‹ De la valeur de la raison humaineChapitre 20 sur 44 · IXSUPMSANCE DE LA SCIENCE PAÏENNE, ET NÉCESSITÉ DE IA RÉVÉLATION · texte numérisé non relu

IXSUPMSANCE DE LA SCIENCE PAÏENNE, ET NÉCESSITÉ DE IA RÉVÉLATION

Le plus grand des théologiens, saint Thomas, a composé une somme complète de théologie, qu’il commence par cette question : Est-il nécessaire qu’il y ait, outre les sciences philosophiques, une autre doctrine?

Voici la réponse :

« Il faut dire qu’il était nécessaire pour le salut des « hommes qu’il y eût une doctrine divinement révélée, « outre les sciences philosophiques que fournissent les « investigations de la raison humaine. Premièrement, « parce que l’homme a, en Dieu, une fin qui surpasse « la compréhension de l’esprit , selon cette parole ’ « d’Isaïe : L’œil n’a point vu, etc. Or, il faut que la fin

« soit préalablement connue pour que l’homme y dirige « ses intentions et ses actions. Secondement, pour les « choses mêmes que la raison humaine peut découvrir « sur Dieu par ses investigations, il était nécessaire que « l’homme en fut instruit par la révélation divine ; parce • « que si la vérité sur Dieu devait être trouvée par la rai- « son, elle ne serait acquise que par un petit nombre ,

« avec beaucoup de temps, et serait mêlée de beaucoup « d’erreurs. *>

Le Docteur angélique distingue ici formellement deux ordres de vérités religieuses : les unes qui surpassent la raison humaine et sa compréhension; les autres qui peuvent être découvertes par la raison humaine. Il rappelle la même distinction dans un autre traité qui n'est pas moins remarquable 1 : « Parmi les vérités que nous « professons sur Dieu, dit-il, il y en a de deux sortes.

« Car il y a des vérités sur Dieu qui surpassent toute «< faculté de la raison humaine, comme la Trinité dans « l’unité divine; et il y en a d’autres auxquelles la raiv son naturelle peut elle-même atteindre, comme l’exis- « tence de Dieu, l'unité de Dieu, et autres vérités de ce » genre, que les philosophes eux-mêmes ont prouvées « et démontrées , éclairés par la lumière de la raison « naturelle. »

C’est-à-dire, d’après ce saint docteur et d'après toute la théologie, il y a des vérités naturelles cl des vérités surnaturelles; les unes accessibles à la raison seule, les autres au-dessus de sa portée et de sa compréhension. Or, d'après le même docteur et d’après tous les théologiens, pour ces deux genres de vérités, une révélation divine était nécessaire, et la raison humaine est inca-

1 Contra tient., 1. I, c. ni.

pable par elle seule d’en avoir la connaissance vouluo , quoique celle nécessité et celle impuissance ne soient point les mêmes pour les unes et pour les autres.

Examinons, d’après les principes de notre saint docteur, le pouvoir de la raison et de la science païenne par rapport à ces deux ordres de vérités; et d'abord par rapport aux vérités surnaturelles du christianisme.

L’erreur la plus prétentieuse du rationalisme moderne est de soutenir que le christianisme et sa doctrine furent un produit naturel de la science et de la civilisation antiques. A l’entendre, les écoles d’Athènes, de Home et d’Alexandrie avaient depuis longtemps accumulé les lumières; les premiers fondateurs du christianisme profitent avec avantage de ces lumières acquises, choisissent les plus belles conceptions de la philosophie grecque et romaine, mais surtout de la philosophie de Platon; et y ajoutant quelques-uns des dogmes les plus vénérables de l’Orient, ils parviennent à en composer le corps de doctrine le plus parfait qui ait existé. Ce travail de fusion , d’épuration et de systématisation s’opère difficilement pendant trois siècles, sous l’action d’une ardente et savante polémique; et la formule définitive sort pour la première fois (Tu concile de Nicée.

Voilà le rêve le plus accrédité de nos jours dans le monde savant. C’est ainsi que les fils de Voltaire, qui voulut obliger son siècle à regarder le christianisme comme la honte de l’esprit humain, consentent aujourd’hui à l’admirer, à y trouver même du génie. Ils le proclament le chef-d’œuvre de l’esprit humain : peut-être croient-ils ainsi l’honorer suffisamment.

On ne sait vraiment par où commencer pour leur montrer que le christianisme et sa doctrine ne furent point un produit de la science païenne, et que tous les philo-

sophes ensemble, que toutes les générations philosophiques réunies n’auraient jamais composé le symbole de Nicée.

