‹ De la valeur de la raison humaineChapitre 4 sur 44 · QUESTION DES IDÉES INNÉES ; QUESTION PRÉSENTE · texte numérisé non relu

QUESTION DES IDÉES INNÉES ; QUESTION PRÉSENTE

Nous avons dit ailleurs 1 comment les premiers hommes ont commencé à penser. Le texte de la Genèse, interprété par toute la tradition , nous révèle qu’Adam et Eve furent créés pensants et parlants, et que leur esprit fut orné, en naissant, de connaissances incomparablement plus riches et plus variées que n’en possédèrent jamais les plus savants de leur longue postérité \

Mais du premier homme, qui sortit tout formé des mains de son créateur, aux hommes qui viennent aujourd'hui à la vie, aucune conséquence n’est possible. Si l’on s’imaginait que l’enfant doit naître pensant parce qu’Adam fut créé pensant, il faudrait dire aussi qu’il doit naitre parlant, qu'il doit naître, comme Adam, dans la plénitude de l’àge, avec le développement complet de ses facultés corporelles et spirituelles. Mais les partisans eux-mêmes des idées innées, qui sont convaincus

1 De l'Origine de» conn . hum. d'après l’Érnïumninle. ch. ni, § 3. — * J Ibid., § 4.

qui l'enfant doit naître arec quelque pensée, n’appuient jamais leur sentiment sur l’exemple d’Adam, et ils ne s’imaginent point que l’enfant apporte en naissant aucune connaissance formelle et développée, ni rien qui puisse être comparé aveo les connaissance! du premier homme>

Mais l’enfant pense-t-il réellement? naît-il du moini avec une idée intellectuelle ? ou bien, quand et à quelle occasion, comment et par quelle cause commence-t-il à penser? Question difficile, non moins qu'attrayante.

Le commencement de la vie et de la pensée est un phénomène qui se passe Sous nos yeux et qui se renouvelle chaque jour; un phénomène étudié, opiniâtrement observé par tous les philosophes, depuis qu'il y a des philosophes. Cette question a troublé , agité et divisé toutes les écoles ; et en définitive ello est restée un mystère. « La pensée est un fleuve qu’on ne remonte pas ai- « sèment; sa source, comme celle du Nil, est Un mys- « tère- Comment, en effet, retrouver les phénomènes « fugitifs dans lesquels s’est marquée la pensée nâis- « santé? Est-ce par la mémoire? Mais vous avez oublié « ce qui se passait alors en vous, car vous ne le remar- « quiez pas, On vit, on pense alors sans faire attention « à la manière dont on pense et dont on vit; et lamé- «t moire ne rend pas le dépôt qu’on ne lui a pas confié. « Consulterez-vous les autres? Ils sont dans le même « embarras que vous. Étudierez-vous les enfants? Mais <1 qui démêlera ce qui se passe sous les voiles de la pen- « sée d’un enfant? Les déchiffrements de cette nature « conduisent aisément à des conjectures , à des hypo- « thèses ’... »

1 M. Cousin, lec. Ifl.

Déjà saint Augustin, en face de cettè même difficulté contre laquelle son génie avait longtemps lutté, semblait désespérer également d’une solution 'si ardemment désirée, et il y renonçait en s’écriant $ « Laissons là cet « âge, puisque nous ne pouvons ni interroger l’enfance « pour savoir ce qui se passe en elle, ni nous rappeler « nous-mêmes ce qui alors se passait en nous »

Platon, pour expliquer l’origine de nos connaissances, avait eu recours à une hypothèse tout imaginaire. Ayant remarqué que l’homme le plus ignorant( s’il èst interrogé avec méthode sur les choses qu’il ignore, les découvre lui-mêmo et les trouve dans son esprit ; le divin Platon en conclut que cet homme connaissait déjà ces vérités, mais qu'il les avait oubliées, et que les apprendre. pour lui, était simplement s’en souvenir. C’est pourquoi il imagina de dire que les âmes avaient existé dans un autre monde, où elles contemplaicht la vérité, les idées ou archétypes éternels des choses; mais que ces âmes ayant été depuis renfermées dans des corps , leurs idées et leurs connaissances demeuraient assoupies et comme évanouies, jusqu’à co qu’elles fussent réveillées par la présence des objets faits à l’Image de ces idées ; jusqu’à ce que le regard de l’esprit fût pro* voqué, excité par un avertissement du dehors. — Beau rêve peut-être pour un païen, mais pur rêve.

