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C’est là sans doute un déchirant spectacle, uue torture cruelle que l’erreur inflige aux miùistres d’une religion fausse. Voilà où l’on arrive, avec le texte de lu révélation, et la raison individuelle pour l’expliquer.
Si nous interrogeons les hommes indépendants, les libres penseurs du protestantisme, c'est bien autre chose encore. Il va sans dire que ceux-là se soucient fort peu des pratiques du culte. Tout au plus paraltront-ils, avec les honneurs qui leur sont dus, à quelque réunion, à quelque séance religieuse, suivant les convenances et les coutumes locales. Mais, en qualité de penseurs, ils se réservent le droit de croire autrement que leurs coreligionnaires, de croire comme ils l’entendent, et d’agir en conséquence. Parmi les catholiques aussi, il est des libres penseurs ; mais ceux-là renient le principe même du catholicisme, et cessent d’être catholiques; tandis que le libre penseur protestant, loin d'être infidèle à son principe, n’en est que plus protestant.
Nous avons chez nous, en France, un type irréprochable de ces penseurs protestants. M. Guizot est calviniste, et respecte l’Evangile ; quelle est bien précisément sa religion? Dans une allocution célèbre, dont, selon nous, on a fait trop de bruit, il s’est montré plein de zèle , et n’a pas craint d’arborer son symbole. Quel est ce symbole? M. Guizot croit au supernaturalisme, prêche avec ardeur le supernaturalisme. Peut-être serail-il assez embarrassé , pour donner au juste la différence entre une vérité naturelle et une vérité supernaturelle. Pourrait-il dire, par exemple, en quoi la notion de Dieu fournie par le christianisme diffère essentiellement de celle que doune la raison et la philosophie? Pourrait-il dire comment il entend la béatitude surna-
turelle où sont élevés les saints dans le ciel, et ce qa’elle ajoute â la possession naturelle de Dieu après celte vie? En tout cas, nous n’avons vu dans le supernaturalisme prêché par M. Guizot, que des vérités de l’ordre naturel. C’est l’existence d’un être suprême, maître du monde et spécialement de la société; c’est la Providence et son gouvernement; c'est l'âme et la liberté humaine; c’est une autre vie, réservée aux châtiments et aux récompenses ; toutes vérités qu'ont professées et que professent les déistes et les rationalistes un peu raisonnables. C’est le spiritualisme philosophique; ce n’est pas encore, il s’en faut, le spiritualisme chrétien. Il parait que M. Guizot identifie dans sa pensée le supematurel avec le supra-sensible. Sans doute, le spiritualisme philosophique, tel que le professent les rationalistes, contient des vérités sublimes, importantes et nécessaires pour le bonheur de l’homme et de la société ; mais il ne contient pas les vérités supérieures du christianisme, il ne contient pas même le christianisme protestant, le christianisme de Calvin, de Luther et de Mélanchton. Ce serait peut-être bien de l’audace, de demander aux penseurs protestants de nos jours, et à M. Guizot en particulier, s’ils croient fermement la trinité des personnes en Dieu ; la divinité de Jésus-Christ, en tout égal à Dieu le père; s’ils admettent le péché originel, la rédemption , la grâce, la vision béalilique, et autres vérités qui sont de l’essence même du christianisme.
On peut affirmer, comme une vérité trop réelle, que les penseurs protestants, spécialement en France, ne sont plus chrétiens : ils sont simplement spiritualiste», rationalistes, ou encore déistes. Sont-ils autre chose en Allemagne? Demandez-le à Strauss, professeur de protestantisme ; et qu’il voua dise ce qu'il pense de Jéau»-
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Christ. Demandez à cet autre penseur, Maurice Carrière, qui a le courage, rare aujourd’hui, de respecter le christianisme, et qui dès lors passe pour un chrétien sincère; demandez-lui ce qu’il pense exactement du christianisme. Il croit au Christ historique, au Christ vivant ; c’est beaucoup pour l’Allemagne. Mais il laisse ignorer s’il croit à la divinité du Christ ; il admet un christianisme progressif, plusieurs christianismes successifs, une évolution de christianismes et une série de transformations religieuses, à l’une desquelles il prétend bien assister de son vivant, s’il n’en est pas l’instrument et le promoteur. Voilà le christianisme des penseurs allemands, et à quoi ils sont parvenus à l'aide de la raison.