Qu’est-ce donc que le christianisme? sinon une doctrine essentiellement surnaturelle, dont les vérités principales sont pour l’homme incompréhensibles. C’est l’adorable Trinité, trois personnes divines en un seul Dieu; c’est l’incarnation du Verbe, la rédemption, le péché originel, la grâce, la destinée finale où l'homme est miraculeusement élevé, ad quemdam finem qui comprehensionem rationis excedit, dit saint Thomas1. « Telles « sont, dirons-nous avec le Catéchisme du concile de « Trente *, les vérités contenues dans notre symbole. « Or, ajoute-t-il, tel est l’ordre de ces vérités et leur « grandeur, que l’esprit humain est incapable d'y al- « teindre, comme l’Apôtre l’a déclaré, et avant lui le u prophète Isaïe. »

On nous dit quelquefois que les philosophes païens, et Platon entre autres, ont deviné les vérités les plus sublimes du christianisme, ou en ont approché par une intuition presque divine. Que les philosophes aient connu plus ou moins paffaitement un certain nombre de vérités morales ^t religieuses, enseignées par le christianisme, et qui appartenant à l’ordre naturel, peuvent être aussi enseignées par la philosophie, on ne saurait le nier, et les Pères de l’Eglise l’ont souvent reconnu. Mais qu’ils aient découvert par eux-mêmes ou seulement soupçonné les mystères de notre foi, c’est ce qu’il serait absurde de prétendre. A quelque hauteur que parfois ils se soient élevés, et perdus trop souvent;

* Part. a. i, n. 8.

quelles que soient les paroles qu’à cette hauteur ils aient prononcées plus ou moins semblables aux nôtres, par exemple, le Verbe, la Trinité en Dieu, etc., nous sommes certains qu’ils n’ont découvert ni saisi l’objet de notre foi. La preuve en est que les vérités, objet de notre foi, « excédent tout esprit et toute faculté « humaine *. »

C’est dans les rationalistes une singulière prétention, de s’imaginer que la raison humaine a découvert les dogmes du christianisme , lorsque l’un de ces dogmes est précisément que de telles vérités sont inaccessibles à la raison humaine. Voilà du moins un dogme que les philosophes, apparemment, n’auront pas pensé à découvrir. Mais les rationalistes sont merveilleux dans leur manière de prouver que la philosophie inventa et prépara le christianisme ! Ils commencent par supposer que le christianisme est un beau système de doctrinos rationnelles, purement naturelles; et, après cela, ils soutiennent à leur aise que chacune de ces vérités a pu être entrevue et même découverte par le génie philosophique. C’est-à-dire qu’ils commencent par nier l’essence même du christianisme, pour aflirmer qu’il était humainement possible. Nous croyons co tour de force indigne de leur bonne foi. S’ils admirent le christianisme, qu’ils commencent par admirer ce premier dogme, qui les sépare de lui : l’impuissance radicale de la raison humaine pour arriver au christianisme.

C’est là une des vérités les mieux établies par les Pères des premiers siècles, eu face de la philosophie humaine. Ils protestent contre la seule pensée d’ètre, comme chrétiens, les disciples du Lycée ou de l’Acadè-

1 1). Thoui., Co Hra Genl., 1. I, e» ni.

mie. Est-ce que notre religion, s’écrient-ils souvent, est une religion philosophique, et le chrétien a-t-il été instruit dans les écoles d’Athènes? Quel rapport y a-t-il entre Platon et le Christ? etc.

De nos jours encore le chef auguste de l’Eglise rap-r pelle cette parole des premiers temps, et la confirme de son autorité infaillible. Répondant à ces prétentions du rationalisme moderne, il dit : u Les ennemis de la « révélation divine voudraient, dans leur audace sacri- « lége, inlroduire le progrès humain jusque dans la re- « ligion catholique; comme si cette religion était l’ou- « vrage non de Dieu, mais des hommes; une invention « philosophique qui puisse être perfectionnée par des « moyens humains. A ces hommes en délire s’applique « merveilleusement ce que Tertullien disait aux pliilo- « sophes de son temps : Le christianisme que vous « mettez en avant, n’est autre que celui des stoïciens, « des platoniciens et des dialecticiens'. »

C’est une chose bien remarquable, dans la question présente, que celte opposition constante, énergique, que firent les premiers docteurs chrétiens à la philosophie et aux plus grands philosophes du paganisme. Lors même qu’ils reconnaissaient quelqu’une des vérités enseignées par la philosophie, ils ne manquaient pas de faire voir qu’ils ne l’avaient point reçue d’elle, et qu’ils possédaient, avec la vérité pleine et entière, une régie supérieure pour discerner dans le chaos des écoles le vrai du faux. Lorsqu’ils s’accordaient avec les philosophes , ce n’était pas en allant à eux, pour se conformer à eux; mais en les jugeant, comme supérieurs k eux. S’ils avaient procédé des philosophes, n’auraienb-

' Enryd. du 9 novembre 18+6.

ils pa6 avee empressement revendiqué la gloire d’ancétres si illustres , et n’auraient-ils pas tenu à honneur de les continuer? Mais, loin de là; ils ont proclamé entre le règne de la philosophie et l’avénement de la doctrine nouvelle une rupture éclatante, absolue. Ils ont désavoué le plus hautement possible toute descendance des philosophes et de la philosophie. Non-seulement ils se sont séparés d’eux, mais Ils se déclarèrent contre eux; et tout en avouant ce qu’ils avaient dit de juste, ils montrèrent que plus souvent encore ils étaient absurdes et dangereux. Non-seulement ils signalaient leurs erreurs sans nombre, mais ils démontraient leur impuissance pour arriver à une science complète, leur impuissance radicale surtout pour arriver à la vérité chrétienne. Comment expliquer celte conduite dans l'hypolhése des rationalistes? Assurément, les fondateurs du christianisme ne s’attribuèrent jamais aucune communauté d’origine avec les philosophes; ils ne crurent jamais à celle descendance et à cette filiation qu’ils repoussèrent constamment. Il est bien tard aujourd’hui pour leur faire accepter cet honneur.