Saint Augustin, grand admirateur de Platon, ne le fut pas cependant au point d’admettre, à son exemple, celle préexistence des âmes et celle réminiscence prétendue de connaissances possédées dans une autre vio Mais à quel moment de la vie, à quelle occasion et par quel moyen l’homme commence-Hl à penser? L’esprit

1 De Trinit., 1. XIV, e. v, n. 8. — * Vid. Retract., 1. I, c. vin.

de l’enfant est-il illuminé au moment même de sa création; ou sa raison, simple faculté sans acles aux premiers jours de sa présence dans un corps à demi formé, ne commence-t-elle à s'ouvrir à la lumière qu’au contact des objets extérieurs, à l’occasion des sensations et de l’expérience? C'est un point sur lequel saint Augustin ne nous a point semblé très-explicite. Ce que nous avons trouvé de plus formel, est ce passage, de Trinitale *, où, après avoir prouvé que Pâme humaine est l’image de la Trinité divine, il se demande : « Mais que faudra-t-il « dire de l’enfant, alors qu'il est si faible et plongé dans « une telle ignorance des choses, que les ténèbres de « son esprit font frémir tout esprit qui connaît quelque « chose? Faut-il dire également que son esprit se con- « nait lui-même, mais que son attention étant absor- « bée par les sensations du corps, d’autant plus vives « qu’elles sont plus nouvelles, il peut ne pas s'igno- «rcr, mais il ne peut pas se penser?... L’àme des « petits enfants est si fortement occupée aux sens, « et si absorbée par les sensations, qu’elle n’a d’at- « trait ou d’éloignement que pour les choses sensi- « blés; mais elle ne pense point à son intérieur, et « elle ne saurait être avertie de le faire, car elle n’a point « appris la valeur des signes, dont le principal est la pa- « rôle; et elle l’ignore comme le reste. Mais autre chose « est se connaître, autre chose se penser soi-mème, « comme nous l’avons vu. Laissons donc là cet âge. » Il dit encore ailleurs : « Ainsi Dieu a donné à l’âme « humaine l’intelligence. Mais dans l’enfant l'intelli- « gence et la raison sont pour ainsi dire assoupies, « comme si elles étaient nulles. Lorsque l’âge arrive,

1 L . XIV, c. v.

« elles doivent être excitées, exercées, pour être capa- « blcs de savoir et d’apprendre, pour devenir aptes à « percevoir le vrai comme à aimer le bien *. »

Ce que l’on pourrait conclure peut-être de ces passages trop peu explicites, est que saint Augustin admettait dans l'âme de l’enfant quelque connaissance, mais peu sensible et comme assoupie; une conscience d’ellemême, non réflexe, comme on dit aujourd’hui, mais directe.

Aristote avait été disciple de Platon. Soit esprit d’opposition, soit conviction propre et amour de la vérité, il prit la thèse contradictoire à celle de son maitre. D’après lui, l’intelligence est d’abord une table rase où rien n’est écrit. La science des principes n’est point innée, et nos connaissances ne commencent qu’à la suite des sensations. Nous percevons d’abord les objets individuels, et de là notre raison s’élève aux idées générales et abstraites.

