‹ De la valeur de la raison humaineChapitre 6 sur 44 · LES PREUVES 1»U NOUVEAU SYSTÈME · texte numérisé non relu

LES PREUVES 1»U NOUVEAU SYSTÈME

L’homme est un animal essentiellement enseigné x c’est-à-dire qu’il reçoit de l’enseignement les premières connaissances, et qu’il ne peut les recevoir que de l’enseignement ; tellement, que si ces connaissances ne lui sont données par d’autres hommes, il ne sortira jamais de ses ténèbres natives, il ne soupçonnera jamais le monde de la raison et de la pensée.

Tel est le dogme fondamental de la nouvelle école.

Ce dogme, aussi nonveau en philosophie qu’il est fécond en graves conséquences, ne saurait être admis

sans preuve. Sur quoi s’appuient les auteurs et les propagateurs d’un tel système ?

Voici les preuves qu’ils nous proposent , et qu’ils nous répètent depuis une trentaine d’années. Ils les divisent eux-mèmes en preuves de fait et preuves de raisonnement.

§ I. — Preuves de fait.

De quoi s’agit-il , nous demandent les écrivains traditionalistes? de constater une loi de notre nature, la loi de notre développement intellectuel. Or, toute loi de la nature se découvre et se vérifie par l’observation. Raisonnez, à priori, accumulez les hypothèses et les subtilités : vous aurez pour résultat une théorie plus ou moins logique, plus ou moins spécieuse; mais il restera toujours à voir si cette théorie est conforme aux faits. Les faits, voilà la pierre de touche de tous vos raisonnements. Or, sur la question présente, que disent les faits? Ils montrent: 1" que tous ceux qui pensent ont appris à penser avec le secours d’autrui , et que toute intelligence humaine se développe par l’influence d’autres intelligences ; 2" que tous les individus qui, pour une cause quelconque, ont été privés de ce contact social, n’ont pu parvenir par eux seuls à la vie intellectuelle. Telle est l’expérience, expérience positive et expérience négative ; l’une et l’autre également constantes, également universelles.

Et d'abord, continuent-ils, est-il donc si difficile de constater par des faits positifs cette loi de notre nature, cette loi de notre initiation à la pensée. Voyez ce qui se passe tous les jours sous nos yeux : comment l’enfant apprend-il à penser, et d’où reçoit-il les premières con-

naissances qu’il acquiert? L’homme naît dans la société ; au moment où il ouvre les yeux à la lumière , il trouve à côté de lui un autre être, de môme nature que lui, mais dont laTaison est formée, dont l’intelligence est en pleine exercice. Placé sous l’action non interrompue de cette intelligence formée, il y restera tout le temps nécessaire à son éducation. La voix de sa mère à tout instant frappera ses oreilles : sa pensée deviendra sa pensée, comme sa langue deviendra sa langue. Insensiblement ses facultés intellectuelles se développeront sous l’influence des leçons et des exemples de ceux qui l’entourent. Pendant longtemps la rair son de l’enfant sera la copie vivante de la raison de ceux au milieu desquels il grandit; et elle représentera presque trait pour trait les idées et les connaissances, les erreurs môme et les préjugés de la société qui le forme à son image... N’est-ce pas ainsi que les choses se sont passées pour chacun de nous ? n’est-ce pas ainsi qu’elles se passent tous les jours sous nos yeux et dans 'toutes les parties de l’univers? n’est-ce pas ainsi qu’elles se sont toujours passées, dans tous les lieux et dans tous les temps ? Tout homme qui a l’usage de la raison y est parvenu à l’aide d’une autre raison, à l’aide de l’enseignement : voilà le fait, fait le plus positif, le plus constant et le plus universel qu’il y ait au monde. Est-il possible de n’y pas reconnaître une loi de la raison humaine ?

Telles sont leurs affirmations, et nous sommes loin de contester tous les faits qu’ils affirment. Mais pour saisir la portée et les conséquences de ces faits, il est besoin de les analyser La raison se développe par l’instruction ; mais d’abord la question est de savoir si elle pourrait le faire autrement. La raison ne pourrait-elle

pas; sans l'instruction, au moins une partie de ce qu’elle peut avec elle? Ensuite, la raison se développe par l'instruction ; est-ce à dire qu’elle commence par elle et que l'esprit ne peut avoir avant cet enseignement aucune idée, aucune perception intellectuelle ? Nouvelle question à résoudre. Enfin, la raison se développe par l’instruction ; est-ce à dire que l’intelligence, une fois ouverte à la vérité de quelque manière que ce soit, ne peut acquérir par elle-même aucune vérité nouvelle?

L’enfant ordinaire est instruit et formé par la société, c’est un fait qui n’a pas besoin de preuve. Privé de toute espèce de culture sociale, si on suppose qu’il puisse vivre, il restera immanquablement dans un étatde pauvreté intellectuelle et d’imperfection, contraire à sa destinée; c’est ce que certains rationalistes pourraient seuls contester, et ce que les traditionalistes ont rendu de plus en plus évident et incontestable. C’est une justice que nous aimons à leur rendre. Mais ils n’ont pas prouvé, et nous leur signalons cet oubli, que la première idée ou la première notion de l'enfant soit une notion reçue de la société. Ils n’ont pas prouvé non plus que l’eufant, après le premier exercice de sa raison, ne puisse pas par lui-même acquérir une seule notion nouvelle, une seule idée intellectuelle, générale.

Voilà ce qui n’est pas prouvé.

Les faits positifs ne prouvent donc rien ; voyons les faits négatifs.

Pour démontrer que l’homme privé de l’cnseignemen l ordinaire de la société est privé par là même de connaissances intellectuelles, on apporte souvent l’exemple du sourd-muet; et l’on nous répète avec assurance : Voyez le sourd-muet; l’exemple du sourd-muet est là.

Si nous osons le dire, nous soupçonnons très-fort les

traditionalistes en général de connaître peu le sourdmuet et ce qui le concerne.

On peut considérer le sourd-muet après son instruction; et avant son instruction.

Tout le monde connaît, au moins par la re'nommée, ces institutions modernes, chefs-d’œuvre de la charité et du génie chrétien, où l’on parvient à rendre à la société un monde qui en paraissait à jamais exclus, le monde des sourds-muets, en leur donnant une instruction variée, qui met leur intelligence au niveau des autres intelligences. Mais, dans ces institutions, de quels moyens se sert-on pour instruire le sourd-muet?

Quiconque a visité un de ces établissements, ou seulement consulté un des instituteurs, sait qu’on y emploie simultanément deux moyens distincts : 1“ La pantomime, ou les gestes 1 ; 2° une des langues usitées, dans la société ; non une langue parlée, puisqu’on s’adresse à des sourds, mais une langue écrite que peut apprendre le sourd-muet comme le parlant. Une langue écrite, pour lui, n’est point un dessin , une série de figures imitatives; elle est pour lui exactement ce qu’elle est pour nous. Un mot parlé est pour nous un signe auditif artificiel ; un mot écrit est un signe visible artificiel. 11 est cela aussi pour le sourd-muet; il lui repré-

* Ou encore le dessin, la peinture, qui est pour ainsi dire l'écriture des gestes et de la pantomime ; comme la pantomime et les gestes sont une espèce de peinture et de dessin fugitif. Ils ont aussi l’alphabet- manuel, dans lequel les gestes ne sont point des signes naturels, imitatifs de l’objet, mais des signes convenus,' poui exprimer les lettres de l’alphabet. On peut prendre indifféremment l’alphabet français, grec ou latin : ce système de langage par gestes sera toujours une langue alphabétique , syntaxique , aussi bien que la langue écrite ; et tout ce que nous disons de celle-ci pourra facilement s'appliquer à celle-là.

sente la même idée qu’à nous, et absolument de la même manière , c’est-à-dire comme signe visible artificiel. Il nous est donc impossible de comprendre M. de Bonald quand il nous dit 1 : « Les sourds-muets pensent, mais « seulement par images, et n’expriment aussi que des « images par le geste ou le dessin ; ce qui fait qu’on ne « peut les instruire que par le geste ou le dessin. Le « mot même qu’on leur fait entrer par les yeux, comme « aux autres par les oreilles *, n’est pas pour eux un « signe comme son», mais un signe comme image ou « figure ‘ ; et ce n’est pas non plus par la parole *, « mais par le geste ou l’action, qu’ils expriment le sens « qu'ils y attachent *. »

Nous ne savons si jamais M. de Bonald a visité les institutions de sourds-muets ou consulté leurs instituteurs, mais il parait peu renseigné sur un sujet dont il parle bien souvent. « L’institution des sourds-muets, « dit-il , consiste à leur faire entrer par les yeux les si- « gnes que nous recevons par les oreilles1 -Jusque-là les « sourds-muets ne pensent que par images *. C’est ce qui « fait qu’on les insiruilperpétuellement par le dessin *.»Ce

' Essai, p. 253. Cf. Léyisl. primit., I, p. 334, et II, p. 165.

’ Et aussi par les yeux , s’il s’agit d’un mot écrit.

* Pas plus que pour nous un mot écrit n’est un signe comme son.

4 11 faut s'entendre : il n’est pas image ou ügure imitative de l'objet ou de l'idée, mais signe artificiel, arbitraire, comme pour nous.

4 Par la parole articulée ; non, sans doute.

* Et très-souvent aussi par la parole écrite.

1 Ou par les yeux, quand nous lisons.

" Jusque-là. Donc, après cela, ils pensent autrement que par images? mais point.

* Essai, p. 51.

