CHAPITRE III
CE QUE PEUT LA RAISON QUI RECONNAIT LA RÉVÉLATION SANS AUTRE RÈGLE DE CROYANCE.
Les individus et les peuples qui admettent la révélation et connaissent ses enseignements divins, possèdent un avantage immense, inappréciable. La révélation leur donne les vérités supérieures qui sont, de leur nature, surnaturelles ; elle leur donne aussi les vérités religieuses même de l’ordre naturel, et tous les grands principes de la morale, à’où les devoirs particuliers découlent. Or, si l’on remarque l’influence directe, nécessaire, continue, que les principes moraux et religieux doivent exercer sur la meilleure partie de la métaphysique, de la psychologie, des sciences historiques et de plusieurs autres sciences, on comprendra de quel secours est pour l’esprit humain le dépôt de la révélation.
Mais il ne suffit pas de posséder cet avantage immense ; il s’agit surtout de savoir en profiter, et d’en recueillir tous les bénéfices. Or, un danger se présente, un danger imminent. Il est à craindre que tous les esprits n’acceptent pas ou ne conservent pas avec le même soin chacun des enseignements divins; il est à craindre qu’ils ne les comprennent pas de la même manière, et
qu’ils leur donnent des significations très-diTerses. Et si l'on suppose une révélation éloignée, si l’on suppose des enseignements nombreux, auxquels chacun a pu donner son interprétation propre et contraire à celle que les autres leur ont donnée; auxquels, pendant des siècles, la légèreté ou l’insouciance, la bizarrerie ou la vanité ont pu retrancher, ajouter, changer à leur gré ; des enseigements que chaque génération, enchérissant sur les interprétations et les altérations des générations passées, peut dénaturer encore et surcharger des travestissements les plus arbitraires; il est immanquable qu’il n’arrive bientôt une confusion extrême, une ignorance absolue de ce qui est révélé et de ce qui ne l’est pas, et que le bienfait divin soit aussi nul pour les hommes, que s’il n’avait pas existé.
Quels ont été les moyens providentiels fournis aux hommes pour échapper à ce danger et à ce malheur?
La révélation primitive fut confiée au premier homme; et, plus tard, à Noé, le second père du genre humain. Us la firent connaître à leurs descendants; et, après eux, chaque père de famille fut naturellement chargé de la transmettre de même à ses enfants, dont l’instruction morale et religieuse était un de ses devoirs les plus sacrés. On aperçoit déjà la possibilité de nombreux dangers, de négligences coupables, d’omissions funestes; et la crainte commence à s’emparer du lecteur. Mais il doit remarquer que cette révélation primitive renfermait un nombre d'articles très-restreint, comparativement aux révélations postérieures, et que dès lors, ses enseignements étaient bien plus faciles à retenir et à transmettre. Outre les vérités morales et religieuses de l’ordre naturel, que la raison seule pouvait d'autant mieux conserver qu'elle aurait pu par
elle-même, à la rigueur, les connaître et les enseigner, la théologie ne compte guère à cette époque d’autre dogme nécessaire à transmettre, que là promesse d’un rédempteur futur pour le salut de tous. Or, ce dogme, avec celui de la chute qu'il rappelait et de l’état élevé d’où l’homme était déchu, avait quelque chose d’assez frappant et d’assez important pour que chacun s’empressât de le recueillir et de le confier à la postérité. De plus, il est de fait qu’à ces époques primitives, les hommes, et surtout les patriarches, étaient fréquemment favorisés des entretiens célestes, qui rappelaient et maintenaient les dogmes révélés, et par eux les autres vérités nécessaires. Les patriarches, durant leur longue carrière, étaient fidèles à communiquer à leurs nombreux enfants ces enseignements divins, et rien ne semblait manquer pour perpétuer le bienfait de la révélation.
Et cependant, que voyons-nous? Noé s’était endormi avec ses pères, et à peine quelques générations lui ont succédé, que les hommes oublient Dieu, son culte et ses enseignements. Pour remédier à cet égarement, coupable sans doute et volontaire, mais trop réel et trop universel, Dieu se révéle de nouveau à un homme selon son cœur, et lui contie de nouveau, à lui et à sa famille, ses enseignements et ses promesses.
Abraham devient le père des seuls croyants. Car les autres hommes ne le sont plus ou cessent bientôt de l’ètre. Les chefs de famille oublient ou méprisent à l’envi leur devoir le plus sacré ; le monde s’abandonne à l’indifférence des choses de Dieu, et ne montre n’ul souci de retenir la chaîne des traditions divines, qui va se briser. Elle se brise en effet, et aucune trace n’en reste plus, qui soit reconnaissable et suUisamment vj-
sible pour ces nations aveugles. Non-seulement elles ont perdu ce que l’homme n’avait pu connaître que par la^ révélation, iriaLis elles méconnaissent les vérités les plus évidentes à la raison, et se plongent dans les erreurs et les désordres les plus contraires à la nature.