Si beaucoup de Pères des premiers siècles de l’Église inclinèrent plutôt vers les idées de Platon, ramenées aux règles de l’orthodoxie, tout le moyen âge, et notamment saint Thomas, le plus noble représentant de cette époque savante, adopta la théorie d’Aristote en la perfectionnant. Le Docteur angélique se demande * : « Si l’in- « tellecl connaît toutes choses par des espèces ou idées « naturellement imprimées en lui... Non, répond-il; « ainsi que le dit le Philosophe (Aristote) en parlant de « l’intellect : C’est une table rase où il n’y arien d’écrit... « Platon avait pensé que l’intellect de l’homme est plein « de toutes les idées intellectuelles, mais que son union « avec le corps l’empêche de passer en acte. Mais cela

1 De Civit. Dei, 1. XXII, c. xxiv, n. 3. — * I, q. 84, a. 3.

« ne parait pas convenablement dit. » Puis, posant la question, non plus pour toute espèce d’idées, mais spécialement pour les idées pures *, il demande : « Si la « connaissance intellectuelle vient originairement des « choses sensibles; » et il embrasse le sentiment « du « Philosophe, qui dit que le principe de notre connais- « sance nous vient des sens... Non pas, ajoute le saint « docteur, que, d'après Aristote, l’opération de l’inlel- « lect soit une communication du corps, puisqu’une « chose corporelle ne peut rien imprimer sur une chose « incorporelle. Ainsi, pour produire l’opération inlellec- « tuelle, la seule impression des corps sensibles né suffit « pas, il faut quelque chose de plus noble. Ce n’est pas « non plus que l’opération intellectuelle soit causée par a l’impression de quelques êtres supérieurs, comme le « pensait Platon ; mais cet agent supérieur et plus noble «< est ce qu’Àristote appelle Vinlellect agissant, lequel « ayant reçu dessensles fantômes, les imagesdes choses, « les rend actuellement intellectuelles, par le moyen de « l’abstraction. Voilà pourquoi on dit que l’opération in- « tellectuelle ost causée par les sens, à raison des fan- « lômesou images. Mais comme les fantômes ne suffi- « sent pas pour produire l’idée intellectuelle, on ne peut « pas dire que la connaissance sensible soit la cause to- « taie et complète de la connaissance intellectuelle : elle « est, pour ainsi dire, la matière qui sert à opérer. » C’est dans ce sens qu’il ajoute, a. 7 i « Il est impossible « à l’intellect, dans cet état de la vie présente oit il est « uni à un corps mortel , d’avoir aucune idée en acte » sans s’aider des fantômes ou images sensibles. »

Tel est le sens et l’origine de cèt axiome célèbre, et

généralement trop peu compris ! Nihil est m intellect u quoi prius non fuerit in sensu.

Les modernes ayant détrôné Aristote, en revinrent aux idées fnnées. Mais d’abord toutes les idées étaientelles innées, ou, si elles n'étaient pas toutes innées, lesquelles avaient ce privilège? Ensuite, que fallait-il entendre par idées innées, et quel était leur état inné? L’idée de Dieu, par exemple, était-elle formelle dans l'enfant, ou bien l’enfant n’avait-il d’inné qu’une disposition à concevoir Dieu? on bien encore, les idées étaiêfibelles innées dans l’àme à l’état obscur, confus, indiscernable, comme les traits d’une statue sont dans le bloc de marbre qu’on présente à l’artiste Les partisans des idées innées étaient peu d’accord dans la manière de les concevoir et de les expliquer.

Lôcke rejeta toutes ces hypothèses, et affirma de nouveau que toutes nos Idées sont acquises , qu’elles nous vieéhent toutes des sensations et des opérations de l’èâprit sur les sensations. Et comme depuis lors plusieurs écoles ont suivi son sentiment, les deux opinions ôttt Continué à avoir leurs partisans et leurs adversaire*.

Aujourd'hui on n’est pas plus d’accord, et la scienéé est loin d’élre fixée sur ce point difficile. Autant què nous pouvons en juger par les auteurs contemporains que nous avons lus, et nous en avons lu un certain nombre, Il existe trois systèmes bien distincts. La question est bien dégagée et nettement posée : on entend , de part et d’autre, par idée innée, une perception, unè connaissance réelle, Une lumière non à l’étal latent, mais brillant sur l’âme dès lé premier instant de sôû existence et montrant le vrai à son regard constam-

