aient conçu et exécuté, comment s’y seraient-ils pris, s’ils n’avaient eu d’autres notions, d’autres idées morales que celles qu'ils trouvaient dans cet enseignement, d’autre règle que cet enseignement lui-même? Auraient-ils même pensé à consulter les Juifs, à considérer leur morale et leur religion, s’ils n’avaient eu auparavant quelques idées morales et religieuses? Ils

cherchaient la vérité chez les Juifs, parce qu’ils connaissaient, du moins en partie, ce que c’est que la vérité; . ils adoptaient ce qu’ils jugeaient conforme à cette vérité, et rejetaient ce qui leur semblait contraire. Pour faire un choix, il faut déjà posséder une règle.

D'ailleurs, quand les Pères ont reproché aux philosophes d’avoir pris dans les livres hébreux tout ce que leurs écrits renferment de bon, ont-ils voulu dire qu’ils , ■ n’ont eu par eux-mêmes aucune idée de religion eide morale, et qu’ils doivent à cette communication absolument toutes leurs connaissances en ce genre ? Loin de là. Qu’est-ce que les philosophes grecs ont emprunté aux Juifs, d’après les saints Pères qui ont le plus fait ressortir ces emprunts? Ce sont, d’après saint Justin, certaines expressions sublimes sur la Divinité, sur sa parole, son unité, son éternité, sa nature1 ; certaines notions sur le jugement, la résurrection, les peines de l’enfer, les joies du paradis, sur le trône de Dieu’, sur la création’; sur les aspersions, les purifications1.

« Nous avons montré, dit Clément d’Alexandrie, en ré- « sumant tout ce qu’il a dit sur ce sujet, que les philo- « sophes grecs sont appelés voleurs, pour avoir pris,

« sans en montrer de reconnaissance, dans Moïse et les « prophètes, leurs principaux, dogmes5. » Et plus loin :

« Les plus distingués parmi les philosophes ont pris « chez nous et se sont approprié les plus beaux de leurs « dogmes*. »

1 Cohort. ad Grax., n. 13-23. : -

* Ibid., n. 27, 28, 31.

* Apol., I, n. 59, 60.

‘ Ibid., n. 62. '

* S tram., 1. V, o. I.

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