Au milieu de cette masse perverse et corrompue, il peut se rencontrer, sans doute, quelque esprit sincère et généreux. Le salut n’est point impossible pour lui, car il n’est impossible pour aucun homme sur la terre. S’il ignore, sans sa faute, la promesse du rédempteur par lequel il doit être sauvé; s’il reconnaît au moins un Dieu suprême, juste rémunérateur dans une autre vie 1 ; et qu’il soit en tout fidèle aux enseignements de sa raison, comme aux inspirations de sa conscience; la bonté divine, qui ne fait défaut à personne, suppléera ce qui lui manque d’indispensable. Mais toujours est-il qu’au milieu de ces nations infidèles et prévaricatrices, il ne peut plus distinguer et reconnaître les enseignements divins ; et que la révélation est pour lui à peu prés aussi nulle qne si elle n'avait jamais été.
Tel fut le sort de la révélation abandonnée aux soins de la raison humaine.
Cependant, la famille d’Abraham était bientôt devenue un peuple. Constamment favorisée des apparitions célestes, elle avait, à l’aide d’un tel secours, conservé la vraie foi, la connaissance du vrai Dieu et du rédempteur promis. Mais avant de la constituer en corps de nation, Dieu voulut lui accorder une révélation nouvelle, une révélation écrite, pour être mieux conservée; une révélation plus complète, et comprenant les dogmes
1 Credere enim oportct accedentem ad Dcum quia est. et inquirentibus se remunerator sit. — Hebr. xi, 6.
à croire, la morale à pratiquer et le cuite à exercer. Four veiller au dépôt des enseignements révélés, pour les expliquer et les enseigner au peuple, c’est-àdire aux grands et aux petits, un corps de prêtres fut divinement établi, le sacerdoce aaronique. D’ailleurs, Dieu s’expliquait lui-même, et rendait ses oracles dans le Saint des Saints. Mais surtout, il envoyait, presque régulièrement, des prophètes surnatu Tellement inspirés, qui prouvaient leur mission extraordinaire par des miracles, et qui rappelaient la nation au sens et à l’observation de la loi. Ainsi l’explication des Ecritures et de la révélation fut toujours soustraite à l’arbitraire; et toute altération se trouvait sagement prévenue. A la fin, lorsque le ministère des prophètes eut cessé, les scribes, les pharisiens et les docteurs de la loi mêlèrent aux prescriptions divines leurs inventions propres, et mirent souvent à la place de la parole de Dieu des traditions et des doctrines humaines ; comme Jésus-Christ le leur reproche hautement '. Mais il est à remarquer, suivant les théologiens, que ces inventions particulières et ces altérations hypocrites n’étaient point tolérées dans l'enseignement public et officiel, et que, jusqu’à la fin, cet enseignement, grâce à la surveillance établie, se conserva pur dans la chaire de Moïse. Jésus-Christ disait lui-même : « Les scribes et les pharisiens sont « assis dans la chaire de Moïse, faites donc et observe/ « tout ce qu'ils vous diront, mais ne faites pas ce qu’ils « font \ »
* Quarc et vos transgrcdimini mandatum Dci propter traditionem vestramï Matth. xv, 3. — Relinquentes enim mandatum Dei tenetis traditionem hominum... docentes doc tri nas et pnercpta hominum. Marc, vu, 7, 8.
1 Matth. xxui, 2.
La révélation mosaïque n’était que pour préparer la révélation chrétienne. Celle-ci fut le terme et le complément de toutes les révélations antérieures, et les surpassa toutes par la sublimité comme par l’étendue de ses enseignements. Jésus-Christ, Dieu-homme> s autorisant par des miracles de tout genre, développa sa doctrine pendant trois ans à ses apôtres et à ses disciples. Mais Jésus-Christ a-t-il livré au monde sa doctrine une fois enseignée, laissant à chacun le soin de l’étudier et do la comprendre, de l’appliquer et de la transmettre? Ou bien, a-t-il établi une autorité chargée de l’enseigner, de l’interpréter, et dont l'interprétation fasse loi pour tous les chrétiens?
Sur cette question si grave il faut consulter I histoire
et les faits.
D’abord, voici un corps de pasteurs, ayant a leur tête un chef suprême, qui affirme, et qui a toujours affirmé depuis Jésus-Christ, avoir reçu de lui la mission expresse, non-seulement d’enseigner et de propager ses enseignements divins dans toute la suite des siècles, mais de les conserver purs et de les interpréter sous l’assistance de Dieu môme. Ce tribunal existe depuis l’origine, et s’est maintenu jusqu’à nos jours, définissant? décidant sur l’identité, sur le sens et la portée des enseignements divins, sans avoir jamais émis une décision erronée. Voilà, sans doute, un fait capital et qui mérite notre attention au suprême degré.