Les premiers chrétiens se donnèrent comme professant une doctrine tout à fait nouvelle, une doctrine étrangère à la philosophie profane. Mais, à cette époque, il y avait dans le monde des hommes instruits, des savants, qui faisaient profession de cette philosophie, qui la cultivaient avec ardeur et la défendaient avec un dévouement filial. Eh bien ! ces derniers tenants, mais ces vrais tenants de la philosophie ancienne ont-ils vu dans le christianisme la doctrine de leurs maîtres si respectés? ont-ils embrassé les chrétiens comme de nouveaux frères? Au contraire, les principaux dogmes du christianisme furent pour eux une nouveauté, ün scandale ;

et loin de les admettre, ils nièrent, au nom de la philosophie, la création, la résurrection, tous les mystères propres au christianisme, et souvent jusqu’à l'unité de Dieu. Le paganisme se maintenait toujours , dit un savant homme, « et les philosophes en étaient les plus « ardents défenseurs. Ils parcouraient le inonde 1 ; ils « haranguaient les villes; ils composaient des livres;

« avaient la prétention de faire des prophéties et des « miracles * pour soutenir leur religion chancelante , « et entretenir les peuples dans leurs erreurs. Ce n’est « pas assez; ils attaquaient directement la religion « chrétienne par les livres les plus envenimés et les « plus injurieux ’; ils la décriaient par les plus hor- « ribles calomnies; ils suscitaient les plus cruelles per- « sécutions à ceux qui en faisaient profession 1 ; ils les « dénonçaient aux empereurs et aux magistrats , et les « faisaient condamner à mort*; en un mot, ilsn’omet- « taient rien pour exterminer partout les chrétiens et le « christianisme '. »

Voilà comment on envisageait le christianisme à cette époque. Partisans et adversaires étaient loin d’y voir une continuation, une évolution et un développement de la philosophie. Partisans et adversaires étaient loin

1 Comme Apollone de Thyanes, Maxime de Tyr, Dion de Bithynie, et plusieurs autres.

* Porphyre, Plotin, Jamblique, et tous les autres platoniciens, se sont donnés pour autant de prophètes et de thaumaturges.

* Comme Celse, Porphyre, Hiéroclès, Julien, Proclus, etc.

* On attribue la cause de la persécution excitée sous Marc Aurèle, aux philosophes fort puissants auprès de cet empereur, qui était philosophe lui-méme.

* C'est ce que Crescent, philosophe cynique, a fait & l’égard de saint Justin, martyr.

* P. Ballus, Défense de s saints Pères, p. 43.

(I avoir sur son origine les idées que certains hommes se sont si laborieusement formées de nos jours. Attribuer à la philosophie païenne la génération du christianisme, est un rêve désespéré, qui ne tient pas devant l’histoire ni devant la considération des doctrines.

Mais le monde a connu, par le christianisme et dans le christianisme, un grand nombre d’autres vérités morales et religieuses, qui appartiennent à l’ordre naturel et compréhensible. Pour celles-là du moins, la philosophie n était-elle pas capable de les acquérir; ou bien la révélation était-elle encore nécessaire pour les enseigner au monde ?

Saint 1 bornas nous répond : « Même pour les vérités « sur Dieu que les investigations de la raison humaine « peuvent obtenir, il a été nécessaire que l’homme en « fût instruit par la révélation divine *. »

Mais, pour employer contre l’illustre docteur sa propre méthode : il semble que l’Ange de l’école se contredit ici dans les termes. Si les investigations de la raison humaine peuvent obtenir ces vérités, en quoi la révélation divine est-elle nécessaire pour les connaître? Et si la révélation est nécessaire pour les connaître, comment la raison humaine peut-elle les découvrir par ses seules investigations ?

La difficulté nous semble assez sérieuse, et nous oserons solliciter également l’attention des rationalistes et celle des traditionalistes. Les premiers disent : Toute vérité naturelle sur Dieu et l’àme humaine, sur la religion et la morale, est du ressort de la raison ; par conséquent, dans celle sphère, la raison n’a pas besoin des

' I q. t, a. I, C. — Id. 2, 2, q. 2, a. *. — Et Contra Gent., 1. I, c. IV.

enseignements de la révélation. Les seconds reprennent : La raison, pour peu qu’elle soit formée, est capable de comprendre les vérités naturelles, une foi* qu’elles lui sont proposées ; mais, fût-elle en état de penser et de raisonner, elle ne peut les découvrir par elle-même si elles ne lui sont enseignées par la révélation ou par la tradition. La révélation est ainsi absolument nécessaire.

La vérité, disons-nous, est entre ces deux extrêmes. La raison par elle-même peut découvrir et connaître plusieurs vérités morales et religieuses ; et le traditionalisme évidemment s’abuse sur ce point. Mais le rationalisme se trompe plus dangereusement encore, en disant que la raison peut par elle seule, et immanquablement, acquérir de ces vérités une connaissance suffisante. En un mot, la révélation est nécessaire, même pour les vérités de l’ordre naturel, non d’une nécessité absolue, mais d’une nécessité morale. Tels sont l’enseignement et la manière de s’exprimer de toute la théologie '.

