‹ De la valeur de la raison humaineChapitre 3 sur 44 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

MOTE.N DE SOLÜTTOH.

Diverses sources de lumières et de connaissances existent dans le monde : la révélation , la tradition et la raison. 11 s’agit de déterminer la part qui revient à celle-ci dans l’acquisition de la vérité.

Mais là même se présente une immense difficulté. Pour faire connaître ce que peut, ce que produit la raison, il faudrait la montrer séparée de ses deux puissants auxiliaires, agissant dans un domaine propre, avec les seules ressources qu'elle puise en elle-même. Or, voilà ce qui semble d'abord impossible.

La révélation existe dans le monde ; elle y a existé

- — Bkjrtized byGoogle

dès l’origine. Elle a pris la raison à son début, et l’a aussitôt éclairée de lumières surnaturelles, sans lui donner le temps d’expérimenter ce qu’elle aurait pu par elle seule et par ses forces naturelles. Les enseignements divins n’ont jamais été complètement perdus pour le genre humain ; leurs effets ont accompagné partout la raison ; et alors qu’elle y avait renoncé , elle en recevait encore une lointaine influence. La société lui transmettait, avec la vie , plusieurs des vérités reçues; et sans jamais l’abandonner à elle seule, elle lui communiquait toujours une part de ce qu’elle avait conservé elle-même.

Ainsi en a-t-il toujours été. Il n’y a point, dans le monde , de raison abandonnée à elle seule ; et toute raison est enseignée. Nous puisons tous, depuis nôtre enfance, dans la tradition; et ses leçons viennent se confondre, à notre insu, avec ce que nous tirons de notre propre fonds. Or, nous disent complaisamment les partisans exclusifs de la tradition : Commencez par séparer ces éléments si profondément mélangés, avant de nous vanter le produit de la raison ; retirez de ce fleuve toutes les eaux qu’y ont versées les affluents, les sources fécondes de la tradition; et alors vous nous proposerez, comme au fabuliste, de boire je fleuve, réduit à lui-même.

Nous croyons nos honorables adversaires peu disposés à boire, même après expérience faite. Néanmoins, pour ôter tout prétexte à leur apparente sécurité, nous oserons accepter leur défi ; et nous entreprendrons de leur faire voir la raison agissant, au moins quelque temps, en dehors de tonte révélation et de toute tradition.

Nous pourrions prendre la raison dans le monde des

sourds-muets, et voir si ces infortunés, avant leur instruction, sont condamnés, comme on l’a dit, à végéter dans la sphère animale; si « les idées naturelles du « sourd-muet sur les rapports des êtres moraux entre « eux, ou vérités morales et sociales, comme sur le rap- « port des êtres physiques, ou vérités physiques et géo- « métriques, ne peuvent, faute de signes qui les ex- « priment, se rendre présentes à son esprit, pour être « présentées à l’esprit des autres et faire ainsi l’objet « de sa réflexion et le sujet de sa conversation. Jusqu’à « ce que l’instruction l’introduise dans la société, dé- « positaire on quelque sorte de toutes les idées, puis- » qu’elle en conserve par la parole et l’écriture toutes « les expressions 1 ; » ou encore si « les sourds-muets « pensent, mais seulement par Images, et n’expriment « aussi que des images par le geste ou le dessin » Nous verrions si le sourd-muet, avant son Initiation aux méthodes modernes et son entrée dans nos établissements publics, ne possède aucune idée intellectuelle morale ou religieuse; s’il ne connaît rien d’un être supérieur au monde, de la différence du bien et du mal; s il ne tire jamais aucune conséquence des circontances les plus vulgaires de la vie. Et nous entendrions toutes les familles de ces enfants malheureux, tous les instituteurs qui les ont observés, donner un démenti unanime aux exagérations de l’école traditionaliste.

Mais il resterait à savoir où ils ont puisé ces notions et ces idées. Est-ce dans leur esprit individuel et leurs observations solitaires, ou dans leurs communications avec la société? Car ils ont vécu, depuis leur naissance,

* l0it de rmlre ** • V • 284. -

au sein de la famille ; ils ont communiqué avec elle par le moyen de la vue, et par ce moyen la famille s’est constamment appliquée à leur donner toute sorte d’idées et toute sorte de notions.

Là n’est donc pas la solution complète que nous cherchons. Il nous faut remonter plus haut.

On parle de quelques enfants séquestrés dès leur bas âge ou abandonnés dans les forêts sans qu’ils aient connu la société ni pu profiler de ses enseignements. Nous examinerons ces tristes exceptions de l’espèce humaine, et nous rechercherons ce que ces enfants ont pu connaître dans un pareil état. Mais, d'abord, ils ont été peu nombreux, et en eux-mêmes très-difficiles à observer. De plus, il n’est pas toujours sûr qu’avant leur séquestration ils n’aient pas reçu de la société quelques idées et qu’ils n’aient pas pu les conserver sans se rappeler à quelle source ils les avaient puisées. Ces exemples sont donc à la fois trop difficiles et trop peu sûrs.

Le plus naturel et le plus sûr est de prendre un exemple que nous avons chaque jour sous les yeux, d’étudier l’enfant ordinaire au sein de la famille, à celte époque où il vit au milieu des hommes, mais sans pouvoir encore communiquer avec eux, et comme un être isolé dans un monde inconnu. Là, nous avons la raison humaine, la raison de l’enfant, réellement en dehors de toute société, ou, si l’on veut, avant toute société et avant tout enseignement. Cet enseignement ne tarde pas à venir; il s’offre à l’enfant avec tout l'empressement de la tendresse et du dévouement. Mais il s’agit de savoir s’il n’a pas déjà quelque idée avant de recevoir cet enseignement et de pouvoir en profiter, ou si c’est l’enseignement qui lui donne la première idée. Comment l’enfant commence-t-il à penser? Peut-il et

doit-il savoir quelque chose avant de pouvoir profiter de l'enseignement qu'on lui donne, avant de pouvoir même le comprendre?

Voilà ce que nous nous proposons de rechercher par l’observation et par le raisonnement, en nous appuyant sur l’aulorilé des grands docteurs qui nous ont expliqué les mystères de l’enseignement humain.

Page 1