CHAPITRE IV
CE QUE PEUT LA RAISON DU CATHOLIQUE SANS L INTERVENTION IIE l/Éf.LISE.
Le philosophe catholique possède des avantages que lui seul peut bien apprécier. Non-seulement il a, dans la révélation, la vérité sur Dieu et ses perfections, sur l’homme et ses destinées, sur la morale et la religion ; mais il connaît avec certitude le vrai sens des enseignements divins par les décisions de l’Eglise, qui a reçu la mission de les expliquer, et qui remplit celte mission dans toute la suite des siècles, sous la garantie de l’assistance divine. Le philosophe catholique a donc pour s’assurer des vérités morales et religieuses un auxiliaire tout-puissant et infaillible à l'appui de sa propre raison. Et là où le rationaliste avec ses seules lumières, et le protestant, avec un texte d’une signification souvent incertaine, cherchent, hésitent, ou doivent hésiter; lui, prononce, affirme, avec une sécurité entière. Pendant que ceux-là, sur un terrain où ils ne posent le pied qu’en tremblant, peuvent à peine jeter quelques rares fondements et consument leurs forces à asseoir quelques principes élémentaires ; lui, établi sur le solide et muni d'un fonds de vérités inébranlables, peut marcher en avant, conquérir de nouveaux horizons et s’élever aux plus grandes hauteurs.
Ainsi s’explique la supériorilédu philosophe chrétien . Pythagore, Platon, Aristote, Cicéron, si grands génies qu’ils soient, que sont-ils en science philosophique à côté
•le saint Augustin, de saint Thomas, de Suarez et de Bossuet? Nous ne craindrions pas davantage le parallèle, sous le rapport de la philosophie proprement dite, c’està-dire de la science logique, morale et religieuse, entre les philosophes du catholicisme et ceux du protestantisme, fussent-ils des hommes comme Locke, Bacon, Kant et même Leibnitz; mais Leibnitz avait l’esprit catholique.
Les rationalistes et les protestants se persuadent peut-être que l’orthodoxie est un obstacle à la science, et que cette règle inflexible est ponr l’esprit une entrave qui pèse sur son activité, s’oppose à son développement et rend impossible tout progrès. Nous nous sommes quelquefois demandé compte de cette illusion obstinée dans plus d’un esprit généreux; et nous croyons en voir la source dans l’idée qu’ils se forment des bornes posées par l’Eglise aux investigations du catholique. Ils ne considèrent pas, ils ne savent pas peut-être que tout ce que l’Eglise défend en fait de doctrine est faux, est une erreur; et que tout ce qu’elle propose et enseigne est vérité. Ils ne le savent pas, mais le catholique le sait; il s'en est assuré, et voilà pourquoi lui seul peut bien apprécier l’avantage qu’il possède. Or, si la règle de l’Eglise est une règle de vérité, et exclusivement une règle de vérité, comment serait-elle nuisible à la science et au développement de l’esprit humain? Quand le protestant et le rationaliste, s’irritant contre la tyrannie de l’Eglise, réclament l’indépendance de l’esprit et la liberté de penser, que réclament-ils donc en réalité, sinon la liberté de se tromper, la liberté de l’erreur ? Ils s’irritent; mais de quoi? De ce qu’on leur offre un moyen infaillible de discerner le vrai du faux dans tous les points capitaux de la science morale et religieuse.
Hélas ! quand l'Eglise les forcerait à voir juste sur ces poiols importants, il en est assez d'autres dans le domaine de la science où elle ne prétend point intervenir; où ils pourront se dédommager et divaguer à leur aise.
C’est dans ce champ libre que tous les catholiques peuvent aussi s’exercer. Et assurément ils n'y ont pas manqué, depuis qu'il y a des catholiques. A ceux qui prétendent que l’orthodoxie étouffe la pensée, paralyse la liberté de l’esprit, nous n'aurions qu’à poser celle question : Les catholiques ont-ils jamais à aucune époque montré moins d'activité, ou produit moins de travaux intellectuels, que les dissidents ou les libres penseurs? Et, pour réponse, il suffirait de dérouler l’histoire depuis dix-huit siècles, et de rappeler les noms les plus illustres depuis saint Justin, Clément et Origène, en traversant l’époque grandiose des Pères de l’Eglise et les siècles laborieux du moyen-âge, jusqu'aux grands noms modernes. A quelque moment de l’histoire que vous considériez le vaste domaine des sciences, mais surtout des sciences morales et philosophiques, quel est donc le champ où n'aient pas paru avec gloire, où u'aieul pas brillé aux premiers rangs les penseurs catholiques? Et aujourd'hui encore, s'il faut parler de notre époque, est-ce donc l’activité et l'ardeur intellectuelle qui font défaut dans le camp des catholiques?