C’est aussi la pensée formelle de saint Thomas ; la manière dont il démontre cette nécessité de la révélation le prouve abondamment. Par là il se concilie parfaitement avec lui-même, et confond également ceux qui voudraient abuser de ses paroles dans un sens ou dans un autre. Dans trois endroits différents de ses ouvrages, il établit la vraie doctrine sur cette matière , et toujours dans le même sens et par les mêmes raisons. Nous traduisons celui où il a le plus compté-

1 Dixin.us necessitatem moralem positivæ revelationis, non autem absolutam; siquidem absoluta hujusmodi nécessitas ex nullo capite prohari potest. — Perrone, de hoc. Theol., p. 3, ». i, c. t. Cf. De Religione, c. u. .

tement développé sa pensée. On nous pardonnera de reproduire intégralement un chapitre du grand docteur catholique

« Qu’il est convenable que les vérités divines, con- « nues naturellement , soient enseignées aux hommes « par la foi.

« Comme il y a deux sortes de vérités divines, les unes « auxquelles peuvent atteindre les investigations de la « raison humaine, et les autres qui surpassent toutes « les forces de la raison , nous disons qu'il est conve- « nable que les unes el les autres soient proposées à « l’homme par la foi divine. Prouvons-le d’abord de « celles qui sont accessibles aux investigations de la « raison, de peur qu’on ne dise que, si la raison peut « les acquérir, il est inutile qu’elles soient enseignées « par l’inspiration surnaturelle. Cependant, si ces vé- « rités étaient abandonnées aux investigations de la « raison, trois inconvénients en résulteraient. Le pre- « mier est que la connaissance de Dieu ne serait ac- « quise que par un petit nombre d’hommes. Car la dé- « couverte de la vérité est le fruit d’une étude sérieuse. « Or , trois obstacles empêchent un grand nombre « d’hommes de se livrer à celte élude. Pour un grand « nombre ce sont leurs dispositions natives, qui les ren- » dent naturellement peu propres à la science; et ainsi, « quelle que fût leur application, ils ne pourraient ja- « mais atteindre au sommet de la connaissance hu- « maine, qui est la connaissance de Dieu \ Pour d’au-

1 Contra Gent., 1. I, c. iv.

1 Summum gradum cognikoms Humana, qui in cognosetmdo Iteum con$istit. Ceci semble indiquer que le saint docteur n'entend pas parler de la première idée de Dieu, des notions religieuses élémentaires, mais d’une connaissance asser élevée de la vérité religieuse.

« très , ce sont les besoins journaliers de la vie : car il k est nécessaire que parmi les hommes il y en ait qui

« prennent soin des choses temporelles, et ceux-là « n'auraient pas assez de loisir, pas assez de temps à « donner à l’élude et à la méditation pour arriver au « sommet de l’investigation humaine, qui est la con- « naissance de Dieu. Pour d’autres, enfin, c’est la pa- « resse : car pour connaître les vérités divines que la . « raison peut découvrir, il faut beaucoup d’autres con- « naissances préalables, puisque toutes les études phi- « losophiques ont pour but la connaissance de Dieu *.

« C'est ce qui fait que la métaphysique, où l’on traite des « choses divines, vient après toutes les autres parties de « la philosophie. Ainsi, on ne peut arriver à découvrir « ces vérités qu’avec beaucoup de peine et d’étude ; or,

« un petit nombre d’hommes sont disposés à prendre « cette peine pour l’amour de la science, quoique Dieu « ait donné au cœur humain un désir naturel de sa- « voir.

« Le second inconvénient est que ceux qui parvien- « draient à découvrir et à connaître ces sortes de véri- « tés, n’y parviendraient qu’avec beaucoup de temps,

« soit à cause du caractère de ces vérités, qui sont si « profondes , que , pour devenir propre à les saisir par « voie de raisonnement, l’esprit humain a besoin d’avoir « été longtemps exercé; soit à cause des connaissances « préalables et en grand nombre, qui sont nécessaires,

« comme nous l’avons dit ’ ; soit à cause que , pendant « le temps de la jeunesse, l’àme étant agitée de diverses

1 Ces paroles confirment de plus e» plus notre première remarque.'

, U devient évident que saint Thomas parle d’une connaissance suffisamment complète des vérités religieuses.

« passions, est peu propre à connaître ces hautes véri- « tés ; car, dit Aristote, la science et la sagesse sont le « fruit du repos. Donc, s’il n’y avait pour arriver à la « connaissance de Dieu que la voie rationnelle, le genre « humain resterait dans l’ignorance et de grandes ténè- « bres, puisque la connaissance de Dieu, qui contribue « le plus à rendre les hommes parfaits et vertueux, ne « serait acquise que par un petit nombre, et par ce pe- « lit nombre après beaucoup de temps.

« Le troisième inconvénient est qu’il arrive souvent « à la raison humaine de mêler le faux au vrai, à cause « de la faiblesse de notre jugement et des illusions de « l’imagination. Et de la sorte, un grand nombre sert raient réduits à douter des choses qui sont le plus « solidement démontrées , ignorant la force de ces dé- « monstrations, et surtout remarquant que parmi ceux « qui passent pour sages, les uns enseignent une chose, « les autres une autre. Souvent aussi, parmi les vérités « qui sont le mieux démontrées, il se mêle des erreurs m qui ne sont pas démontrées sans doute, mais qui pré- « sentent des preuves probables ou sophistiques, ayant « l’apparence de preuves réelles.

