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EXPOSITION DU SYSTÈME TRADITIONALISTE

Quand on entr^rend la critique d’un système de philosophie, ‘développé par son auteur dans un grand nombre d’ouvrages, prôné et commenté par un grand nombre d’autres écrivains; le difficile n’est pas de le combattre et de le réfuter, c’est de le connaître tel qu’il est , et de le saisir sous sa forme réelle ; c’est de fixer ce protée toujours changeant, qui se glisse, se montre, se cache dans une multitude de pages et de volumes; se produit successivement sous toutes les faces, tantôt s’atténuant, tantôt s’exagérant, se modifiant toujours, sans jamais se présenter à l’observateur décidément le même.

Telle est la situation où l’on se trouve en face du système nouveau qui a pris pour devise générale : nécessité de l’enseignement traditionnel pour penser. Vous l’attaquez corps à corps, et vous croyez l’avoir renversé; on vous crie que vous né l’avez pas atteint, vous n’avez embrassé qu’un fantôme. Vous essayez de le ramener à une formule générale, aux quelques principes qu’il invoque le plus souvent et le plus haute-

meut ; on vous répond que ce n’est là qu'une face du système, que vous n’avez pas su embrasser l’ensemble, et que vous ne le comprenez pas. Enfin, vous l’acceptez tel qu’il est exposé par l’un ou l’autre de ses défenseurs ; et vous fixez là le débat. Les autres aussitôt de s’écrier : Vous posez mal la question, voici comment il fallait la poser... Et chacun de ces écrivains viendra à son tour la poser d’une manière différente des autres. Rien détonnant; car chaque écrivain la conçoit à sa manière, au moins pour les points secondaires, qui souvent sont pour lui les principaux.

Pour échapper à tous ces faux-fuyants, il n’est qu’un moyen, pensons-nous; moyen officiel, en. quelque sorte, pour juger tout système; c’est de l’ét^ier^ans les écrits de son auteur, de celui que tous les partisans du système reconnaissent pour leur maître et pour le vrai fondateur de la doctrine.

Or, tel est incontestablement M. de Bynald pour le système que nous examinons.

Mais en prononçant ce grand non), nous éprouvons le besoin de nous recueillir; et nous nous demandons si le respect nous permet de soumettre à l'examen quelquesunes de6 opinions de l’éminent écrivain.

Si nous avions le bonheur de le posséder encore, ce n’est pas lui , nous en sommes certain , qui nous arrêterait; il nous encouragerait plutôt, lui qui appelait, qui provoquait les observations du plus humble do scs lecteurs '. Nous comprenons que son absence demande une nouvelle réserve; mais elle ne. peut interdire tout jugement. On reconnaît, on proclame le droit de discu-

' Nous ne savons plus dans lequel de ses nombreux volumes nous avons lu cette preuve de modestie sincère.

— as-

ter un Platon et un Aristote , un saint Augustin et un saint Thomas, un Descartes et un Leibnitz, un Bossuet et un Fénelon ; à la suite de ces noms vient se placer naturellement celui de Bonald. S’il est permis de juger les grands philosophes, il est du nombre.

Ne peut-on d’ailleurs critiquer ses opinions philosophiques sans cesser de rendre un hommage sincère à la beauté d’un caractère qui fut si justement respecté dans les positions les plus diverses : en exil et dans la patrie, à l’armée et dans la magistrature, au sein des conseils de l’université comme au sein des assemblées législatives. M. de Bonald conserva toujours l’estime et la considération de ses plus ardents adversaires en politique et en religion; il peut avoir des adversaires en philosophie sans rien perdre de leur respect et de leur vénération. Nous savons la reconnaissance que lui doit l’État et l’Église, et les services qu’il a rendus à la science et à la religion ; il sera permis peut-être d’en séparer ce qui peut paraître moins digne de lui. L’illustre auteur sera une preuve de plus qu’avec les intentions les plus généreuses, l’esprit le plus tin elle plus élevé, le talent d’écrivain le plus incontestable, on n’est pas pour cela toujours à l’abri des faiblesses de l’esprit humain *.

' Malgré tous ces motifs, nous déclarons formellement que Jamais nous n’eussions consenti & entreprendre cette tAohe délicate, si nous n’y avions été tant de fois provoqué par les écrivains traditionalistes ; si nous n’y étions forcé aujourd’hui par la nécessité de notre sujet; et si de plus, rassuré par la parole bienveillante de S. E. le cardinal de Lyon et de son vénérable frère, M. le vicomte V. de Benald, nous n’avions la certitude que cette entreprise ne sera point considérée comme une offense envers une famille honorable à tant de titres.

-Si-

Une seule chose est à craindre quand on traduit au tribunal du public la pensée d’un tel homme; c’est de ne pas la reproduire exactement et avec une fidélité entière. On voudra bien croire que c’est là notre grande préoccupation, et que nous y apporterons toute l’attention dont nous sommes capable.

