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CB QUE PEUT LA RAISON A LA RECHERCHE DE LA FOI ET DE LA RÉVÉLATION

Il n’est pas rare d’entendre dire aux hommes du monde, qu’ils voudraient avoir la foi, la certitude de la révélation ; mais qu’il ne dépend pas d’eux de pouvoir y arriver ; que ce n’est point là une affaire de réflexion et de raisonnement. Hommes sérieux et sincères, ils sentent qu’il leur manque quelque chose pour la tranquillité de l’esprit, et que la raison seule ne calme point leurs inquiétudes. Mais à cela, que faire? On leur parle de la foi et du bonheur de croire. Mais comment croire, lorsque l’on tient encore à la raison? Quel choix faire, entre la raison et la foi? Pour entrer dans cette heureuse quiétude du croyant, qu’ils admirent et qu’ils envient, faudra-t-il éteindre dans leurs mains le flambeau de la raison; et, à la suite de quelques esprits désespérés, s'abêtir pour devenir chrétiens?

rappeler aujourd’hui, savoir que la raison précède la foi et qu'il n’est nul besoin de s’abêtir pour croire, il s'égare lui-même étrangement dans la preuve qu’il prétend en donner : « la foi, dit-il, « la foi, c’est-à-dire la vérité révélée, n'est et ne peut être que le « développement de la vérité découverte par l’homme livré à ses « seules forces. S’il en était autrement , l'Evangile serait une <t énigme impénétrable. » Gustave Planche , tievue des Deux- Mondes, novembre 1853. — M. G. Planche ne pourrait-il trouver facilement quelqu’un qui lui explique cette énigme?

Ceux qui raisonnent ou qui parient de la sorte ontils analysé leur pensée , et connaissent-ils bien le fondement de leurs douloureuses hésitations? Que s’imaginent-ils, et quelle est la difliculté qui les arrête? Croient-ils la révélation contraire à la raison? Croientils du moins la foi tellement en dehors de la raison, que, pour y arriver, il ne doive être question ni de raison ni d’examen; que dans cette opération , la raison , loin d’être nécessaire, est un obstacle, un empêchement à détruire ou à écarter? Il est facile de les rassurer, et de leur montrer : 1* qu’il n’esl point contraire à la raison de croire à la révélation; 2° que l’homme peut arriver à la certitude de la révélation par la raison et par le raisonnement; 3” qu’en régie générale, il ne doit et ne peut y arriver qu’en raisonnant, et en faisant un usage rigoureux de sa raison.

Et d’abord, pour leur montrer de la manière la plus courte et la plus efficace qu’il n’est pas contraire à la raison de croire à la révélation , nous posons devant leur conscience ces deux questions très-simples : Est-il contraire à la raison de croire au fait de la révélation quand il est authentiquement prouvé? Evidemment, non. Maintenant, la révélation divine peut-elle proposer à croire des choses contraires à la saine raison? Non encore. Qu’y a-t-il donc ici qui répugne à la raison? Rien.

L’oracle de la théologie, nous voulons dire saint Thomas, a composé un chapitre ', dont le titre est celui ci : « Que la vérité de la raison n’est point contraire à la vérité de la foi chrétienne. » Il commence ainsi : « Quoi- « que la vérité de la foi chrétienne surpasse la capacité

Contra Geni,, 1. I, o. vil.

« de la raison humaine, cependant, les vérités que la ' « raison connaît naturellement ne peuvent être con- « Iraires à la vérité chrétienne. » Et le saint docteur le prouve facilement. La seule difficulté qu’il a dû rencontrer, c’était de prouver une chose évidente.

Le langage de saint Thomas est précis et capable de rassurer les rationalistes les plus soupçonneux : or, on ne trouvera pas un théologien, pas un philosophe chrétien qui en ait un différent. Naguère encore , dans un enseignement solennel, le chef suprême de la religion chrétienne, qui a la charge et le pouvoir d’expliquer la révélation, disait au monde entier : « Les ennemis du « nom chrétien... pour fasciner plus aisément les peu- « pies, pour tromper les esprits imprévoyants et surtout « les ignorants , et les entraîner avec eux dans l’abîme « de l’erreur... ne craignent pas de se déclarer seuls « dignes du nom de philosophes; comme si la philoso- « phie , qui consiste tout entière dans la recherché de « la vérité naturelle, devait rejeter tout ce que l’auteur « de toute la nature, le Dieu suprême et très-clément, « par un effet spécial de sa bonté et de sa miséricorde, « a daigné manifester aux hommes, pour leur salut et « leur bonheur véritable. C’est pour cela qu’ayant re- « cours à un artifice déloyal et perfide, ils ne cessent « d’exalter la force et l’excellence de la raison hu- « maine , de l’opposer hautement à la sainte foi du « Christ, criant impudemment que celle-ci contredit la « raison humaine. Or, rien ne saurait être imaginé de « plus insensé, de plus impie, de plus contraire à la « raison elle-même. Car bien que la foi soit au-dessus « de la raison , jamais on ne découvrira aucune op- « position réelle , aucune contradiction entre elles , « puisque l’une et l’autre émanent du même Dieu très-