Que s’est-il donc passé à l’origine, toujours d’apres
l’histoire ?
Voici ce que l’histoire, connue de tous, nous raconte. Jésus-Christ a établi ses ministres pasteurs et docteurs : pasteurs, pour gouverner; docteurs, pour enseigner, nterpréter et décider. Parlant à ces docteurs, avant de
ies quitter, il leur dit : « Allez, enseignez toutes les na-
* tions, leur apprenant à observer tout ce que je tous “ ai confié; voilà que je suis avec vous (enseignants), « jusqu’à la consommation des siècles Je prierai mon « Père, et il vous donnera un autre consolateur, pour « demeurer avec vous à jamais, l’esprit de vérité ; il
* demeurera avec vous et sera en vous *. Lorsque l’es- « prit de vérité sera venu, il vous enseignera toute « vérité. Comme mon Père m’a envoyé, je vous en- « voie *. Qui vous écoute, m’écoute, et qui vous iné- “ prise, me méprise. Mais celui qui me méprise, mé- « prise celui qui m’a envoyé*. Si quelqu’un n’écoute « pas l’Eglise, qu’il soit pour vous comme un païen et « un publicain *. »
L’Eglise ainsi fondée, et son infaillibilité garantie, les apôtres et leurs successeurs se chargent de la doctrine révélée, et la portent aux extrémités de la terre. Ils n’avaient encore riçn d’écrit, aucun livre des Evangiles ; et cependant ils possédaient la doctrine, ils l’interprétaient, ils jugeaient et décidaient tout ce qni avait rapport à cette doctrine. D’après la critique historique la plus fondée, le premier des évangélistes neeommença à écrire que huit ou dix ans après l’ascension de Jésus- Christ au ciel. C’est ce que marque Eusébe; d’autres, s appuyant sur salut Irénée, croient qu’il écrivit beaucoup plus tard. Le dernier Evangile ne fut composé par saint Jean qu’à la fin du premier siècle. Mais ce qull importe de remarquer, c’est qne lés écrivains sacrés
' Matth. cap. ult.
* Joan. xiv, 16, (7.
‘ Act. xvi, 13. xx, 21.
* Lnc. x, 17.
* Matth. xviii, 16.
n'ont point entrepris d’écrire le code complet de la doctrine de Jésus-Christ; et, par le fait, ils ne l’ont point comprise tout entière dans leurs livres. Ils ont voulu simplement, quand les circonstances et les besoins des fidèles l’ont demandé, donner un récit abrégé de la vie, des actions et des paroles du Sauveur. Ces récits historiques, divinement inspirés, touchaient nécessairement au dogme, et rapportaient la plupart des enseignements du Christ. L’Eglise reçut les livres qui les contenaient, les approuva et les adopta, y reconnaissant sa propre doctrine, la doctrine que depuis longtemps elle prêchait de la part de Jésus-Christ. L’Eglise n’a pas pris sa doctrine dans les Evangiles, elle a pris et reçu le livre des Evangiles parce qu’elle y a vu sa doctrine et son enseignement.
Voilà les faits ; l’bérésie essaye en vain de les méconnaître. L’Eglise est établie par Jésus-Christ, juge infaillible de la révélation, écrite ou non écrite. Il y a vérité révélée, là où l’Eglise prononce qu’il y a vérité révélée,et dans le sens qu’elle le prononce.
Mais à cette question de fait, vient s’en joindre une autre, qu’on pourrait appeler la question de droit.
L’Eglise est instituée juge suprême de la doctrine révélée; un tribunal infaillible est établi et ses décisions obligent tous les chrétiens. Mais jusqu a quel degré celle institution étaitrelle nécessaire? Et aujourd'hui môme qu’elle subsiste, la raison humaine peut-elle, sans avoir recours à ce tribunal, connaître la révélation et les enseignements divins et en tirer les conséquences qu’elle jugera en découler?
C’est ainsi que revient la question de savoir ce que peut la raison humaine avec le secours de la révélation, sans autre règle de croyance.
Ici encore, nous nous en apercevons à regret, nous avons en face de nous deux exagérations opposées, que nous sommes loin de mettre sur le même rang, mais qui ont, l’une et l’autre, leurs dangers, quoique divers , et qui doivent être combattues l’une et l’autre.