« qu’il continue d’affirmer ailleurs avec assurance : « On « ne petit les instruire que par le geste ou le dessin *. »

Le fait est qu’on instruit le sourd-muet par l’écriture, par les mots écrits, qui sont pour lui, aussi bien que pour nous, une langue instituée, syntaxique, comme le français, l’anglais, le latin, etc. Les mots écrits ne sont donc point pour lui des signes naturels ou imitatifs; mais des signes conventionnels, comme pour nous, et propres à lui donner les mêmes idées et les mêmes connaissances qu’à nous.

Mais on l’instruit aussi avec des signes naturels et mitatifs; par les gestes ou la pantomime.

Les traditionalistes s'imaginent souvent qu’il est impossible d’enseigner ou de communiquer par le geste et la mimique aucune idée intellectuelle, morale ou religieuse. C’est là un préjugé qu’il leur est très-facile de dissiper : il suffit pour cela d’entrer dans une institution de sourds-muets. Quant au lecteur, nous pouvons lui offrir le témoignage des hommes les plus compétents. La troisième Circulaire de t institut des sourdsmuets de Paris, du mois de septembre 1832, porte ces lignes : « Le langage des signes naturels... il ne se borne « pas à retracer des actions visibles, et à l’égard des per- « sonnes qui sont instruites de l’événement ou de l’ob- « jet auquel ces gestes se rapportent. Soii domaine est « plus étendu : l’expression des idées morales et abs- « traites, de toutes les affections de l'âme, est de son « ressort... Les faits qu’il retrace n’ont pas besoin d’être « connus d’avance pour être compris... Le langage éta- « bli par les sourds-muets réunis en société suffit plei- « nement aux besoins de l’enseignement; il offre des

1 Léyisl. primit., II, p. 105.

« signes très-naturels pour exprimer les rapports de « nombre, de temps, de lieu, etc. El ces moyens n’exi- « gent pas un grand travail, puisque l’élève les acquiert « sans l’aide de son professeur, par ses seuls rapports

« avec ses camarades. »

Il faut entendre sur ce point le témoignage muet, mais énergique, d’un homme que son intelligence et son savoir opt placé au rang des écrivains distingués de notre époque : « En vérité, s’écrie M. Ferd. Ber- « (hier, n’est-ce pas vouloir fermer les yeux à cette sa- « gesse éclatante, infinie, que déploie la Providence en « pourvoyant à tout dans l'univers, que de s’opiniâtrer « à ne pas reconnaître que la mimique , comme la paie rôle orale, peut donner aux idées droit de bourgeoisie « dans le ufonde, de quelque part qu’elles viennent? « Par quel esprit de vertige presque tous les savants et « beaucoup d’instituteurs eux-mémes, jusqu’à la venue « de l’abbé de l’Épée, ont-ils refusé d’accorder au lan- « gage muet le pouvoir de renverser celte barrière que « le préjugé seul maintenait entre le sourd-muet et le - « reste des hommes? Comment cès prétendus réforma- « leurs n’ont-ils pas su comprendre la possibilité pour « les gestes naturels, ce langage admirable de la nature, « de produire sur un sujet lettré ou illettré des résul- « tats intellectuels et moraux, identiques, au moins, « avec ceux que produisent les langues imparfaites des « hommes; de procurer, si on Paime mieux, aux êtres « pensants et réfléchissants des idées de choses qui ne « tombent pas sous les sens?... C’est se tromper étran- « gement que de circonscrire la mimique du sourd-muet ii dans les étroites limites de la nature physique ou sen- « sible. Non moins simple dans les moyens qu’elle met « en œuvre que féconde dans les applications qu’elle en

« fait, elle se prête aussi bien et même mieux à la re- « production exacte et complète des idées métaphysi- « ques. Sous ce dernier rapport elle mérite surtout, on « ne saurait trop le répéter, l’attention du philosophe, « du savant , de l’historien , du poète , de l’acteur , du « grammairien. Aucune langue, en effet, ne colore de « teintes plus vives, plus vraies, plus saisissantes,- tout « ce qui se rattache au domaine de la pensée, à ses dé- « veloppements, à ses analogies. Cette opinion est loin « de m’appartenir exclusivement ; elle esi partagée sans « exception par tous ceux qui, comme moi, se sont oc- <> cupés sérieusement de cette spécialité, si peu connue « et si peu approfondie »

Quant à cette supériorité de la mimique sur la parole écrite ou même parlée pour enseigner ou exprimer les idées intellectuelles ou abstraites, nous ne savons si tous les philosophes et tous les savants l’accorderont à M. Berthier, lequel, du reste, a plus que tout autre le droit de la soutenir, si elle est soutenable? Mais ce que personne ne peut lui contester, c’est ce qu’il dit quand il se borne à revendiquer pour les signes mimiques une puissance réelle, suffisante, pour exprimer toute espèce d'idées intellectuelles. Il le prouve d’une manière aussi simple que victorieuse : on apprend au sourd-muet à lire et à comprendre tous les mots écrits d’une langue; mais, reprend l’ingénieux auteur, « les « mots par eux-mêmes n’ont point de valeur intrinsè—

1 Sur /'Opinion du Dr Itard, par M. Ferdinand Berthier, sourdmuet , doyen des prof, de l’Instit. nat. de Paris , etc., p. 28, 98. — Pendant que nous écrivions ceci, le même auteur composait un nouvel ouvrage pour soutenir cette même thèse : la prééminence do la mimique sur la parole artificielle dans l'éducation du jeune sourd-muet...

« que; ce sont les signes naturels qui les interprètent. « Et, en effet, pour que le mot s’attache intimement à « l’esprit, il faut qu’une convention ait été préliminai- « rement établie entre l’un et l’autre, en présence même « de l’objet. Or, si l’écriture est la peinture de la parole, « comment celui qui ne reçoit pas l’impression des sons « pourra-t-il réussir à la comprendre par le secours de « la vue? Les lettres ne signifient rien pour lui, par la « raison même que je viens de produire. Il faut donc « chercher un moyen de suppléer à l’ouïe. C’est le lan- « gage des gestes qui nous offre ce moyen. Sur lui seul « repose labasede l’édifice intellectuel et moral de notre « éducation, car il représente immédiatement toutes les « idées possibles. Oui, mille fois oui, le langage naturel, « employé seul et indépendamment de toute instruc- « tion méthodique, suffit pour transmettre du sourd- « muet au parlant, du parlant au sourd-muet, ou du « sourd-muet au sourd-muet, non-seulement toutes les « idées sensibles, mais toutes les idées abstraites elles- « mômes... C’est une hérésie inqualifiable de vouloir at- « trilnier à l’écriture et au geste alphabétique, ou, di- « sons avec plus de justesse, à l’alphabet-manuel, le *■ pouvoir d’éclairer, de développer l’esprit du sourd- « muet *. »

Nous ne sommes point de ceux qui, sur l’intelligence et le langage des sourds-muets, récusent à priori le témoignage d’un sourd-muet, offrit-il autant de garanties de science et de probité qu’en offre M. F. Berthier. Qui s’étonnera, d’ailleurs, qu'un homme dont la pantomime est la langue première, maternelle et usuelle, soit surpris et indigné d’entendre répéter qu’il n’a jamais su

1 Sur r Opinion du l)< ltard, p. 30, 3t.

— ai

s’exprimer dans cette langue? Et qui trouvera mauvais qu’il repousse ces aflirmations ignorantes avec quelque vivacité? Mais si un écrivain pris dans cette classe d’hommes paraît toujours à quelques-uns plaider sa propre cause, voici un autre instituteur de sourdsmuets, également distingué, mais un instituteur parlant, qui rend à la puissance des gestes un témoignage non moins décisif. « De la puissance d’expression de ce « langage, les anciens eurent un remarquable exemple « dans ce Roscins qui mettait Cicéron au défi de faire -« dans l’arrangement de ses éloquentes périodes un « changement qu'il ne pût lui-même rendre sensible « dans sa pantomime. Et les pittoresques conversa- « fions de nos élèves en offrent tous les jours des exem- « (îles non moins frappants. Le sourd de naissance pour- « rait, par le simple secours des gestes, s’élever à un « degré considérable de culture intellectuelle; car il est « peu de connaissances auxquelles les gestes ne puis- « sent servir de véhicule »

Un autre professeur, qui fut également estimé de ses collègues pour sa science et ses observations, nous a . laissé l’expression du même sentiment, chez lui bien arrêté : « Quelle analogie, lui demandait-on, peut-il y avoir « entre le geste et la subtilité de la pensée? Quelle prise « offriront à une pantomime grossière les abstractions « si déliées de l’esprit?... Nous ne nous arrêtons pas à « combattre cette erreur... Pour le langage des gestes, « l’expression des idées intellectuelles y est toujours , « claire et facile. Cette assertion peut parailro d’abord « extraordinaire; cependant rien de plus aisé à conce-

' M. V aïsse, professeur de la classe de pcrfect. à l’inst. imp. de • Paris.

• « voir » Et il cite en preuve ce témoignage d’un sourdmuet : « Le sourd-muet acquiert promptement dans le « commerce de ses camarades l’art prétendu si difücile « de peindre et d’exprimer toutes ses pensées, même « les plus indépendantes des sens, par le moyen des « signes naturels, avec autant d'ordre et de précision « que s’il avait la connaissance des règles de la gram- « maire. Encore une fois, j’en dois être cru, puisque je « me suis trouvé dans ce cas. » 11 est d’ailleurs un fait souvent constaté, et qui suffit à lui seul pour prouver que le langage des signes mimiques est propre à acquérir comme à représenter toutes sortes do pensées intellectuelles, spirituelles ou générales. C'est du premier professeur de Paris que nous tenons ce fait. Il n’est pas rare de voir dans ces sortes d’établissements des élèves qui, au terme de leur éducation, n’ont de la langue française qu’une expérience trés-im parfaite et presque nulle, et qui, par aptitude ou singularité de volonté, n’ayant réussi que dans la pantomime, y ont puisé un grand développement intellectuel et des connaissances variées en tout genre.

