CE QUE PEUT LA RAISON QUI MÉCONNAÎT LA RÉVÉLATION
Depuis des siècles, en Europe, la société est chrétienne, en ce sens qu’elle jouit d’une civilisation qui est principalement le fruit de la révélation et de ses enseignements divins. Notre société, en se comparant aux sociétés antiques qui ne purent être chrétiennes, et à celles de nos jours qui ne le sont pas encore, peut s’avouer à elle-même sa grande supériorité ; et la cause de cette supériorité, pour un esprit attentif, ne saurait être douteuse. La lumière évangélique, en rayonnant sur le monde, a donné à tout l’ensemble de notre civilisation un éclat auprès duquel pâlissent les lueurs tant admirées des autres civilisations. Mais c’est, avant tout, par les connaissances morales et religieuses, c’est par l’élévation, l’étendue et la fixité de ces connaissances, que les sociétés chrétiennes l’emportent sur les sociétés païennes les plus policées.
Or, au sein de ces civilisations avancées, que peot la raison humaine, cultivée par elles ?
— *to —
Eu présence de la révélation, et au sein d’une société riche de ses bienfaits, les esprits peuvent se trouve*, et se trouvent en effet dans des positions très-diverses.
— Les uns ignorent ou méconnaissent la divinité de ses enseignements, et soit qu’ils aient le triste courage de mépriser la doctrine évangélique comme une œuvre de ténèbres ou d’imposture, soit qu’ils l’admirent dans son ensemble comme le produit du génie, ils n’y voient tous qu’une doctrine purement humaine. S’ils la respectent, ils ne la respectent qu’à ce titre de chef-d’œuvre humain, se réservant le droit d’en condamner les défauts, comme d’en approuver les beautés. Ce sont les déistes, les rationalistes et les esprits indépendants. Il faut voir de quoi seront capables ces hardis penseurs, et jusqu’où ils peuvent aller dans leur fière indépendance, privés de celte règle divine qu’ils refusent de suivre.
D’autres, moins confiants en eux-mêmes, sentent toute 1’insuflisance de leur raison, et s’avouent sur trop de choses l’infirmité de leurs convictions chancelantes, lis aspirent à une lumière supérieure, au repos dans la vérité complète. Mais comment y parvenir, et pour arriver à la foi, que peut la raison? A ces esprits fourvoyés, mais sincères, il faut montrer la voie qui mène à la vie ; et ne pas les déconcerter dans leur recherche, en leur présentant des conditions inacceptables, en leur imposant le procédé traditionaliste.
il en est beaucoup, dans les diverses sectes chrétiennes, qui acceptent la révélation, l’Evangile, comme règle divine de leurs croyances, et qui professent pour elle un véritable respect. Mais comme ils se réservent de l’apprécier par eux seuls et de l’expliquer comme ils l’entendent, il leur arrive souvent de l’altérer profondément, et bientôt de ne plus savoir distinguer ce qui est
révélé, de ce qui ne l’est pas. Nous essayerons de leur expliquer la force de la raison pour entendre la révélation, et la nécessité d'un juge infaillible pour l’interpréter.
Enfin, pour tous les catholiques, l’Eglise parle et décide, et ils ont l’inappréciable avantage de trouver dans les décisions des papes et des conciles le sens véritable des Ecritures et de la révélation, tous les dogmes importants de l’ordre religieux et moral. Mais le pape et les conciles ne parlent pas chaque jour, ils ne décident pas continuellement; et, dans l’intervalle, il peut surgir des nouveautés inattendues, des questions à résoudre, des systèmes théologiques, philosophiques, scientifiques, qui intéressent plus ou moins directement la religion et la morale. Il faut voir ce que peut la raison du catholique en face de ces nouveaux problèmes , avant l’intervention du pape et des conciles.
Telles sont les positions différentes où nous aurons à examiner la force de la raison, dans la société chrétienne. Nous tâcherons de voir : t" ce que peut la raison qui méconnaît la révélation : 2“ ce que peut la raison à la recherche de la foi et de la révélation ; 3“ ce que peut la raison qui reconnaît la révélation, sans autre .règle de croyance; 4“ ce que peut la raison du catholique sans l’intervention de l’Eglise.
Premièrement donc, nous adressant aux libres penseurs qui, méprisant toute règle divine, se croient capables de marcher avec une pleine indépendance à la conquête certaine de toute vérité; nous leur dirons que s'ils ont la prétention, comme ils l’affectent trop souvent, de s’assurer par la seule raison des vérités propres au chrislianime, des vérités surnaturelles, ils ignorent ce qu’ils entreprennent, et vont du premier coup se heurter contre l'impossible.
