L. VI, <5. IV
D’après Clément d’Alexandrie et les autres Pères, quelques-uns des philosophes grecs ont beaucoup voyagé, beaucoup vu et consulté. Ils ont interrogé les prêtres et les sages de l’Asie, de l’Egypte; ils ont surtout connu les Hébreux et leurs livres sacrés. Ils ont rapporté de ces divers pays des richesses considérables, dont ils se sont ensuite glorifiés, comme s’ils ne les v avaient dues qu’à eux-mêmes. Et voilà, selon les Pères, comment ils sont des voleurs. Mais encore, en quoi consistent ces larcins, d’après les mêmes Pères? Ils ont appris, dans ces communications avec les Juifs, beaucoup de choses qu’ils ignoraient; et ce qu’ils connaissaient déjà d’uue manière quelconque, ils l’ont trouvé chez ce peuple si nettement formulé, si clairement affirmé, que l’on peut dire que c’est là qu’ils l’ont puisé; parce que jamais, sans cela, ils n’auraient eu sur ces matières des notions si précises et si complètes. Ne disons-nous pas tous les jours que les rationalistes qui nous sont le plus opposés ont pris dans notre enseignement chrétien les notions exactes qu’ils ont sur Dieu et l’àme humaine? Nous ne leur refusons pas cependant d’avoir par eux-mêmes quelques idées religieuses.
Du reste, il est à remarquer que, d’après les saints Pères, ce que les philosophes ont emprunté aux Juifs, ce sont moins les vérités premières sur Dieu et la morale, que certaines manières de s’exprimer, qui offrent un rapport frappant avec les expressions de nos livres saints; certaines pensées, sur les mêmes matières, si précises et si semblables aux nôtres, qu’on voit facilement qu’ils ont connu ce que nos livres en disent. C’est ainsi qu’Eusèbe, comparant les passages de l’Ecriture sainte et ceux de Platon, sur Dieu et sur la définition de Dieu par l’Être, sur son essence immua-
ble, son unité, sa bonté, etc. snr la nature de l'âme, sa ressemblance avec Dieu*; sur la résurrection des morts *; sur le jugement après la niorl *; sur le paradis*; sur l’origine du inonde \ etc., etc., y trouve des analogies nombreuses, qui attestent que les doctrines judaïques n’étaient pas inconnues du philosophe grec. Et il finit en disant : « Voilà ce que nous avons re- « cueilli des œuvres de Platon. Celui qui voudrait s’y « appliquer trouverait dans ce philosophe, et dans les « autres peut-être, beaucoup d’autres choses qui s’ac- « cordent avec nos doctrines et notre manière do les « exprimer ’i »
Mais on ne trouvera nulle part que Platon ou les autres philosophes aieDt puisé chez le peuple juif, et n’aient puisé que là, la première idée de Dieu, les notions élémentaires sur l’âme humaine, sur la morale et les plus simples devoirs de la loi naturelle. Jamais les saints Pères ne le donnèrent à entendre. « Aussi, dit « le P. Baltus, ce n’est pas précisément cette connais- « sauce qu’ils assurent que Platon a tirée des livres ou « de la doctrine de Moïse, mais c’est la manière dont « il a parlé de Dieu, beaucoup mieux qu’aucun autre « philosophe païen n’a fait avant ou après lui. C’est « particulièrement pour l’avoir défini * presque dans les « mêmes termes dont Dieu se définit lui-même dans les
1 Prœp. Evnng., 1. XI, c. ix, xni, xxi. ,
* C. xxvn.
* C. xxni.
* Ibid., 1. XII, c. vi.
* C. xi.
* L. XI, c. xxix.
7 L. XIII, c. xi.
' Plato in Tim.
« saintes Ecritures, lorsqu’il dit : « Je suis celui qui « est. » C’est pour avoir dit, conformément à la doc-
« trine des Hébreux, qui enseigne que Dieu a tout fait « par son Verbe, que le Verbe très-divin a arrangé « et rendu visible tout cet univers C’est pour avoir « donné le nom de Père et de Seigneur au Père .de « l’auteur de l’univers, et avoir reconnu par là que Dieu « avait un fils; personne avant Platon, comme dit Eu- « sébe *, ne s’étant jamais trouvé parmi les Crées , qui « ait pensé ou parlé de la sorte. C’est pour avoir admis « des substances intelligentes et spirituelles1 * 3, et en « avoir distingué, comme l'Ecriture, de bonnes et du « mauvaises, entre lesquelles il dit qu’il y a un combat « immortel, qui demande de notre part une attention « continuelle. C’est parce qu’il a parlé de la spiritualité « et de l’immortalité de l’âme \ beaucoup mieux qu’au- « cuu autre philosophe païen ; et surtout pour avoir « enseigné, conformément à l'Ecriture, qu’elle avait en « elle l’image et la ressemblance de Dieu même. C’est « pour avoir dit, que le Créateur étant très-bon, tous « ses ouvrages le sont aussi ; et qu’aprés les avoir ache- « vés, il les approuva *, de la même manière que l’Ecri- « ture le dit. C’est, enfin, pour avoir dit que Dieu, « après avoir fait le soleil, la lune et les planètes % les « mit dans leurs sphères propres pour être la mesure «des temps, comme l’Ecriture dit. Voilà, pour ne « point parler d’un grand nombre d’autres endroits
1 Plato in Epinom.
* Prcep. Ev., 1. XI, c. xvi.
* Plato, de Leg., 1. X.
‘ In Phcedane et in Alcibiade I.
* In Timœo.
* Ibid.