Du reste, il faut n’avoir jamais vu et entretenu un sourd-muet pour ignorer que le langage des gestes suffit admirablement pour exprimer toute espèce d’idées, qu’elles soient concrètes ou abstraites, sensibles ou in- * tellectuelles, morales ou religieuses*.

1 Bébian, censeur des études de l'inst. de Paris, Essai sur les sourds-muets, p. 49, 5t.

* Nous pouvons donc croire aujourd'hui que le savant Estius . s’est trompé, lorsque de ces paroles de l’apétre, fuies ex auditu, il conclut que le sourd-muet ne peut acquérir la connaissance des vérités de la foi. la preuve qu’il en donne est bien hautement démentie par l’exemple de tous les sourds-muels instruits : A am,

— üti —

Nous avons insisté sur cette observation, parce que c’est cette ignorance de la puissance des gestes qui a été cause de l’erreur d’une foule de personnes sur les connaissances du sourd-muet avant son instruction. Or, c’est l’état du sourd-muet avant son instruction qu’il nous faut exposer maintenant.

Que sait donc, demande-t-on, et que peut savoir le sourd-muet avant toute instruction? La question posée en ces termes est très-mal exprimée; car souvent ceux qui la font veulent demander : Que sait et que peut savoir l’enfant sourd de naissance avant son entrée dans nos établissements publics, ou avant d’être confié à un maître pour recevoir un enseignement méthodique? Or, on voit tout de suite qu’avant cette époque il y a eu pour lui nécessairement un commencement d’instruction au sein de la famille ; il n’est aucun sourd-muet de dix ans qui n’ait appris quelque chose de la société au milieu

dit-il, surdus Mtua litteras, quibus lectis fidem concipiat, disccrc iioii potest. C'est être malheureux dans ses observations. 11 ne faut pas s’étonner outre mesure que saint Augustin ait été du même avis, Contr, Julian., 1. 111, e. iv. Le sourd-muet était alors peu connu, et l’on n’avait peu de moyens de l’instruire. Néanmoins,. si on le croyait incapable de recevoir les enseignements positifs du christianisme, on ne le croyait pas pour cela privé de l’usage de la rai- • sou ; et saint Augustin affirme lui-mème avoir vu à Milan un sourdmuet connu de toute la ville pour ses manières élégantes et sou extérieur distingué, qui exprimait par gestes tout ce gu’il voulait : De Quant anim., c. xviu. Cf. De Magist., c. ut. — Il y a plus : on a vu un autre saint, même avant la découverte des méthodes modernes, trouver dans son zèle et sa charité le moyen d’initier un pauvre sourd-muet villageois aux mystères de la religion chrétienne , et le préparer à la réception des sacrements de l'Église ; non sans doute en lui apprenant la syntaxe d’une de nos langues, mais par le moyen de signes laborieusement inventés. De Yita fr. Salesii, 1. VI.

de laquelle il a vécu. Le sourd-muet sans instruction n’existe donc pas.

Les sourds-muets apportent à l’institution ce qu’ils ont appris soit d’eux-mêmes, soit de leurs parents, comme les autres enfants qui arrivent au collège. Ceuxci apportent de leur famille un nombre plus grand qu’on ne pense de connaissances acquises. Mais le sourd-muet, qu’apporte-t-il en réalité? Que sait l’enfant sourd-muet qui sort d’une famille où il n’a reçu aucun enseignement méthodique ? Car c’est ainsi que plusieurs entendent la question posée; et ils prétendent qu’un tel être ne présente aucune idée intellectuelle, morale ou religieuse; que le sourd-muet non instruit n’a, comme la brute, que des sensations, un instinct, des images d’objets sensibles ; en un mot,’ une vie organique et animale, sans aucun indice de la vie rationnelle ou intelligente.

On comprendra sans peine que les enfants sourdsmuets doivent être généralement trouvés, à leur entrée dans les écoles, bien inférieurs aux enfants ordinaires. Ils ont vécu au milieu d’une société souvent réduite à quelques individus , plus ou moins ignorants euxmêmes , peu soucieux du commerce de la pensée, et trop souvent appelés ailleurs par les besoins de la vie. Et encore ces enfants sont-ils privés du moyen principal qu’ont les hommes de communiquer entre eux, de la parole. Qui s’étonnera que, dans ces conditions, leur développement intellectuel ait été bien tardif, bien insensible; et qu’à cette époque leur intelligence paraisse encore bien faible. Mais qu’ils n’aient alors aucune connaissance rationnelle, c’est ce qu’on ne peut soutenir eh présence des faits.

Remarquez d’abord que pour renverser les préteülions de certains traditionalistes, il suffirait d'un seul

fait, bien constaté ; il suffirait qu’un seul enfant sourdmuet, sans instruction spéciale, eût montré quelque connaissance intellectuelle ou morale. Or, ce n’est pas un seul exemple qu’on a do ce phénomène; ils sont innombrables, journaliers.

Interrogez les directeurs qui se sont livrés sur ce point aux observations les plus rigoureuses ; ils vous diront tous que le sourd-muet, à son entrée dans l’établissement, à moins qu’il ne soit affecté d’un vice spécial d'organisation, manifeste toujours un certain nombre de connaissances souvent assez considérables. Il n’importe, pour le moment, d’où leur soient venues ces connaissances.

Ai. Bébian, dans son Journal de l'instruction des sourdsmuets, a un article intitulé : « État moral et intellectuel « du sourd-muet avant son instruction. » Voici comment il s’exprime dans cet article « Si nous pouvons « déterminer ce qu’il est avant toute instruction ; si nous « parvenons à découvrir ce qu’il peut acquérir par l’exer- « cice spontané et le développement naturel de ses fa- « cultes; nous reconnaîtrons sans peine ce qui lui man- « que encore, et ce que l’éducation doit ajouter aux « dons de la nature pour lelever au niveau des autres « hommes... Quelques instituteurs, voulaul sans doute « relever l’éclat et l’importance de l’art auquel ils ont « consacré leurs talents, ne sc sont pas fait scrupule « de représenter les sourds-muets comme des espèces « d’automates vivants, de statues ambulantes, qu’aucun « sentiment n’échauffe et que n’éclaire aucune étincelle « de raison. Dois-je perdre le temps à combattre un si « déplorable paradoxe?... L’expérience journalière en « a fait une complète justice. Nous ne sommes plus au « temps où il eût fallu une démonstration en forme et

« de pénibles arguments pour aflirmer que les sourds- « muets ne sont pas d'une autre nature que nous. Il « suflit d'avoir vécu quelques jours au milieu d’eux « pour être convaincu que, s'ils sont affectés comme « nous de sensations de plaisir et de douleur, comme « nous aussi ils réagissent par l'attention sur leurs sen- « salions... L’injustice les révolte, commo elle révolte « celui qui entend et parle; la bonté les touche... Ils « sont frappés de ce qui est grand et beau; ils ne sont « pas toujours étrangers aux délicatesses du goût; le « ridicule échappe difficilement à leurs regards péné- « trants; ils comparent leurs idées, en saisissent les «rapports. Ils jugent, raisonnent, réfléchissent1.» « Ainsi que l’enfant qui entend, nous dit M. Vaïsse, « bien que dans des limites plus étroites, celui qui est « né sourd acquiert, avant d’avoir reçu les leçons di- « rectes d’un maître, une masse considérable de con- « naissances et d’idées. »

Ce qui étonne en ceci, c’est d’enter.dre d'autres instituteurs et d’autres observateurs du sourd-muet, prétendre qu'il ne montre , avant son éducation par un maître, aucune idée morale et religieuse, ni même aucune idée rationnelle, aucune trace de raison. Tous les instituteurs actuels que nous avons pu consulter, démentent formellement ces prétentions, qu'ils ne peuvent attribuer qu’à l’esprit de systéme'ou à une observation superficielle; prétentions, du reste, qui ont été ou retirées par leurs auteurs, ou pleinement réfutée? par la science *. M. l’abbé Sicard, par exemple, sur

1 P. 0, 7, 8. Cf. p 1 4, 1 5. Ibid. Essai sur les sourds-muets, p. ’ô, 6.

5 Voip surtout de Gérando, de l'Éducation des sourds-muets, ch. IV : « Do l’état moral et intellectuel du sourd-muet avant qu’il ait reçu l’instruction ; » et note c : « Sur la capacité qu'ont les

lequel s’appuient souvent les traditionalistes, avait, dans un premier ouvrage, gravement exagéré l’incapacité intellectuelle du sourd-muet. Dans un second, il s’est loyalement et formellement rétracté en ces termes : « On me demande souvent quelles sont les idées du « sourd-muet de naissance avant son instruction. On « ne sera donc pas fâché de trouver à la ün de cet ou- « vrage une notice... On y verra que j’avais peut-être « un peu exagéré la triste condition du sourd-muet dans « son état primitif, quand j’avais dit qu’il n’y a point « d’homme moral dans le sourd-muet, que les vertus « et les vices sont pour lui sans réalité ; en un mot, « que son âme est une table rase. Ce qui m’avait con- « duit à ces assertions, c’est que je n’avais pas encore « eu le moyen d’interroger le sourd-muet sur les idées « qu’il devait avoir eues avant son éducation ; qu’il « n’était pas assez instruit pous entendre suffisamment « mes questions et me répondre... Le sourd-muet qui « arrive d’auprès de ses parents et qui n’a encore reçu « aucune leçon, n’est pas moins éloquent que le jeune « entendantqui est chez son maître... Tel est donc l’état « du sourd-muet au moment même qui précède toute « instruction ; il n’est ni sourd ni muet pour son insti- « tuteur. On peut donc dire que s’il a des idées, il a « déjà des expressions; et qu’il a des expressions, puis- « qu’il a des signes '. »

Un abbé Montaigne , qui avait été peu d’années au-

sourds-muets de discerner le bien et le mal avant d’avoir reçu l’usage de nos langues; » où il prouve que les sourds-muets ont, dans cet état, des notions intellectuelles, abstraites, morales, religieuses ; et réfute les instituteurs et les écrivains qui avaient méconnu ce fait journellement constaté.