L’illusion perpétuelle de quelques libres penseurs de nos jours est de s'imaginer qu’on peut arriver anx vérités surnaturelles du christianisme autrement qu’en les acceptant de l’autorité qui les révéla. Nous voyons avec bonheur que dans leurs rangs mômes les meil- ^ leurs esprits, les premiers parmi eux par leur position comme par leur talent, font effort pour dissiper cette illusion ambitieuse. Mais,parmi les disciples, quelquesuns en sont encore à leur prétention d’il y a dix ans. Dans ce mouvement de choses et d’idées qui s’est fait, ils ont oublié peut-être, mais ils n’ont rien appris. Ils en sont toujours à penser que si les fidèles et les esprits simples sont obligés d’accepter de l’autorité la vérité chrétienne, ils peuvent, eux, avec tous les esprits d’élite, y parvenir par la réflexion, par l’analyse ou la synthèse, par la philosophie. Ils ne conçoivent pas qu’il y ait au monde deux sciences distinctes : l'une, la philosophie, qui, parlant d’elle-mèrne, peut arriver à quelques vérités de l’ordre naturel; et l’autre, la théologie, qui nécessairement part de l’autorité, accepté les vérités qu’elle ne peut recevoir que d’elle, et s’efforce ensuite, par la réflexion, l’analyse et le raisonnement, de les pénétrer, de les expliquer et de les systényttiser dans une savante synthèse. Pour eux, il n’y a pas deux sciences, mais une seule : toute vérité relève de la raisop naturelle, et peut être découverte par elle; la philosophie comprend toute vérité.
Voilà ce qu’ils nedisenlpas toujours fort clairement, mais ce qui est au fond de leur théorie. Telle est en particulier la pensée de l’un des principaux rationalistes qui nous restent1. « Il y a une branche de la philosoyéméaq cfa lu*- « 2* , . . .
* M. Saint-René Taillandier, professeur de Faculté.
« phie, disait-il dernièrement encore, qui ne fleurit «guère en France, c’est la philosophie religieuse’- « Depuis que Descartes a séparé le domaine de la rai- « son du domaine de la foi*, la philosophie proprement « dite s’est presque toujours abstenue d’étudier les « hautes questions théologiques *. Ces hardiesses de la « pensée n’ont été possibles chez nous qu’aux époques « de foi positive et ardente*; et les témérités des doc- « teurs de la scolastique * forment un singulier court traste avec ia circonspection de la science moderne*. « Un jour viendra-t-il où l’ordre des vérités naturelles « et l’ordre des vérités surnaturelles seront considérés « comme les deux parties d’un même domaine (du dort maine de la philosophie rationnelle?)? Verrons-nous « le temps où l’intelligence humaine, s'élevant de l’ex- « périence à la spéculation la plus pure, et des clartés de « la raison aux mystères de la foi, pourra entrevoir dans « son ensemble l’immensité du monde spirituel’ ? Se-
1 Voilà une nouvelle qui, si elle était vraie, ne laisserait pas ■l’avoir son importance.
* Autre découverte !
1 A peu près comme auparavant ; et elle fera bien de continuer à s’abstenir.
* Les époques n’y font rien ; ces hardiesses ne sont que pour les théologiens, A toutes les époques ; et pour eux, ce ne sont plus des hardiesses.
s D’un saint Thomas et d’un Suarez, par exemple.
* De quelle science moderne, s’il vous plaît?
7 Telle est bien l'ambition du rationalisme : conquérir toute vérité, môme la vérité chrétienne, môme les mystères de ta foi, avec les données de f expérience et les clartés de la raison. Voilà pourquoi M. S.-R. T., ibid., applaudit « à ces écrivains laïques d’Alle- « magne qui cherchent librement et au nom de la raison à contem- « plerdeplus en plus les mystérieuses vérités du christianisme... » Mais surtout... à cet homme de cœur et d’imagination, demi-
« rons-nous un jour autorisés à dire avec Scol Erigéne : « la vraie religion est la vraie philosophie; la vraie phi- « sophie est la vraie religion Et nous sera-t-il permis « de répéter sans péril ces audacieuses paroles de saint « Thomas d’Aquin : Tout ce qui est contraire aux prin- « cipes naturels de la raison est contraire à la divine « Sagesse*... Le moyen-âge aspirait inutilement à ces « splendeurs du monde invisible, parce qu’il mécon- « naissait la véritable méthode. Il a eu une merveil- « leuse vision de cet édifice de la science ; mais l’édi- « fice qu’il construisait lui-même n’avait pas une base « scientifique solidement établie ; et tout s’écroula au « premier choc5. Cette base, Descartes l’a donnée*;
« philosophe et demi-théologien... à qui le christianisme appa- « ralt comme le programme de la vérité philosophique, pro- . « gramme interprété jusqu’ici d’une manière insuffisante..', qui « commence par établir que la religion (chrétienne) est le plus « haut développement des facultés humaines... L’esprit humain, « émancipé de la longue et nécessaire tutelle du moyen âge, ne « devait plus vivre d’une foi enfantine; il fallait qu’il s'attachât « lui-même et librement il Dieu... Situation périlleuse, mais su- « blime ! » En d’autres termes, l’esprit humain doit puiser en lni-méme les vérités chrétiennes, et non les accepter de la révélation par une foi enfantine. Nous ne voyous pas après cela pourquoi gourmauder ce pauvre Allemand, pour avoir « composé un chris- ' « tianisme trop symbolique, et n’avoir pas marqué d'une façon « précise comment il entend la divinité de Jésus-Christ. »
1 Nous voudrions savoir dans quel sens Scot Erigène a dit cela , s’il l’a dit.
* Voyez l’énormité! — M. S. -R. T. croit être audacieujr, et il n'est que naïf; il croit avoir bravé un péril, il ne brave que le sourire.