« de Platon, oû l’on trouve de semblables vestiges des « vérités contenues dans les divines Ecritures , sur « quoi les Pères de l’Eglise ont cru que ce philo- « sophe a eu quelque connaissance de la doctrine des « Hébreux »
Les saints Pères s’étendent volontiers sur ces emprunts faits par les philosophes grecs aux livres sacrés des Hébreux, et ils y reviennent fréquemment. Si nous voulons connaître les motifs qu’eurent les Pères d’en agir ainsi, écoutons encore Battus : « Pour ce qui cerf garde ce que les philosophes avaient dit de bon, et « les vérités qui se trouvaient éparses dans leurs livres « et leurs différentes sectes , les anciens chrétiens « avaient deux sentiments sur ce sujet. Le premier,' « que ces philosophes avaient connu ces vérités par la « lumière de la raison, qui est une communication de « celle de Dieu même. Le second, qu’ils avaient tiré « ces vérités des. livres de Moïse etdes prophètes. Mais « de ces deux sentiments, celui qu’ils s'appliquent à « prouver avec le plus de soin , celui qu’ils sou- « tiennent avec le plus d’ardeur dans tous leurs li- « vres, c’est le second; parce que celui-là était le plus « capable de détromper les païens de la haute es- « lime dont ils étaient prévenus pour leurs philoso- « phes, qu’ils regardaient comme leurs plus habiles « théologiens ’. »
Et cependant ne nous ont-ils rien laissé sur ce que les philosophes païens avaient fait par eux-mêmes V Et tout entiers à montrer ce qu’ils avaient pris chez les Juifs, n’ont-ils rien dit sur ce qu’ils avaient découvert
1 Baltes, Défense des saints Pères, p. 632-635.
1 Ibid., p. *5.
par la force de leur génie? 11 faut entendre ceux-là mêmes qui se sont prononcés le plus fortement sur les emprunts faits à la révélation. Voici d’abord saint Justin : « Les stoïciens, dit-il, du moins en morale, ont « dit parfaitement juste, ce qui arrive quelquefois aux « poètes, à cause de cette semence de raison qui est dé- « posée dans tous les hommes'. » Et un peu plus loin, parlant de Platon et des autres philosophes en général ; « Chacun d’eux, dit-il, a parlé très-juste, selon qu’il « voyait en lui-même quelque parcelle de la raison divine, « disséminée en tous ’. » La manière dont il compare ensuite cette lumière naturelle à la révélation du Christ, en marquant leur différence, montre assez que la première n’est point une révélation extérieure, comme la seconde.
Clément d’Alexandrie ne parle pas autrement dans plusieurs passages que nous voudrions pouvoir citer *, Mais il est un texte de Tertullien que les traditionalistes ont donné en preuve de leur doctrine; nous le donnons contre cette doctrine même. « Nous ne nions pas « du tout que les philosophes aient pensé quelquefois « d’une manière conforme à la nôtre. Cette rencontre « même est une preuve de la vérité. Quelquefois, au « milieu de la tempête, alors que le nautonier ne sait « plus lire sa route ni sur la mer ni dans les deux, il « va donner, par une heureuse erreur, dans un port « qu’il ignorait. Quelquefois , dans les ténèbres , ou « rencontre une porte ou une issue, par un bonheur « entièrement aveugle. Mais, d’ailleurs, bien des choses
1 Apol., Il, n. 8.
* Ibid., n. 13.
1 V. Stroma/ , 1. I, c. xvu. — L. V, ch. v. — L. VI> c. tu.
« nous soni suggérées par la nature, et par ce sens com- « mun à tous, que Dieu a daigné mettre dans l'âme »
Un chapitre de la Cité de Dieu, de saint Augustin1, a pour titre : « A quelle source Platon a-t-il pu puiser ces « connaissances , par où il s’approche de la doctrine « chrétienne? » Aprèsavoirmontré que, dans son voyage en Egypte, ce philosophe n’avait pu lire la version grecque des Septante, qui ne fut faite que soixante ans après sa mort, il ajoute que, vu son ardeur pour s’instruire, il avait pu se faire expliquer, par un interprète, quelque chose de ces livres écrits en hébreu. Et le saint docteur avait acquis celle conviction en confrontant plusieurs passages de la Bible avec ceux du philosophe grec. « Mais, dit-il en terminant, quelle que soit la « source où il a puisé ces connaissances; soit qu'il les « ait prises dans les livres anciens et antérieurs à lui ; « soit plutôt, comme le dit saint Paul, que ce qui est « connaissable de Dieu leur ait été manifeste; car Dieu « le leur a manifesté; ses perfections invisibles étanl « rendues visibles par le spectacle des créatures, etc. » Voilà où Platon et les autres philosophes ont puisé la plupart de leurs connaissances; voilà du moins où ils ont pu les puiser.
Aussi le P. Baltus, qui connaissait parfaitement la pensée des saints Pères, nous dit-il avec assurance : « Platon a trouvé plusieurs choses de lui-mème, aussi « bien que les autres philosophes; car, après tout, « comme dit Clément d’Alexandrie, ils avaient du sens « et de la raison. Par la vue des créatures, il a pu s’é- « lever à la connaissance du Créateur. Les Pères de
* De A.nimn, circa init.
1 L. VIII, c. xi.
v l’Eglise l’ont reconnu, après saint Paul, dont ils lui << appliquent continuellement les paroles, qui prouvent
«t et cette connaissance qu’il a eue, et l’abus prodigieux « qu’il en a fait’. »
Si quelques philosophes païens ont puisé dans les livres et dans les traditions sacrées, il est donc indubitable qu’ils ont pu aussi découvrir par eux-mêmes plusieurs vérités morales et religieuses. Mais, d’ailleurs, leurs écrits ne renferment pas seulement des vérités morales et religieuses. Dira-t-on aussi que ce furent les Juifs qui fournirent à Platon ses aperçus brillants et sublimes sur la métaphysique, sur le vrai, sur le beau; ces traits de génie, qu’on ne trouve qu’en lui seul? Dira-t-on que c’est dans les livres des Hébreux qu’Aristole a pris ses catégories, sa logique et ces lois immortelles qui régissent toute pensée humaine?