1 Théorie des signes, p. xii, un, 9.

môniér à l’institution de Paris, composa, après en être sorti, un livre où il refuse au sourd-muet privé de la connaissance de nos langues, toute idée rationnelle, morale, religieuse ; et l’assimile complètement à l’idiot, incapable de recevoir d’autres secours de la religion que le baptême. Ce livre est cité plusieurs fois avec confiance par M. de Bonald ; et dans son dernier écrit « il « l’indique au lecteur pour le mettre à portée de se dé- <« cider en connaissance de cause sur cette question fon- *< damentale ', » De plus , ce livre a été dernièrement réédité à l’étranger, comme faisant autorité sans doute « sur cette question fondamentale. » Eh bien ! ceux qui se donnent cette peine ignorent probablement qu’à Paris ce livre est considéré comme de nulle valeur ; ils ignorent qu’à son apparition il fut désavoué, hautement démenti par qui de droit, et irrévocablement confondu *.

' Principe constit. de la soc., p. 40.

* Voici ce qu’on lit dans le Recueil des Circulaires de l’Institut de Paris :

« Seconde Circulaire de l’Institut royal des sourds-muets de Paris & toutes les institutions de sourds-muets de l'Europe et de l’Amérique. — Paris, 1829.

n Recherches sur les Connaissances intellectuelles des sourds-muets, par M. l’abbé Montaigne; 1829.

« L’auteur cherche à prouver que le sourd-muet, avant son instruction, est privé du sentiment moral ; qu’il est incapable de distinguer le bien et le mal , le juste et l'injuste... 11 refuse au langage des signes le pouvoir d’introduire le sourd-muet dans la connaissance des vérités morales et religieuses , pour réserver ce privilège aux langues écrites et parlées.

« M. l’abbé Montaigne veut étayer scs opinions de l’autorité de l’institution de Paris. L’institution de Paris croit devoir saisir cette occasion pour déclarer hautement que c’est & tort que l’auteur prétend s’appuyer sur son autorité. Au contraire, elle repousse de toutes ses forces une doctrine aussi erronée que funeste

L’abbé Montaigne était traditionaliste, on s’en aperçoit facilement en le lisant; et il a parlé plus par esprit de système que par connaissance de la vérité : c’est un fait connu dans l'établissement où il fut aumftriier, que, loin de pouvoir interroger et juger doctement les enfants sourds-muets, il ne sut jamais assez leur langage de signes pour pouvoir en confesser un seul.

C’est faute de cette même connaissance que M. Itard, longtemps médecin du même établissement, est tombé dans quelques erreurs semblables , comme vient de le faire voir, en le réfutant, M. F. Berthier1.

11 est donc incontestable aujourd'hui et universellement reconnu que les sourds-muets acquiérent dans leurs familles un certain nombre de connaissances. Mais quelles connaissances? Les uns plus, les autres moins, sans doute; cela dépend de l’activité intellectuelle de chaque enfant et des rapports qu’il a pu

au* Sourds-muets, une doctrine dont l'expérience journalière démontre la fausseté. Nos langues artificielles peuvent favoriser le développement du sentiment moral, mais elles ne le donnent pas... Çluant au privilège que l'auteur réserve aux langues artificielles pour la transmission des vérités morales et religieuses, l’institution de Paris possède des preuves vivantes du contraire. » Cette Circulaire avait été rédigée par M. Ed. Morel, aujourd’hui directeur de l’Institut impérial de Bordeaux. Dans la troisième Circulaire, septembre 1832, on lit encore ces paroles de M. Pugef, directeur de l’Institut d’Edgbaslon :

« J’ai lu avec peine que M. l’abbé Montaigne, par un zèle pardonnable peut-être, a publié un ouvrage où il cherche à prouver que le sourd-muet sans instruction est privé du sentiment moral ; qu’il est incapable de distinguer le bien du mal, le juste de l'injuste. L’histoire que je vais rapporter ne me laisse point douter «lue la thèse dn savant abbé ne soit contraire aux lois de la nature... »

1 Sur fOpinio» da If Itm'd... fief niait au, 1832.

avoir avec la société au moyen de son langage de signes. On peut remarquer à cet égard entre les enfants sourds-muets la même différence, proportionnellement, qu’entre. les enfants ordinaires. Les observateurs nous disent qu’ils montrent la plupart quelque notion plus ou moins formelle sur l’àme, sur une autre vie, sur Dieu et le devoir, etc. Tous n’arrivent pas à l’institution avec ces notions morales et religieuses; mais tous ceux qui ont une organisation normale et un âge suffisant, y arrivent avec l’usage de la raison, et par conséquent avec des idées intellectuelles, générales,' etc. Sans doute l'usage de la raison se fait attendre plus longtemps chez l’enfant sourd-muet que chez les autres enfants; il a tant d'obstacles de plus et tant de secours de moins! Mais les instituteurs nous disent que ce terme n’est cependant pas considérablement retardé, comparativement à l’enfant ordinaire; du moins pas si considérablement qu’on le suppose quelquefois.

Maintenant, comment ces enfants ont-ils ifcquis ces différentes connaissances? et dans l’acquisition de Ces connaissances, comment faire la part de l'enseignement et celle do l’activité spontanée de leur esprit?

Nous n’avons pas besoin de répondre, et nous ne devons pas répondre en ce moment; nous nous bornons à dire que c’est exactement la même question que pour l’enfant ordinaire. Nous admettons volontiers, et nous sommes pleinement convaincu que l'un et l’autre enfant reçoivent de la société presque toutes leurs idées morales et religieuses, surtout lorsqu’ils appartiennent à une famille chrétienne, qui ne manque jamais de les initier à êtes vérités, avant même qu’ils aient atteint l’âge de raison. Mais il reste à savoir, pour l’enfant sourd-muet comme pour l’enfant ordinaire , si c’est de

l’enseignement qu’il reçoit la première idée ou la première pensée. En admettant que l’enfant sourd-muet comme l’enfant parlant a reçu par l’enseignement la plupart de ses notions sur Dieu, l’âme, la religion et la morale ; il reste à savoir, pour l’un comme pour l’autre, s’il n’a pu acquérir par lui-mème sur ces objets aucune idée, si sur quelque point son esprit n’a pu avoir aucune initiative. Voilà ce qui reste à savoir, et sur quoi les traditionalistes n’ont apporté aucune lumière.

L’exemple du sourd-muet, allégué par eux ne prouve donc rien, pas plus que celui de l’enfant ordinaire. Nous verrons plus tard la réponse à faire pour l’un comme pour l’autre.

Après l’exemple des sourds-muets, l’école traditionaliste nous oppose avec une grande confiance celui de quelques individus qui, élevés dans les bois, loin du commerce des hommes ou séquestrés de la société dès leur bas âge, n’ont montré, dit-on, aucune trace de raison et d<? langage, et ont prouvé manifestement que l’homme abandonné à lui-mème ne saurait apprendre à penser ni à parler.

On compte à peu près une dizaine d’histoires de ce genre dans toute la suite des siècles. Quelle conclusion certaine, pour une théorie sur les idées, peut-on tirer de faits qui sont loin d’être tous également authentiques ; de faits racontés quelquefois par un seul auteur, qui lui-même n’en fut pas témoin et qui souvent avoue sa propre incertitude; de faits mal observés, ou observés sous un tout autre rapport que celui de la question qu’on veut résoudre? On peut raisonner aujourd’hui sur les sourds-muets ; leur état intellectuel est parfaitement connu. Il peut être observé, étudié par quiconque le voudra; et il l’est tous les jours avec beaucoup de

sollicitude. Les sourds-muets sont au milieu de nous, dans la société, dans nos institutions, au sein d’un grand nombre de familles : on compte aujourd’hui en France près de vingt-cinq mille sourds-muets. L’enfant sourd-muet est connu aujourd’hui presque autant que l’enfant ordinaire. Mais les enfants sauvages et les enfants séquestrés sont rares ; et ceux dont on parle sont peu connus. L’expérience et l’observation ne sont point complètes; elles ne peuvent nous fournir rien de satisfaisant.

On raconte par exemple, — et c’est Hérodote qui raconte; et le fait qu’il raconte, il le place plusieurs siècles avant lui, — on raconte donc qu’un ancien roi égyptien, Psammétique, prit deux enfants peu de temps après leur naissance, les enferma dans une étable avec des chèvres, et en confia la garde à un berger, avec défense de leur parler jamais et de laisser aucune personne leur parler. Au bout de deux ans, on trouva que ces enfants ne parlaient aucune langue. Seulement, pour demander leur nourriture, ils répétaient : beccos, becces'. On raconte aussi qu’un roi mogol avait séquestré une trentaine d’enfants, et les avait confiés à des nourrices avec les mêmes recommandations que le roi égyptien. « Quands ils furent en âge de parler, au- « cun de ces enfants ne prononça distinctement un « mot ; ils parlaient par gestes et par signes, seul lan- « gage qu’ils eussent appris de leurs nourrices*. »

Que veut-on conclur* de ces deux histoires? que l’homme ne peut inventer la parole? Nous verrons plus tard si cette conclusion est légitime. Que l’homme n’a

* Hérodote, 1. II, c. n.