’ La nouvelle de cet écroulement , apportée par M. S. -R. T., est faite pour étonner le monde.
‘ Ombre de Descartes, vous souffrez do telles choses 1
« c’est la pensée, c’est l’esprit, c’est l'âme; » c'est la raison pure, sans aucune foi enfantine'.
Voilà donc toujours la même illusion dans ces rationalistes attardés. C’est pour eux une idée fixe de ne point accepter de la révélation, ainsi que la raison l’ordonne elle-même, les vérités chrétiennes; mais de les demander à cette raison naturelle , qui ne peut en aucune manière les fournir. A cette maladie, nous ne voyons qu’un remède, pris dans le mal lui-mème : puisqu'ils s’obstinent à demander à la raison naturelle toutes les vérités chrétiennes, nous leur conseillons de demander aussi à la raison ce dogme spécial du christianisme, savoir : que le christianisme renferme des vérités inaccessibles, par leur nature même, à la raison humaine. « Dans la religion chrétienne, dit saint Tho- « mas *, il y a beaucoup de choses qui excèdent le sens « humain... C’est pourquoi l’Eccl. nous dit : On vous « a enseigné plusieurs choses qui sont au-dessus du « sens humain. Et saint Paul : Pour les choses de « Dieu , personne ne les connaît que l’Esprit de Dieu ; « mais Dieu nous les a révélées par son Esprit. Or, « ajoute le saint docteur, en proposant à l’homme plu- « sieurs choses sur Dieu qui surpassent la raison, on « le confirme dans celte vérité, que Dieu est quelque h- chose au-dessus de toute pensée. Il en résulte encore « un autre avantage, qui est de réprimer la présomp- « tion, mère de l’erreur. Car il y en a qui ont une telle « confiance en leur génie, qu’ils s’imaginent pouvoir « mesurer à leur intelligence tout l’être divin ; regarft dant comme vrai tout ce qui leur parait tel , et
* Renie det Deux-Mondes , aortt 1853.
* Contra Gent., 1. I, c. v.
« comme faux tout ce dont ils ne voient pas la vérité. « C’est pourquoi, afin de délivrer le cœur humain de « cette présomption, et lui apprendre à chercher avec « modestie la vérité , il a été nécessaire de proposer à « l’homme, par l’autorité de Dieu même, certaines vé- « rites qui surpassent entièrement son intelligence. »
Puissent les rationalistes de nos jours méditer ces paroles du grand docteur, qu’on dirait écrites pour eux !
Incapables d’établir par la raison seule les vérités propres au christianisme, diront-ils que du moins dans la sphère des vérités naturelles ils se suffisent à euxmêmes; et que pour connaître Dieu, l’ime, le devoir, etc., il n’est pas plus besoin de la révélation que pour les vérités de logique ou de mathématiques?
Nous ne sommes point de ceux qui enseignent que le rationaliste et l’incrédule sont incapables de découvrir par eux-mêmes et d'établir aucune vérité religieuse, morale ou intellectuelle.
Nous ne sommes point de ceux qui disent, qu’à moins de s’appuyer sur la révélation et sur la tradition, on aboutit, comme nécessairement et par le poids de la raison, à l’erreur, au panthéisme, au scepticisme. Ce sont là des exagérations qu’il faut laisser à un traditionalisme extrême ; en déplorant que des exagérations semblables, aussi fausses en elles-mêmes qu’injurieuses à la raison et à Dieu , son auteur, soient venues trop souvent étonner ceux qui sont encore loin du christianisme, et les éloigner de plus en plus peut-être de la vérité.
Oui, un penseur, quelque étranger qu’il soit au christianisme, et quelque aveuglement qu’il montre envers la révélation , un penseur incroyant peut découvrir par la raison, peut connaître et démontrer la vérité dans
l’ordre naturel ; nous voulons dire qu’il peut établir et enseigner plusieurs vérités morales, religieuses, intellectuelles ou scientifiques. El, certes, qui oserait dire qu’aucun penseur de notre époque n’a découvert par lui-même el par le travail de son esprit, aucune des vérités qu’il expose dans ses Cours ou dans ses livres? L’assurer, ne serait-ce pas révolter gratuitement la conscience de savants distingués? Nous ne connaissons rien de plus fait pour rebuter quelqu’un que de lui contester ce dont il à la conscience intime. Ce n’est point là de la loyauté ; ce n’est point là l’esprit de notre sainte religion. Lorsqu’il arrive à un libre penseur de rencontrer juste, de prouver une bonne vérité; lorsque nous le voyons même se rapprocher de la vérité chrétienne, pourquoi le méconnaître ; et au lieu d’applaudir à son retour, lui chercher des torts jusque dans ce qu’il dit de vrai et d’acceptable, sous prétexte qu’il ne part pas de la même autorité que nous? Pour être ramené à la vérité chrétienne, faudra-t-il donc qu’il abjure les vérités mêmes qu’il possède?