« bon et très-grand, unique source de la vérité éternelle « et immuable *. »

Jamais enseignement fut-il plus noble, plus fort de vérité, et plus capable de satisfaire la raison, comme la religion?

Maintenant, la raison est-elle capable de conduire l’homme à la certitude du fait de la révélation, et à la certitude des choses révélées?

Pour avoir la certitude du fait de la révélation, il faut connaître plusieurs vérités préliminaires, qui appartiennent à l’ordre naturel, et sont du domaine de la raison. 11 faut savoir d’une manière quelconque ce que c’est que la vérité et la certitude; ce qu’est Dieu, ce qu’est la révélation, et avoir des preuves que réellement Dieu a parlé. Ensuite, pour être certain que les choses révélées sont nécessairement vraies, il faut connaître que Dieu ne peut se tromper, pas plus que tromper les hommes; autre vérité préliminaire, également du ressort de la raison.

Toutes ces vérités préliminaires, c’est ce que la théologie appelle les préambules de la foi. Il est évident qu’elles préparent à la foi; elles ne produisent pas par elles-mêmes la foi surnaturelle, qui est en nous une grâce toute divine; elles y préparent. Et nous verrons tout à l’heure jusqu’à quel point elles sont nécessaires pour y arriver. Mais à elles seules, elles sont capables de produire la certitude naturelle, la croyance de la révélation, et d'y conduire logiquement l’esprit qui raisonne juste.

C’est cependant de ces vérités préliminaires, qui servent de préambules à la foi, que l’on demande si la rai-

1 Encyclique de 1846.

son est capable de les connaître et de les établir avant de croire à la révélation, avant tout exercice de la foi. Car nous avons aujourd’hui une école qui vient jeter la perturbation dans les intelligences et déconcerter leurs efforts vers la religion, en affirmant que l'esprit doit commencer par la foi, que régulièrement la foi précède la raison. M. de Lamennais disait : 11 n’y a de certain que ce qui est de foi. Aujourd’hui on change de formule, et on dit ; L’homme ne peut rien avant la foi ; il ne comprendra quoi que ce soit, s’il ne croit d’abord, nisi crediderilis , non inlelligetis. Ce qui conduit à dire que l’homme ne peut rien connaître avant de croire à la révélation, soit directe, soit transmise par la tradition.

Voilà une manière de dire que ne connurent jamais ni les théologiens ni les apologistes.

Contre celte prétendue impossibilité pour la raison humaine de découvrir et de connaître ces vérités par elle-même, dès qu’elle sait penser et raisonner, nous pourrions en appeler au bon sens vulgaire, et à l’expérience de chacun. Nous pourrions demander ce qu'on imagine donc de si difficile dans chacune de ces vérités préliminaires que nous venons d'énumérer, et qui toutes appartiennent à l’ordre naturel; ce qu’on imagine de tellement impossible, de tellement inaccessible à une raison appliquée et réfléchissante? Ellequi peut découvrir et prouver les vérités métaphysiques les plus sublimes, les solutions mathématiques les plus compliquées, les lois du monde les plus vastes et les plus cachées, ne pourrait pas s'assurer des vérités les plus palpables du domaine de l’histoire et du raisonnement?