1 Ainsi què l'expliquait Leibûlti.

ment excité. Or, on n’admet plus, généralement, qu’il y ait plusieurs idées innées, en quelque nombre que ce soit. Mais un grand nombre de philosophes en admettent une; car, disent-ils, une suffit; mais une est nécessaire pour engendrer toutes les autres. Cette idée est l’idée' de l'être, idée essentielle à l’âme, et contemporaine de sa création même. C’est le système actuel de l'idée innée. Selon d’autres, rien n’exige, rien ne prouve l’innéilé de celte idée de l’être; il suffit qu’elle se produise la première dans l’esprit à l’époque où l’esprit de l’enfant commence à avoir des idées. Toutes les idées sont acquises, et la première acquise, selon eux, est l’idée générale de l’ètre. Mais plusieurs autres prétendent que ce n’est ni cette idée de l'être ni aucune idée générale qui est donnée la première; ce sont, disent-ils, les idées particulières, fournies par l’expérience et la sensation, à l’aide desquelles l'esprit parvient à former des idées générales et des idées spirituelles. C’est une nouvelle manière d’expliquer les idées acquises, et le troisième système sur l’origine des idées.

Les premiers disent donc : l'idée, la pensée innée, est une nécessité de l'esprit, une chose essentielle à sa nature. Tout esprit est essentiellement actif et pensant : conçoit-on un esprit qui ne pense ni n’agit? Tout esprit est essentiellement vivant; or, il ne vit que par la connaissance et par l’amour. Un esprit, dès qu'il est créé, est destiné à connaître le vrai et capable de le connaître ; il n’existe que pour cela. Or, le vrai, l’absolu, l’être, objet de sa connaissance , est par lui-même présent à l’esprit, et n’a besoin d’aucun intermédiaire; donc, il est aperçu de l’esprit à l’instant même où celui-ci existe. L’âme est faite à l’image de Dieu ; elle est même, selon les saints Pères, à l’image de la Trinité et des trois per-

sonnes divines. Mais si l’àme de l’enfant n’avait aucune pensée, aucun acte, aucun amour, en quoi serait-elle, pendant ce temps, l’image de Dieu et de la sainte Trinité? De plus, comment un esprit non pensant pourrait-il devenir pensant? Ce ne serait pas par sa détermination; car pour se déterminer, il faut déjà penser. Ce ne serait pas par les sensations qu’il reçoit des objets extérieurs, car la sensation n’a aucun rapport avec l’idée intellectuelle. 11 n’a d’ailleurs en lui-même rien qui puisse produire cet acte ou celle pensée, s il n a auparavant une pensée essentielle, une idée générale qui contienne virtuellement, éminemment toutes les idées particulières, qui les engendre et qui les détermine, à mesure que les objets se présenteront. L’enfant, par l’expérience, connaît les objets individuels, finis, et acquiert ainsi des idées particulières; or, il ne peut connaître les êtres particuliers sans connaître auparavant l’être en général. Il ne peut connaître le fini sans connaître l’infini ; car l’idée du fini n’est que 1 idée négative de l'infini; or, on ne peut connaître la négation d’une chose sans connaître auparavant celte chose. Donc

Les seconds, avons-nous dit, ne reconnaissent dans l’enfant aucune idée ou perception innée. Si I enfant, disent-ils, avait pensé depuis le premier moment de son existence, il n’est pas croyable qu'il en eût perdu si absolument tout souvenir; il n’est pas croyable que de tous les hommes aucun ne se fût jamais rappelé celle opération si importante de son esprit, qui aurait dû y laisser une impression si profonde. On se rappelle bien la pensée fugitive qu’on a eue dans le sompieil, pourquoi pas celle qui a fait si longtemps toute notre vie? Si une idée, comme on le prétend, était essentielle à