M. de Bonald a beaucoup écrit', et il a répandu sa doctrine philosophique dans presque toutes les parties de ses œuvres nombreuses Dans cette grande multitude de passages, le respectable auteur n’est point toujours également explicite, également clair et complet. Plusieurs critiques môme, plusieurs de ses commentateurs ne l’ont point toujours trouvé rigoureusement d’accord avec lui-même. J1 serait inutile d’en rechercher la cause. Peut-être lui sera-t-il arrivé ce qui arrive assez ordinairement aux premiers inventeurs d’un système, de n’avoir point conçu le sien du premier coup avec toute la rigueur désirable, et de n’en avoir mesuré d’abord ni la portée ni toutes les conséquences. Peutêtre qu’ayant cru devoir appliquer à toute sorte de sujets, traités dans ses ouvrages, sa découverte philosophique, il n’aura pas toujours pris assez de soin de répéter fidèlement dans un endroit ce qu’il avait dit dans un autre, et se sera même exprimé en divers endroits d’une manière différente; parlant trop souvent, sans doute, selon l’impression et le besoin du moment. Quelle qu’en puisse être la cause, sa pensée ne semble ni toujours précise ni toujours facile à ramener à ellemême.

Nous ferons ce que nous pourrons, et nous citerons ses paroles. Car ce n’est que dans M. 4e Bonald que

' J 2 volumes in-8*.

.©■Si» '

nous pouvons chercher et étudier un système qu’on attribue constamment à M. de Bonald; sauf à tenir compte des principales modifications qu’y ont souvent apportées ses nombreux continuateurs.

Qu’enseigne M. de Bonald, et que répète-t-il incessamment?

Qu’il de peut y avoir de pensée ou de perception mentale sans parole, sans instruction.

« La métaphysique moderne, selon lui, a fait un « grand pas en prouvant que l’homme a besoin de si- « gnes ou mots pour penser comme pour parler ; c’est- « à-dire que l’homme pense sa parole avant de parler « sa pensée Le langage est l’instrument nécessaire de * toute opération intellectuelle, et le moyen de toute exis- « lence morale! Tel que la matière, que les livres saints « nous représentent informe et nue, inanis et vacua, « avant la parole féconde qui la tira du chaos, l’esprit « aussi, avant d’avoir entendu la parole, est vide et nu ; « ou tel encore que les corps, dont aucun, pas même le « nôtre, n’existe à nos yeux, avant la lumière qui vient « nous montrer leur forme, leur couleur, le lieu qu’ils « occupent , leurs rapports avec les corps environ- « nants, etc.; ainsi, l’esprit n’existe ni pour les autres « ni pour lui-méme avant la connaissance de la parole « qui vient lui révéler l’existence du monde intellec- « luel, et lui apprend ses propres pensées *. »

C’est là, aux yeux de M. de Bonald, un ordre tellement universel et tellement rigoureux, que Dieu, qui l’a établi, y demeure lui-même astreint. « C’est, dit-il, « une loi générale de l’ordre moral et de la condition

1 Essai sur les lois »at. de l’ordre soc., p. 49. Cf., p. 250.

« * Recherches phil., I, 147. Cf. Du Divorce, p. 82, 86.

« humaine, que l’homme ne puisse concevoir ou com- « muniquer ses pensées qne sous une expression men-

« laie ou vocale; et Dieu lui-même n’esl-il pas soumis « aux lois générales qu’il a établies1? 11 semble qu’on « crût plus digne de la grandeur de Dieu de supposer « qu’il nous donne des pensées immédiatement, et sans « l’intermédiaire d’aucun moyen ou milieu qfli les réa- « lise et les rende sensibles. Sans doute l’intelligence « absolument incorporelle peut avoir des idées de cotte « sorte; mais l’intelligence organisée n’a un esprit qu’à « la charge de se servir d’un corps. Si elle est pensée, « elle en a ou en acquiert l'expression ; et Dieu soumis « lui-même , et plus que l’homme , aux lois générales « qu’il a établies , a donné la pensée à condition de la « parole, comme il a donné la vision à condition de la « vue, et l’audition à condition de l’ouïe *. »

Toute pensée est donc impossible sans la parole; mais, dans le système de l’auteur, que faut-il entendre par pensée? c’est-à-dire quetëi sont les actes et les opérations dont l’esprit de l’homme est incapable sans la parole et sans l’instruction ?

On lit dans ses Recherches philosophiques : « Ce n’est « pas sans motif que je me suis étendu sur la sensibilité « physique, que j’abandonnerai bientôt pour ne m’occu- « per que de l’entendement et de l 'imagination , facultés « purement intellectuelles , et dont les opérations, soit « idée, soit image, constituent proprement la pensée ». » La pensée proprement dite, comprend donc Vidée et l’image, l 'entendement et l’imagination ; soit. Mais qu'entend-il par idée et par images? et depuis quand Vimagi-