Mais qu’avons-nous besoin de prouver une chose universellement admise jusqu'à nos jours? L’enseiguement

catholique, constant et universel, a toujours été que la raison humaine suffit pour connaître les vérités qui préparent et commandent la croyance certaine à la révélation. « Il faut dire, c’est l’Ange de l’école qui parle, « il faut dire que l’existence de Dieu, et autres vérités « de ce genre qui ont rapport à Dieu, et qui peuvent « être connues par la raison naturelle , comme l’Apôtre « le dit , Rom. i, ne sont pas des articles de foi, mais « des préambules aux articles de foi. Car lafoiprésup- « pose la connaissance naturelle, comme la grâce présup- « pose la nature, comme le perfectionnement présup- « pose la chose à perfectionner'. »

Sur la plus élevée de ces vérités préliminaires, sur l’existence de Dieu, le saint docteur a composé un chapitre spécial ', intitulé : « De l'opinion de ceux qui di- « sent que l’existence de Dieu est connue par la foi, et « qu’elle ne saurait être démontrée. » 11 parait que dès lors il y avait, au moins sur ce point, des révélationistes ou traditionalistes. « Ils disent donc, continue « saint Thomas, que l’existence de Dieu ne saurait être « découverte par la raison, et qu’elle n’est reçue que « par la seule voie de la foi et de la révélation... Cette « erreur pourrait chercher à tort à s’appuyer suf quel- « ques paroles des philosophes... Mais la fausseté de ce « sentiment nous est prouvée : 1" par l’art de la dé- « monstration, qui apprend à conclure de l’effet à la « cause ; 2" par l’ordre môme et la hiérarchie des « sciences ; car si au-dessus des substances sensibles u il n’existe pas une substance qui puisse être l’objet « de la science, il n’y aura plus de sciences que les

1 1 q. 2, a. 2, ad 1.

1 Contra Oent.. 1. 1, c. xu. • ,,

« sciences naturelles, comme le dit Aristote ; 3° par les « efforts des philosophes qui se sont appliqués à dé- « montrer l’existence de Dieu ; 4" par l’enseignement « de l’Apôtre, qui dit, Rom. i, 20 : Les perfections in- « visibles de Dieu sont découvertes et connues par le « spectacle des créatures. »

Le concile d’Amiens, continuant la chaîne de l’enseignement catholique, a porté sur cette matière un décret significatif, qui de nos jours était devenu nécessaire. « Que l’homme jouissant de l’exercice de sa rai- « son puisse, par l’application de cette faculté, conce- . « voir et même démontrer plusieurs vérités métaphysi- « ques et morales, telles que l’existence de Dieu, la « spiritualité de l’àme, sa liberté et son immortalité, la « distinction essentielle du bien et du mal, etc., etc.,

« c’est ce qui résulte de la constante doctrine des « écoles catholiques... Il est faux que l’homme ne « puisse admettre naturellement ces vérités qu’autant « qu’il croit d’abord à la révélation divine par un acte « de foi surnaturelle ; qu’il n’y ait pas des préambules « de la foi, qui sont connus naturellement, et des mo- « tifs de crédibilité par lesquels l’assentiment devient « raisonnable... Si quelques-uns, sous le nom de tra- « ditionalistes ou sous tout autre nom, tombaient dans « ces excès, ils s’égareraient certainement de la droite « voie de la vérité. »

Mais on dira peut-être que si ces opérations préliminaires sont possibles à celui qui n’a pas la foi, tout cela du moins n’est pas nécessaire pour l’obtenir. Il n'est pas besoin de tant raisonner pour croire ; et même ce n’est pas le bon moyen pour arriver à la foi. Pour convaincre un homme, et lui persuader de croire à la révélation, le moyen n’est pas de faire appel à sa raison, de s’en re-

mettre au raisonnement et de procéder par syllogisme. Il vous opposerait sans fln raisonnement à raisonne ment, syllogisme à syllogisme : sa raison vaut la vôtre, et vous n’avez aucun moyen de l’obliger à se rendre. Ce qu'il faut lui proposer, c’est de croire d’abord, ou de renoncer à toute certitude ; il faut réduire son esprit rebelle par cette alternative : la foi, ou le scepticisme. Voilà comment on convertit aujourd’hui, et comment les bons esprits reviennent de toute part au catholicisme.

Nous savons que Dieu est maître de ses dons, et qu’il a des voies bien diverses pour attirer à lui les âmes. La lumière d’en haut peut éclairer immédiatement, et la vertu divine entraîner un cœur droit et généreux, sans aucun de ces moyens que le calcul humain puisse saisir et analyser. Nous le dirons même, parce que la sagesse divine n’en paraîtra que plus admirable : aujourd’hui surtout, bien des cœurs et des esprits, môme distingués, sont ramenés à Dieu et à la religion par des moyens qui semblent entièrement disproportionnés avec un pareil résultat. Ce ne sont point des réflexions sérieuses, fermes et suivies ; un enchaînement solide de vérités dont on se soit rendu un compte sévère, et qui satisfasse pleinement la raison. Hélas l ils sont peu nombreux de nos jours, ceux qui sont capables ou qui se donnent la peine de saisir la force d’un raisonnement et de suivre un enchaînement de déductions rigoureuses. Qu’est-ce donc qui les a gagnés, et a triomphé de leurs doutes et de leurs hésitations ? Dans cette étude de la religion, qu’est-ce qui les a frappés, ébranlés, déterminés? Souvent, une impression, un sentiment non raisonne; une image, une figure de style; une comparaison ingénieuse ou touchante; une analo-