« Voilà pourquoi il a fallu que les vérités divines « fussent proposées aux hommes par l’autorité de la « foi avec une certitude absolue. C’est donc un bienfait « de la divine Bonté, d'avoir proposé à notre foi les vé- « rités mômes que la raison peut découvrir, alin que « tous puissent facilement connaître les vérités divines, « exempts d’hésitation et d’erreur. C’est ce que dit l’Apô- « tre : Vous ne devez plus marcher comme les Gentils, « qui marchent au gré de leurs vaines pensées , ayant « l’esprit obscurci de ténèbres. Et Isaïe : Je ferai que « tous vos enfants seront enseignés par le Seigneur. »

Ainsi, possibilité absolue, radicale, pour l’esprit humain, de découvrir un certain nombre de vérités religieuses dans l’ordre naturel, et impossibilité morale, pratique, non de connaître quelques-unes de ces vérités, mais d’en acquérir une connaissance complète ou suffisante : voilà la vraie doctrine exposée par saint Thomas. Nous croyons que les traditionalistes la comprendront. Mais les rationalistes incidenteront peutêtre; ils diront que dans les magnifiques raisonnements du théologien catholique, il n'est question que de la raison individuelle. Or, ils avouent l’impuissance d’un individu, fût-il Platon ou Aristote, à constituer et à compléter la science; mais, ajoutent-ils, ce qu’un individu commence, un autre le poursuit, et ceux qui viennent après le perfectionnent. Chacun profitant des lumières acquises, y ajoute ses propres découvertes ; et ainsi la science se complète avec les siècles et les générations.

On ne peut nier une chose. Si tous les esprits cultivés, chez une grande nation, s’appliquaient sincèrement, courageusement à l’étude de la vérité, dans l’unique but de connaître le vrai et de s’y attacher, sans ambition, sans aucune passion de vanité ou d’envie, et profitant chacun, avec ardeur et avec plaisir, des lumières de ses devanciers et de ses contemporains; en un mot, si tous les penseurs, durant toute une génération, faisaient consciencieusement leur possible dans celte noble tâche de la recherche du vrai ; si la génération suivante, si plusieurs générations à la suite, enrichies du travail des générations précédentes, continuaient ce travail avec la même application et la même conscience, etc., on ne peut nier que le domaine des connaissances obtenues ne s’augmentât peu à peu , et

à la fin considérablement. Il est même impossible d’assigner le terme que pourraient atteindre ces connaissances, à tel on tel moment de la succession des siècles. Et cependant, alors même, avec ces données fabuleuses, il serait encore vrai de dire avec Bo?suet que l’esprit humain est toujours court par quelque endroit, et mieux encore, avec saint Thomas : Ratio humana tn rebus. divinis est muliitm dejiciens *. Mais qui ne voit, d’ailleurs, que c’est là une hypothèse irréalisable?

Ces conditions, dira-t-on, sont possibles.

Elles sont possibles, soit ; mais elles ne se réaliseront jamais. Spéculativement elles sont possibles, mais pratiquement, étant donnés les passions et le caractère de l'homme, elles sont chimériques. Il est facile à un penseur, dans le silence de la méditation, d’arranger les choses régulièrement, et de les conduire d’àprès toutes les lois de l’ordre et de la logique. Mais auront-elles la même docilité, présenteront-elles la même rectitude dans la réalité de la vie et sur le théâtre des passions et de la liberté humaine. Il est possible, logiquement, . que les hommes pratiquent toutes les vertus, comme il est possible qu’ils connaissent toutes les vérités; dans le fait, l’un est aussi peu à espérer que l’autre.

Il y a plus : toutes les vérités naturelles sont, de soi, accessibles à chaque esprit exercé à la réflexion ; et il n’en est aucune dont on puisse dire qu’il lui soit impossible d’y atteindre. Et cependant, y employàt-il les efforts les plus constants, il ne les acquerra pas toutes; et, laissé à lui-même, il n’obtiendra qu’une somme de connaissances bien minime, mélangée encore de beaucoup d’erreurs, tant est grande la faiblesse de la raison

bumaine î Chaque philosophe a connu plusieurs vérités, et il pouvait , de la même manière, en connaître bien d’autres ; sur quelque point de l’ordre naturel que se portât son attention, il pouvait logiquement, avec une application soutenue, découvrir la vérité, ou du moins éviter l’erreur; mais il était impossible, moralement, qu’il l’évitât sur tous. Il est rigoureusement possible qu’un homme marche droit, tout un jour, sur une surface très-étroite ; mais, à la fin de la journée, soit lassitude, soit inadvertance, légèreté ou faiblesse, il aura fait quelques faux pas , et probablement un grand nombre.