1 Principe constit. de la soc., p. 48. — * Lègisl. primit., 1, 65. — * Recherches p hit., 1, 388.

nation est-elle une faculté purement intellectuelle? Ailleurs il semble dire le contraire, puisqu’il attribue cette faculté aux animaux comme à l’homme non instruit : « Ces enfants, dit-il (qu’on suppose isolés en naissant), « recevaient, comme les animaux, les images des ob- «jéts; ils avaient, comme les animaux, la vue inté— « rieure ou la perception de ces images qui ne seraient « rien , qui ne seraient pas, si l’homme ou la brute ne « les apercevaient pas et n’en avaient aucune connais- « sauce ; connaissance qui ne cesse pas -quand on est « éveillé, qui ne cesse pas même toujours quand on * dort. Comme la brute, ils étaient attentifs à ce3 ima- « ges; car sans cette attention ces images ne pour- « raient servir à l’usage auquel la nature les a destinées « pour la conservation des êtres animés; comme la « brute, et pour les mêmes motifs, ils avaient la rémi- « niscence de ces images et des objets qui les produi- « saient ; et ils faisaient un exercice de leur imagination « ni plus ni moins étendu'que la sphère des objets qu’ils « avaient sous les yeux ; car on imagine tout ce qu’on « voit, comme il esl vrai de dire , dans un autre sens , « qu’on voit tout ce qu’on imagine l. »

Tout cela était fort clair peut-être pour l’esprit de M. de Bonald, qui ne le voyait pas seulement en imagination; pour nous, il ne nous esl pas aussi facile de deviner ce qu’il entend. Dans un endroit, après avoir refusé à l’homme non instruit toute pensée, il comprend sous le nom de pensée les images cortime les idées, l’imagination comme l'entendement; ét dans l’autre, il lui accorde formellement conîme l’animal , les images et l’imagination. Il semble difficile de concilier ces deux af-

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loQole

1 Recherches phit., 1, p. 5!fl.

firmations. Peut-être cependant veut-il dire que l’homme non instruit n’aura point la perception intellectuelle des corps, n’aura point d’idées sensibles proprement dites ; mais qu’il aura, comme l'animal, la sensation physique et les images purement sensibles. Malheureusement, ailleurs, il met l’homme non instruit fort au-dessous de la bête, en lui refusant même l’instinct. « La brute, « dit-ij, naît avec une impulsion, selon les uns; avec «une connaissance, selon les autres; impulsion ou « connaissance qu’on appelle instinct, qui guide inva- « riablement chaque espèce, et infailliblement toutes « les espèces dans leur reproduction et leur conserva- « tion, pour lesquelles elles ont reçu chacune tout ce « qui leur est nécessaire... L’homme, au contraire, naît « ignorant et désarmé ; et si la faculté de choisir et de « vouloir qui le distingue n’est pas éclairée par l'ins- « truction, il n’aura pas de choix; il aura une impul- « sion, et point de volonté, des mouvements, et point « d’action. 11 cédera à quelques besoins involontaires, « mais il ne saura ni prévoir aucun danger ni s’en dé- « fendre; hors d’étal de se conserver, et peut-être de « se reproduire, il sera au-dessous de la brute, ou plu- « tôt il ne sera rien, parce qu’il ne sera pas ce qu’il doit « être ; et qu’il n’a pas reçu, comme la brute, un instinct « pour suppléer à sa volonté1... L’erreur la plus funeste « de notre temps est d’avoir cru que l'homme aurait « l’instinct s'il n’avait pas la raison , et qu’il serait un « animal s’il n'élail pas un homme*. »

L’homme non instruit n’aurait pas l’instinct animal, à plus forte raison n’aurait-il aucune sensibilité morale,

1 Du Divorce, p. 74-7S. Cf. Recherches phil. , I, 94.

* Ibid., p. 149. Cf., p. 219, 222, et II, 328. :

aucun sentiment humain. « La sensibilité aux maux « d’autrui n’est pas une qualité native de l’homme, un « besoin comme celui de digérer ou de dormir ; on n’est « pas sensible parce qu’on a les organes, la figure et la « constitution physique de l’homme, mais parce qu’on « est être raisonnable et moral, et qu’on a fait de bonne « heure usage de sa raison... La compassion, comme « toutes les vertus, a besoin d’éducation; elle nous est « apprise aussi, et les enfants sont en général peu com- « palissants'. »

Quoi qu’il en soit, que l’homme sans instruction ait ou n’ait pas le sentiment et l’instinct, nous n’avons pas k nous en occuper plus longtemps. Il s’agit surtout des connaissances proprement dites; et nous désirons qu’on nous dise lesquelles il ‘ peut avoir, et lesquelles il ne peut pas avoir sans l’instruction ou sans la parole. Dans un endroit où M. de Bonald semble examiner la question ex professa, il s’exprime ainsi : « Il faut, avant tout, « se faire une notion distincte de ce qu’on entend par « vérités générales, morales ou sociales , vérités parli- « culières, individuelles ou faits physiques... Les vérité tés générales ou notions intellectuelles sont pro'pre- « ment l’objet de nos idées ; et les Vérités particulières « ou faits physiques sont l’objet de nos images. Les vé- « rités particulières ou faits physiques'et sensibles sont « connus de chaque homme par leTapport de ses sens « et les impressions , images oir sensations qu’il reçoit « des objets extérieurs. Il n’a nul besoin de langage « pour les percevoir, puisque les animaux, à-qui la pa? « rôle a été refusée, lés 'perçoivent comme lui ; et la « parole ne lui est nécessaire qüëlorsqu’il'veut combi-

hecherches phil., 1, 224-225.