Et les penseurs d’Angleterre, du temps qu’il y avait des penseurs protestants en Angleterre, qu’ont-ils fait du christianisme? Voici le portrait que nous en fait un grave historien 1 : « Ils professaient (les derniers pen- « seurs, il y a de cela près d’un siècle) un christianisme u fondé sur la raison ; et de là déviaient aisément jus- « qu’à une croyance peu définie, que leurs adversaires « appelaient arianisme. Sur cette pente, il est fort dif— « ficile de fixer des points d’arrêt. Un des champions « les plus chéris de l’Eglise, le duc de Buckingham, « passait pour ne la défendre qu’à litre de machine « gouvernementale. Boliugbroke n’avait embrassé la « religion de l’Etat qu’en homme d’Etat, et devait finir « par haïr et mépriser la foi sous toutes les formes... « Quant à Swift, sa profession (d’ecclésiastique) lui « commandait plus de réserve. 11 avait adopté la poli- « tique de la haute Eglise; mais il se moquait des con-
• M. de RémuMt.
« troverses et des sectes; ce qui u’aunonce jamais une « grande ferveur... Sa foi se réduit à la profession de « la religion établie. Cette doctrine, fort répandue, « s’est perpétuée... Tindal, Toland, Collins, franchi- « rent les dernières limites... L’arianisme, puis l'unila- « rianisme, puis le socinianisme, puis le déisme, deve- «< naient les termes d’une progression continue, s’ils « n’étaient pas des expressions diverses d’une môme << valeur. Malgré les anathèmes de la chaire, malgré les « menaces et les rigueurs du parlement, malgré les cla- « meurs de la multitude scandalisée, une liberté de fait « était à peu prés acquise à ces transformations succès- « sives du libre examen, un des principes de la réforme. « L’étude des Ecritures conduisait impunément des « chrétiens à des interprétations que le catholicisme ou u le calvinisme n’auraient pas tenues pour chrétiennes. « En croyant revenir au texte, on s’écartait de la tradi- « lion... Burnet, Locke, Newton, Clarke, défendaient « la foi en supprimant ou en atténuant les mystères. « Ainsi le dogme s’effaçait peu à peu des esprits, dis- « paraissait peu à peu du langage. Et Leibnitz écrivait, « que même la religion naturelle s’affaiblissait en An- « glelerre. Comment s’étonner maintenant qu’un catho- « lique du continent jeté au milieu de cette société, « imaginât à la première vue que la foi chrétienne y « marchait à son terme, ou du moins se retirait des « classes élevées par le rang ou par l’esprit? 11 enten- « dait des prêtres, des évêques, institués par l’Etat, « traiter d’erreurs superstitieuses des dogmes insépa- « râbles pour lui de la religion de l’Evangile. Il trouvait « même chez les orthodoxes une liturgie simple, peu de « cérémonies, plus de latin consacré, presque tous les « sacrements supprimés; le culte de la Vierge, le culte
« des saints, et tous les miracles modernes proscrits « comme des restes d'idolâtrie. Puis, en dehors de « cette religion officielle, des symboles divers, des dis- « sidences de toutes sortes, des sectes de toute nature, , «qui prêchaient, écrivaient, disputaient. Enfin, dans «le monde politique, des hommes considérables et « habiles réduisaient le culte à une institution publi* * .. « que , que les uns trouvaient nécessaire , les autres , .