* Juvencius, Hist. soc. Jesu, pars, V», 1. xvm.

aucune pensée, s’il n’esl enseigné par la société? Mais on ne dit pas que ces enfants n'aient eu aucune idéo, aucune trace de raison. Pour les premiers, l’historien p’ep parle pas; il ne parait pas même s’ètre proposé cette question. Et, d’ailleurs, quelles connaissances veut-on trouver dans des enfants de deux à trois ans? Pour les derniers, il semblerait plutôt qu’ils pensaient, n’ipporte comment ils aient appris à le faire, puisqu’on observe qu’ils parlaient par gestes et par signes, Ces deux exemples ne concluent donc pas.

Sur l’ignorance et rimpuissan.ce intellectuelle de l’homme isolé, nous lisons une singulière fiction dans un écrivain du quatrième siècle1. 11 suppose un individu séquestré depuis sa naissance, mais tellement isolé du commerce et de la vue des hommes, tellemeni resserré et tellement entouré de précautions cruelles, que cette supposition équivaut à peu prés à celle d’un individu privé de tous ses sens. Après trente ou quarante ans d’une pareille réclusion, cet individu est supposé introduit tout à cpup dans la société des autres hommes ; et l’auteur de la supposition pense qu’il ne comprendrait ni leurs pensées, ni leur langue, ni leurs usages; qu’il ne manifesterait aucune idée, et qu’il resterait stupide comme un bloc de marbre, sans rien connaître de ce qu’on lui indiquerait ou de ce qu’on lui demanderait. Nous le croyons également. Où et comment cet infortuné aurait-il appris nos idées sociales et notre langage ? Réduit pendant trente ou quarante ans, pendant toute sa vie, à un étal qui ressemble de tout point à celui de l’enfant dans le sein dç sa mère, serait-il étonnant qu’il fût également resté à

1 Arnobii, entiers. O eut., 1. II, n. 20-25.

l’état d’enfant? Nous serions môme surpris qu’une telle compression n’eût pas produit en lui un idiotisme complet, incurable, Cependant Arnobe ne dit pas que ce grand enfant n’aurait aucune idée, aucune notion intellectuelle; et il ne le pouvait pas sans se contredire lui-même, car dans un autre endroit il reconnaît aux enfants, même au sein de leur mère, des idées et jusqu’à des notions : Quisquamne est hominum, dit-il, qui non cum istius Prinaipis ( Dei ) notione diem prima nativüatis introverti; oui nantit ingenitum, non affixim, imo ipsi pettè in gtmitalibus mains non impressum, non insilum, esse regem ac Dominum, cunetorum quttcwnqw sunt moderotorem'.

Ce n’est pas, du reste, qu’on doive regarder comme un témoignage décisif en ces sortes de matières, les mouvements oratoires ou les descriptions littéraires d’un écrivain qui fut un rhéteur distingué, mais qui n’a jamais passé pour philosophe, et que l’Eglise ne compte proprement ni parmi les Pères ni parmi les docteurs, il fut un apologiste zélé et utile; mais pas toujours assez sûr, pas toujours à l’abri des écarts et des excès. Et les écrivains qui nous l’ont opposé n'avaient pas sans doute présentes ces paroles de Moehler 1 î « Le jugement que saintJérome porte d’Ar- « nohe est trés-caractérlstiquo : il lui reproche de ne « pas bien se comprendre lui-même, d’être empoulé, de « manquer d’ordre; etnéanmoinsde renfermer beaucoup « dé bonnes choses dans son Phébus...Lesdéfautsque « l’on y rencontre sont faciles à expliquer et à excuser. »

Les traditionalistes ont beaucoup parlé, il y a quel-

1 Arnobii, adven. G eut., 1. 1, n. 33. Cf., 1. 11, n. 4.

’ Pairotuy., t. 11, p. 532.

ques années, d’un fait arrivé en Allemagne. Gaspar Hauser, depuis nommé l’enfant de Nuremberg, avait été inhumainement séqüestré vers l’âge de quatre ans et tenu enfermé dans un cachot où personne ne lui parlait. Il y végéta, dans un horrible isolement, durant une douzaine d’années. Tiré enfin de prison vers l’âge de seize ans, il fut trouvé à une des portes de Nuremberg, ayant à la main une lettre pour un habitant de la ville. C’était un être chétif, atrophié, et plutôt un squelette qu’un homme. « Il était immobile et il pleurait. » Un passant regarde sa lettre, lui fait signe de le suivre ; et il le suit. Arrivé chez celui à qui il était adressé par cette lettre, il est interrogé avec curiosité par tous les gens de la maison. Mais il ne pouvait que prononcer fort mal quelques syllabes, quelques mots incompris, qui n’étaient d’aucune langue, mais qui se rapprochaient plus de l’allemand que de tout autre idiome. Ne pouvant ni comprendre ceux qui l’interrogeaient ni être compris d’eux, * il se met de nouveau à pleurer. » Il est conduit à un corps de garde pour être remis à l’autorité. Là il est interrogé de nouveau, sans pouvoir ni comprendre ni répondre. D’abord assez rassuré, il reste silencieux; mais bientôt « des pleurs viennent in- « terrompre son silence, et les signes par lesquels il « montre ses jambes défaillantes excitent la pitié de « tous ceux qui sont présents '. »

On ne voit pas que cet infortuné, malgré son triste état, fût dépourvu de toute intelligence et de toute pensée : il comprenait les gestes et en faisait pour se faire comprendre.

Il ne parlait pas, ou ne proférait que des mots mal

1 Relation imprimée à Louvain, 1 847.

articulés; et cependant il avait les organes de la voix dans un état normal, puisqu’une fois au sein de la société il apprit rapidement à parler. Mais faut-il s’étonner qu’il n’ait pas appris à parler dans sa profonde solitude? qu’il y ait môme oublié la langue qu’il avait pu commencer à connaître dans sa première enfance? Mais, dit-on, il n’avait aucune idée religieuse. Nous n’en sommes pas surpris ; nous sommes plutôt surpris qu’il ait conservé quelques lueurs de raison, et qu’il n’ait pas été complètement abruti par un traitement si barbare et si long. Néanmoins, s’il perdit nécessairement beaucoup de ce qu’il possédait à quatre ans, il en conserva quelque chose, et parut dans les premiers jours comme un enfant sous le rapport intellectuel. — Il n’acquit point dans son cachot la connaissance de Dieu. Quoi d’étonnant? Nous sommes très-convaincu que la connaissance de Dieu n’est point une des premières vérités que l’enfant pourrait acquérir par sa seule réflexion, si la société, dès les premiers moments, ne se bâtait de lui révéler cette grande vérité. Pour la découvrir par lui-même, il faudrait que sa raison fût formée, car il ne pourrait la découvrir qu’en raisonnant. Il faudrait que le spectacle de la nature et les accidents de la vie le portassent à réfléchir et à conclure de tout ce qu’il voit à l’existence d’une cause supérieure. Or, quel spectacle, quelle variété d’événements pouvait, au fond de son cachot et durant sa longue prison, provoquer le regard et la réflexion de G. Hauser?

Les hommes sauvages, trouvés dans les bois, ont joui, durant de longues années, du spectacle de la nature , et cependant ils n’ont point l’idée de Dieu ; ils n'ont même aucune idée, nous dit avec complaisance l’école traditionaliste.

Digilizedb)

Sur ces êtres extraordinaires et en petit nombre, trouvés dans tes forêts, il est une première remarque à faire : ce sont des êtres exceptionnels; exceptionnels non-seulement par leur position, mais le plus souvent par leur nature et leur organisation. « On croit prouver, « dit un physiologiste moderne, que l’homme naît sans « penchants et sans facultés, et qu’il n’acquiert ces qtla- « lités que par la vie sociale et par l’éducation, en ci- « tant l’exemple de quelques individus trouvés égarés « dans les bois, qui, n’ayant reçu aucune éducation, « n’ont que la brutalité des animaux et paraissent être « non-seulemetlt privés des facultés humaines , mais « môme de celles des animaux tant soit peu Intelligents. « Côtte objection tombe quand on sait que ces sauva- « ges, trouvés dans les forêts , sont ordinairement de « misérables créatures d’une organisation imparfaite ; « comme (plusieurs) en ont déjà fait la remarque... Ce « sont de vrais idiots, qui ne peuvent recevoir aucune « instruction ni aucune éducation ; et c’est par là qu’ori « explique pourquoi on les trouve dans les bois ; comme « Ils sont à charge à leurs familles, etc... Nous avons « vu, prés d’Augsbourg, une femme aliénée qu’on avait « trouvée dans une forêt... On nous a montré à Bruns- * wick une femme complètement imbécile ; elle avait « été découverte dans un bois, couchée sur le côté, les « yeUx ouverts, mais ne pouvant rien articuler. Le sao- « vâge de l’Aveyron, déposé à Paris à l'Institution des « Sourds-Muets, n’est pas différent de ceux dont nous « venons de parler, il est imbécile à dn haut degré*. » Sur ce même sauvage, devehtt si célèbre, M. Ed. Morel, membre distingué de l’institution où on l'avait placé,

' I). (îall, t'aris, 1822.

noos dit : « Le sauvage de l'Aveyron, dont le dévelop- « pemcht fut assez remarquable par rapport à son point « de départ, ne franchit pourtant pas les première de- « près de la civilisation, et finit par rester statiotinâire.

« Parvenu à l’âge viril, sans aucune chance d’tJn prô- « grès ultérieur, il ne pouvait sans inconvénient être « conservé dans une maison d’éducation; Bicètre de- « vait le recevoir. »

Après ces exemples, le Dr Gall ajoute: « L’homme « sâuvage trouvé dans les forêts de la Lithuanie, èt quë « plusieurs citent pour prouver l’influence puissante de « l’éducation, était certainement un être semblable. »

Et en effet, « cet enfant, dit son historien, était si sau- « vage, qüe non-seulement il ne parlait aucune langue,

« mais qu’on ne put jamais lui apprendre à parler,

« quoiqu’il eût les organes de la voix dans l’étal le plus « normal. » Preuve que cet enfant était né idiot; car tout homme, régulièrement organisé, apprend à parler avec le secours de la société. Son âge (hüit à neuf ans) h’était pas un obstacle invincible; on en a vu apprendre rapidement à parler à un âge plus avancé, notamment G. Hauser.