Les protestants, pour nier plus à leur aise l’autorité de l’Eglise en ces matières, prétendent que celte autorité de décision sur les doctrines révélées est inutile; que l’esprit de chacun suffit à celte tâche, et qu’en lisant la Bible, la raison de chaque homme peut comprendre l’enseignement divin, en saisir le sens et la portée, on déterminer les applications et les conséquences. C’est l’erreur des protestants; un tel langage n’étonne plus dans leur bouche. Ce qui étonne davantage, c’est de voir, aujourd’hui plus qu’à d’autres époques, un certain nombre de catholiques affecter une tendance plus ou moins marquée pour ces allures protestantes. Oui, l’esprit protestant les gagne à leur insu. Ils ne nient pas l’autorité de l’Eglise, puisqu’ils sont catholiques; ils n’ignorent nullement qu’elle possède l’infaillibilité pour décider ces sortes de questions. Mais ils s’imaginent volontiers qu’ils peuvent aussi par eux-mêmes beaucoup plus qu’on ne le prétend ; qu’ils sont capables de presque se suffire. Ils ont leur Bible, ils savent lire et comprendre ; on ne leur a jamais refusé l’intelligence et le jugement. Ce qu’ils jugent est donc bien jugé, ce qu’ils comprennent est bien compris. Qu’est-il besoin, pour eux du moins, de consulter l’Eglise et d’attendre ses décisions? Voilà, non le protestantisme, mais l’esprit protestant en germe.
Mais d’un autre côté sont des catholiques ardents, qui se portent à l’extrême tout opposé. Car, chez nous, il y a des esprits pour tous les extrêmes. Cette école
catholique de nouvelle date admet avec empressement l’autorité de l’Eglise et de son auguste chef. Elle proclame le besoin, la nécessité de celte autorité en matière doctrinale. Et même, a ses yeux, cette nécessité est telle, que personne, sans l’autorité de l'Eglise, ne peut connaître l’enseignement divin, ni s’assurer de rien dans la doctrine révélée. On sait comment, pour convaincre les protestants et les forcer à se rendre, elle leur démontre l’impuissance absolue de leur raison individuelle à expliquer un texte révélé, ou à s’assurer de la révélation elle-même. Il n’y a, pour connaître la révélation et la doctrine révélée, de certitude d’aucune espèce que dans l’autorité de l’Eglise. C’est pourquoi elle dit hardiment au protestant : Croyez à l’Eglise, ou vous serez sceptique en christianisme. D’où il suit qu'il faut commencer par l’Eglise, et croire à l’Eglise avant de pouvoir avec certitude croire à la révélation.
Le zèle le plus pur a quelquefois ses excès , et alors il n’est pas selon Dieu.
Qu’on ne puisse croire à la révélation que sur le témoignage de l’Eglise, et après avoir reconnu son autorité infaillible, c’est ce qu'on persuadera difficilement; d’autant plus que l’autorité divine de l’Eglise n’est fondée elle-même que sur la révélation. L’infaillibilité de l’Eglise est un Article de foi qui doit être cru, comme tous les autres, parce que Dieu l'a révélé. Il est donc assez juste de partir de la révélation, pour arriver à l’autorité de l’Eglise et à son institution divine.
On a cru voir celle méthode condamnée dans un texte de saint Augustin, qui dit' : Ego vero Evaugelto non crederem. nisi me catholicœ Ecclesiœ commooeret a uctori-
îîiUfW t
1 L. Contra Epist. fund.im, c. v.
tas. Voici le sens véritable de ces paroles si souvent alléguées. Les manichéens, contre lesquels disputait le saint docteur, lui opposaient leur livre doctrinal, qu’ils mettaient au même rang que les quatre Evangiles. Ce livre s’appelait Epistola fundamenti, et commençait ainsi : Manichæus apostolus Jesu Christi, providentiel Dei pairie. . . Saint Augustin rejette ce livre prétendu évangélique, et le regarde connue apocryphe, par cette raison que l’Eglise ne l'a jamais reconnu ni admis au nombre des Evangiles : « Car, ajoute-tril, je ne croirais pas à l’Evan- « gile, si je n’y étais déterminé par l’autorité de l’Eglise « catholique, » qui m’apprend d’une manière certaine quels sont, dans la bible, les livres authentiques et ceux qui ne le sont pas. S’ensuit-il qu’on ne puisse connaître la révélation, avant de croire à l’autorité surnaturelle de l’Eglise? Saint Augustin ne dit pas, et on ne trouvera pas dans ses ouvrages un endroit où il dise : Je ne croirais pas à la révélation, si je n'y étais déterminé par l’autorité de l’Eglise. Il dit : Je ne croirais pas au livre des Evangiles, si je n’avais l'Eglise pour me dire quels sont les livres qui contiennent la vraie révélation et quels sont ceux qui ne sont pas de véritables Evangiles.