On dira peut-être, et on l’a dit assez, depuis quelques années, que les philosophes ne devaient point à euxmêmes les premières notions sur toutes ces choses, mais à la société au sein de laquelle ils vivaient; que le bons sens public, source première de toutes leurs connaissancés, était aussi leur règle, qu’ils n’auraient jamais dû abandonner. Aussi, ajoute-t-on, les saints Pères, pour les confondre, montrent-ils souvent que sur beaucoup de points ils ont été moins sages que le vulgaire lui-même, et qu’ils se sont déshonorés par une foule d’absurdités ignorées ou repoussées du peuple. C’est pour cela qu’ils leur reprochent si fréquemment de n’avoir écouté que leur raison individuelle, et qu’ils attribuent toutes leurs erreurs à leur indépendance de jugement. C’est pour cela enfin qu’ils enseignent que la
1 Défense des saints Pères, p. «32.
raison humaine était incapable de connaître la vérité,
et qu’ils proclament tous la nécessité d’un enseignement divin
C’est, connue on le voit, la thèse, bien reconnaissable, inventée contre la raison individuelle , la thèse dn sens commun, de l’autorité générale, de la tradition universelle , et finalement de la révélation , comme source et règle unique de toute connaissance.
Que les philosophes aient été sur certains points moins sages et moins raisonnables que la foule ignorante, nous le reconnaissons volontiers. Hélas 1 ce malheur n’est pas exclusivement celui des philosophes païens. 11 est si facile, dès qu’on se met à raisonner, de se laisser égarer par les plus vaines chimères I Mais que conclure de là? Que la raison individuelle est incapable de toute certitude, que le sens commun ou la tradition est la seule règle du vrai? 11 n’y a quo les lamennistes qui aient tiré cette conclusion.
Du reste, si les docteurs et les théologiens ont tou-
1 Nous indiquons aux adversaires de la raison individuelle, ce passage de saint Prosper : 1. adv. Collai., c. xu : Neque enini ignotum est quantùm gratte scholæ, romana eloquentia et totius mundi inquisitio cirea inveniendum summum bonum acerrimis studiis, excellentissimis ingeniis laborando, nihil egerint, nisi ut evanescereut in cogitationibus suis, et obscuraretur cor insipiens eorum, qui ad cognoscendam veritatem semelipsis ducibus utebantur.
Et cet autre de saint Augustin, De Civil. Dei, 1. XVIII, c. xti : Ipsi philosophi, qui non videntur laborasse in studiis suis, nisi ut invenirent quomodo vi vendum esse t accommodatè ad beatitudinem capessendam, cur dissenserunt et à magistris discipuli et inter se cundiscipuli, nisi quia ut homiues bumanis sensibu» et humanis ratiocinationibus ista quæsierunt ?... Quid agit, aut qui) vel quâ, ut ad beatitudinem perveniatur, humana se porrigit inl'clicitas, si divina non ducit auctoritas ?
jours pensé qu'il élail impossible au génie païen d’acquérir toutes les connaissances nécessaires, en inorale et en religion, sans un enseignement divin; si même le plus fameux de ces philosophes entrevit, dit-on, celle nécessité, nous sommes loin, pour noire compte, de la méconnaître, et nous entreprendrons tout à l’heure de la démontrer. Mais il ne. s’ensuit nullement qu’ils n’onl pas connu par eux-mêmes plusieurs vérités, et qu’ils n’auraient pas pu en connaître un plus grand nombre.
La cause de leurs erreurs, celle qui est signalée nonseulement par saint Paul, mais par la plupart des Pères de l’Eglise, n’est pas d’avoir trop écoulé la raison et d’avoir trop suivi ses leçons, mais d’avoir raisonné souvent d’une manière trop humaine et trop passionnée. Les causes de tous leurs égarements furent multiples; mais, dit le P. Baltus après les avoir énumérées : « Toutes ces raisons, comme l’on voit, se réduisent à «une seule, qui est l’orgueil. C’étaient, comme les « Pères de l’Eglise le disent, des animaux de gloire »
Au lieu de procéder dans leurs recherches avec une sage réserve et une juste défiance de leur propre jugement, ils s’abandonnèrent à celle confiance illimitée dans leurs lumières personnelles, qui devait nécessairement les égarer, en leur faisant négliger les sources diverses où ils auraient pu trouver quelques secours à leur faiblesse. Ainsi, les Hébreux ne furent pour eux que des barbares, qu'ils crurent sans doute honorer en prenant chez eux quelque chose; et loin de se soumellre à l'autorité divine de leurs livres sacrés, ils n’y virent qu'un mélange inexplicable de sublime et de puéril. Aussi, comme le leur reprochent les saints
J uaemeiil îles saint s Prêt», p. lût.
Peres, ils se permirent sans scrupule d’altérer le peu de vérités qu’ils y avaient puisées, et de les dénaturer de toute manière. Pareillement, ils ne s’appliquèrent point à discerner ce qu’il pouvait y avoir de vrai et de respectable dans les traditions et les institutions religieuses de leur pays, ils les négligèrent toutes dédaigneusement, et n en tinrent aucun compte dans leurs théories sur I origine des choses. Enfin, ils n'écoutèrent point assez la simple raison des peuples, et ne s’arrêtèrent jamais devant les réclamations du bon sens public. Bien plus, ils se firent entre eux une guerre continuelle, et eurent les uns pour les autres un dédain moins injuste encore que funeste. Chaque école affecta de se distinguer des autres écoles; chaque philosophe, de tous les philosophes ses devanciers ou ses contemporains. Résolus de ne rien devoir à autrui, même au génie, ils furent pleins d’une confiance aveugle en eux-mêmes; et chacun se croyant capable de tout, s’abandonnait à ses raisonnements et à ses rêves. C’est ce que leur reproche I Apôtre : en se croyant sages, il sont devenus insensés.
C est par suite de cet orgueil, ainsi que l’atteste l'histoire qu’ils trahirent ce génie que Dieu leur avait départi, et qu’ils n'en tirèrent point les connaissances utiles qu il était destiné à produire; parce qu’ils s’attachèrent à poursuivre moins la vérité que la célébrité, toujours plus dociles aux sollicitations de la vanité qu’é la voix de la conscience et de la raison.’