Enfin nous devons ranger dans la même catégorie un autre sauvage trouvé dans les bois de Lunebourg (Hanovre), sous le règne de Georges 1", roi d’Angleterre.

On l’avait vu tantôt couché par terre, tantôt ramnant avec peine. Longtemps après qu’il fut pris, il maflcnail encore à quatre pieds comme les animaux, et ressemblait plus à un ours qu’à un homme. Transporté à Londres, on parvint à grand’peine à le faire marcher droit, à lui donner quelques faibles idées, et à lui apprendre non à prononter, mais à balbutier quelques mots ou » quèlques syllabes.

Mais voici un fait d’une nature toute différente; le fait le plus propre à montrer, si c’était possible, que l’homme le plus heureusement né pour les qualités du corps et de l’esprit, reste privé de toute connaissance intellectuelle, de toute idée et de tout langage , s’il ne les reçoit de la société. C’est l’histoire de cette enfant sauvage trouvée dans les bois de Sogny, prés Châlonssur-Marne, en 1731, et qui fut appelée depuis Mllc Leblanc. Racine fils nous raconte ce fait dans une notice qui est à la fin de sa seconde Epitre sur l’homme. « Quand elle fut trouvée, dit-il, d’où venait-elle, et quel « âge avait-elle? Lorsqu’on la questionna par signes « pour savoir où elle était née, elle montra un arbre... « Sa mémoire ne lui rappelle rien sur le pays où elle « est née. Elle fit seulement entendre par signes qu’elle « avait traversé une grande quantité d’eau; ce qui a fait « croire qu’elle était venue d’Amérique. » Elle paraissait avoir de quatorze à quinze ans. « Ne connaissant « aucune langue, elle n’articulait aucun son, et formait « seulement un cri de la gorge, qui était effrayant. Elle « savait imiter le cri de quelques animaux et de quelques «oiseaux... (d’après ce qu'on a su depuis), le temps « froid l’obligeait de se couvrir de quelque peau de bêle, « mais en tout temps il fallait qu’elle eût au moins une « ceinture pour mettre son arme, qu’elle appelle son « boutoir. Ce boutoir, qui était un bâton court et rond « par le bout, était la massue avec laquelle elle terras- « sait les monstres. Elle en donnait sur la tète d’un « loup un coup qui l’abattait sur-le-champ. Elle m’a dit « encore que quand avec cet instrument elle avait tué « un lièvre, elle le dépouillait et le dévorait; mais que « quand elle l’avait pris à la course, elle lui ouvrait une « veine avec son ongle, buvait tout son sang et jetait le

« reste... Lorsque, peu à peu apprivoisée, elle eut ap- « pris notre langue, après avoir répété qu’elle ignorait « d’où elle venait, n’ayant jamais vu que des forêts, où « elle avait vécu avec une compagne de son âge, elle ra- « conta comment elle l’avait perdue. Dans un bois, elles « trouvèrent un chapelet, qu’il fallut se disputer, parce « que toutes les deux voulaient s’en faire un bracelet. « Notre sauvage ayant reçu un coup sur le bras, répon- « dit à sa compagne par un coup sur la tête, malheu- « reusement si violent, que, suivant son expression, « elle la fit rouge. Aussitôt, par ce mouvement de la « nature qui nous porte à secourir nos semblables, elle « va chercher un chêne et monte jusqu'au haut, espé- « rant, m’a-t-elle dit, y trouver une gomme propre à gué- « rir le mal quelle avait fait. J’ignore quelle connais- « sance elle avait de ce remède. L’ayant trouvé, elle « retourne à l’endroit où elle avait laissé sa compagne ; « elle n’y était plus, et elle ne l’a jamais revue... Ce fut « environ trois jours après qu’elle fut trouvée... Ceux « qui les premiers lui parlèrent de religion, prétendent « qu’ils ne trouvèrent en elle aucune idée d’un être su- « prème; mais qu’il leur fut facile de lui faire compren- « dre un Créateur, et ensuite un Médiateur. » Aussi parvint-elle en peu de temps à connaître et à pratiquer les plus pures vertus du christianisme.

Voilà un fait unique dans l’histoire, le seul du moins qui nous soit donné dans des conditions si extraordinaires et si dignes d’être observées. Mais précisément parce qu’il est unique, il n’est point complètement connu dans tous ses détails. L’historien lui-mème ne se montre point satisfait. « Elle m’a raconté, dit-il en « commençant, ce qu’elle pouvait savoir de ses pre- « miéres années... M. de la Condamine a eu comme

« moi la curiosité de la voir et de la questionner sur « son premier état, sur lequel elle ne Ta pas rendu, non i( pins que moi, fort savant, parce que sa mémoire lui « en rappelle peu de choses, et même varie quelquefois « dans les circonstances, ce qui est cause que ce que je « vais en dire ne sera pas toujours conforme à ce qu'on « en lit dans une brochure imprimée à Paris. J’ajouterai « ce que j’ai appris par les bruits publics , et depuis par « des personnes qui l’ont fréquentée... On débitait alors « à Paris qu’on avait trouvé une sauvage de quatorze « à quinze ans ; et voici comment on racontait cette nou- « voile... r> L’auteur ne pouvait marquer avec plus de modestie combien ses renseignements étaient incomplets, et quelques-uns peu sûrs.

Q’est cependant sur un fait aussi peu connu que s’appuient nos adversaires; et ces données leur suffisent pour conclure que celte enfant n’avait aucune pensée, aucone lueur de raison, aucune idée de Dieu, et qu’elle ne possédait aucune espèce de langage. Nous sommes forcé de les suivre dans cette discussion minutieuse.

Mais d’abord l’hisloire ne nous dit pas qu’on l’ait interrogée directement sur les pensées et les réflexion^ qn’elle aurait pu avoir dans les bois. La question qui nous occupe n’était point à l’ordre du jour, comme aujourd’hui. Mais quand on y aurait pensé, quel résultat aurait-on obtenu? D’abord, comment l’interroger Sur ce point difficile et tout métaphysique, dans les premiers jours qu’elle vécut en société? Il fallait attendre qu’elle eflt appris à comprendre les hommes et à se faire comprendre d’eux; or, après ce temps, sa mémoire lui rappelait peu de choses. De plus, durant fout le temps qu’elle avait passé dans les bois, où elle n’avait ni paroles ni expressions fixes, elle n’avait pu avoir

nécessairement que des pensées plus ou moins vagues, plus ou moins fugitivés. Les notions claires et précises qu'on lui avait données depuis, occupaient tout son esprit, étonné de tant de lumière ; de sorte que les faibles idées qu’elle avait eues autrefois, si elle en avait eu, se confondaient avec ces dernières, et se perdaient dans leur éclat. Comme les étoiles disparaissent dans les splendeurs du soleil.

D'ailleurs, quelles idées et quelles pensées peut avoir un sauvage dans les bois? et encore un sauvage de 14 à 15 ans? Quelles réflexions, quels raisonnements peut combiner dans son esprit une jeune enfant reléguée au milieu des brutes, ignorant complètement nos usages et nos mœurs, et jusqu'à l’existence de notre société ; une enfant réduite à elle seule, absorbée tout entière par les besoins matériels; forcée de pourvoir elle-même à son existence, et de la défendre continuellement contre les injures du temps, contre la dent des bêtes féroces, contre les dangers de toute sorte; occupée chaque jour à chercher une nourriture chétive, une nourriture toujours incertaine et arrachée avec péril aux animaux ou rencontrée par hasard sur les arbres de la forêt, etc. Üne telle créature, si elle parvient .4 conserver une existence si misérable, doit se rapprocher beaucoup plus de l’animal que des êtres intelligents et cultivés.

Néanmoins, celle-ci est-elle une brute réelle, privée de toute pensée, de toute idée intellectuelle? Examinons avec les traditionalistes.

A peine l’a-t-on arrêtée qu’on la questionne pur signes, et qu’on lui demande où elle est née. Elle montre un arbre. Puis, quand on lui demande comtnéht elle est venue dans cette forêt, elle fait entendre ptfr signes qu’elle a traversé une vâste étehdue d'eau. Or, comprendre les

signes, et, par les signes, la pensée des autres et le sens de leurs interrogations ; y répondre avec précision par des signes, n’est-ce point la marque d'une intelligence pensante? cela n’indique-t-il point la présence d’un certain nombre d’idées dans une raison qui ne peut être bien étendue, mais qui n’est pas nulle?

Elle sait se pourvoir de vêtements, quand la rigueur de la saison l’exige; elle se munit d’une ceinture, pour y prendre une arme à son usage, et dont elle prévoyait avoir besoin contre les animaux. Voici plus encore : elle se bat avec sa compagne pour un objet trouvé, maie quand elle l’a vaincue et miçe hors de combat, au lieu de se jeter sur le butin que lui donne la victoire, comme aurait fait un animal; elle ne s’en occupe plus, elle le laisse là; elle n’est touchée que de la blessure qu’elle a faite, et se rappelant ce qu’elle a expérimenté en cas semblable, elle court vers un arbre qu’elle connaît, et monte jusqu’au sommet, espérant y trouver un remède propre à guérir la plaie. Une personne ordinaire, un individu élevé parmi nous, n’aurait pas agi autrement. Il y a là, peut-on croire , un acte raisonné, un acte où se montrent non-seulement les sentiments du cœur, mais la mémoire de l’esprit, la réflexion et le calcul de la pensée.