l’esprit; si l’esprit pensait essentiellement à l’être, à l’absolu, à n’imporle quel objet, il y penserait nécessairement et toujours. Or, personne ne soutiendra que nous pensions toujours et formellement à l'être, à l’absolu. Il existe d’ailleurs une preuve de fait, que l’esprit est souvent sans celle, pensée, el même sans aucune pensée; c’est l’état où il se trouve pendant le sommeil, les défaillances, etc. La pensée de l’enfant au sein de sa more est représentée par ses partisans, et il le faut bien, comme tellement indépendante de toute sensation el do toute image sensible, qu’elle serait, dans son origine et dans sa permanence, totalement étrangère au corps et indépendante de ses organes; mais alors ce ne serait plus une pensée humaine, ce serait l’acte d'un pur esprit, tels que sont les anges. Ainsi, tout indique que l’enfant, avant de voir le jour, ne pense pas, n’a aucune idée, pas plus celle de l’ètre que toute autre. Mais, ajoutent les partisans de celte seconde opinion, aussitôt que l’enfant venu à la vie est capable d’avoir des sensations distinctes, et par ces sensations la perception des objets qui affectent ses sens ; il est nécessaire- que l’esprit, en percevant tel objet particulier, individuel , reçoive aussi l'idée générale de l’être, parce qu’il ne peut percevoir cet objet que comme un être et sous la notion de l’ôlre.

Gela même n’est pas nécessaire, reprennent les troisièmes ; et l’enfant peut avoir plusieurs idées particulières, individuelles, avant d’avoir aucune idée générale ; çe n’est même qu'en percevant les objets particuliers, en soi et hors de soi, qu’il parvient à se former des notions communes, générales, universelles. Ceux qui raisonnent ainsi ne disent pas que l’esprit puise dans les objets particuliers ou dans la sensation l’idée générale, l’idée in-

— in-

tellectuelle, laquelle ne s’y trouve pas; ils disent que l’esprit commence par percevoir un objet particulier, un objet présent, sans penser d’abord à autre chose. Car il est de fait qu’on peut penser à un être en particulier, sans penser à l’être en général; à un objet fini, sans penser à l’infini. Mais ensuite, en percevant un second objet, plusieurs autres objets qui présentent par quelque cùlé les mêmes phénomènes, les mêmes qua- • lités ou les mêmes caractères, l’esprit s’attache exclusivement à considérer ces caractères, ces qualités communes, sans tenir compte des objets qui les soutien- . nent : et voilà l’idée abstraite, commune, générale. Telle est la marche naturelle de l'esprit humain : il va des idées particulières aux idées générales; de l’idée d’un triangle, de plusieurs triangles aperçus à l'idée générale du triangle. Que l’on étudie à cet égard l’enfant et l’homme du peuple, et cette loi de la nature deviendra palpable. Pour l’idée des êtres immatériels, voici comment l’homme l’acquiert : il conçoit d’abord l’idée ou l'image d’un être matériel, puis il en écarte tout ce qui est image, et obtient ainsi l’idée d'un être purement spirituel. C’est dans ce sens que, selon saint Thomas, l’esprit ne peut rien concevoir d’immatériel, de spirituel ou de général, sans s’aider des fantômes ou images sensibles, à la condition de les écarter ensuite, non sans peine, pour abstraire l’idée immatérielle. Et c’est ce travail d’abstraction qui fait que la pensée aux choses immatérielles fatigue le cerveau, et le fatigue d’autant plus qu’elles sont plus immatérielles et plus élevées au-dessus des sens; preuve évidente que ces idées ne sont point à priori dans l’esprit, et qu'il ne les acquiert qu’en opérant sur les images fournies par les sens.

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Tels sont les systèmes avoués de nos jours sur l’origine des idées, autant qu'il nous a été donné de les saisir et de les analyser. Les partisans respectifs de ces systèmes se plaindront peut-être que nous ayons mal servi leur cause, et répondront que sous leur plume elle aurait paru bien autrement triomphante. Nous sommes loin de le nier : il en est plusieurs, dans chaque système, que nous reconnaissons volontiers pour nos maîtres. Mais quant à leurs preuves, nous ne les aVons point volontairement affaiblies. Nous disons plus : telles que nous les avons conçues et exposées, il y en a, dans chaque système, qui nous semblent si puissantes, que nous n’oserions ni en rejeter ni en adopter aucun. 11 y a, d'ailleurs, en faveur de chacun de ces systèmes , depuis l’origine et dans toute la série des siècles, des noms si nombreux, si autorisés et si imposants par le caractère et par la science, que le respect seul devrait nous arrêter. On nous a souvent pressé de nous prononcer sur les idées innées; mais qui oserait décider une question examinée, discutée par les penseurs de tous les siècles, et constamment résolue en sens contraire par les plus grands génies? Qui donc se flatterait d’avoir plus de génie que tous les siècles ensemble? Ce n’est pas que nous n’éprouvions, comme tout le monde, une préférence, une inclination ; mais nous croyons le dissentiment sur cette matière permis, légitime, inévitable même ; et nous ne voyons pas quelle conséquence immédiate il peut avoir pour la société ou pour la religion.