N’est-ce pas ce qui est arrivé aux philosophes païens, à chacun d’eux et à tous ensemble, faute d’une lumière supérieure et d’une règle plus assurée qui leur indiquât constamment la vérité et la fixât sous leur regard? Assurément, ils n’ont manqué ni d'étude, ni de génie, ni de temps, ni de moyens humains de tout genre. L’expérience fut assez longue, assez générale, assez solennelle. Eh bien ! quel fut le résultat? Nous n’avons aucun besoin de dissimuler ou d’atténuer, ce qu’ils ont dit de vrai, de beau et de grand. Nous avouerons volontiers que l’on trouve dans leurs ouvrages des aperçus justes, admirables, sur les principaux objets des connaissances humaines : on y trouve de magnifiques lambeaux de vérités; mais presque partout ce sont des vérités incomplètes, défigurées souvent par le mélange des plus bizarres conceptions. Où trouver un ensemble de notions un peu suivies, un peu complètes sur ce qu’il importe le plus de connaître : sur l’origine de ce monde et sur la création ; sur la nature du Dieu unique, sur sa providence et la part qu’il prend aux actions humaines ; sur les rapports qui unissent Dieu et les hommes, .et les

devoirs qui en découlent; sur l’origine, la nature et la destinée de l’àme humaine, sur lé but de notre existence et la direction que nous devons donner à toute notre vie; sur la fraternité qui nous unit tous et nous oblige tous; sur l’égalité de tous les hommes devant Dieu, et leurs devoirs de surbordinalion et de dépendance les uns à l’égard des autres, etc., etc. Où est le philosophe, où est l’école qui ait formulé, sur tous ces points, une doctrine saine et parfaitement liée? Où est le symbole de la philosophie? où est le code de religion et de morale sanctionné par elle.

Les philosophes païens ont connu Dieu; saint Paul leur en donne acte, formellement. Mais ils l’ont connu si faiblement, si imparfaitement, qu’on peut dire aussi, d’après l’Apôtre, qu'ils ne l’ont pas connu. « Ils se sont « partagés, dit Tertullien, en mille opinions différentes « sur sa nature, sur ses attributs et sur le lieu où il est. « Les platoniciens soutiennent qu’il n’a point de corps, « les stoïciens lui en donnent un ; les épicuriens le di- « sent composé d’atomes; Pythagore, de nombres, et « Héraclite, de feu. Les platoniciens disent qu’il a soin « de tout, les épicuriens le font oisif, et disent qu’il ne « se mêle de rien. Les stoïciens le placent hors du « monde, afin qu’il puisse le mouvoir ; les platoniciens « le placent dans le monde, comme un pilote qui gou- « verne le vaisseau où il est. Les uns et les autres « ne l’ayant pas représenté tel qu’il est, il est visible « qu’ils ne l’ont point connu; ils ne l’ont point craint, « par conséquent. D’où il suit qu’ils n’ont rien eu de la « véritable sagesse, dont le principe est la crainte de « Dieu... On demandait à Diogène s'il y avait des dieux : » Je n’en sais rien , dit-il , je sais seulement qu’il est «' expédient qu’il y en ait. Thaïes, interrogé par Cré-

D ici iln

« sus sur ce qu’il pensait des dieux , demanda du « temps pour y penser, et ensuite ne répondit rien. « Socrate rejetait les dieux du vulgaire, et en mou- « ranl il ordonna qu’on immolât pour lui un coq à « Esculape, comme s’il avait été persuadé qu’il fût vé- « ritablement dieu. Puisque les philosophes sont si « incertains dans leurs opinions sur Dieu, comment « auraient-ils pu le connaître ou en parler d’une ma- « nière certaine’? »

Quelques-uns, sans doute, ont reconnu un Dieu suprême, unique, incorporel; mais ont-ils jamais parlé du culte qui lui est dû, et n’ont-ils pas constamment supposé l'homme sans rapport avec lui? N’ont-il pas permis et approuvé que leurs contemporains portassent leurs hommages, leurs adorations et leurs sacrifices à de vaines, à d’infâmes divinités? C’est le crime que leur reproche saint Paul.

Nous serions infini, si nous voulions rapporter leurs erreurs et leurs absurdités sur l’origine du monde, sur la matière éternelle, sur le gouvernement de l’univers; sur le sort de l’âme après la mort, sa transmigration parmi les astres ou parmi les animaux, etc.; si nous voulions montrer comment ils ignorèrent toujours l’origine du mal et du déchaînement des passions humaines, la nature du souverain bien et le véritable caractère de la vertu ; incapables de donner une règle

1 Dans Battus, p. 23, 24. Ces sévères et éloquentes paroles de Tertullien ne signifient pas cependant qu'aucun des philosophes païens n’eut jamais aucune connaissance de la Divinité ; elles marquent seulement combien ces connaissances étaient faibles et mêlées d'incertitudes. — Voir les incertitudes et les erreurs des philosophes sur la Divinité, bien plus en détail dans Clément d'Alex., Admunit. ad G enl.

ne cor-

sûre du devoir, et, la plupart du temps, rigeant un vice que par un autre vice, etc. *.