De tout cela on pourrait conclure peut-être que cette enfant sauvage n’était pas restée à l’étal de brute, et que dans sa position, nécessairement bien déplorable, elle avait quelques idées et un commencement de raison. Du moins les traditionalistes n’ont pas prouvé le contraire.

Celte jeune fille ne parlait pas, quoiqu'elle eût vécu dans la société d’un être semblable à elle? — Mais combien de temps ont-elles vécu ensemble? quelques

années ou quelques jours? on ne le dit pas. Cette compagne était-elle une personne capable, comme elle, de penser et d’entendfe; ou quelque enfant stupide, dont la société ne lui était d’aucun secours? C’est ce que nous ignorons absolument. Supposez-la semblable à elle; elle n’avait pas plus besoin qu’elle de longs raisonnements et de longs entretiens, pour chercher péniblement sa nourriture; et nous ne voyons pas quel grand nombre d’idées métaphysiques elles auraient eu besoin d’échanger entre elles. — Cependant, est-on bien sûr qu’elles n’ont eu entre elles aucun moyen de communication? Elles ne s’entretenaient pas en français, on le croira facilement; mais n’eurenl-elles absolument aucun langage naturel? Faute d’occasion et de besoin, elles n’eurent point sans doute à former entre elles un système de signes conventionnels, mais a-t-on su si elles n’employèrent jamais spontanément aucun signe, aucun geste? D’où vient que celle qui nous occupe comprit les premiers signes que lui firent les personnes de Sogny, et sut y répondre assez pertinemment? On conçoit d’ailleurs [que des enfants sauvages, transportés tout à coup au sein de notre société, puissent avoir les apparences d’un mutisme complet : leur étonnement, leur ignorance totale de notre langage, suffisent pour suspendre leurs facultés. Pour se convaincre qu’ils ne savent ni penser ni rien se communiquer, il faudrait leur donner le moyen de se rassurer pleinement ; les abandonner à eux-mêmes, et les observer pendant quelques jours se livrant ensemble et^en toute liberté aux exercices de leur première condition.

Ceux qui lui parlèrent de religion, prétendent qu’ils ne trouvèrent en elle aucune idée d’un être suprême. Assurément, elle ne pouvait le connaître sous les termes

qui nous servent à le désigner ; et elle ignorait ce que nos expressions les plus ordinaires signifient. Il est môme possible, selon nous, qu’elle n’ait eu aucune idée formelle d’un être supérieur au monde, et auquel l’homme doive ses hommages. On ne considère pas assez la triste position où devait se trouver cette jeune enfant. Elle avait l’idée de l’ôtre, on peut le croire; parce qu’elle avait la pensée à un certain degré. Avait-elle l’idée de cause et d’effet? peut-être : elle voyait si peu d’actions qui pussent provoquer ses réflexions et ses raisonnements. De celte idée quelconque de cause et d’èffet, sut-elle s’élever, en jetant les yeux sur l’univers, à l’idée de cause universelle? Rigoureusement parlant, elle aurait pu le faire ; elle aurait pu du moins y parvenir plus lard avec le temps et avec le secours des circonstances. Mais à cet âge, et aussi violemment distraite qu’elle l’était par les besoins matériels et les dangers de toute sorte, nous doutons fort qu’elle se soit livrée à ce genre de raisonnement. Certains écrivains s’imaginent que l’idée nette et formelle d’un être suprême doit être le premier acte d'une raison naissante; c’est là une grande illusion. Celte idée ne peut venir qu’aprés un grand nombre d’autres, et quand la raison est suffisamment formée, suffisamment exercée. A quel âge cela arrive-t-il? Cela dépend des divers esprits; cela dépend encore des occasions qu’ils ont de réfléchir, des facilités qui leur sont offertes pour se livrer à ces réflexions. On conçoit qu’un enfant au sein d'une famille qui lui prodigue ses soins , se trouve , pour réfléchir à toul ce qu’il voit, dans une toute autre situation que l’enfant de la forêt; sans compter qu’une bien plus grande variété d'objets ef d’actions viendront provoquer sa pensée et sa curiosité. Quand donc la société

ne lui donnerait par l’enseignement àucuue idée de Dieu , il devrait y parvenir plus facilement et plus promptement que son malheureux frère de la forêt. Quel sera le moment pour l’un et pour l'autre? nous l’ignorons. 11 peut tarder, et n’arriver qu'après des années; mais il n’est pas prouvé qu’il ne puisse arriver, et qu’il ne soit pas naturellement possible ; ce qui nous suffit pour notre thèse.

Ce moment est possible, d’après les théologiens ; au moins pour un certain nombre de celte classe d'individus, d’ailleurs si inférieurs aux autres hommes. Sur cette matière, voici comment s’exprime le savant cardinal d’Aguirre, interprétant la Théologie de saint Anselme : « Selon quelques modernes, le passage de saint iQk Paul et celui de la Sagesse , où certains philosophes « et certains hommes sont blâmés d’avoir ignoré l’exis- « tenue de Dieu, prouvent seulement que ces philoso- « plies et ces hommes eurent le moyen , comme le de- « voir, de connaître Dieu; et c’est pour cela qu’ils sont « inexcusables. Mais il ne s’ensuit pas, disent-ils, qu’il « ne puisse y avoir des hommes qui aient l’usage de la « raison, mais qui soient ignorants, grossiers, ou même « élevés dans les forêts sans avoir rien appris de laso- « ciété, de mauière à ignorer invinciblement l’existence « de Dieu, exempts de toute faute et de tout reproche. « Ainsi raisonnent Molina, Victoria, etc., etc. »

Avant de passer, remarquons : 1” que tous ces théologiens reconnaissent, avec d’Aguirre, que ces hommes grossiers, élevés dans les forêts et sans aucun enseignement humain , possèdent néanmoins l’usage de la raison ; 2° ils ne contestent pas au cardinal d’Aguirre que parmi ces sauvages, privés de toute instruction , il ne s’en trouve plusieurs qui puissent arriver à une con-

naissance quelconque de Dieu ; ils prétendent seulement qu’en même temps il peut y en avoir d’autres, qui, bien que jouissant de l’usage de la raison , pourront n’avoir ni le moyen ni l’occasion de s’élever, de la vue des créatures, à la notion de leur auteur. Et c’est là ce que combat le savant cardinal, au nom de saint Anselme : « Le saint docteur, dit-il, explique ainsi le « passage de l’Apôtre : Il y a sur Dieu plusieurs choses « que la nature ne peut savoir, comme le mystère de « l’incarnation, celui de la passion, que les sages du « monde ne connurent pas. Mais, sur Dieu, on peut « connaître naturellement qu’il est Dieu... Voilà pour- « quoi ce qui peut être connu de Dieu leur a été manifeste ;

« et l’Apôtre en donne aussitôt la cause; c’est qu’ils ont « un moyen de le connaître, qui est la raison naturelle.* « En effet , continue d’Aguirre , ces hommes grossiers « (dont nous parlions tout à l’heure), ces hommes éle- « vés dans les forêts sans aucun enseignement humain ;

« ces hommes ont la raison naturelle, comme nous le « supposons tous. Donc, ils ont un principe, une cause,

« qui suffit pour leur faire connaître Dieu... Notre saint « docteur ajoute sur le môme passage de l’Apôtre, etc.

« Par où l’on voit, reprend d’Aguirre, que cette manière « de s’élever du spectacle des choses visibles à la con- « naissance des choses intérieures et même de Dieu ,

« appartient à tout homme qui jouit de la raison, quel- « que grossier, quelque privé qu’on le suppose de toute «société humaine'... D’après cela, il faut dire que « l’ignorance positive , et même l’ignorance négative,

« s’il s’agit d’un long temps, ne peut être excusable ni

Tliroloy., S. Auselmi, in Monotog. Prtrf. Disput. V, sect, h.

« invincible dans aucun homme qui jouit de la raison,

« qu’on le suppose grossier ou élevé dans les bois, loin « de toute société humaine »

Saint Thomas n’est pas moins explicite sur le sauvage. Il ne parle pas de la connaissance de Dieu en particulier, mais il lui reconnaît formellement plusieurs connaissances rationnelles et morales qui impliquent l’idée de Dieu. Dans un Traité spécial sur la foi, il pose cette question : « Est-il nécessaire de croire (de con- « naître par la foi) explicitement quelque chose? » par exemple, outre l’existence de Dieu, la Trinité, la Rédemption, etc. « Il semble que non, répond-il d’abord ; « car nous ne devons pas admettre une chose de la- « quelle suit un inconvénient. Or, si nous admettons « qu’il soit nécessaire au salut de croire explicitement « quelque chose, il s’ensuivra un inconvénient. En « effet, il est possible qu’un individu soit nourri dans « les forêts ou parmi les loups; or, cet individu ne peut « croire explicitement quelque chose par la foi; et ainsi « il y aura un individu qui sera nécessairement damné , « ce qui est un inconvénient ; il ne semble donc pas né- « cessaire de croire explicitement quelque chose. — « A cela il faut dire, reprend le saint docteur, qu’il n’y a « point d’inconvénient à admettre qu’un individu soit « tenu à croire explicitement quelque chose, en suppo- « sant qu’il soit élevé dans les forêts ou parmi les ani- « maux sauvages; car il appartient à la divine Provi- « dence de procurer à chacun ce qui est nécessaire à « son salut, pourvu que de son côté il n’y mette pas « d’obstacle. En effet, si l’individu élevé de la sorte

1 Theôlog., S. Anselmi, in Monolog. Prœf. Disput. V, sect. ni.

« suivait la règle de la raison naturelle, pour faire le « bien et éviter le pial, il faut croire très-certainement « que Dieu lui révélerait ce qu’il est nécessaire de « croire, soit en lui donnant une inspiration intérieure, « soit en lui envoyant un prédicateur de la foi »

Sur ce passage du Docteur angélique, on peut examiner deux choses : 1“ de quelle espèce de sauvage veut-jl parler? 2° quel degré d'intelligence reconnail-il à ce sauvage? D'abord, il parle d'un individu nourri, élevé dans les forêts, au milieu des loups et des animaux sauvages. Voilà bien un vrai sauvage, privé de tout enseignement, et même, depuis sa première enfance, isolé de toute société humaine. Et ce qui le prouve encore, c’est que cet individu est supposé n’avoir eu aucun moyen humain d’apprendre aucune vérité de la foi; d’où l’on doit inférer qu’il n’a eu aucun rapport avec les hommes.