gie, laquelle peut être forcée, exagérée, fausse1. .Et justement, parce qu’on présente à quelqu’un, non la simple vérité, mais l'exagération de la vérité; c’est cette exagération qui le frappe, et qui l’y attache.

Il se trouve gagné à la vérité par quelque chose qui est tout différent d’elle et qu’elle désavoue ; par quelque chose qu’il sera obligé lui-même de désavouer plus tard et de rectifier. 11 le rectifiera peut-être , avec le temps et avec de nouvelles lumières; mais en attendant, il est et demeure converti, attaché à là vérité.

Dieu est admirable de sagesse et de bonté 1

Mais en conclurons-nous que c’est là le moyen ordinaire, le moyen sage et prudent, en un mot le moyen à conseiller pour arriver à la foi et au christianisme î Non, assurément. Et si Dieu, par miséricorde, tire souvent de là sa gloire , il y a là aussi bien des dangers pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Des conversions par impressions sont facilement des conversions éphémères, comme la cause qui les produit. Quand un esprit sérieux a vu la vérité, sondé les bases de la religion et saisi les preuves invincibles qui l’établissent, il peut encore, hélas! par faiblesse ou par passion, abandonner ses premières résolutions; mais au moins la vérité, l’évidence de la vérité, reste au fond de son àme, comme un remords implacable, qui le sollicite à revenir. Que quelqu’un, au contraire, n’ait obéi qu’à un sentiment, à une imagination sans fondement réel, bientôt peut-être l’impression passe, disparaît; et

’ Nous avons entendu dire, à propos de certains ouvrages : II n’est peut-être pas une erreur dans ce livre qui n’ait converti une ême. — Peut-être.

le voilà sans croyance et sans ancnn motif de s'attacher à sa religion.

Tel est cependant le danger auquel s’exposent de nos jours bien des hommes qui devraient mieux profiter* de la raison que Dieu leur a donnée pour s’établir solidement dans le vrai. D’où vient cette disposition si générale des esprits, cette mollesse de raisonnement, celte faiblesse et ce manque d’énergie pour suivre la raison jusqu'au bout, comme le dit Fénelon? Ce vice, plus général aujourd’hui peut-être qu’à aucune autre époque, peut venir de plusieurs causes. Mais, à coup sûr aussi, il ne pourrait être que secondé, favorisé et justifié par les doctrines que quelques écrivains cherchent à répandre depuis trente ans. Lorsque l’on entend dire chaque jour par une école nombreuse , zélée et savante, qu’il faut commencer par la foi, qu’il faut croire avant de raisonner, etc.; que peut en conclure lé public, sinon que la raison ne devant avoir aucune part dans la conversion, il faut embrasser la foi sans motifs et s’y abandonner aveuglément? La croyance n’étant plus, même dans ses motifs, une affaire de raison ni un acte raisonné, tombe dans le domaine du sentiment, des impressions, du fanatisme et de toutes les folies.

Ce n'est point là la méthode de la théologie et de l'Eglise , ni le langage qu’elle tient aux hommes pour les amener à la foi. Pour croire, il faut des raisons ! voilà ce que la théologie, ce que l’Eglise a toujours, non-seulement accordé, mais profondément cru et formellement enseigné.

« Quand il s’agit de croire, dit solennellement le vi- « caire de Jésus-Christ, l’oracle suprême de l’Eglise',

1 Encyclique de <848.

« la raison humaine, pour ne pas être trompée et pour « ne pas se tromper dans une affaire de si grande im- « portance, a l’obligation d'examiner, de vérifier avec « soin le fait de la révélation divine, divinœ revelationis « factum diligenter inquiral oportet; afin d’acquérir la « certitude complète que Dieu a parlé, et de lui rendre « une obéissance raisonnable, comme l’Apôtre le dit avec « tant de sagesse1. Après cela, qui donc ignore ou peut « ignorer que lorsque Dieu parle, on lui doit une foi « entière; et qu’il n’yn rien de plus conforme à la rai- « son que d’acquiescer et de s’attacher fortement aux « vérités incontestablement révélées de Dieu, qui ne « peut ni tromper, ni être trompé?»