Nous ne voulons rien retirer de ce que nous avons dit à leur louange. Nous admirons toujours ce qu’ils ont d’admirable ; mais s’ils ont souvent honoré l’esprit humain par I élévation de leur pensée, plus souvent encore ils l’ont déshonoré, et se sont déshonorés euxmêmes par les incroyables défaillances de leur génie. En morale surtout et en religion, si la vérité apparaît quelquefois dans leurs écrits, elie y apparaît comme noyée dans une mer d’erreurs. Car on peut dire que le paganisme fut un naufrage immense de la vérité. Ce qui n’empêche pas qu’on en aperçoive encore de grands et magnifiques débris. On les admire, ces débris; on est même étonné de voir briller ces fragments au milieu de cette confusion universelle. La vérité surprend dans les philosophes païens, comme l’erreur dans les philosophes chrétiens; tant les uns et les autres sont peu faits pour nous y habituer.

Les philosophes païens, en morale et en religion, ne savent point partir de principes certains, procéder avec ordre et rectitude, pour arriver à la vérité. On dirait qu’ils la rencontrent par hasard, au milieu de leurs divagations, comme le dit Tertullien, avec cette énergie de style qui lui est propre \ Et encore, quand ils la rencontrent, sont-ils souvent incapables de la saisir avec force, de la formuler avec netteté; c’est une lueur vague au milieu dune nuit profonde; c’est la plupart du temps une conjecture, plutôt qu’une certitude. S’ils affirment, nous n’en sommes père plus avancés; car

1 Cf. Battus.

* Voir ci-dessus, p. 3SO.

ils affirment du même Ion le faux et le vrai , le raisonnable et l’absurde.

Il nous est facile aujourd’hui, le flambeau de la foi à la main, de discerner dans leurs ouvrages ce qui est sain et ce qui ne l’est pas ; nous pouvons, avec la pierre de louche que nous possédons, comme dit Clément d’Alexandrie, séparer les parcelles d’or renfermées dans cette masse impure. Mais que pouvaient les meilleurs esprits, alors qu’ils n’avaient aucun critérium supérieur? Un philosophe pouvait rencontrer juste sur un point, l’autre sur un autre. C’est, en effet, ce qui est arrivé; et l’on peut dire que les philosophes, pris ensemble, ont énoncé, pour l'ordre naturel, à peu près toutes les vérités , comme ils ont énoncé à peu près toutes les absurdités. Mais nous soutenons que, dans cet état de chose, il était impossible aux plus forts penseurs de recueillir, au milieu de tant de ténèbres, une somme suffisante de vérités, exempte de toute erreur.

Et en effet, ce mélange de toutes les vérités et de toutes les erreurs, de toutes les opinions et de toutes les conjectures , eut pour seul résultat d’augmenter la confusion et de décourager les esprits. Après plusieurs siècles de disputes, l’incertitude fut plus grande qu’au commencement; si bien qu’à la fin, les plus sages ne virent rien de mieux à faire que de se réfugier dans le scepticisme, tandis que les autres se plongeaient dans un vain mysticisme ou s’abandonnaient aux extravagances de la superstition.

Voilà où en était la science quand le christianisme parut; et voilà ce qu’avait produit la philosophie au sein des civilisations avancées d’Athènes, de Rome et d’Alexandrie. Elle aurait pu, elle aurait dû faire mieux, sans doute. Elle n’usa pas des facultés et des moyens

que Dieu lui avait départis ; et ce fut là son crime, aux yeux de l’apôtre des Gentils. Au lieu de suivre en tout la conscience et la raison, les philosophes se laissèrent égarer par l’esprit de contention, d’envie, d’ambition ou d’autres passions plus honteuses. Mais on se demande qui aurait pu les rendre plus sages, sans un secours de Dieu ; on se demande quelle force humaine aurait pu ramener la science dans de meilleures voies.

Si tels étaient les savants et les esprits supérieurs, que faudra-t-il penser de la masse des populations? Sans doute, le peuple ne se perdait pas, comme les philosophes, en de vaines subtilités, en de savantes extravagances; il conservait quelques traces de bon sens et de rectitude naturelle ; mais s’imagine-t-on qu’il eût sur le.devoir et la vertu des idées plus fermes, plus lucides et plus complètes que les moralistes eux-mêmes? Croiton que les hommes du monde et les hommes d’affaires, que les ouvriers et les esclaves fussent plus instruits que les philosophes sur l’origine des choses et la création de cet univers, sur la nature et la spiritualité du Dieu unique , sur la manière dont il gouverne toute chose, sur les châtiments et les récompenses à attendre dans une autre vie, etc., etc.? Mais qui ne connait l’ignorance universelle, les erreurs colossales de ces tetnps idolàtriques ? Qui ne connait les désordres où était plongée l’humanité tout entière?

Les peuples auraient pu s’attendre à recevoir quelque lumière de l’enseignement des sages; mais, outre que les sages méprisaient assez le peuple pour l’abandonner à toutes ses misères intellectuelles et morales, ils auraient eu besoin d’un courage surhumain pour entreprendre de l’éclairer sur des croyances et des usages auxquels il tenait avec passion et fanatisme. Il n’était

nullement sûr pour les sages de braver les préjugés populaires : quelques-uns d’entre eux l'avaient éprouvé pour de faibles essais qu’ils avaient osés. Pour faire davantage, il fallait être décidé, comme plus lard les apôtres du christianisme, à faire à la vérité le sacrifice de sa propre vie. Pouvait-on l’espérer des philosophes?