« ner et généraliser ces images et ces sensations, et en « faire des notions abstraites. Mais en supposant le fait « du don primitif du langage , nous découvrons facile- « ment l’origine pour chacun de nous des idées de vé- « rités générales, morales ou sociales; car ces idées « n’étant connues de notre esprit que par les expres- « sions qui les .lui rendent présentes et perceptibles, « nons les retrouvons toutes et naturellement dans la « société à laquelle nous appartenons, et qui nous en « transmet la connaissance en nous communiquant la « langue qu’elle parle... Ainsi la connaissance des vé- « rités sociales, objet des idées générales, se trouve « dans la société, et nous est donnée par la société; et « la connaissance des vérités ou faits particuliers, indi- « viduels ou physiques, objet des images et des sensa- « lions, se trouve dans nous-mêmes individus, et nous « est transmise par le rapport de nos sens '. »

Nous croyons savoir que les traditionalistes en général s’en tiennent à cette dernière distinction, et professent que l’homme peut, sans la parole et l’instruction, connaître les faits, externes ou internes; mais qu’il ne peut avoir aucune idée générale ou spirituelle. Il peut avoir des images ou idées particulières des objets sensibles ; il peut même en garder l’image dans sa mémoire et y penser eu leur absence. Mais s’il s’agit de comparer ces objets particuliers , d’en juger les rapports, les ressemblances ou les différences ; ce n’est plus là une image, une idée particulière; c’est une idée commune, générale, c’est une affaire de raison. Or, pour celte opération de l’esprit, l’activité individuelle ne suffit

1 Recherches phil., I, 102-105. Cf. Ltgisl. primit., Il, 2, et Essm sur les lois nat. de l’ordre soc., p. 1S.

plus, d’après le nouveau système ; il faut l’enseignement social. Aussi M. de Bonald, pour qui toute pensée est impossible sans la parole, définit-il quelque part la pensée : « L’attention que l’esprit donne aux images et aux idées pour en combiner les rapports. » A plus forte raison, l’enseignement est-il nécessaire pour connaître les êtres spirituels, ou simplement leur existence. Et pour tout résumer, l’enseignement est nécessaire pour acquérir toute idée générale, morale ou religieuse.

Tel est le système, et sa formule la moins exagérée.

Il reste à savoir par quels moyens doit se faire cet enseignement.

Comme moyen d’enseignement, nous avons le geste, le dessin, la parole et l’écriture, .qui n’est qtie la parole fixée ; et ces moyens s’appellent également, d’un nom ' commun , des signes. M. de Bonald répète souvent que l'homme ne peut penser sans signes Cecr pourrait s’entendre de toute espèce de signes. Mais voici quelques passages qui semblent exiger la parole, à l’exclusion des autres signes, pour acquérir toute idée générale :

« Entre des êtres intelligents, dit-il, il existe un rapport « naturel qu’une expérience journalière et constante « nous découvre; c’est que l’homme, s’il a des idées,

« ne les connaît, n’en a la conscience que par les $i- « gnes qui les revêtent, et que les sens qui les reçoivent « transmettent à son esprit, et principalement par la pa- « rôle, signe exclusif des idées générales ou sociales ’...

« L’homme a besoin de signes ou mots pour penser*...

« Si l’homme ne connaît les êtres que par ses pensées, . « «

1 Basai sur le s lois nat. de l’ordre soc., p. 50, et p ossim. — * Ibid., p. lift. — * Ibid., p. 4!». Cf. Principe ronstil. de la soc., p. 3».

* s’il ne connaît ses pensées que par leur expression , « il ne connaît donc les êtres matériels que par les « images qui les figurent à son esprit, comme il ne les « fait connaître aiix autres que par les images sous les- « quelles il les leur ligure ; il ne connait les êtres intel- « lectuels que par les paroles qui les nomment à sa « propre pensée »

Mais voici de nouveau la confusion et l’obscurité : « Quand nous disons que la parole est nécessaire pour « penser, il faut entendre la parole des images comme « celle des sons. Les sourds-muets pensent par images « et parlent par gestes... Le mot cause réveille dans un « homme instruit l’idée de cause, et il porte avec lui sa « signification ; je crois que pour un sourd-muet il ne « marche jamais sans l’image de l’effet qu’on lui a donné « pour exemple ’. » Qu’est-ce à dire? La parole des images, ou le geste, donne-t-elle aux sourds-muets des idées générales, abstraites, spirituelles, comme on semble le reconnaître en leur„accordant la nolion de cause, bien que toujours jointe à Yimage de f effet. Ou bien, ne pouvant entendre la parole, n’onl-ils que des idées sensibles, comme paraissent le prouver les passages suivants : « Les témoignages les plus décisifs s’accordent « tous à reconnaître que les sourds-muets n'onl point « d’idées, parce qu’ils n’ont point d'expression \ Ainsi « les sourds-muets pensent, mais seulement par ima- « ges, et n’expriment aussi que des images par le « geste ou le dessin; ce qui fait qu’on ne peut les ins- « truire que par le geste- ou le dessin *. » Il s’ensuivrait que la parole articulée est le signe nécessaire pour

1 Légnl. primit., 1, 320. Cf., p. 78 à 77 — * Ibid., 1, 334. Cf. ibid., p. 74. — 1 Principe constit., p. 4t. — 4 Essai, p. 288.