11 est utile de le répéter : les rationalistes, qui se privent du secours surnaturel de la révélation, peuvent toujours, dans l'ordre naturel, connaître et découvrir plusieurs vérités intellectuelles, morales et religieuses. Mais peuvent-ils, comme ils le prétendent, acquérir de ces vérités une somme suffisante, et suffisamment pure? Peuvent-ils, par la raison seule, obtenir sur ces matières une science à peu près complète? En un mot, la raison aujourd’hui, au dix-neuvième siècle, se suffit-elle à elle-même, au moins dans l’ordre naturel ?
Nous avons vu que les philosophes païens n’ont jamais pu réaliser cette espérance, et qu’au sein de la civilisation la plus brillante qui eût été, ils ne surent rien
fonder de satisfaisant en morale et en religion. Et l’on peut affirmer hardiment qu’ils auraient éternellement tourné dans leurs incertitudes, leurs contradictions el leurs ténèbres, sans un secours supérieur et divin. Or, les païens de nos jours 1 n’ont pas sans doute plus de génie que Socrate, que Platon et Aristote. Car nous u'approuverons jamais ces quelques écrivains qui, dans leur ardeur catholique, nous représentent les philosophes païens de la Grèce et de Rome, comme autant d’extravagants ou d’esprits incapables. Sait-on quel serait le premier résultat d’une telle appréciation de l’antiquité? Ce serait, contre l’intention de ceux qui s’y livrent, d’encourager el de justifier la présomption des libres penseurs modernes, qui, sachant bien qu’ils ne sont point ineptes, se flatteraient justement de pouvoir réaliser ce que ne put faire cette antiquité si misérable. Mais, au fond, cette appréciation est aussi fausse qu’elle est maladroite. Ce qu’il faut dire, et ce qui est vrai, c’est que les philosophes païens ne furent point des esprits méprisables. Ils ont donné des preuves éclatantes, multipliées, du génie le plus rare; et avec cela, avec ce génie sublime, vaste, profond, ils n’ont pu constituer aucune science morale et religieuse. Que peuvent, après cela, nos génies modernes?
Même sans génie, répondent-ils, l’esprit progresse avec le temps, la science se complète, et la raison aujourd’hui, à égalité de talent, peut beaucoup plus qu’à l’origine de la philosophie.
Il serait absurde de nier que la science aujourd’hui, et particulièrement la science morale et religieuse, ne * soit bien supérieure à celle de l’antiquité. Mais à qui le
• 1 Nous ne disons pas les idolâtres.
monde en est-il redevable? à la raison ou à la révélation ? Au juste, que devons-nous à l’une et que devonsnous à l’autre? Voilà la question, et les rationalistes n’y répondront pas.
Nous voulons qu'au sein de cette civilisation moderne, fruit incontestable du christianisme, l’esprit de chaque homme, discipliné et fortifié par cette solide éducation, soit plus propre qu’autrefois à découvrir par lui-même la vérité, sans prendre pour guide la révélation et l’enseignement de l'Eglise. Mais d’abord, ignore-t-on que, vivant au milieu d’une société dont le sens moral et intellectuel est nourri et formé par l’enseignement divin, tous profitent, à leur insu, d’un pareil milieu; et que les intelligences se trouvent pour ainsi dire portées sans effort et soutenues au niveau commun? La révélation chiétiennc entretient dans le monde comme une atmosphère lumineuse. Ceux-là mêmes qui ignorent ou méconnaissent la source et le foyer de cette lumière puissante, sont encore éclairés par les rayons dont ils sont environnés de toute part. On profite de la lumière du soleil, même en lui tournant le dos. Voilà pourquoi les erreurs énormes et permanentes sont moins possibles aujourd hui que dans les sociétés païennes. Depuis le christianisme, la raison publique est si fortement constituée et si sagement maintenue par la régie vivante de la vérité, que les libres penseurs ne pourraient extravaguertrop ouvertement, sans se voir déshonorés devant leur siècle.
Ne croyons pas cependant qu’ils n’aient jamais eu ce courage. Le penchant à l’erreur et à l’extravagance est trop fort pour ne pas braver la honte publique; nous en avons de nombreux et tristes exemples. Qui ne connaît les abei rations de la philosophie moderne, au sein des
plus vives lumières du christianisme? et en quel autre temps la faiblesse de la raison se montra-t-elle plus évidente? Au dernier siècle, les esprits tout à coup se déclarent indépendants dans la recherche du vrai; et voilà que ces sages, prenant leur raison pour guide, méconnaissent d’abord et nient sans pudeur les titres incontestables, éprouvés, d’une religion visiblement divine. Bientôt ils professent l’athéisme le plus absolu, le matérialisme le plus brutal ; sapent les fondements de la morale et de la vertu, de la famille et de la société. Us auraient détruit le monde, si la vertu de l'Evangile, plus forte qu’eux, ne l’eût conservé.