À vrai dire, quand quelques-uns auraient pris cette résolution courageuse, on ne voit pas ce qu’il leur eût été possible de faire. Chaque philosophe possédait sans doute quelques vérités, et nous voulons qu’il en connût beaucoup plus que la population au sein de laquelle il vivait. Mais quelle autorité son enseignement pouvait-il avoir sur cette population ? Ce ne sont pas des arguments et des démonstrations savantes qu’il faut à un peuple, c’est un enseignement positif, dont l’autorité lui soit garantie d’avance. Or, les philosophes n’en avaient aucune. Ils en avaient d’autant moins, que chacun d’eux était contredit par les autres ; comment le peuple aurait-il su choisir entre eux ?

Ainsi, d’un côté, les peuples ne voulaient pas être instruits, éclairés et détrompés. De l’autre, les philosophes n’avaient pas la vérité complète pour la donner aux peuples; et le peu qu’ils en avaient, ils le retenaient captif dans l’iniquité; ils ne daignaient pas le communiquer, ils n’osaient pas dévoiler l’erreur. Et enfin, quand ils auraient prêché la vérité aux peuples, ils n’avaient pas ce qu’il fallait pour la faire accepter.

Bien moins avaient-ils ce qu’il fallait pour la faire pratiquer? Quels motifs avaient-ils à proposer aux hommes, pour les décider à renoncer à tous leurs vices, à leur culte superstitieux et à leurs fêtes licencieuses, etc? Aucun; aucun du moins qui fût assez puissant. Croit-pn qu’ils les auraient arrachés à leurs

habitudes honteuses, en leur peignant la beauté idéale de la vertu, ou la laideur naturelle du vice ; ou même en leur parlant de plaire à un Dieu inconnu, en leur rappelant, d’une manière indéterminée, la différence du sort réservé au vice et à la vertu dans une autre

vie, etc.? Pour convertir les peuples, il faut des motifs bien autrement précis; des motifs plus positifs, plus puissants et plus efficaces.

Aussi, n’a-t-on jamais pu citer un peuple, une bourgade, qui ait été instruite et convertie par les philosophes. Bien loin de là; les philosophes, au lieu d’arracher les peuples à l'erreur, les y confirmèrent par leurs leçons et par leurs exemples : tout le monde sait qu’ils furent les derniers défenseurs de l’idolâtrie, et qu’ils mirent toute leur science au service d’une religion détestable.

L’humanité semblait fatalement livrée au mal, sans qu’il parût possible d’espérer aucun remède ni aucune lumière. Ce n’est pas que toute lumière manquât, puisqu’alors la civilisation brillait de l’éclat le plus

vif. Comme l’observe un écrivain distingué de nos jours : « En fait de trésors intellectuels, le monde était «riche. Dans la philosophie, toutes les questions « avaient été soulevées... toutes les formes de la spé- « culation humaine épuisées, on le pouvait croire, par « une pléiade de génies supérieurs. Dans les sciences, « que de notions s’étaient produites ! Dans l’éloquence, « que de grands modèles et de grands souvenirs ! Quant « à la poésie, quel souffle admirable que celui qui res- « pirait dans Homère, Sophocle, Pindarel... Dans les « arts enfin, la perfection grecque était partout propo- « sée à l’émulation et à l’étude. Pour nouer la chaîne « des traditions intellectuelles, on n’en était pas réduit,

« comme nos aïeux du seizième siècle, à deviner l’an- « tiquité sur des débris souvent obscurs et inutiles ; « mais on connaissait et on comprenait, par la posses- « sion pleine et entière de leurs œuvres, — dans la phi- « losophie et dans la science, Pythagore, Platon, Aris- « tote ; — dans l’éloquence, Cicéron et Démosthène ; — « dans la poésie, Homère et Virgile; — -dans les arts, « Phidias et Zeuxis »

Mais voici qui est fait pour confondre à jamais l’orgueil de l’esprit humain : il est triomphant, il est tout puissant dans les arts et dans les sciences purement humaines, et il n’a aucune force pour régler la vie de l’homme; et c’est au moment de la plus haute culture intellectuelle et artistique, qu’apparait la plus profonde dégradation morale et religieuse. C’est alors que les écoles de philosophie s’aveuglent de plus en plus sur tous les grands problèmes de l’humanité, cbancèlent dans les ténèbres et l’incertitude, et se sentent entraînées irrésistiblement dans le scepticisme. C’est alors que les peuples, abjurant toute dignité humaine, s’abandonnent eux-mêmes et s’endorment dans la volupté aux pieds de leurs idoles immondes. Peuples et philosophes, tous sont sans lumière et sans force ; il se fait une nuit et une corruption universelles.

La raison humaine était convaincue d’impuissance.

Le christianisme parait; la vérité brille sur le monde. Les yeux malades s’irritent et la repoussent; mais la lumière divine a une vertu inconnue au monde, elle pénètre les esprits et les cœurs, éclaire et purifie, change les peuples et les philosophes. Douze ignorants, qui ont reçu la vraie doctrine de la bouche de Dieu

' M. F ram de Champagny, /es Césars, IV, p. 131 et suiv.

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même, la portent aux extrémités de l’univers, la prêchent aux grands et aux petits, dans les académies et sur les places publiques, à la ville et à la campagne ; ils la font accepter, ils la font pratiquer. Le monde est rendu à la lumière et à la vie ; l’homme a retrouvé sa voie ; et l’univers est sauvé.

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