toute idée intellectuelle. Et, en effet, ajoute notre auteur : « Les bêtes ont des images... mais elles n’ont « point d’idées, puisqu’elles n'ont pas l’expression de « l’idée, ou la parole ’... De même que l’homme ne peut « penser à des objets matériels sans avoir en lui l’image « qui est l’expression ou la représentation de ces ob- « jets ; ainsi il ne peut penser aux objets incorporels « sans avoir en lui, et mentalement, les mots ”... ainsi :

l’instruction, seul moyeu de connaissance; la parole, « seul moyen d’instruction ’... Le mot, pour les objets « intellectuels, est bien plus que le signe de ces objets. « Il est pour l’esprit l’objet lui-même, puisqu’il en esl « l’expression naturelle, la seule expression, et celle « qui ne peut être directement suppléée par aucune « autre »

Néanmoins, soit qu’ils aient compris autrement le Maitre, soit qu’ils l’aient volontairement modifié, les partisans du système ne sont point généralement si exclusifs. S ils regardent avec raison la parole comme le moyen d’enseignement le plus facile et le plus fécond; ils accordent cependant que les autres signes, le geste, les indices de la physionomie, le dessin , etc., peuvent apprendre au sourd-muet, à l’enfant, à tout homme, des notions intellectuelles, abstraites et générales.

Une dernière question reste à éclaircir pour connaitre pleinement le système; question la plus difficile de toutes, parce que chaque écrivain de celte école est peu clair sur ce point, peu d’accord avec les autres et souvent avec lui-même.

Comment, dans le nouveau système, l’instruction

' Essai , p. 236. — * Recherches phil., I, 127. — 5 Du Divorce, p. 87. — » Recherches phil., I, 374.

produit-elle la pensée, et comment les traditionalistes entendent-ils ce mode de production?

M. de Bonald dit quelque part que l'instruction est la production des esprits 1 ; et ailleurs que l’homme inventant la parole qui lui fait connaître ses pensées, serait un homme créant lui-même son propre esprit *. Mais, sans doute, il ne faut pas prendre ces expressions à la lettre, comme si la parole était capable de donner un esprit à un être qui n’en a pas! Par l 'esprit, que produit, que crée l’instruction, il faut entendre probablement l’esprit en tant que pensant, ou mieux encore la pensée de l’esprit.

Mais quel est, en réalité, d’après l’illustre philosophe, le rapport qui existe entre la parole et la pensée? car nous ne pouvons croire qu’il ait identifié l’une et l’autre. 11 dit bien, dans un endroit : « La parole est « l’expression propre, nécessaire de l’idée, ou plutôt « elle est l’idée elle-même, et toute l’idée1. ». Mais il les distingue, partout ailleurs, d’une manière si formelle, qu’on ne saurait s’y tromper : « Si je parle par « mes organes, dit-il, je ne pense pas par mes organes, « à moins de soutenir que la pensée et son expression « ne sont qu’une seule et même chose ; ce que personne « n’oserait avancer *... L’idée est autre chose que i'ex- « pression *. »

Ces deux choses sont distinctes; mais quels sont leurs rapports? et comment l’une produit-elle l’autre?

La parole, répond M. de Bonald, ne produit pas, ne crée pas l’idée. « On ne soutiendra pas, sans doute, « que l’expression toute seule crée l’idée, car alors on

1 Législ. priait., 1, 129. — * Recherches p hit., I, 213. — 5 Ibid., 331. — * Ibid., 408. — 5 Ibid., 407. Cf. 40t.

« pourrait dire, avec quelques philosophes, que l’ex- « pression d'un corps sur nos organes crée le oorps lui- « même1... Le mot a-t-il produit la penséé dont il est « l’expressiou ? Non, assurément, 1“ par la raison que « tout objet est nécessairement antérieur à son image;

« 2° parce que, si le mot produisait l’idée, on ne pour- « rait expliquer pourquoi certains mots n’exprimeraient « ou ne produiraient aucuno pensée ; car, dans cette « hypothèse, le mot étant l’unique raison de la pensée, « une pensée devrait correspondre àchaque combinai. « son de son ; 3" parce qu’il suffirait d’ouïr une langue « pour l’entendre*. »

Quelle est donc la fonction précise de la parole à l’égard de l’idée? « Nos idées, dit H. de Bonald... le « signe ou mot les exprime et les réveille a; » voilà tout. « Condillac croit que le mot a produit l’idée, au lien de « sentir qu’il ne fait que l'exprimer'... La parole peut « donc être regardée en quelque sorte comme le corps « de la pensée, et le moyen par lequel la pensée lui- « maine est réalisée ou rendue sensible soit pour l’o- « reille par la parole verbale, soit anx yeux par la pa- « rôle écrite. La parole est donc le corps de la pensée ; « l’intelligence prend donc un corps dans la parole6. »

Ainsi l’idée, dans le nouveau système, est préexistante à la parole et à l’expression. On ne saurait en douter, quoi qu’en disent aujourd'hui quelques traditionalistes; et nous ne croyons pas que M. de Bonald se soit complètement expliqué dans ce passage où il dit : « Que la pensée suppose la connaissance néces-

' Recherches y, hit., p. 40 t. — 2 Légiü. p rimit., Il, p. 158. Cf. Estai, p. 218. — 3 Etsai. p. <8. — * Lcyisl. primit., I, p. 308. Cf. Estai, p. 238. — * Recherches phil . , I, p. 407.