Il faut, nous dit-on, commencer par croire. Saint Jean répond : « Gardez-vous de croire à tout esprit;

« mais (avant de croire), éprouvez, vérifiez si les esprits « viennent de Dieu*. » Avant de croire, dit saint Thomas, il faut savoir pourquoi, « car l’homme ne croirait « pas (les dogmes qu’on lui propose) s’il ne voyait qu’il « doit les croire, soit à cause de l’évidence des signes, « soit pour quelque autre motif semblable’. »

Les nouveaux théologiens que nous combattons n’ont-ils jamais entendu parler de ce que la théologie appelle les motifs de crédibilité? ou ignorent-ils que les motifs de crédibilité doivent nécessairement précéder la croyance? Ignorent-ils que l’objet de la croyance

' Hationabile obsequium , Rom. xii, 1 . — L’école traditionaliste, qui n’aime pas que l’homme raisonne sa foi, a souvent trouvé mauvais qu’on entende ces deui mots de l’Apôtre, de la foi raisonnable. Ces écrivains auront à s’en prendre maintenant au vicaire de Jésus-Christ.

’ i. Joann. iv, t.

’ 2, 2, q. 1, a. 4, ad 2. .

ou de la foi, que le dogme proposé à croire doit être, non pas évident, mais évidemment croyable, ainsi que s’exprime toute la théologie? 11 faut donc, avant de croire n’importe quelle vérité, que la raison ait vu les preuves de celle vérité et les motifs de la croire. Ecoutons là-dessus le prince des théologiens modernes.

« J’estime, dit Suarez qu’aucun homme ne donne un « assentiment véritable et complet à la foi chrétienne,

« s’il n’acquiert par quelque moyen, et s’il ne possède « auparavant cette évidence de crédibilité. »

C’est la théologie constamment suivie dans l’Eglise. Rien n’est plus contraire à la méthode traditionaliste, comme rien n’est plus propre à répondre aux alarmes feintes ou réelles des rationalistes qui aimeraient à penser que pour croire il faut renoncer à la raison. Oh ! non; la religion ne fuit point l’examen. Loin d’écarter la raison, c'est à la raison que l’Eglise fait appel; elle vous invite à la consulter, en vous proposant des motifs évidents de croire à la révélation. La raison n a-t-elle pas été donnée à l’homme pour le conduire à la foi? Et comment comprendra-t-il l’obligation de croire, s’il n’en voit pas les raisons? Non enim crederet, nisi vident esse credendum.

Mais, s’écrie-t-on avec zélé, n’y a-t-il pas des dangers à faire appel de la sorte à la raison de l’incrédule et du rationaliste, à s’en remettre ainsi, pour l’affaire de son salut, aux décisions incertaines de sa raison ? Hélas ! oui, il y a des dangers, et beaucoup. 11 y a des dangers à toutes les méthodes de conversion , parce qu’aucune n’est infaillible. Et ici, le premier, sinon le seul, est que l’homme n’écoute pas la raison et qu’il ne

1 De F ide, disp, iv, sect. 5. ,L < 1

la suive pas jusqu’au bout. Mais, quel remède à cela? Sous prétexte qu’un homme égaré quf court à sa perte ne se rendra pas peut-être aux raisons qu’on lui donne, s’abstiendra-t-on de les lui donner? Vous avez imaginé de l’obliger à croire d’abord; à cela il n’y a plus simplement un danger, il y a certitude à peu près qu’il ne se rendra pas.

Le seul moyen est donc de faire appel à sa raison. La raison peut l’éclairer et le convaincre, s’il est droit et sincère. Partez avec lui de principes communs, de principes incontestables et admis par lui comme par vous.de principes rationnels; montrez commentées principes s’appliquent à la vérification des preuves du christianismé; comment les miracles et les prophéties, et autres signes semblables de la révélation, comme dit saint Thomas, sont invinciblement établis par la raison et par la science ; il en conclura, à moins qu’il ne soit aveugle ou pervers, qu’il doit croire à la révélation.

C'est le procédé qu’ont suivi dans tous les siècles les docteurs et les théologiens, les polémistes et les prédicateurs, les apologistes et les propagateurs du christianisme.