Quand I apôtre saint Paul veut convaincre les philosophes païens qu'ils ont pu connaître Dieu et ses perfections, il ne leur dit pas qu’ils ont pu l'apprendre par le commerce des Hébreux ou par leurs livres sacrés, par
P. Rdtus, Jugement des saints Pères, p. 154, 2H.
les traditions antiques de l’Orient ou les vestiges de la révélation primitive, par l’enseignement traditionnel de la famille et de la société où ils vivaient, etc., mais par la seule considération du spectacle de la nature : Invisibilia enim ipsius, per ea quœ facta sunt, intellecta conspiciuntur Sans doute, il suppose des hommes élevés dans la société; mais il ne dit pas, mais il ne suppose pas qu’ils aient dû recevoir de la société les vérités dont il s’agit, ni qu’elles aient dû leur être enseignées autrement que par le spectacle de la nature *.
De même, quand il dit 3 que les Gentils qui n’ont point la loi révélée, connaissent cependant la loi morale, il ne dit pas qu’ils la connaissent par l'enseignement de la société et de la tradition, mais qu’ils la portent écrite dans leur cœur, de manière à être eux-mèmes leur propre loi. Ils peuvent donc, d’après l’Apôtre, connaître la vérité par leur seule raison. Ils le peuvent, dit un savant interprète, sans aucun enseignement extérieur; ils le peuvent, dit saint Thomas, sans avoir entendu du dehors cette loi *.
L’auteur inspiré de la Sagesse n’est pas moins formel : « Us sont vains, dit-il, tous ceux qui n’ont point « la connaissance de Dieu, et qui , à la vue des biens « visibles, n'ont pu s'élever à celui qui est, ni à l’œuvre « connaître l’ouvrier... Car la grandeur et la beauté de « l’univers révèlent leur auteur d'une manière visible *. »
Il faudrait rapporter ici le témoignage de toute la tra-
' Rom., c. i.
1 Voir notre Opuscule : De l’Origine des co/m., ch. vi : Si saint faut était traditionaliste.
1 Rom., c. il.
1 In Epist. ad Itom., c. II.
• C. xiii.
dition catholique. Ne citons que les deux Pères les plus considérables, l’un pour l’Eglise grecque, l’autre pour l’Eglise latiue.
Nous traduisons une des pages éloquentes de saint Jean Chrysostome :
« Quoi donc, dira-t-on, les Ecritures ne sont-elles pas « utiles, très-utiles, et même nécessaires? Si elles sont « utiles, pourquoi Dieu ne les a-t-il pas données dès le « commencement? Parce que Dieu a voulu instruire la « nature humaine, non par Le moyen des lettres, mais * par le moyen des choses. Qu’est-ce à dire, par le « moyen des choses? c’est-à-dire, par le moyen de la « création elle-même. C'est la pensée de l’Apôtre, par- « lant aux Gentils qui disaient : Nous n’avons point eu « les Ecritures pour nous apprendre la connaissance de « Dieu. Ecoutez sa réponse. Après leur avoir dit : Veri- « totem Dei in injustilia detinent... il prévoit l'objection « qu’on allait lui faire : comment les Gentils ont-ils « connu lâ vérité de Dieu ? et il se hâte de répondre : et <t qu'on peut connaître de Dieu est manifeste en eux. Et « comment est-il manifeste en eux? Comment pouvaient- « iis connaître Dieu? Dites-le-nous ; qui le leur a mon- « tré? Dieu, répond-il, le leur a manifesté. De quelle mar « nière? quel prophète, quel évangéliste leur a-t-il en- « yoyé? quel docteur; si les Ecritures n’existaient point « encore? Mais, répond-il, les perfections invisibles de v. Dieu sont aperçues et comprises, depuis la création du « monde, par les choses qui ont été faites ; et aussi sa puis- « sance étemelle et sa divinité. Ce qui revient à dire : il u a exposé aux regards de tous la création , afin que « tous s’élèvent des créatures au Créateur. C’est encore « ce que dit un autre écrivain sacré : La grandeur et la « beauté des créatures font apercevoir par analogie leur
« créateur, ây<*>ôy«o«. Vous voyez leur grandeur; admirez « la puissance de leur auteur. Vous voyez leur beauté ; « considérez avec étonnement la sagesse de celui qui « leur a donné cette beauté. Le prophète dit encore : « Les deux racontent sa gloire. Mais, je vous prie, com- « ment les cieux racontent-ils? Ils n’ont ni voix, ni bou- « che,nilaugue; commeutdoncraconlent-ils? Parla vue « même. En voyant leur beauté, leur grandeur, leur élé- « valion, leur étendue, leur forme, si persévérammenl « subsistantes, vous êtes instruits par la vue, comme si « vous entendiez une voix ; et vous adorez le créateur « d’un monde si beau et si admirable. Le ciel ne parle « point, mais la seule vue du ciel est une voix plus écla- « tante que le son d’une trompette, et elle nous enseigne, « non par les oreilles, mais par les yeux ; car Penseigne- « ment de ce dernier sens, par une disposition de la na- « lure, est plus sûr et plus clair que celui de l’autre sens. « En effet, si Dieu eût instruit les hommes par le moyen « des lettres eldes livres, l’homme lettré appfendraitces « livres; mais l’homme illettré ne pourrait en profiter, « à moins qu’il n'eût été initié à cette lecture par quel- « qu’un... Celui qui comprendrait les mots représentés « par les lettres, pourrait comprendre le contenu du li- <> vre; mais le Scythe, le Barbare, l’Indien, PEgyptien, « et tous ceux qui ignoreraient la langue du livre, ne « seraient point instruits par ce livre. Mais on ne peut « dire la même chose du ciel : le Scythe, le Barbare, « l’Indien, PEgyptien, et tout homme marchant sur la « terre, entendra cette voix ; car elle entre dans notre « esprit, non par les oreilles, mais par les yeux. Tous les « yeux peuvent jouir également d’un spectacle qui leur « est offert ; mais tous ne peuvent profiter également « d'une langue qu’ils entendent parler; tandis que dans