Digiti ^"^HTSogle

<i saire du signe1. »> Non, il n’y a pas coexistence, contemporanéité ; il y a préexistence, il y a antériorité de la pensée ou de l’idée. C’est ce qu’il professe en cent endroits : « La pensée, avons-nous dit, précède le mot ; « de là vient qu’on dit attacher une idée, un sens à une « expression *... Ainsi, l’idée est nécessaire pour que « le mot signifie quelque chose et soit proprement une « expression ; et l’expression est tout aussi nécessaire « pour que l’idée soit sensible à l’esprit. Mais l’idée est « universelle, donc elle est native ou innée ; l’expres- « sion est locale et différente dans les différentes lan- « gués, donc elle est acquise. Ainsi, l’on peut dire que « l’idée est à la fois innée et acquise, innée en elle— « même, acquise dans son expression’. »

Mais il reste à présent deux choses à expliquer, ou même à concevoir : 1° Que sont ces pensées ou ces idées dans l'âme, pendant qu'elles attendent l’expression qui leur convient? et à quel état s’y trouvent-elles? 2“ Quelle est l’action de la parole sur ces idées, et quelle modification leur fait-elle subir?

Que sont ces idées innées admises par M. de Bonald? et les admet-il au même sens que les philosophes qui ont soutenu jusqu’à lui le système des idées innées? Il s’exprime quelquefois de manière à le laisser croire. « Au reste, dit-il avec ce ton modeste qui sied au génie, « il y a peu de mérite à se ranger, dans cette question, « du parti de Descartes, de Fénelon, de Malebranche « et de Leibnitz, contre Locke et Condillac, et à brait ver, ainsi accompagné, le ridicule qu’on a voulu jeter « sur la question des idées innées, condamnées sans

1 Essai, p. 252. — * Ibid. , p. 250. — Cf. 264. — 1 Recherches phil., I, p. 400. Cf. 203-205.

« avoir été entendues'. » Mais eomme ta plupart des philosophes ses prédécesseurs ont eu chacun leur manière d’entendre les idées innées, on peut toujours demander quelle est celle de M. de Bonald. Il repousse la supposition « que ces idées doivent être dans tous « les hommes aussi involontaires, aussi présentes, aussi « sensibles aussi actuelles, en un mot, que ses be- « soins *. » Si elles ne sont en aucun sens actuelles, elles ne sont qu’en puissance, elles ne sont que possibles, et ne sont pas des idées; et il a pu dire, dans un autre endroit : « Une expression sans pensée est « un son ; une pensée sans expression n’est rien ; mhil aine voce est, a dit saint Paul *. «> 11 admet, en effet, dans un passage", les idées innées en puissance; mais il ne tarde pas à se contredire dans ce passage même : « Ainsi, dit-il, les idées innées, selon Descartes et ses « disciples (au nombre desquels il vient de se compter), « sont des idées qui sont en puissance dans l’esprit de « l’homme; c’est-à-dire des idées que l’homme peul, « par une faculté naturelle, apercevoir dans son esprit, « au moyen de certaines conditions requises pour cette « perception mentale, lesquelles conditions sont la con-

' Becherchcs phi!., p. 402.

1 Ibid. Il sait cependant, et il le dit ailleurs, que depuis Üescartes n les théologiens catholiques, d’après l’école, » admettaient les idées innées, présentes et actuelles. Aussi, « il ne craint pas de dire qu’on ne s’était jamais entendu dans cette dispute. Qu’étaitce que ces idées présentes à notre esprit, et qui y précédaient toute instruction ? » — Législ. prirnit., I, p, 42-43. — Mais alors il serait peut-être plus prudent de ne pas se donner le mérite d’appartenir au parti de l’école et des théologieps.

* Législ. primit., I, p. 327. 11 est permis de douter que sain Paul ait voulu parler en cet endroit de la pensée privée de son expression.

« -naissance des expressions qui revêtent et nomment « ees idées'. » S’il ne manque, pour les apercevoir dans l’esprit, que les expressions qui doivent les revêtir, elles y existent donc déjà, elles y ont donc quelque réalité, et y sont autrement qu’en puissance.

Que sont-elles donc enfin ces idées qui tantôt ne sont rien, tantôt ne sont que possibles, et qui existent cejwndant?

M. de Bonald nous offre encore plusieurs autres manières de dire, à ce sujet, en voici une : « Entre des « êtres intelligents, écrit-il, il existe un rapport naturel « qu’une expérience journalière et constante nous dé- « couvre; c’est que l’homme, s’il a des idées, ne les « connait, n’en a la conscience que p‘ar les signes qui «les revêtent1... Cette expression revêt, pour ainsi « dire, nos idées... Ainsi exprimées, elle les présente à « notre propre esprit, et notre esprit voit sa pensée « dans l’expression, c’est-à-dire se voit lui-môme, car « l’esprit n’est que la pensée; comme les yeux se voient « eux-mêmes dans un miroir*... la parole est l’expres- « sion naturelle de la pensée; nécessaire... pour en « avoir soi-même la connaissance intime, ce qu’on appelle « avoir la conscience de ses pensées1. »