Et encore, daus la pensée du saint docteur, il ne s’ensuit pas qu’on ne puisse jamais connaitre d’une manière certaine l’authenticité, la vérité d'aucun fait et d’aucun enseignement contenu dans le livre même des Evangiles, sans l’autorité infaillible de l’Eglise. Par quel moyen le pourra-t-on ? Par le témoignage naturel de l'bistoire, par le caractère et l'importance des faits évangéliques ; par la vive attention qu’ils excitèrent en tout temps et dés l’origine, par le nombre et les qualités éminentes de ceux qui les adoptèrent, qui les défen-
dirent au prix de leur sang, etc. N*a-t-on jamais pris connaissance de la manière dont les théologiens et les apologistes établissent invinciblement soit l’existence de la révélation et la divinité du christianisme, soit l’authenticité et la véracité du récit évangélique, sans appuyer aucunement leurs preuves sur l’autorité surnaturelle de l’Eglise?
Il n’est donc pas toujours rigoureusement besoin de l’autorité de l’Eglise, pour connaître d’une manière certaine la révélation, pour en connaître au moins quelques parties et pour être obligé d’y croire. Quelle que soit la manière dont l’homme apprenne que Dieu a parlé, qu’il soit témoin oculaire des miracles opérés et de l’accomplissement des prophéties, ou qu’il les constate dans l’histoire sérieusement vérifiée ; cela surfit également pour l’assurer de la parole de Dieu et pour l’obliger à y croire. Le premier homme reçut une révélation, les patriarches en reçurent dans la suite, et principalement Abraham et Moïse. Comment firent-ils pour s’assurer de cette révélation et pour l’accepter? Devaient-ils rester incertains, sous prétexte qu’ils n’avaient, pour en juger, que leurs sens, leurs yeux, leurs oreilles, et finalement, leur raison individuelle essentiellement faillible? Et leurs enfants, comment connurent-ils cette révélation accordée à leurs pères, sinon par un témoignage humain, par un témoignage certain, sans doute, mais faillible de lui-môme? Aujourd’hui encore, il n’importe quels soient les moyens qui vous transmettent la révélation ; dès lors que vous la connaissez, vous devez croire. L’avantage inappréciable du catholique est d’avoir dans le tribunal d.e l’Eglise une autorité infaillible, révélée elle-même, qui lui marque d’une manière positive ce qui est révélé et le sens précis de ce
qui est révélé. Mais pense-t-on que les protestants, par exemple, puisque c’est à leur sujet qu’on a soulevé ces difficultés, pense-t-on que les protestants, qui ne croient pas à l’autorité de l’Eglise ou qui ne la connaissent pas, ne puissent connaître d’une manière certaine que Dieu a parlé par Jésus-Christ, que l’ensemble de la doctrine chrétienne est une doctrine révélée? Pour l’intelligence même de la révélation, pense-t-on qu’ils ne puissent, par un examen sérieux, par le raisonnement, par leur raison individuelle, puisqu’il faut dire le mot, acquérir sur le sens d’aucun texte et d'aucune parole révélée une certitude suffisante pour croire? Le prétendre, avec les partisans excessifs de l’autorité, ce serait condamner tous les théologiens et tous les docteurs catholiques qni rappellent sans cesse les hérétiques et les dissidents aux textes mêmes de la Bible, les discutant avec eux, et prouvant par ces textes seuls, d’une manière invincible, les dogmes contestés et l’autorité elle-même de l’Eglise. N’est-ce pas là ce que nous recommandait le docteur angélique il n’y a qu’un instant? « Contre les juifs, dit-il, nous pouvons « argumenter avec l’Ancien Testament, et, contre les «c hérétiques, avec le Nouveau. » Et il regrette de n’avoir pas un moyen semblable pour convaincre les Gentils.
S’il est incontestable que l’Eglise nous donne la certitude absolue du sens des textes de la Bible, il est vrai aussi que le texte de la Bible, sincèrement examiné, peut, en plus d'un cas, donner une certitude suffisante pour croire, et spécialement pour croire l’autorité de l’Eglise. « Si quelqu’un, dit Bossuet, reçoit l’Ecriture, « par l’Ecriture je lui prouverai l’Eglise. Qu'il recon- « naisse l’Eglise, par l’Eglise je lui prouverai l’Ecri- « ture. » Et ainsi la raison, pour connaître la révélation
«t ses enseignements, peut quelque chose, avant de consulter l’autorité de l’Eglise.
Voilà pour les traditionalistes.
Maintenant, nous nous tournons d'un autre côté, vers des adversaires bien plus dangereusement abusés, vers les protestants; et aussi vers certains catholiques qui ont dans leurs lumières personnelles une confiance excessive.