En Angleterre, la philosophie, après avoir renversé les bases de la morale ’, nié toute distinction entre le juste et l’injuste ’, anéanti la liberté et cru au plus aveugle fatalisme 3 * * * ; après avoir combattu la spiritualité de l’àme * et l’existence de * Dieu l; la philosophie rationaliste, se prenant à douter même du monde sensible, est allée se perdre dans l’idéalisme *, et s’éteindre enfin dans un scepticisme réel7; véritable suicide par le nihilisme, d’où elle n’est point parvenue à ressusciter encore.
L’Allemagne ! mais qui ne connaît l’Allemagne comme le pays de toutes les chimères philosophiques, la terre classique du panthéisme et du mysticisme, de l’idéalisme et du matérialisme, et autres rêveries transcendantales.
1 Hobbes, Hartley.
’ MandeviUe.
* Hobbes, Collins, Priestley.
* Hartley et Priestley.
* Home.
* Berckley.
7 Hume.
Kant se donne pour mission de réformer les philosophes et la philosophie, convaincue d’impuissance jusqu à lui; et, tout entier à fermer le gouffre du scepticisme, il y tombe de tout son poids, entraînant les esprits dans sa chute ou les laissant ébranlés sur leur base, et livrés sans remède aux agitations du vertige. Jacobi, non moins défiant de la raison et de ses procédés, mais n’ayant, quoi qu’il fasse, pour s’appuyer, que sa nature personnelle, s’en rapporte, en désespoir de cause, au sentiment essentiellement aveugle, et oscille toute sa vie entre le sensualisme et un mysticisme insensé. Fichte s’arrête aussi à considérer exclusivement le subjectif humain, et il finit par ne voir de réalité qu’en lui-même. Le moi seul existe, et il tire de lui-même Dieu, la nature et le monde. D’où Schelling arrive à conclure que le moi et le non-moi sont identiques; plus de différence entre le sujet et l’objet de la connaissance, entre I esprit. Dieu et la nature : il n’y a que l’un, l’absolu, fini à la fois et infini, qui, en se développant, devient l’univers, la nature et l’homme. Enfin, c’est Hégel, pour qui l’être et le néant sont même chose; identité du oui et du non, du pour et du contre. C’est la dernière grande école d’outre-Hhin, et le terme de la sophistique allemande. Jamais les sophistes grecs ou paiens s étaient-ils, à ce point, évanouis dans leurs pensées ? Nous ne comprenons pas qu’il soit donné à l’esprit humain d aller plus loin dans l'absurde et rextrataganl. En fait de chaos, l’Allemagne est un type. Depuis un siècle, on y voit les esprits errer sans boussole, au milieu de cette confusion générale ;. et, n’ayant plus aucun point fixe, se porter aveuglément aux extrémités les plus opposées : tantôt dans les régions d’une spéculation nébuleuse, tantôt dans un matérialisme
pratique et abject; tantôt dans l’idéalisme le plus vain et le plus futile, tantôt dans la démagogie et le socialisme le plus sauvage
Après cette tempête intellectuelle et sociale, après ce naufrage de tous les principes, qui appelait le naufrage de la société elle-même, les penseurs allemands, à peine échappés au gouffre, sont occupés en ce moment à se reconnaître, et cherchent à s’orienter de nouveau. Leur premier soin, on le comprend, est de constater l'inanité de la science telle qu’elle a été conçue jusqu’ici. « Dans le domaine des sciences philosophiques, s’écrie « l’un d’eux ’, on est arrivé à une conviction, à la con- « viction de tout ce qui nous manqne, à la conviction « que le passé est impuissant à satisfaire les besoins de « l’humanité. Les négations, si je puis ainsi parler, les « négations flegmatiquement enragées de la science « allemande ont été jusqu’aux extrêmes limites du nihi— « lisme. Quant à l’idéalisme, voyez-le aussi étroit, aussi « impuissant à produire quelque chose de durable que « l’était naguère le matérialisme des enelyclopédisles « français. De là, ce bourdonnement, ce tapage d’opi- « nions, de théories et de systèmes, qui assourdit l’Eu- « rope. Les rêves et les espérances, les croyances géné- « reuses et les effroyables blasphèmes des siècles qu’à « déjà traversés le genre humain, les hérésies chré- « tiennes et le panthéisme des Indiens, le dualisme des « Perses et le monothéisme des Hébreux ; tout cela re- « parait de nouveau. L’idéalisme et le matérialisme « sont là, en face l’un de l’autre, et tous demandent au
1 Arnold Ruge, Feuerbach, Slirner, H. Heine, etc.
* Maurice Carrière : Discours et Méditations religieuses adressées à la nation allemande par un philosophe allemand.
« ciel que l’heure du jugement dernier sonne enfin. « C’est là une anarchie comme il n’y en eut jamais; « anarchie si terrible, qu’elle amènera infailliblement « une crise » Un autre 1 se demande, consterné, si l’on peut espérer que le genre humain prenne encore intérêt à la science; si un temps ne viendra pas prochainement où le souverain bien pour l’homme sera de manger dans quelque phalanstère \ Et c’est avec ces prévisions désespérées que les incorrigibles Germains se remettent à la tâche, et osent reprendre en sousœuvre les constructions de leurs devanciers. Le moyeu de croire qu’ils seront plus heureux? Mais n’itnporle; aujourd’hui que les hégéliens de toute couleur sont en déroule, d’intrépides disciples reprennent la doctrine du maître pour la réformer, pour la corriger et la modifier à leur gré ; tandis que les autres s’élancent plus que jamais à la découverte de nouvelles théories, et tombent dans l’absurde dès les premiers pas ‘.