« ce livre peuvent lire également et l’ignorant et le sage, « et le pauvre et le riche. Quiconque jettera un regard « sur le ciel, sera suffisamment instruit par cette vue »
Dans son Commentaire sur l’épitre aux Romains il s’exprime ainsi : « Qu’est-ce à dire, que Dieu a mis dans « les hommes, dés le commencement, la connaissance « de lui-mème?... El comment savez-vous, grand apô- « tre, que Dieu a mis ën eux cette connaissance? Parti ce que, répond-il, ce qu’on peut connaître de Dieu, est « manifeste en eux. Mais c’est là une affirmation, ce n’est « pas une preuve. Prouvez-moi doue que la connais- « sance de Dieu a été manifeste pour eux, et que c’est « de leur faute, s’ils y ont renoncé. Comment donc leur «était-elle manifeste? Leur a-t-il parlé? Nullement, « mais il a fait une chose plus propre à les persuader « que n’importe quelle parole. 11 a placé devant eux les « spectacles de la création, de manière que le sage et « l’ignorant, le Scythe et le Barbare, ont pu connaître par « la vue seule la beauté des créatures, et de là s’élever « à Dieu... Remarquez ceci : pour enseignement, il a « placé devant eux le monde, et il leur a donné l’esprit « et la pensée, pour comprendre et penser juste *. »
11 nous semble bien difficile de concilier cet enseignement si éloquemment et si nettement formulé avec la doctrine de la nouvelle école, qui prétend que le spectacle de l’univers serait insuffisant pour donner à l’homme aucune connaissance de Dieu ; que la réflexion n’en tirerait jamais par elle seule l’idée d’un être supérieur, si l'enseignement de la tradition ou de la révé-
1 Ad pop. Antiwh. Iiomil. i\, n. 1 — Cf., Iiom. \, n. 4; — hom. xii, n. 3.
1 Hom. ni, n. 43. Cf., in ps. cxlw, n. 2.
lation ne venait lui nommer Dieu et lui apprendre, parla parole ou par le langage des signes, quel est celui qui a fait cet univers.
D’après les écrivains de cette école, la loi naturelle est aussi nécessairement révélée que les préceptes positifs ; et ils n’admettent, pour en connaître les obligations les plus fondamentales, d'autre moyen que l’enseignement de la tradition, perpétuant renseignement primitif de la parole divine. Il faut encore entendre là-dessus l’éloquent archevêque de Constantinople : « Dieu, dit-il, à « l’origine et en formant l’homme, a mis en lui la loi « naturelle. Mais qu’est-ce que la loi naturelle? Il nous « a formé une conscience, et a voulu que la nature nous « donne la connaissance intérieure de ce qui est bien et « de ce qui ne l’est pas. Car, nous n’avons pas besoin « d'apprendre (d’autrui) que la fornication est un mal, « et la continence un bien ; nous savons cela originai- « rement. Et pour vous faire comprendre que nous sa- « vons cela originairement, le législateur, venant plus « tard porter des lois, dit : Vous ne tuerez point. 11 n’a- « joule pas : parce que tuer est un mal , il dit simple- « ment : Vous ne tuerez point ; il n’enseigne pas que « c’est un mal, il défend ce mal. Pourquoi donc, après « avoir dit : Vous no tuerez point, n’ajoute-t-il pas: « parce que tuer est un mal? C’est que la conscience « nous l’a appris d’avance ; il parle à quelqu’un qui contt naît ce dont il parle. Aussi quand il s’agit d’un autre « commandement, qui ne nous est point connu par la « conscience, il donne, avec la défense, le motif de « cette défense. Ainsi en est-il du sabbat... Adam est « une preuve que l’homme savait que le péché est un « mal; et Abel prouve qu’il savait que la vertu est un « bien , car il offrit un sacrifice ; or il n’avait appris à le
« faire de personne ; il n’avait entendu aucune loi sur « les prémices. Je ne parle pas de leurs descendants, « et je m’en tiens aux premiers hommes, alors qu’il n’y « avait ni Ecriture, ni loi, ni prophètes, ni juges, mais « Adam seul avec ses fils, pour vous montrer que la « science du bien et du mal fut d’abord dans la nature « à l'intérieur... Mais les Gentils n’acceptent pas ceci. « Hé bien I il faut nous adresser à eux, et les combat- « tre non avec l’Ecriture, mais avec le raisonnement, « pour leur prouver la conscience. Que disent-ils donc? « Aucune loi ne se trouve d’elle-mème dans notre con- * science, et Dieu ne l’a point mise dans la nature. « Mais d’où vos législateurs ont-ils donc appris à faire « des lois? peut-être ceux-là l’ont-ils appris de leurs an- « cêtres ; ceux-ci, de leurs devanciers ; et ainsi de suite. « Mais ceux qui chez vous furent les premiers à faire « des lois, de qui l’avaient-ils appris? N’est-ce pas évi- « demment de la conscience? Car ils ne répondraient « pas qu’ils ont vu Moïse , qu’ils ont entendu les pro- « phètes ; comment des Gentils le pourraient-ils? Il est « donc évident que s’ils ont fait des lois, inventé les « arts, et autres choses semblables , c’est en vertu de « cette loi que Dieu, en formant l’homme, a mise en « lui. Car c’est ainsi que les arts nous sont venus, lorsque « les anciens les ont trouvés, n’ayant appris que d’eux- « mémesàles trouver, ôutoJi5<»tuî... L’Apôtre veutprou- « ver aux Gentils, que, enseignés par la nature, ils av aient « une loi, et connaissaient ce qu’ils avaientà faire. Voici <r ce qu’il leur dit : cum enim gentes, etc. Qu’est-ce à dire « ils périront sans la loi? La loi (mosajque) ne les ac- « cusera pas, mais leur conscience et leur pensée'...