« abusive. Et, prés d'eux, quelquefois au-dessus d'eux,
« de beaux esprits, même des génies supérieurs, qui « modifiaient le dogme par le raisonnement, et met- « taient leurs pensées à la place des croyances... Après « l’avénement de la maison de Brunswick... avec les « arrière-pensées d’absolutisme , l’esprit de bigoterie •
« sortit du gouvernement, et le prosélytisme ne repaît rut plus dans le pouvoir. Walpole, qui, grâce à la « durée de son administration, exerça une si grande in- « fluence sur l'esprit du gouvernement anglais, et en « forma, pour ainsi dire, la tradition, professait, dans « les questions qui touchaient l’Eglise , une neutralité « éclairée . Il s'était promis de ne jamais blesser ni ca- « resser aucune passion religieuse. Il n’appliquait à au- « cune autre chose avec plus grand soin sa maxime fait vorite : Quieta non mooere. Le temps et celte sage « conduite calmèrent de plus en plus les esprits, et « servirent à décourager du même coup le fanatisme « et l’incrédulité. L’un perdant de sa force, l’autre de- « vint sans objet et sans prétexte. Il ne faut jamais ou- « blier que les Anglais ne sont point un peuple de •i spéculatifs désœuvrés. Tout est une affaire pour eux :
« ils sont un peuple libre et un peuple pratique. Pour « un peuple pratique, la religion est appréciée par ses « effets plus que par ses principes. Quand même une
« analyse rigoureuse trouverait à reprendre dans ses « dogmes considérés comine systèmes, elle est la forme « convenue et vénérée , sous laquelle se présente aux « masses la sanction de la morale... Chez un peuple u qui fait ses affaires, la religion même en est une, la « première de toutes, si l’on veut; une condition de sa- « lut en ce monde, avant d'être la voie du salut dans la « cité invisible. On ne peut nier que dans les discours « et dans les livres où les Anglais défendent la religion, « la considération de l’intérêt et de l’ordre public ne « tienne une grande place. Celle liaison même de la « foi et de la politique est exprimée par l’union consti- « tulionnelle de l’Eglise et de l’Etat.. La religion, « quand elle ne s'appuie pas sur d’autres fondements , « pout perdre de sa sublimité comme idée, de sa pro- « fondeur comme sentiment. Elle peut dégénérer en « formalisme légal, en fiction politique; et son empire « sur le fond des âmes s'affaiblit. Ainsi parut-il arriver « pendant un temps à l’Eglise anglicane. »
Et ce temps dure encore. Aujourd'hui plus que jamais, le protestantisme officiel d’Angleterre est simplement un formalisme légal, une fiction politique, qui n’a plus d 'empire sur le fond des âmes. On soutient l’ Eglise établie, non parce qu’on y croit, mais parce qu’elle est établie et qu’on la juge utile pour les af/aires du pays. Le peuple anglais est un peuple pratique et positif, pour qui la religion, comme tout le reste, est une affaire, et qui l 'apprécie par ses effets plus que par ses principes. C’eslà-dire qu’il attache de l'importance, non à la divinité de sa religion , mais à l’utilité qu’il en peut tirer ; non au dogme ou à la morale, à la vérité ou à l'erreur, mais au profit et à Vintérêt public. Pour tous les esprits d’élite, l’Eglise établie est la forme convenue, sous laquelle se
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présente aux masses la sanction de la morale; on la révère à ce litre, et l’on se garde de la discuter. L’administration calmante de Walpole a porté ses fruits : on ne voit plus se produire la polémique hostile des libres penseurs d’autrefois, elle n’aurait plus d'objet ni de prétexte; mais leurs opinions, leur incrédulité, sont toujours celles du grand monde. « C’est toujours là qu’elles « régnent, dit notre auteur, malgré des apparences con- « traires; mais la mode est passée de les étaler, parre « que le droit de les avoir est acquis. »
Ces hommes positifs, indifférents au moins pour la vérité de leur religion , ne laissent pas de l’honorer officiellement ; et loin de l'attaquer, de peur de l’ébranler, ils n’osent en examiner les fondements ni les vices que le temps y aurait introduits : Quitta non montre. Ils la protègent avec soin de la majesté de leurs lois, repoussent avec zèle les agressions du dehors, et s’efforcent d’étouffer les dissensions qui naissent dans son sein : Quitta non movere. Et, en vérité, nous ne pouvons qu’admirer leur prudence; car, nous en sommes convaincu, dès qu’on osera porter la main sur l’ établissement, et y opérer quelques réformes; dés que ce grand corps sans àtue voudra lui-même faire acte de vie et essayer quelque mouvement, nous en sommes convaincu, il s’affaissera sur lui-même, et croulera de toutes parts : Quitta non mooere.
. fini nrv