■ En France, qu’avons-nous vu depuis vingt-cinq ans? et dans ce pays de bon sens lucide, précis, positif, quelles erreurs et quelles extravagances n’ont pas été professées, propagées, par de nombreux et puissants esprits, qui ne prenaient que la raison pour guide? Ne , parlons pas des théories sociales qu’on nous a fait entendre, les plus étranges, les plus sauvages et les plus subversives de toute société. Ne parlons pas de cet infortuné qui s’est mis à crier pendant quelques jours : Dieu, c’est le mal ; la propriété, c’est le vol; et le gouvernement, c’est l’anarchie. Ne parlons pas même de
1 Revue des Deux-Mondes , août 18o3.
* Roicnkranz.
» Md.
* Revue des Deux-Mondes, ibid.
ce vieux dogme du matérialisme, qu’un petit groupe de savants isolés entreprend de réhabiliter sous le nom de philosophie positive. Parlons des sages et de leurs théories étudiées; parlons des philosophes et des professeurs les plus célèbres. Qu’ont-ils enseigné pendant vingt-cinq ans, et qu’avons-nous vu dans les uns ou dans les autres? Ne récriminons pas, mais constatons le mal passé pour qu’il ne revienne plus. La divinité du christianisme, astucieusement écartée ou formellement méconnue; et celte religion sainte, présentée comme l’œuvre de la raison et du génie, du progrès et du temps. Ses dogmes et ses mystères expliqués philosophiquement et ramenés au niveau des conceptions vulgaires. La révélation divine rangée au nombre des figures de rhétorique. La distinction de l’ordre naturel et de l'ordre surnaturel traitée de chimère. Les preuves mômes de l’existence de Dieu, infirmées ou contestées. Un Dieu non distinct de l'univers, et se transformant sans fin; un Dieu, dont tous les êtres, et nous-mêmes, ne sommes que les évolutions successives. Le monde créé, non de rien, mais de l’être de Dieu, par une création nécessaire, fatale. Une providence également fatale, et imprimant à tous les événements son caractère de fatalité. La question de la spiritualité de l'âme et de son immortalité, ajournée comme présentement insoluble. La raison de l’homme, impersonnelle à l'homme, et simple émanation de la raison absoluo. La certitude, toujours et nécessairement incomplète, toute affirmation étant en partie fausse et en partie vraie. Le dogme païen de la métempsycose, présenté de nouveau au monde. Les fondements de la morale, ébranlés ou audacieusement déplacés. Presque point de vertu qui n’ait été mise en question; presque point de vice qui
Digitiz ed
n’ait en son excuse ou sa glorification : apologie dti suicide, apothéose du succès, réhabilitation de tous les penchants mauvais, etc., etc.
Telles sont les erreurs capitales, désastreuses, dont chacune fut enseignée par quelques-uns de nos libres penseurs, avec ce prestige d’habileté et de savoir que tout le monde leur reconnaît. Car il ne faut pas croire qu’ils présentassent ainsi l’erreur dans sa nudité repoussante; ils savaient la dissimuler à propos, la voiler ou l’atténuer, la rendre plausible pour la mieux faire accepter. Combien de bons esprits ont pu être séduits , vaincus , par ces affirmations perfides ; à commencer peut-être par leurs auteurs eux-mêmes. Si les catholiques n’avaient été là, pour résister à l’entraînement, où les libres penseurs fussent-ils arrivés avec la société? et où l’indépendance de la pensée eût-elle conduit la science, si le monde n’avait eu aucune règle supérieure et immuable ?
Mais l’Eglise possédait cette règle; l’Eglise veillait et maintenait la vérité. Aussitôt qu’elle a pu se réunir dans ses assemblées canoniques, elle a parlé solennellement; et la plupart des conciles ont stigmatisé les erreurs du rationalisme.