Ad pop. Antioch., homil. xn, n. 3, 4.
« Pour savoir que la tempérance est un bien , nous •< n’avons besoin ni de paroles ni d'enseignement; car < nous tenons cette connaissance de la nature : ainsi •< nous croyons que l'adultère est un mal ; nous n’avons « besoin pour cela ni de travaux, ni de leçons reçues de « personne ; mais tous, enseignés par nous-mêmes, nous « connaissons que le péché est un mal... La connais- « sance de ces deux choses est gravée dans la conscience « de tous les hommes, et nous n’avons besoin pour l’ap- « prendre cf aucun maître. ., Mais, outre la conscience, « Dieu nous a donné encore plusieurs autres maîtres pour « nousenseigner; savoir, les pères, pour les enfants1... » Voici de plus comment il distingue la loi naturelle de la loi positive, et la manière diverse dont l’une et l’autre sont promulguées, et connues de l’homme. Il interprète ainsi ces paroles du psaume 49 : projecisti sermon es meosretrorsum... « Non-seulement vous n’avez point « profité de l’enseignement de la loi (mosaïque); mais « vous avez mutilé ce que vous tenez de la nature. En « effet la nature a mis en vous les raisons de ce qu’il « faut faire et de ce qu’il faut éviter*. » Et sur ces autres, du psaume 110 : fidelia omnia mandata ejus... « Ce « n’est pas en vain qu’il dit, omnia; il le dit, pour mar- « quer les divers genres de préceptes. Car il y a les pré- « ceptes de lacréation, que toute créature observe, le so- « leil et la lune, le jour et la nuit (lois physiques). Il y a « de plus les préceptes qui ont été donnés originaire- « ment àla nature, quând Dieu a formé l’homme. C’est de « ceux-là que saint Paul a dit : legem non habentes, ipsi « sibi sunt lex ; et encore : condelectorlegi Dei secundum in-
1 Ad pop. Autioch., hom. Xill, p. 3, V. ’ In ps. xlix, n. 1.
« teriorem hominem: (lôi naturelle intérieure). Enfin il y « a des préceptes qui ont été écrits : (lois positives) 1 . »
Ecoutons maintenant saint Augustin, le grand oracle de l’Occident.
Il parle précisément des philosophes païens.
« Le Seigneur Jésus a dit : Je suis la voie, la vérité « et la vie. Tout homme désire la vérité et la vie, mais « tout homme ne trouve pas la voie. Que Dieu soit une « certaine vie, éternelle, immuable, intelligible, intel- « ligente, sage et rendant sages ; les philosophes de ce « monde l’ont eux-mêmes connu. Qu’il soit la vérité « fixe, stable, invariable, renfermant la raison de toutes « choses créées; ils l’ont aperçu, mais dans le lointain, <• et placés à un point de vue erroné. Voilà pourquoi ils « n’ont point trouvé la voie qui conduit à ce grand et « ineffable bonheur. En effet, qu’ils aient réellement « connu, autant que cela est possible à l’homme, le « créateur par la créature , l’ouvrier par l’œuvre, et « l'auteur du monde par le monde ; c’est l’apôtre saint « Paul qui l’atteste, et sans doute tous les chrétiens « doivent le croire. Car il dit, en parlant de ces hom- « mes : Ils tiennent la vérité captive. Dit-il qu’ils ne y « tiennent pas la vérité? Non; mais qu’ils la tiennent « captive. Ce qu’ils tiennent est bon ; ce qui est mau- « vais, c’est qu’ils tiennent captive la vérité. Mais on « pouvait lui dire : D'où ces impies tiennent-ils la vé- « rité? Dieu a-t-il parlé à quelqu’un d’eux? Ont-ils reçu «* une loi, comme les Israélites? D’où tiennent-ils donc « la vérité, s’ils la tiennent captive? Ecoutez ce qu’il « répond : Dieu le leur a manifesté. — Comment ! il le
1 N. 6. Cf. In ?s. cxlvii, n. 3. — In Epitt. ad Rom., hom. r, n. 4, 5. —Hom. in, n. 6. — In Ep. ad Cor., hom. n, n. 3.
« leur a manifesté, et il ne leur a donné aucune loi? « Ecoutez encore : Invisibilia enim ejus per ea quce facta « sunt, inteUecta conspiciuntur... Voilà ce que les phi- « losophes les plus distingués ont cherché, et par l’œu- « vre ils ont connu l’ouvrier*. »
Il dit de même * que les plus grands, les plus savants et les meilleurs d’entre les philosophes connurent l’immortalité de l’àme et l’appuyèrent de toutes les preuves qu’ils purent lui donner. Puis il ajoute 1 : « Nous vous « disions hier que les sages de la gentilité, appelés phi- « losophes, ou du moins les principaux d’entre eux, « ont scruté la nature et connu l’ouvrier par ses ou- « vrages. Ils n’ont point entendu de prophètes, ils n’ont « point reçu de loi divine; mais Dieu leur parlait d’une « certaine manière et en silence par les œuvres de ce « monde; le spectacle de l’univers les invitait à cher- « cher l’artisan de l’univers, et ils ne purent se persua- « der que le ciel et la terre existassent sans auteur. « C’est d’eux que parle le B. Apôtre, Rom. i : Ils ont » connu Dieu... D’où l’ont-ils connu? Par les choses « qu’il a faites. » Puis vient un brillant tableau des magnificences de la nature, et il ajoute : « Enfin, par « l'homme lui-même, ils ont pu découvrir et connaître « Dieu, créateur du monde; et pour cela, ils ont étu- « diô, dans l’homme, deux choses : le corps et l’âme... « le corps qui est visible, et l’âme qui est invisible; et « ils ont découvert que ce qui est invisible est plus que « ce qui est visible... Ils ont vu ces deux choses, il les « ont considérées, discutées, et ils ont trouvé que l’une
* Serm. 141, n. 1, 2.
» Serm. 240, n. 4.
* Serm. 24t, n. t, 2.