De ce que nous avons dit, faut-il conclure que la raison est capable par elle-même, par l’examen et par l’étude, de connaître toujours avec certitude ce qui est révélé et ce qui ne l’est pas, de saisir le sens réel de chacun des textes de la Bible, d’en comprendre la portée et toutes les conséquences? La raison se suffit-elle à ellemême pour tirer de l’enseignement divin tout ce qu’il renferme, rien que ce qu’il renferme? Et une fois en possession de ce trésor, avec ce flambeau céleste à la main, l’homme pourra-t-il marcher avec assurance dans le chemin du progrès moral et scientifique?
D’abord, quand tout cela serait possible à la raison humaine, il ne s’ensuivrait pas qu’elle y parvînt jamais. Nous l’avons démontré, la raison ne fera jamais tout ce qui lui est possible. L’homme suivant sa raison jusqu’au bout, comme Fénelon l’a observé avec beaucoup de vérité, c’est une utopie et un roman rationan&liste.
Ensuite, quand quelques esprits exercés, sérieux et appliqués, parviendraient à s’assurer par eux-mêmes de la révélation et de tout ce qu’elle renferme, cela estil possible à tous? Cela est-il possible au grand nombre, aux esprits légers on distraits par la passion, par les affaires, par les besoins de la vie, etc. ?
Mais ne parlons que des hommes de savoir et de loi-
sir; car il n’y a guère que ceux-là qui s’imaginent n’avoir besoin d’aucun secours dans l’élude de la religion. Comment s’y prendront-ils pour connaître au juste, ni plus ni moins, tout ce qui est révélé? U est de fait que tout ce qui est révélé n’est pas écrit dans la Bible : comment parviendront-ils à distinguer avec certitude les traditions divines de celles qui ne le sont pas? En ce moment même, et depuis quelques années, une grande enquête est ouverte dans le inonde catholique sur un point longtemps douteux de la tradition sacrée, sur le point de savoir si la Mère de Dieu fut elle-même conçue sans péché et préservée de la tache originelle. Cette question n’est point résolue d’une manière péremptoire dans l’Evangile ni dans aucun des livres de la Bible. Comment la résoudre sans une décision de l’Eglise rendue sous l’assistance de l’Esprit saint? Dans lasuile des siècles on allègue, pour et contre, à tort ou à raison, des savants et des saints : comment le premier individu s’y prendrait-il aujourd’hui pour découvrir clairement lesquels furent dans le vrai ; pour découvrir si ceux qui dans le passé embrassèrent ce dogme avec amour, ont embrassé une vérité révélée ou une pieuse exagération? Comment s’y prendrait-il pour connaître certainement quel fut à ce sujet le sentiment réel de la tradition catholique?
Mais, pour ce qui est contenu même dans l'Evangile et les autres livres de la Bible, est-il donc si aisé d’acquérir là-dessus, par l’étude et par l’examen, une certitude complète, universelle? Comment démontrer seulement l'authenticité de toutes les parties de la Bible, telle que nous la possédons aujourd’hui, et s’assurer que les siècles n’y ont rien ajouté, rien retranché de substantiel ? Qu’on interroge sur ce point les savants
de l’Allemagne et ses exégètes les plus laborieux. Que disent ceux-mèines qui croient encore à la révélation? Il n’en est pas un qui ne déclare, toute recherche finie, que le tout, à ses yeux, est-loin d’être également authentique, également respectable. Celui-ci excepte dans un livre une partie, celui-là excepte le livre tout entier, jusqu’à ce que le doute plane sur tous les livres et sur toutes leurs parties, et que la Bible n’offre rien de plus certain, dans son origine et dans sa composition, que les ouvrages d’Homère ou le Zend-Avesta.
Lors même qu’ils sont parvenus à reconnaître un livre comme suffisamment authentique, il leur reste une autre difficulté, qui n’est pas la moindre, celle de trouver et d’établir le sens de chaque passage, sens littéral ou figuré, réel ou allégorique, etc. Pour y parvenir, les savants les plus consciencieux du protestantisme ont mis en œuvre toutes les ressources de la critique historique et littéraire, de l’exégèse et de la philologie. Ils ont recours aux orientalismes ; cherchent des aflinilés dans les autres langues contemporaines; comparent le style de l’auteur sacré avec le style et la manière des auteurs profanes; et, quand il faut conclure sur la signification d’un livre ou d’un chapitre, chacun présente son explication, opposée à celle de tous les autres. Presque tous les textes de la Bible sont àutaut d’énigmes où chaque penseur découvre un sens différent, selon les lumières qu’il croit avoir, le point de vue où il se place, et le mobile qui le pousse, quelquefois à son insu. Mais il est un point final et commun où généralement tous aboutissent : n’ayant pour expliquer la Bible et ses difficultés que la raison et ses lumières naturelles, ils sont conduits à n’admettre aucun sens que ne puisse comprendre la raison. Dès lors,
plus de mystères; les paroles qui les expriment s'interprètent naturellement. Plus de miracles, plus d’inspiration, plus de merveilleux d'aucun genre ; le naturalisme pur, universel, et la Bible ramenée au niveau d’un chef-d’œuvre de l’esprit humain, dans lequel cependant, comme dans tous les livres, il y a un triage à faire entre ce qui est vrai et ce qui peut être faux.