A ce coup, toutes les erreurs n’ont pas disparu; qui pouvait l’espérer? Mais plusieurs disparaissent ou s’effacent; et l’on s’aperçoit que les libres penseurs ont réfléchi. S’ils ont été salutairement effrayés par les événements du dehors, ils ont pu être éclairés par les enseignements de l’Eglise : la crainte leur a ouvert les yeux, et l’Eglise leur a présenté la lumière. Nous avons vu d’autres écrivains, depuis lors, repousser la seule pensée que la voix des conciles pût être écoutée par les rationalistes; comme si, à défaut de foi dans l'as-
sistance surnaturelle' de l’Esprit saint, ils ne pouvaient pas au moins prêter attention à une manifestation humainement si imposante. L’école traditionaliste aussi a entendu la voix des conciles : ils ont parlé d'elle et pour elle. Ils l’ont avertie de ses écarts et de ses exagérations dangereuses. Parmi les écrivains traditionalistes, en est-il beaucoup qui aient eu le courage de reconnaître leurs torts, ou seulement de tempérer leurs exagérations? Nous offrons à leur réflexion et à leur émulation le fait que voici. Ils l’expliqueront comme iis voudront, mais le fait existe; il n’est pas le seul, et la conséquence qu’on en peut tirer est que la parole des conciles n’a pas été prononcée en vain ; elle n’a pas été sans effet sur les rationalistes, ou du moins sur leur langage. Tout le monde connaît le chef illustre des rationalistes en France, et les affirmations malheureuses qui lui élaieut échappées durant sa longue carrière philosophique. Depuis longtemps l’Eglise l’avertissait, le pressait, plus encore par ses vœux que par ses reproches, de respecter la religion et la vérité ; finalement elle a élevé la voix et prononcé qu’il s'égarait. L’empire de la vérité, nous ne disons pas encore de la foi, est grand sur un esprit élevé; mais l’empire de l’opinion, adoptant la vérité ainsi manifestée, est quelquefois plus grand encore; et, bon gré malgré, il a fallu penser à s’exécuter. Evidemment, M. Cousin a reçu des impressions nouvelles; il s’est rais à réviser toutes ses doctrines et les a soumises à un vrai travail d’épuration. Il a fait un nouvel ouvrage'; ou, mieux encore, il a refait un de ses anciens ouvrages, afin qu’on aperçut mieux la différence entre le philosophe d’autrefois et le
Du Vrai, du Beau et du Bien.
philosophe tel qu’il veut paraître aujourd’hui. Ses Leçons d’alors, il les donne maintenant « sévèrement « corrigées; » et nous pouvons dire : notablement corrigées, souvent même fondamentalement changées , quoiqu’il n’ait pas eu la générosité d’en convenir. Dans ce nouveau volume, la plupart des écarts qui avaient le plus alarmé la foi de l’Eglise ont été soigneusement évités; les erreurs signalées ont été, la plupart, effacées et souvent éloquemment réfutées. Ainsi : dans l’homme, plus de raison impersonnelle, identifiée avec celle de Dieu; comme on l’accusait de l’enseigner au- * trefois, « Gardons-nous bien, dit-il aujourd’hui*, de « deux erreurs opposées, dont de beaux génies n’ont « pas toujours su se défendre : ou faire la raison de « l’homme purement individuelle, ou la confondre avec « la vérité et avec la raison divine... 11 ne faut pas faire « la raison de l’homme à ce point impersonnelle qu'elle - « prenne la place de la vérité qui est son objet, et de « Dieu qui est son principe. C’est la vérité qui nous est « absolument impersonnelle, et non pas la raison. La « raison est dans l’homme , bien qu’elle vienne de « Dieu. Par là, elle est individuelle et finie; en même « temps que sa racine est dans l’infini, elle est person- « nelle par son rapport à la personne où elle réside ; et « il faut bien aussi qu’elle possède je ne sais quel ca- « ractère d’universalité, de nécessité même, pour être « capable de concevoir les vérités universelles et néces- « saires ; voilà pourquoi elle semble tour à tour, selon « le point de vue auquel on la considère, misérable et « sublime. »
Ainsi, encore, plus de panthéisme, plus rien qui
l’insinue, plus rien qui l’autorise. « L’univers, écrit-il, •< l’univers qui comprend la nature et l'homme, mani-
feste Dieu; est-ce à dire qu’il l’épuise? Nullement... « Dieu est essentiellement distinct et différent du « inonde '. » Plus de création fatale, par évolutions pantliéistiques ; plus de création, que << au sens le plus « rigoureux du mot, » comme il le dit quelque part*. Plus d’apothéose du succès ou de principes désastreux donnés à la morale ; sa morale, si elle n’est pas encore complétée par celle du christianisme, ne semble plus vicieuse dans ses bases*. Nous remarquons encore que l’état sauvage n’est plus nécessairement l’enfance de l'humanité et son point de départ; il peut être, dans un peuple, une dégradation, une décrépitude.
Mais, sur le point capital de la valeur de la raison humaine, sur les rapports de la philosophie naturelle et de la théologie chrétienne, voici ce qu’il dit : « La « philosophie naturelle est celle qui part modestement « de la psychologie, pour s’élever aux plus hautes ré- « gious et parcourir la métaphysique, l’esthétique, la « théodicée, la morale et la politique*.» Oui, la théodicée; car « si la philosophie est incapable d’arriver à « la connaissance de Dieu, elle est impuissante; si elle « ne possède pas Dieu, elle ne possède rien*. » Oui, la morale, et même le culte dû à Dieu; car la philosophie prouve le culte intérieur, et dans le culte intérieur pose le fondement naturel du culte public. « Mais (écoutons « ceci), arrivée là, pour ainsi dire en face du christia-
* Passim, et p. 129.
* Voir 3* partie.