« et l’autre, dans l’homme, sont sujettes au changement. « Le corps est sujet au changement... etc. Mais passant « à l'âme, ils trouvèrent qu’elle aussi est sujette au » changement: tantôt elle veut, tantôt elle ne veut pas; « tantôt elle sait, tantôt elle ignore; tantôt elle se sou- « vient, tantôt elle oublie; tantôt la crainte, tantôt « l'audace; tantôt la sagesse, et tantôt la folie. Voyant « l’âme sujette au changement, ils passèrent outre; « car ils cherchaient une chose immuable. Et c’est ainsi « qu’ils parvinrent à connaître Dieu créateur par les « choses qu’il a faites1. »
Voici comment le saint docteur distingue nettement la loi naturelle de la loi révélée : « Prœvaricantes œsti- « mavi ommes peccatores terre r... Que voyons-nous là, « sinon qu'il existe une loi qui n’a point été donnée par . « Moïse, et qui rend prévaricateurs les pécheurs des
« autres nations? Quelle est cette loi, si ce n’est par « hasard celle dont l’Apôtre a dit : Les Gentils qui n’ont « point la loi, sont à eux-mêmes leur propre loi?... « Tout homme qui fait tort à un autre, ne veut pas « qu’on lui fasse tort à lui-même ; et c’est en cela qu’il « transgresse la loi naturelle, laquelle il ne peut pas « ignorer, puisqu’il ne veut pas qu’on lui fasse ce qu’il » fait à autrui. Mais les Juifs n’avaicnl-ils pas aussi la « loi naturelle? Certainement ils l’avaient, puisque eux « aussi étaient hommes. Ils auraient été privés de la loi « naturelle s’ils eussent pu être privés de la nature hu- « mairie. Mais ils se sont rendus beaucoup plus coupa- « blés par la violation de la loi divine (révélée), qui a
1 Cette preuve triomphante de l’existence de Dieu par l'Ame humaine sujette au changement , telle que saint Augustin l’approuve dans les philosophe» païens, ne ressemble-t-elle pas beaucoup à la preuve cartésienne , tant de siècles avant Descartes ?
« restauré, complété et fortifié la loi naturelle... Le « prophète ajoute : Propterea dilexi testtmonia tua... « comme s’il disait : la loi, soit celle qui fut donnée « dans le paradis terrestre (révélation primitive), soit « celle qui est en nous naturellement (loi naturelle in- « térieure), soit celle qui est promulguée dans l’Ecri- « ture (seconde révélation), la loi a rendu prévarica- « teurs tous les pécheurs de la terre; mais, moi, je me « suis attaché à vos commandements '. »
Et ailleurs : « Quel est l’homme injuste, qui n’aime « à parler de la justice? Ou, quand on demande ce qui « est juste, quel est l’homme , s’il n’a pas d’intérêt « contraire, qui ne dise sur-le-champ ce qui est juste? « C'est que la main de notre Créateur a gravé dans « nos cœurs celte vérité : Ne faites pas à autrui, ce que « vous ne voulez pas qu’on vous fasse. Voilà une chose « que personne n’a pu ignorer, même avant que Dieu « eût donné la loi ; afin que ceux qui n’avaient point la « loi, n’en fussent pas moins jugés. Mais , pour ôter « toute excuse aux hommes, Dieu a écrit sur des ta- « blés ce qu’ils ne voulaient pas lire dans leur cœur... « Rentrez donc dans votre cœur. Car enfin, qui vous a « enseigné à désapprouver l’adultère ; à désapprouver « le vol ; à repousser l’injustice ou toute autre chose « semblable*?... »
11 nous en coûte de ne pouvoir donner tous les témoignages de la tradition que nous avons sous les yeux Il nous serait facile d’apporter, contre le traditionalisme, des docteurs et des théologiens de tous les
1 Enarr. in P s. crvin. Sera. 25, n. 4, 5.
- Ennrr. in P$. v, n. 1.
' Nous regrettons surtout de ne pouvoir citer un peu au long le Docteur angélique, qui est si formel sur ce point.
siècles, en continuant la chaîne jusqua nos jours, jusqu’au récent concile d’Amiens. Car le concile d’Amiens s’est prononcé sur la valeur de la raison humaine, et il l'a fait avec une sagesse et une fermeté que nous ne saurions assez admirer. U est à remarquer que pour apprécier la valeur de la raison , le concile s’est placé précisément au pôint de vile où nous sommes en ce moment : c’est-à-dire qu’il a supposé la raison formée et plus ou moins développée, pour déterminer ce qu’elle peut en cet état. Il dit 1 : « En attaquant le rationalisme, « qu’ils prennent garde de réduire à une sorte d’impuis- « sance l’infirmité de la raison humaine. Que l’homme « jouissant de l’exercice de sa raison puisse, par l’ap- « plication de cette faculté, concevoir et même démon- « trer plusieurs vérités métaphysiques et morales, telles « que l’existence de Dieu, la spiritualité, la liberté et « l’immortalité de l’âme, la distinction essentielle du « bien et du mal, etc., etc.; c’est ce qui résulte de la « constante doctrine des écoles catholiques. Il est faux « que la raison soit tout à fait impuissante à résoudre «ces questions; que les arguments qu’elle propose « n’aient rien de certain, et qu’ils soient détruits par « des arguments opposés de même valeur. Il est faux « que l’homme ne puisse admettre naturellement ces « vérités qu’autant qu’il croit d’abord à la révélation di- « vine par un acte de foi surnaturel; qu’il n’y ait pas « des préambules de la foi qui puissent être connus na- « turellement, ni des motifs de crédibilité, par lesquels « l’assentiment devienne raisonnable. Ces erreurs ne « fortifieraient pas assurément, elles corrompraient au « contraire la réfutation du rationalisme. Si quelques-
1 C. xvi. n. 3. . >
« nos, sous le nom de traditionalistes ou sous tout autre « nom, tombaient dans ces excès, ils s’égareraient cer- « tainenient loin de la droite voie de la vérité.