Le penseur catholique, nous l’avons fait voir, a, pour se livrer à tous les genres de spéculations, un avantage que les autres n’ont pas. Mais, fort de cet enseignement infaillible pour tous les cas qui sont clairement décidés, que peut-il pour tout le reste, et que peut sa raison par elle-même ? Sans doute, la révélation évangélique ou traditionnelle contient la vérité pure; sans doute les interprétations et les définitions de l'Eglise
sont un critérium assuré. Mais l’Eglise n’a pas expliqué toutes les paroles contenues dans la révélation, et n’en a pas déterminé le sens avec autorité. Elle a défini bien des dogmes, condamné bien des erreurs théologiques, philosophiques , scientifiques; mais ses définitions mêmes sont souvent interprétées diversement, et l’on a vu souvent se produire des contestations, des erreurs dangereuses sur les décrets des conciles et les décisions des papes. L’Eglise est toujours vivante, et son tribunal toujours subsistant; elle peut être interrogée, elle peut parler. Mais elle ne parle pas et ne définit pas chaque jour. Or, avant qu'elle ait parlé sur une question nouvelle, que peut la raison du catholique?
C’est ici que se présente encore une double exagération.
Sur un texte révélé, mais dont le sens n’a pas été fixé par un jugement de l’Eglise, la raison peut disserter avec justesse, en découvrir par elle-même le vrai sens, se le prouver solidement, et avoir de la vérité qu’il renferme une certitude suffisante pour former ensuite sur celte vérité un acte de foi surnaturel ; non un acte de cette foi que les théologiens appellent proprement catholique, puisque l’Eglise n’a encore rien décidé , mais un acte de foi divine fondé sur la parole de Dieu. A la différence des cas où l’Eglise a prononcé, cet acte de foi ne sera pas obligatoire pour tout le monde ; il ne sera pas obligatoire pour ceux qui ne sont pas assurés que telle vérité soit réellement révélée. Et, dans ce sens seulement, ce ne sera pas un acte de foi catholique. Mais il peut être obligatoire ; et il l'est pour quiconque est certain, n’importe comment, que Dieu a révélé cette vérité. Or, on peut, disons-nous, en acquérir une certitude réelle avant d’avoir là-dessus une décision de l’Eglise.
Le nier, ce sérail nier la théologie el sa fonction principale, qui est de prouver par l’examen el par le raisonnement que les vérités qu’elle traite sont contenues dans la révélation.
De même, le philosophe chrétien peut, en compulsant les actes des conciles el les décisions des papes, connaître l'enseignement de l'Eglise et en saisir le vrai sens. Il peut plus encore : il peut méditer sur les dogmes une fois connus, les pénétrer plus ou moins profondément, en tirer des conséquences légitimes, en faire des applications justes à la morale, à la philosophie, à la science. Enfin il peut, dans ses éludes et ses spéculations diverses, juger avec certitude que tel aperçu qui s’est montré à lui est ou n’est pas contraire aux vérités révélées, à l’enseignement de l’Eglise.
Cela est possible à la raison, au moins quelquefois. Et le nier serait nier toute science en dehors de la simple croyance aux enseignements révélés. Cela est possible au philosophe catholique; et s’il est attentif, s’il est sincère, il y réussira plus d’une fois. Mais en tout cela aussi, il peut se tromper fréquemment, et, en attendant que l’Eglise l’avertisse, aller donner sur bien des écueils. Il le peut par légèreté, par inconsidération et par orgueil. Il le peut aussi par des causes plus ou moins indépendantes de sa volonté, el par le seul fait de l’infirmité de la raison humaine.
Nous aurions pour le prouver un lamentable tableau à dérouler, le tableau de toutes les erreurs qui se sont produites au sein de l'Eglise, et qui n’ont été arrêtées, redressées ou confondues que par l’autorité de ses décisions. On peut consulter sur ce sujet le Dictionnaire des hérésies; on peut y ajouter aussi le dictionnaire, peut-être plus volumineux encore, des erreurs qui n’ont
DigilU
échappé à la qualification d’hérésies que par le retour à la vérité prompt et loyal de leurs auteurs. Bien certainement, les nombreux hérétiques qui, à diverses époques, ont désolé la religion et la science, n’avaient pas tous entrepris avec préméditation de contredire la vérité et l’enseignement de l'Eglise. Quand ils commencèrent à dogmatiser, ils ignoraient peut-être réellement que le point qu’ils attaquaient fût une vérité révélée, enseignée par l’Eglise, ou que le point qu’ils voulaient établir fût en rien contraire au dogme catholique. Arius et Pélage, Béranger et Wicleff, Roscelin et Abailard, Luther et les jansénistes furent-ils coupables dés le début comme ils le furent plus tard ? Nous l’ignorons. Mais si la passion est aveugle, la faiblesse de l’esprit est grande. Qu’il s’agisse d’interpréter une parole révélée, d’expliquer un point de la foi, ou de juger si dans les spéculations philosophiques auxquelles on se livre il n’cst rien qui contredise, par voie de conséquence, les principes du dogme et de la morale; l’erreur est facile, trop facile, parce que la raison est faible.
Si l’erreur est facile, le remède est dans l’Eglise ; et, quand elle parlo, le crime est de fermer l’oreille à sa voix, comme la gloire et le mérite est de l’entendre. C’est ce qui fait la différence entre Baius ou Quesnel et Fénelon. Qui jamais apporta à la recherche de la vérité un esprit plus élevé et un cœur plus pur que le saint archevêque de Cambrai? et où l’erreur semblait-elle moins à craindre que dans le pieux dessein d’élever les âmes au pur amour de Dieu? Et cependant ce Sage illustre trouve jusque dans l’exagération de l’amour divin une illusion, une erreur, qui attaquait les fondements les plus essentiels de la morale chrétienne. Er-