Sur ces perplexités du protestantisme, et son scepticisme à l’endroit de nos livres sacrés, il faut entendre les aveux découragés d'un protestant illustre de notre époque. « Le mal fait de continuels progrès, s’écrie-t-il « dans un récent ouvrage*. Je peux l’affirmer, car voilà >< quatre à cinq ans que je le suis pas à pas, m’infor- « mant avec scrupule de ses diverses manifestations; « lisant, écoutant, observant, et toujours plus frappé « des envahissements de la nouvelle école. Les hommes « qui professent la certitude absolue du Canon et l’in— « faillibilité de l’Ecriture se comptent aujourd’hui aisé- « ment. Ceux qui proclament les droits de la critique « et qui reconnaissent des erreurs dans la Bible abon- « dent partout. Quant aux écoles de théologie d’où sor- « tiront ceux qui prêcheront demain l’Evangile, il est « impossible de n’ètre pas consterné lorsque l’on con- « sidère l'opinion qui y règne. J’ai lu une centaine de « thèses de Montauban et de Strasbourg, et j’ai frémi de « voir qu’à peu d’exceptions près, ces futurs pasteurs « se rattachaient aux diverses tendances de l’Allemagne. « En général, Nèander est leur modèle... Le savant et « loyal Michaëlis pensait que le Pentateuque avait bien « une origine mosaïque, mais qu’il renfermait des in-
1 Les Ecoles du doute et l'école de la foi, par le comte Agénor de tiasparin.
• terpolations. Selon les gens hardis, le Pentateuque « n’est qu’un recueil provenant de divers auteurs, de di- « verses époques et de matériaux hétérogènes. On a « appliqué au livre de Josué l’hypothèse des fragments.
« On a prétendu retrancher plusieurs chapitres du livre « des Juges; Esther est devenu une légende juive. On « a contesté le livre d’Esdras et plusieurs chapitres de « Néhémie. Pour Isaïe, on lui conteste les vingt-six der- « niers chapitres, ceux qui renferment les grandes pro- « phélies sur le Messie. A entendre les uns, l’auteur « du livre de Daniel est tout simplement un imposteur; « selon les autres, il n’a pas voulu tromper, et ce n’est « pas sa faute si la superstition lui a attribué une auto- « torité à laquelle il ne prétendait pas. Le livre de Jo- « nas n’est qu’une légende écrite par un homme de « mauvais goût. Job est une fiction poétique. On accuse «< l’Ecdésiaste de sadducéisme. On rejette purement « et simplement le Cantique des Cantiques... C’est une « guerre à tous les livres, à tous les dogmes, à tous « les miracles, à toutes les prophéties de l’Ancien Tes- « tament. La critique de la nouvelle école porte une « main audacieuse sur l’Ancien Testament et sur le « Nouveau. Avec elle, vous avez autant de Bibles que « de docteurs : l’un retient ce que l’autre rejette ; il y a « des moments où le volume s’augmente, et d’autres où « il doit s’arrêter; et, à vrai dire, la question n’a pas « pour eux l'importance qu’elle aurait pour nous, car « les livres admis ne sont pas à leurs yeux des livres « divinement inspirés. Ce sont des documents fort im- « parfaits. Le rationalisme supra-naturaliste (qui croit à « une certaine action providentielle sur la composition « des Ecritures) n’çst pas beaucoup plus respectueux que « le rationalisme de la nouvelle école, pour le Canon
« des deux Testaments. Il est, à la vérité, plus réservé, « il se contente d'un petit nombre d’exclusions ; et quel- « quefois il est assez modéré pour n’exprimer que des u doutes. Mais leur prétention est la même. Quoiqu'ils « admettent une certaine action providentielle, le Ca* « non des livres de la Bible est, selon eux, le résultat « du travail des hommes; on a pu se tromper en le for- « mant, donc l’on peut et l’on doit travailler à en recti- « fier les erreurs. C’est ce qu’établit en termes exprès « M. Cellérier (professeur d’Ecriture sainte à Genève). « Il n'y a eu, dit-il, qu’une oeuvre providentielle et non « miraculeuse ; les causes secondes ont librement agi, « et la faiblesse humaine a pu amener l’erreur. L’erreur « qui règne dans l’Eglise nationale de Genève est si « énorme que, ne pas la signaler, ce serait s’en rendre « complice. Les fondements mêmes de l’Evangile sont « journellement renversés en son nom. La Bible est en- « core la parole de Dieu aux yeux des masses. 11 existe « maintenant une croyance générale à l’autorité des « Ecritures qui préserve les ignorants et contient les « savants eux-mêmes. Jusqu’à présent, la croyance gé- « nérale des peuples arrêtait les docteurs... Mais, je « n’hésite pas à le dire, si jamais une pareille définition « des Ecritures achevait de descendre du cabinet des « théologiens dans les peuples des églises, nous assis- « lerions à des saturnales de rationalisme auxquelles « on ne saurait penser sans frémir. »
Dans le protestantisme actuel, il faut bien distinguer ceux qui raisonnent et ceux qui pratiquent.