Si nous osions dire toute notre pensée en face de ces opinions, de ces preuves et de ces autorités contraires, nous hasarderions un avis que l’on pourra regarder, si l’on veut, comme une quatrième opinion sur ce sujet.

C’est que ces trois origines, assignées à' la pensée humaine, sont peut-être également possibles, sans qu’il nous soit jamais donné de savoir laquelle est la véritable. Il est possible qu'd y ait des. idées innées dans l’âniede l’enfant; il est possible qu’il commence à penser en recevant de la sensation l’idée particulière, et en ^s’élevant de là aux idées générales; il est possible que l’idée générale et l’idée particulière naissent en lui simultanément et à la même occasion. Tout cela, rigoureusement, est possible; et aucun de ces systèmes n’a réellement prouvé que l’autre soit impossible ou que lui-même soit nécessaire. Nouveau motif de nous abstenir; de ne rien affirmer, de ne rien condamner.

Mais, nous dira-t-on, la question des idées innées et des idées acquises implique celle des idées acquises ou reçues par la parole, par l’enseignement traditionnel; la seconde dépend de la première , ou plutôt c’est la même question.

Que la question soit la même, nous le nions absolument. Et ce qui suffit amplement à prouver le contraire, c’est que la question des idées innées ou acquises est ancienne, très-ancienne; et que celle de la pensée reçue par l’enseignement est nouvelle et toute récente. Certes, la question des idées innées et des idées acquises a été examinée sous toutes ses faces, discutée avec ardeur par les différentes écoles. Les opinions les plus contraires ont été soutenues tour à tour, les preuves de chacune d'elles recherchée^-asq^soin , et toutes les conséquences prévues et caleiriéaft pour aucun de ces systèmes on n’a jamais invo^ge la nécessité du langage pour penser; on ne l’a jamais alléguée, soit comme preuve, soit comme conséquence de l’opinion admise oo combattue. Ce n’est que de nos jours qu’on a imaginé

celle nouvelle Hypothèse ; et on l’a présentée, non comme la suite et le corollaire de l’un des anciens systèmes, mais comme une doctrine destinée à les remplacer tous, comme un expédient entièrement nouveau et jusque-là inaperçu.

Que la seconde question, la question traditionaliste, dépende de la première et doive trouver en elle sa so- , lution, c’est sur quoi il faut s’entendre.

Assurément, tous les penseurs de tous les siècles qui ont admis des idées innées, non des idées à l’état de germes, des idées implicites ou en puissance, mais quelque perception réelle et innée dans l’àme de l’enfant ; tous ceux-là, et ils sont en grand nombre, ont condamné d’avance la nécessité de la parole pour penser. C’est évident. Et cette première considération forme à elle seule une puissante présomption contre le nouveau système. Comment les partisans si nombreux et si illustres des idées innées n’ont ils jamais été arrêtés par cette réflexion : la pensée n’estelle point impossible avant son expression? Comment se fait-il qu’ils n’aient jamais parlé de cette difficulté, qui, si elle eût été réelle, renversait leur doctrine sans retour? Comment se fait-il qu’ils ne semblent même pas l’avoir aperçue ni soupçonnée? Mais comment se fait-il surtout que leurs adversaires ne leur aient jamais présenté celte objection écrasante, et n’aient jamais invoqué pour leur propre cause cette preuve victorieuse? Voilà un problème important de l’histoire de la philosophie, que nous livrons aux méditations de la nouvelle école.