« nisme, la philosophie s'arrête-; également attentive à « ne point trahir ses droits et à ne point les excéder, à « parcourir dans tonte son étendue et jnsqn’à sa limite « extrême le domaine de la raison naturelle, comme « aussi à ne point usurper un domaine étranger *. »
Voilà ce que nous nous étions empressé de lire dans M. Cousin, et nous nous disions : Ceci n’est-il pas vrai à la rigueur T.Certes, ce n’est plus là l’orgueilleuse prétention du rationalisme, aspirant à prendre le genre humain entre les bras du christianisme, qui n’a pu qu’ébaucher son éducation; et à le faire monter plus haut, en le remettant aux soins éclairés de la philosophie. Ici. le domaine de la philosophie c’est le domaine purement naturel ; celui de la religion et de la théologie, c’est le domaine supérieur devant lequel la philosophie s'arrête et se reconnaît incompétente. Voilà les choses remises à leur place ; voilà l’ordre, voilà le vrai.
Nous nous demandions si l’on ne pouvait pas accepter en ce sens ces chaleureuses paroles : « C’est à vous « que nous adressons particuliérement cet écrit, jeunes « gens... Loin de vous cette triste philosophie qui vous « prêche le matérialisme et l’athéisme comme des doc- « trines nouvelles destinées à régénérer le monde : « elles tuent, il est vrai, mais elles ne régénèrent point. « N’écoutez pas ces esprits superficiels qui se donnent « comme de profonds penseurs, parce qu’aprés Voltaire « ils ont découvert des difficultés dans le christianisme : « vous, mesurez vos progrès en philosophie par ceux «< de la tendre vénération que vous ressentirez pour la « religion de l’Evangile... Sursùm corda, tenez en haut < votre cœur, voilà toute la philosophie, celle que nous
« avons retenue de toutes nos études, que nous avons « enseignée à vos devanciers', et que nous vous lais- « sons comme notre dernier mot, notre suprême loft çon*. »
Malheureusement le doute s’est bientôt évanoui. M. Cousin, pressé de donner une seconde édition, a éprouvé le besoin d’expliquer sa pensée et de nous dire comment et à quel titre la philosophie, selon lui, doit respecter la religion, quels rapports enlln existent entre la raison et la foi, entre la philosophie et la théologie. Or, à ses premières paroles, qui pouvaient paraître acceptables, ou du moins tolérables, voici ce qu’il ajoute, nous ne savons sous quelle mauvaise inspiration. Après avoir élevé bien haut la morale et les dogmes du christianisme, d’autant plus haut et plus volontiers que parmi ces dogmes il ne compte que les dogmes naturels, accessibles à la raison et à la philosophie, il dit : « L’alliance de la vraie religion et de la « vraie philosophie est donc à la fois naturelle et né- « cessaire; naturelle, par le fond commun des vérités « qu elles reconnaissent ; nécessaire, pour le meilleur « service de l’humanité. La philosophie et la religion v ne diffèrent que par les formes qui les distinguent sans « les séparer. Un autre auditoire, c£ autres formes et vu '« autre langage 5. »
Ainsi, et à s’en tenir aux termes, voilà de nouveau le rationalisme pur ; voilà la philosophie pouvant donner le même fond de vérités qu’enseigne la religion. La religion et la philosophie ne diffèrent que par les formes
1 Dans l’illustre philosophe, est-ce défaut de mémoire ?
* Avant-propos.
* S* édition, p. 429.
et par le langage : l’une prêche, l’autre démontre ; la première impose la vérité, la seconde instruit et éclaire ; la religion donne la foi, et la philosophie l’intelligence. Mais, en définitive, c’est la même vérité. M. Cousin reconnaît que l’enseignement de la philosophie pourrait bien être moins utile et moins efficace que celui de la religion : « N’hésitons pas à le dire (c’est lui qui « parle à ses amis)1, sans la religion, la philosophie, « réduite à ce qu’elle peut tirer laborieusement de la « raison naturelle perfectionnée, s’adresse à un bien « petit nombre, et risque de rester sans grande efficacité « sur les mœurs et sur la vie. » Mais, après tout, ce qu’elle enseigne aux esprits d’élite, c’est ni plus ni moins ce que la religion enseigne au peuple ; la religion ne possède rien que ne possède la philosophie : plus de mystères dus à la révélation, plus de vérités surnaturelles.
M. Cousin a-t-il compris toute la portée de) celte seconde édition, si différente de la première, si elle ne lui est pas contraire? Est-ce repentir d’avoir d’abord trop bien dit? est-ce ignorance des vérités chrétiennes? Est-ce hostilité? est-ce bonne foi ? Nous demandons une troisième édition ; et nous désirons vivement que ce ne soit là ni son dernier mot, ni sa leçon suprême. Mais, avant tout, M. Cousin doit s’appliquer à comprendre que si, pour être philosophe, il est utile au préalable d’être théologien, cela est entièrement nécessaire pour traiter des rapports entre la philosophie et la religion*.
* 2* édition, p. 429.
* Un autre écrivain très-habile , qui s’est fait le panégyriste de son maître en philosophie, ne semble pas mieux renseigné qué lui sur ce point important. Voulant prouver une vérité bonne à