Parmi ces derniers, nous comptons les ministres du culte, les pasteurs, et ceux qui fréquentent régulièrement leurs temples.
De ces fidèles, nous ne pensons pas qu’il y en ail
beaucoup qui se rendent compte de leur croyance, et en examinent sérieusement les motifs et la base; sauf peut-être quelques femmes savantes qui raisonnent beaucoup, et avec tout l’entêtement dont elles sont capables, pour s'affermir de plus en plus dans leur parti pris. Tous les autres généralement, quand ils sont de bonne foi, pratiquent la religion parce qu’ils la supposent suffisante, et parce qu’enfin il leur en faut une.
Aux ministres aussi, il en faut une ; et surtout à eux. C’est à ceux-là surtout et à leur raison que nous voudrions parler. Que pensent les ministres protestants de leur religion, du christianisme et de la Bible ? Us prêchent le saint Evangile et le proposent au respect de leurs ouailles, mais sont-ils d’accord sur ce qu’il enseigne ? En est-il deux qui voient le même dogme et le même sens dans les passages réputés les plus importants? Les ministres de l’Allemagne viennent de se réunir à Berlin. Sur quoi se sont-ils accordés réellement? Pour faire quelque chose cependant, ils sont revenus trois cents ans en arrière, et sont convenus « d’embras- « ser de cœur et de confesser de bouche la confession » d’Augsbourg. Mais « ils ajoutent à ce témoignage la dé- « claralion que, pris individuellement, ils restent ferme- « ment attachés à leurs confessions particulières, non « moins qu’unis ils adhèrent à leur accord , et qu’ils « n’entendent rien changer à la manière (contradictoire) « dont les luthériens, les réformés et ceux de l’union « envisagent l’article 10 de cette confession (sur la pré- « sence réelle de Jésus-Christ), non plus qu’au caractère « spécial des paroisses réformées qui n’ont jamais con- « sidéré la confession d’Augsbourg comme leur sym- « bole. » C’est-à-dire, en deux mots et beaucoup plus clairement, comme le fit observer sur-le-champ un ora-
leur de la diète, M. Thesmar, de Cologne : « Nous dé- « clarons nous accorder sur tous les points... où nous « ne sommes pas en désaccord. »
Que signifie la déclaration de Berlin? Est-elle sérieuse? Et, au casnù elle signifie quelque chose, qu’arriverait-il si un ministre allemand déclarait maintenant ne vouloir « ni embrasser dé cœur ni professer de « bouche » la célèbre confession avec tous les articles de foi qu’elle renferme? Serait-il, pour ce seul fait et pour cette divergence d’opinion, excommunié par les autres et chassé de ses fonctions ? Non, croyons-nous; pas plus que ce pasteur protestant d’Angleterre qui, niant en face de son évêque le premier des sacrements auquel il refuse toute vertu sanctifiante, n’en est pas moins confirmé dans ses fonctions, avec charge d’âmes, et n’en touche pas moins les appointements qui y sont attachés.
Voilà où en sont les ministres eux-mêmes du culte protestant. Et s’ils ne craignaient le scandale et le mépris de l’Europe, s’ils n’avaient en face d’eux l’inflexible dogme catholique, dont ils auraient honte encore de trop s’éloigner, plusieurs ne tarderaient pas à abandonner toute formule de croyance , à prendre hautement pour eux-mêmes et à proclamer pour tous celte liberté de croire ou de ne pas croire qu’osèrent reconnaître un jour, sur les principaux dogmes du christianisme, les ministres de Genève, en décrétant, dans un statut fameux ', l’abstention et le silence sur la divinité de Jésus-Christ, sur le péché originel et sur la grâce.
Nous nous sommes souvent demandé ce que les ministres protestants répondraient à un de leurs adminis-