Si l’opinion des idées innées devenait jamais une certitude, si cette thèse pouvait être démontrée d’une manière irréfragable, le système traditionaliste serait pour

jamais confondu. Car si une seule idée existe dans i’&me de l’enfant, sans aucun signe, sans aucune parole; donc la parole, donc l’enseignement n’est pas absolument nécessaire pour penser. Et s’il existe une seule idée sans expression reçue, on ne prouvera jamais qu’il ne puisse y en avoir plusieurs.

Mais les traditionalistes diront sans doute qu'ils abandonnent le système des idées innées, entendues dans le sens d’une perception réelle, dans l’esprit nouvellement créé. Pour eux, toutes les idées sont acquises, et la pensée ne commence qu’avec l’expérience.

Or, nous aimons à leur en donner acte, ils ont ce droit; et l’on ne peut leur refuser de se placer sur ce terrain, qui, incontestablement, est pour eux le plus favorable. 11 faut donc les y suivre, et leur accorder pour leur cause ce qui n’est pas décidé contre eux avec certitude. Eh bien, faisons-leur ce qu’on appelle dans l’école une concession transitoire, et raisonnons dans la supposition que toutes les idées sont acquises. C’est ce que vous prétendez, c’est là votre système. Mais, tel que vous le soutenez, est-ce le système ancien, très-connu dans les écoles, des idées acquises ; et pourrez-vous, avec quelque vraisemblance, vous couvrir de l’autorité des grands hommes qui l’ont soutenu el qui le soutiennent encore?

Saint Thomas et bien d’autres philosophes, avant comme après lui, ont soutenu que les premières idées sont fournies par les objets extérieurs, parles sensations et par l’action de l’esprit sur ces données externes. Mais jamais aucun d’eux, que nous sachions, n’a prétendu que ces données extérieures dussent être un enseignement, parole ou signe, Que l'on doive admettre, comme le demande la nouvelle école, pour féconder l’esprit, un agent

du dehors; pour provoquer son. activité, une excitation externe; le Docteur angélique ne l’aurait pas nié, et l’on peut traduire ainsi ce qu’il dit sur l’origine de nos idées. Mais cette excitation externe, cet agent du dehors, doitil être nécessairement une parole, un enseignement de la société? C’est ce que disent les traditionalistes ; niais ce que n’a jamais dit saint Thomas ni aucun autre docteur. Première différence.

Ensuite, la parole et le signe, non comme valeur significative, mais comme son ou sensation, peuvent être admis au même litre que les autres sensations, au nombre des excitations externes et des provocateurs de la première pensée dans l’enfant. Puisque la parole est une chose sensible, elle peut, comme tout autre objet sensible, être l’occasion pour l'enfant d'jtne première pensée, non de la pensée même que cette parole signifie, mais souvent d’une pensée toute différente. Voilà ce qu’auraient accordé saint Thomas et ceux qui embrassèrent son opinion. Mais que la parole ou les gestes employés comme signes soient nécessaires pour donner à l’enfant la première idée; qu’ils lui donnent, en effet, cette idée-là même que signifie la parole ou le geste; en un mot, que les premières idées de l’enfant ne viennent pas seulement du dehors, mais doivent lui être communiquées par d’autres esprits, par la société; voilà ce que n’ont jamais dit ni saint Thomas ni les partisans des idées acquises. Selon eux, l’enfant commence à penser de lui-même, au simple contact de la nature , fut-il éloigné de toute société; selon la nouvelle école, il reçoit la vérité, et il ne peut la recevoir que d’un autre esprit ou de la société. Voilà la différence essentielle et radicale entre le nouveau système et tous les systèmes connus jusqu’ici.

• C’est ce système nouveau , absolument nouveau , croyons-nous, que nous allons exposer. Nous allons en faire connaître les principes et l’étendue; nous en discuterons ensuite la valeur et la solidité. Et l’on pourra juger si c’est un système fondé, un système viable, destiné à prendre place parmi les grandes découvertes de l'esprit humain.

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