« De plus, comme dans la controverse sur la raison « humaine on a beaucoup discuté sur la loi naturelle,
« et qu’on ne l’a pas toujours fait avec exactitude, nous « ajouterons aux avis que nous dorfnons à nos profes- « seurs une observation relative à la distinction réelle « de la loi divine naturelle et de la loi divine positive, « distinction qu’il faut préserver de toute illusion et de « toute ambiguité. 11 faut reconnaître que, suivant la « doctrine commune des Pères et des théologiens, cette « distinction doit être considérée sous deux rapports. « Premièrement, sous le rapport de l’objet, car les pré- « ceptes de la loi divine naturelle, exprimant les rela- « lions essentielles de Dieu et de l'homme, et des hom- « mes entre eux, sont contenues dans la volonté néces- « saire de Dieu, tandis que les préceptes de la loi divine « positive dépendent de sa volonté libre. Secondement, « sous le rapport du sujet, car l’homme, jouissant de « l’exercice de sa raison , peut concevoir la vérité au « moins des premiers préceptes de la loi divine natu- « relie, lors même qu'il n’a pas connaissance des mort numents de la révélation ou qu’il ignore s’il y a eu une « révélation; mais il ne peut connaître les préceptes « propres de la loi divine positive qu'aulant qu'il court nail préalablement, à quelque degré, les documents « de la révélation, dont l’Eglise conserve le dépôt. « Pour maintenir la distinction dont il s’agit, les deux « points qui viennent d’ètre marqués sont requis, et ils « suffisent. »
Terminons par une autorité plus haute encore, celle du Catéchisme du concile de Trente. C’est un livre à qui
son titre aura fait tort peut-être dans l’esprit de bien des
personnes. A ce seul mot de catéchisme, tout intérêt aura disparu pour elles, et elles auront écarté avec indifférence ce petit ouvrage, le renvoyant aux enfants et à leurs catéchistes. Jamais erreur n’aura été plus déplorable ; car c’est un livre d'une doctrine élevée, autant qu’elle est sûre. Voici comment son autorité est appréciée par un illustre écrivain, qui, aujourd’hui, devenu prélat non moins illustre, consent encore à cultiver la philosophie et à l’honorer de l'éclat de sa dignité 1 : « Dans la session dix-huitième, dit-il, les Pères du con- « cile de Trente ordonnèrent qu’on travaillerait à faire « le catéchisme qui porte le nom du concile. Plus de « cinq ans furent employés à ce travail, pour lequel on « avait choisi ce qu’il y avait de plus pieux et de plus « savant parmi les Pères du concile ; et, par conséquent, « l’autorité de ce catéchisme, en matière de foi, est « presque égale aux décrets mômes du concile. » Le savant traducteur va même plus loin : après avoir dit que cet ouvrage fut solennellement approuvé et recommandé par les souverains pontifes Pie V et Grégoire Xlll, par saint Charles Borromée et par quinze ou seize conciles, il conclut en disant : « Ainsi donc « le catéchisme du concile de Trente a tout ce qu’il faut « pour être regardé comme le catéchisme même de l’E- « glise catholique; et, par conséquent, il mérite une « confiance égale à celle qu’exigent les décrets de la « foi *. »
Eh bien! sur la question qui nous occupe, que dit cet Exposé officiel , ce Manuel autorisé de l’enseignement
1 Mgf Doney, évêque de Montauban.
1 Traduction du Catich. du conc. de Tr. Notice historique.
catholique ? Ses premières paroles sont celles-ci : « Tel « est l'état de l’intelligence humaine : l’esprit de l’homme « a pu par lui-même, avec beaucoup de soin et de tra- « vail, découvrir et connaître un grand nombre de vé- « rités qui concernent les choses divines; mais il n’a « pu jamais, avec les lumières naturelles, connaître et « apercevoir la plupart de celles qui sont nécessaires « au salut, pour lequel cependant l’homme a été créé « et fait à l’image et ressemblance de Dieu. » Et plus loin : « Il y a une grande différence entre la philoso- « phie chrétienne et la sagesse du siècle. Celle-ci, à « l’aide de la seule lumière naturelle, s’élevant peu à « peu des effets et des choses sensibles, ne parvient « qu’avec peine, après. un long temps et de longs tra- « vaux, à contempler les perfections invisibles de Dieu, « à connaître et à concevoir la cause première et l’an— « leur de toutes choses. L’autre, au contraire, ajoute « tellement à la pénétration de l’esprit humain, qu’elle « nous éléve sans peine jusqu’au ciel, et, nous éclairant « d’une clarté divine etc... Dieu ne s’est pas laissé lui- « môme sans témoignage, dit l’Apôtre ; car c’est lui qui « fait le bien aux hommes, qui dispense les pluies et « les saisons favorables, qui donne la nourriture avec « abondance et remplit nos cœurs de joie. C’est pour « cela que les philosophes n’ont attribué à Dieu rien « que de digne ; qu’ils ont rejeté bien loin de lui tout « ce qui est corporel, toute composition, tout mélange; « 'qu’ils ont reconnu en lui la plénitude de tous les h biens, et ont enseigné que tout ce qu’il y a de bon et « de parfait dans toutes les créatures vient de lui , « comme d’une source inépuisable et perpétuelle de
« bonté et de charité. Ils Tout appelé sage, auteur et « amateur de la vérité, juste, bienfaisant, et lui ont « donné plusieurs autres noms, qui expriment la périt feclion souveraine et absolue. Enfin, ils ont reconnu -«en lui un pouvoir immense et infini, qui s’étend à « toutes les choses et à tous les lieux... Telles sont les » grandes et magnifiques idées que les philosophes ont ' « eues de la nature divine, en considérant les effets x sensibles de ce monde, et qui sont conformes à l’au- « torité des livres saints, quoique ces vérités soient x bien plus certaines et bien plus éclatantes dans les « Ecritures »
Nous ue devons rien ajouter à ces solennelles paroles.