Ces derniers passages, et plusieurs autres semblables, auront peut-être fait croire à quelques-uns que, dans le nouveau système, l’homme, avant la parole reçue, pense formellement et perçoit la vérité; mais que, faute d’expression, il ne peut avoir la conscience de sa pensée, ni réfléchir à ce qu'il pense. Son regard voit directement l’objet de l’idée, mais il ne peut sé replier sur

1 Becherchcs phil.w J, p, 404. — * Eesui, p. 4 1 f . — * Ibid., p. 286. — 1 Législ ■ primit., I, p. 33. Cf. p. 341, et du Divorce, p. 123.

tui-inème et voir sa propre pensée. De môme que l’homme peut, sans miroir, voir les objets, mais ne peut voir son œil; de même l’enfant pense, mais ne saurait penser qu’il pense. — Et en effet, nous connaissons des ouvrages sérieux où certains partisans de l’idée innée combinent leur explication d’idée directe et d’idée réflexe, avec le système bonaldiste, en disant que l’homme pense sans la parole, mais que sans la parole il ne peut avoir la réflexion ni la conscience de sa pensée.

Néanmoins, on peut affirmer que tel n’est point le sens du système de M. de Bonald. Outre qu’il répète sans cesse que l’homme ne pense çn aucune sorte et ne saurait penser sans parole et sans signes; e’est une erreur, selon lui, « de supposer que Dieu nous donne « des pensées immédiatement, et sans l’intermédiaire « d’aucun moyen ou milieu qui les réalise et les rende « sensibles... Dieu a donné la pensée à condition de la « parole, comme il a donné la vision à condition de la « vuet et l’audition à condition de l’ouïe'... Une parole « tira l’univers du néant, et la parole encore fait sor- « tir l’homme intelligent du néant de l’ignorance... « L’homme ne pense donc pas plus sans expressions, « môme avec l’esprit le plus prompt, qu’il ne voit sans « lumière, même avec les meilleurs yeux ’. »

L’esprit, avant la parole ou l'instruction, ne voit donc rien, ne perçoit rien. 11 n’a aucune perception, ni directe ni réflexe ; il n’a aucune lumière et est plongé dans le néant de l’ignorance. C’csUe que l’illustre auteur va nous confirmer, de plus en plus, en nous expliquant la manière dont la parole opère sur l’idée qu’elle trouve dans l’âme.

1 Ligisl. primit., 1, p. 6b. — * Ibid., 111, p. KO.

« Cette correspondance naturelle et nécessaire des

* pensées et des signes qui les expriment, et le con-

* cours mutuel de l’esprit et des organes pour l’expres- « sion de l'être intellectuel, peuvent être rendus sensi- « blés par une comparaison, ou plutôt par une similitude « telle, que je ne pense pas qu’il en existe une plus « parfaite entre deux objets, et dont l’extrême exacli- « tude prouverait toute seule une analogie parfaite en-

« tre les lois de notre être intelligent et celle de notre • « être physique. Si je suis dans un lieu obscur, je n’ai « pas la vision oculaire, ou la connaissance par la vue « des corps qui sont près de moi, pas même de mon « propre corps, et sous ce rapport, ces êtres sont à mon «.égard comme s’ils n’étaient pas. Mais si la lumière « vient tout à coup à paraître, tous les objets en reçoi- « vent une couleur relative dans chacun à la contexture « particulière de sa surface ; chaque corps se produit à « mes yeux, j’y vois, et je juge les rapports de forme,

« d’étendue, de distance que tous ces corps oui entre « eux et avec le mien. Notre entendement est ce lieu « obscur où nous n’apercevons aucune idée, pas même « celle de notre propre intelligence, jusqu’à ce que la » parole, pénétrant par le sens de l’ouïe, porte la lu- « mière dans les ténèbres , et appelle pour ainsi dire « chaque idée, qui répond, comme les étoiles dans Job :

« Me voilà. Alors seulement nos idées sont exprimées;

<> nous avons la conscience ou la connaissance de nos « propres pensées, et nous pouvons la donner aux au- « très; alors seulement nous nousidéons nous-mêmes,

« nous idéons les autres êtres, et les rapports qu’ils « ont entre eux et avec nous, etc.1 »

1 Essai s<-r les luis mt. de l'ordre sue., p. 233.

Ainsi les idées, dans l’âme de l’enfant, sont obscures, invisibles et inaperçues, comme des meubles dans un appartement fermé à la lumière; et son intelligence est comme l’œil dans les ténèbres les plus profondes. On peut dire aussi, d’après une autre figure souvent employée par M. Bonald, qu’elles y sont assoupies dans un sommeil, dans une léthargie profonde; c’est la parole qui les excite et les réveille1. Elles y sont encore comme des pièces de monnaie, inutiles et sans jaleur, en attendant le signe qui leur convient, « comme une « pièce d’or attend dans l’atelier l’empreinte qui doit « désigner sa valeur et lui donner cours*. » Elles y sont comme « des germes qui attendent que la parole « vienne les féconder et leur donner l’existence : géné- « ration des esprits, toute semblable à celle des corps *. » Veut-on une autre comparaison ? en voici une que son auteur « croit mériter quelque attention : Les expres- « sions sont à notre esprit ce que le tain est à une « glace. Sans le tain, nos yeux ne verraient pas dans « le verre les images des objets ; ils ne s’y verraient « pas eux-mêmes1. » Enfin « pour donner une dernière « image, mais bien sensible, de la fonction de l’esprit « et de celle des organes, dans le rapport nécessaire « de l’idée et de son expression , l’entendement est « comme un papier écrit avec une eau sans couleur, « sur lequel l’écriture ne devient visible que lorsqu’on « frotte le papier avec une autre liqueur5; »

Celte profusion de figures et d’images, ingénieuses, éclatantes, est pour l’esprit un délassement agréable.