Saint Thomas a fait un Traité, immortel comme ses autres traités. Il l’a fait contre les Gentils, ou plutôt pour les Gentils et ponr leur conversion au christianisme. Ces Gentils étaient les mahométans, surtout les Maures, et les païens de son temps. Qu’on appelle, si l’on veut, les rationalistes d’aujourd’hui les païens du dix-neuvième siècle; co sont, du moins, de véritables Infidèles, qui ne veulent avoir de commun avec nous que la raison et ses données naturelles. Ils ressemblent donc assez, sous ce rapport, aux Gentils de saint Tho-

.mas. Voyons son procédé pour les amener à la vérité chrétienne.

« Le but que nous nous proposons dans cet ouvrage,

« dit-il , est de montrer, selon nos forces, la vérité « qu’enseigne la foi chrétienne, et de renverser les « erreurs qui lui sont contraires... Mais celte tâche « offre deux difficultés. La première est que nous ne « connaissons pas assez ceux auxquels nous nous « adressons, et leurs erreurs sacrilèges; afin de partir « avec eux de ce qu’ils soutiennent et d’y puiser des « raisons pour détruire leurs erreurs. Car c’est ainsi « que procédèrent les anciens docteurs, pour réfuter « les erreurs des Gentils, dont ils pouvaient bien con- « naître les opinions, ayant été Gentils eux-mêmes on « ayant vécu parmi les Gentils et appris toutes leurs « doctrines. La seconde est que les uns, comme les « mahométans et les païens, n'ont avec nous aucun « point commun dans l’autorité d’un Livre Sacré d’où « nous puissions partir avec eux pour les convaincre, « comme nous pouvons partir, avec les juifs, de l’An- « cien Testament, et, avec les hérétiques, du Nouveau. « Mais ceux dont nous parlons n’admettent ni l’un ni « l’autre ; c'est pourquoi il est nécessaire d’avoir recours à « la raison naturelle, qu’ils sont forcés d’écouler, quoique « d’ailleurs la raison soit courte dans les choses divines. « Enmêmetemps,àl’aided’investigations(ralionnelles), « nous établirons la vérité capable de réfuter leurs er- « reurs, et nous montrerons comment la vérité de raison- « nement s'accorde avec la foi de la religion chrétienne. »

Il ajoute, uu peu plus loin 1 : « D’après ce que nous

* Ibid., «. nt.

« avons dit, les vérités divines, que le sage doit étu- # « dier, sont de deux sortes, ainsi que les erreurs qui « leur sont opposées. Les unes sont accessibles à l’in- « vestigation seule de la raison; les autres excédent « toute industrie de la raison... Pour faire connaître « les vérités de la première classe, il faut procéder par « les raisons démonstratives qui puissent convaincre « l’adversaire. Mais comme la seconde classe de vérités « n’est pas susceptible de raisons de même genre, on « ne doit point chercher à convaincre l’adversaire par « les raisons (intrinsèques) ; mais se borner à réfuter « celles qu’il apporte contre ces vérités, car la raison « naturelle ne peut être contraire à une vérité de foi.

« Le moyen propre de convaincre un adversaire qui nie « ces vérités, est l’autorité de l’Ecriture (ou de la révé- « lalion), divinement confirmée par les miracles... Nous « nous proposons donc de procéder de celte manière :

« premièrement, nous tâcherons d’établir les vérités « que la foi professe et que la raison découvre, enap- « portant des raisons démonstratives et probantes ,

« dont nous avons puisé quelques-unes dans les livres « des philosophes et dans ceux des saints, pour confir- « mer la vérité et convaincre les adversaires. Ensuite,

« passant do ce qui est plus connu à ce qui l’est moins, « nous ferons connaître les vérités qui surpassent la « raison, en réfutant les objections des adversaires et « en appuyant les vérités de la foi de raisons et d auto- « rités, selon les forces que Dieu nous donnera. » Commencer par les vérités de l’ordre naturel, et les démontrer à l’adversair.e par les seules forces de la raison, pour le conduire de là aux vérités surnaturelles fournies par la révélation, voilà la marche suivie par saint Thomas et par les théologiens de tous les siècles.

Grâce à Dieu,' le zèle ne manque pas absolument aujourd’hui pour éclairer et convaincre les incroyants, les infidèles du dix-neuvième siècle. Ignore-t-on la méthode du grand docteur catholique, ou espère-t-on faire mieux* que lui en prenant une méthode toute contraire, une méthode impossible?

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