1 Essai sur tes lois nat, de l'ordre soe., p. 18, et passim. — * Ibül p. 264. — * Recherches phil., I, 206, 409, — * Ibid., p. 384. — 5 Ibid., p. 404.

au milieu des aridités de la métaphysique. Mais si l’on veut enlin revenir au sérieux de la question, on se demande quelle nolion bien précise il en résulte, et comment on doit après cela concevoir bien exactement ce qu'est l’idée avant la parole, et comment la parole produif l’idée ou la pensée. Pour nous, en pareille matière, nous déclarons préférer de beaucoup à ces ligures oratoires l’aveu simple , généreux , par lequel (jnit le consciencieux auteur : «Un pourrait, après «ce que nous avons dit..., examiner la part que le « cerveau a ou paraît avoir, comme moyen, à l’opéra- < lion intellectuelle ; mais ici nous louchons aux limites « du monde moral, le voile ferme le sanctuaire, et sans « doute il ne se déchire qu’à la mort... Les expressions « que nos organes entendent, et avec lesquelles ou dans « lesquelles notre âme perçoit ses propres idées, sont « des choses matérielles... La parole elle-même n’est « qu’une modification de nos organes, transmise à l’air . « et portée à notre oreille... Mais, comment dans cette « expression recueillie et pensée dans le cerveau, l’âme « perçoit-elle son idée ? On l’ignore, et sans doute oh « l’ignorera toujours1. »

C’est là aussi que viennent aboutir généralement les traditionalistes d’aujourd’hui, à un aveu d’ignorance sur le fait qui est la base de. leur système. Plusieurs abandonnent toute espèce d’idées innées, de caractères même invisibles, obscurs; d’écriture incolore, de germes préexistant dans lame, etc. ; ils n’admettent d’inné dans l’homme qu’une capacité vide, une faculté nue de recevoir l’instruction, et, par elle, les idées et les connaissances. L’instruction, partaut de la société et

Recherches phil., 1. Il (J.

tombant dans t’àmo de l'enfant par les oreilles ou par les yeux, y porte la lumière et la vérité, y produit les idées* Comment cela? A peu prés, autant qu’ils le laissent apercevoir, comme l’opium fait dormir, dans le Médecin malgré lui; ou encore, parce que Dieu a donné à la parole cette propriété. Propriété magique, qu’ils n’expliquent pas, qu’ils refusent d’expliquer. On peut, disent-ils, constater le fait ; on ne doit pas demander le comment.

Ceci est beaucoup plus tranché que les hésitations consciencieuses de M.deBonald, beaucoup plus commode surtout et plus triomphant ; mais, nous l’avouerons, pas plus satisfaisant pour, l’esprit.

Quoi qu’il en soit, et sans vouloir le discuter pour le moment, nous résumons le nouveau système en présentant ses doctrines principales, non les plus exagérées et les plus inadmissibles, non même toutes celles que le maître a professées, mais les plus générales. et les plus avouées. Car c'est ainsi présenté, dans ses meilleures conditions possibles , que nous voulons l’examiner et le juger dans cet ouvrage.

I/homnie, sans la parole et sans l’instruction, peut, selon les plus modérés, avoir des sensations, un instinct; il peut sentir son corps et les corps extérieurs, percevoir les objets qui se présentent à lui, et avoir l’idée particulière ou individuelle de ces objets. Mais, pour en saisir les rapports, pour les comparer seulement les uns avec les autres, il faut l’abstraction, il faut des idées communes, générales. Et ceci est déjà la raison. Or, pour arriver à la raison, pour avoir des idées abstraites, générales, il faut le secours de la société, il faut l’instruction. A plus forte raison est-elle nécessaire pour les idées morales et religieuses.

Comme moyen d’instruction, ayant le pouvoir de donner à l’homme la pensée et la vérité, ils admettent surtout la parole. Mais,, généralement, ils attribuent ce pouvoir aux gestes et à tous les autres signes employés par les hommes.

Mais le grand débat entre eux est de savoir comment la parole- ou l’instruction produit la pensée. Qu’y a-t-il dans l’âme avant l’audition de la parole ? une idée, un germe, ou le vide absolu ? une page de caractères mystérieux, ou une table rase ? Que produit en effet la parole, et quelle est proprement son action? Est-ce un réveil ou une illumination ; une création, une formation, ou un développement ? Voilà sur quoi ils sont loin de s’entendre, et sur quoi chacun apporte ses explications, qu’il prouve à sa manière.

Nous tâcherons de les mettre tous d’accord, en réduisant toutes leurs preuves à la même valeur.

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