Mais ensuite, d’après le saint docteur, que peut savoir cet individu dans ces conditions? Naturellement, il ne peut avoir la foi ni connaître aucune vérité par la foi; mais il peut avoir, toujours d’après saint Thomas, la lumière de la raison naturelle; il peut avoir l’usage de la raison, duclum ralionis; il peut enfin avoir ]a connaissance de ce qui est bien et de ce qui est mal, puisqu’il peut et doit faire l’un et éviter l’autre.

Voilà ce que reconnaît formellement saint Thomas. Nous ne pensons pas pour cela qu’il accorde à cet infortuné un grand développement intellectuel ; il nous suffit qu’il lui reconnaisse quelques idées, quelques connaissances rationnelles, si élémentaires qu’elles puissentètre; car nous ne voulons pas laisser supposer

1 Quæst. De fuie, art. u.

que nous accordions à l’homme, en dehors de toute société, un développement que nous avons toujours regardé comme impossible. Nous nous bornons à moins encore : nous voulons seulement montrer que la prétendue impossibilité, pour l’homme isolé, d’avoir aucune pensçe, n’est point prouvée par les traditionalistes ; et elle ne le sera jamais.

Mais il est sur ce point une autorité qu’on nous oppose depuis plusieurs années, avec d’autant plus de zèle, qu'on sait bien que cette opposition, si elle était réelle, serait plus surprenante. On répète donc, aveç une complaisance marquée, que nous sommes contredit par un des membres les plus connus de notre Société; et on le répète dans les journaux, dans les revues, dans les livres ; on le répète en France, on le répète à l’étranger. Voici de quoi il s’agit.

Tout le monde connaît aujourd’hui la Théologie du R. P. Perrone*. Dans son traité De locis theologicis, 3r part., au chap. i, intitulé : De la raison considérée comme précédant la foi, 11 établit cette proposition : « La droite raison peut connaître avec une cer- « titude absolue plusieurs vérités de l’ordre naturel, « qui sont regardées comme les préambules de la foi, « sans le secours de la révélation surnaturelle. — Avec « saint Thomas, ajoute-t-il, et avec la généralité des « meilleurs théologiens, nous appelons préambules de « la foi les vérités principales sur la nature de Pâme, « comme sa spiritualité, sa liberté, son immortalité; « ensuite l’existence de Dieu et ses principaux attributs; « enfin la loi morale et nos obligations, ou ce qui est <• intrinsèquement bien ou mal... Nous établissons cette

1 Praleit. Theoloq. qua s in eollegio nm. hnb., J. Perrone , S. J.

« thèse contre ces supernaturalistes qui prétendent que « toutes les vérités de ce genre ont pour origine et pour « règle la révélàtion divine, positive, faite primitive- « ment à l’homme et ensuite transmise à tous ses des- « cendants par la tradition... prétention que nous « allons prouver être contraire aux oracles de l’Ecri- « ture, opposée à l’enseignement constant des Pères, « et enfin périlleuse pour la révélation cbré tienne , rein velationi Christiance infensum. »

Certes, voilà un début, ce nous semble, assez peu traditionaliste. Or, toute la thèse du professeur romain est prouvée dans ce sens. Il prouve par l’Ecriture, par la tradition et par le raisonnement, que tout homme capable de raisonner, peut découvrir par lui-même ces vérités, sans que la révélation ni la société les lui enseigne. 11 prend la raison telle qu’elle se trouve dans l’individu capable d’en faire usage ; ce qui s’entend naturellement de l’homme ordinaire, de l’homme en société ; et son but unique est de prouver que cet homme n’a pas besoin, pour connaître plusieurs vérités morales et religieuses, de les recevoir de l’enseignement extérieur ou de la tradition.

Mais arrivé aux objections qu’on pourra élever contre sa thèse, il se fait celle-ci, qui est la seconde : « Si « quelqu’un était né dans les forêts, et élevé en dehors « de la société des hommes, jamais le seul spectacle de « l’univers ne le conduirait à la connaissance de Dieu. « En avançant en âge, il resterait stupide et sans lan- « gage ; et, comme l’expérience le prouve, il considére- « rait tout ce qui l’entoure comme le font les animaux. « A plus forte raison l’esprit humain est-il incapable de u se démontrer l’existence de Dieu. »

A celte objection, voici la réponse que fait l’illustre

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théologien, et dans laquelle on a voulu trouver un gage en faveur du traditionalisme. Toutefois, disons d’abord que s’il y avait, dans celte explication donnée à une difficulté en passant, quelque terme qui semblât excessif et qui parût favoriser le nouveau système , sa thèse entière protesterait contre. Or, quand il s’agit de trouver la pensée d’un auteur, c’est dans sa thèse, avant tout, qu’on doit la prendre. Mais ici nous croyons que la réponse aux objections n’a rien de contraire à la thèse elle-même. Voici donc cette réponse : « Tl ne tirerait « point, du spectacle de la nature, la connaissance de « Dieu, je distingue : faute d’exercice et manque du dé- « veloppement nécessaire de la raison, transeat (c’est- « à-dire je ne l’accorde pas, je ne le reconnais pas; « mais pour défendre ma thèse, je n’ai pas besoin de le « nier, et je le laisse passer); par impuissance propre « de la raison, je le nie. Or, continue-t-il, lorsque nous « parlons (dans notre thèse) de la puissance que possède « la raison humaine de connaître Dieu et de démontrer « son existence, nous parlons d’une raison assez exer- « cée et assez développée; ce qui se fait par le moyen « de la société et des différents secours qui se trou- « vent dans la société ; secours que ne peut assurément « avoir celui qui vit et grandit hors de la société. » C’est-à-dire qu’il parle de l’homme ordinaire, élevé dans la société ; et qu’il prouve, précisément contre les traditionalistes, que cet homme peut découvrir par sa raison plusieurs vérités de l’ordre moral et religieux, sans qu’elles lui soient enseignées par d’aqtres. Quant à l’homme élevé dans les bois, il accordera tout ce qu’on voudra, ou plutôt il ne l’examinera pas, parce que ce n’est pas sa thèse.

l< L’homme né dans les forêts, dit-il, faute de cet

« exercice et de ce développement, non-seulement n’ar- « riverait pas à la connaissance de Dieu, s’il faut être « liberal jusqu’à ce point avec nos adversaires, mais en- « core il n'aurait ni la connaissance ni l’usage des choses « utiles aux commodités de la vie. Or, on ne niera pas « cependant que la raison puisse connaître ces der- « niéres choses par elle seule ; donc cet exemple de « l'homme sauvage prouve trop, et par conséquent ne « prouve rien » contre ma thèse.

Par où l’on voit qu’il ne refuse point positivement à l'homme sauvage toute idée de Dieu; à plus forte raison ne lui refilse-t-il pas toute espèce d’idée et de pensée. Il ne veut pas en parler, comme il le déclare formellement ; sa thèse est uniquement de prouvor que l’homme, , une fols capable de raisonner et arrivé par les moyens ordinaires a un développement intellectuel suffisant, peut découvrir par lui seul les premières vérités morales et religieuses, sans les recevoir de la société. Et si les adversaires lui soutiennent qu’un individu isolé depuis sa naissance ne pourrait avoir ce degré suffisant de développement intellectuel, il leur abandonne cette hypothèse, Sans l’admettre lui-même , se bornant à dire que ce n’est pas là sa thèse.

Voilà comme le théologien romain est traditionaliste '.

§ II. — Les preuves du nouveau système. — Preuves de raisonnement.

Dah3 le nouveàù système, l’homme ne peut recevoir sèS premières idées ét ses premières connaissances que

1 Le R. P. Perame nous autorise à publier que oet exposé qu’on vient de lire est l’expression vraie de sa pensée.

de l’enseignement social; pour percevoir la vérité, il a besoin qu’un autre la lui montre, la lui nomme. Que Pâme de l’enfant qui vient au monde renferme des idées innées, ou qu’elle soit une table rase, son intelligence ne voit rien, ne perçoit rien;- il y a ténèbres absolues, repos complet, et jamais par elle seule elle ne sortirait de ce repos ou de ces ténèbres. L’intelligence est une force réelle, une faculté active , mais qui, pour entrer en exercice, attend une impulsion du dehors. Pas plus pour elle, ajoute-t-on, que pour toute autre force créée, il n’y a d’acte purement spontané ; et si le principe actif est en elle, l’excitation lui vient du dehors. Toute action est en même temps une réaction.

« Si quelque chose, dit M. de Bonald, pouvait nous « donner une idée de mouvement spontané, ce serait « peut-être notre pénsée qui semble naître dans notre « esprit d’elle-même et indépendamment de notre vo- « lonté ; et cependant notre pensée elle-même n’est pas « plus spontanée que nos actions ; et comme nos mou- « Vemenls, même les moins délibérés, ont toujours quel- « que cause en nous ou hors de nous qui donne l’im- « pulsion à nos muscles, notre pensée aussi, même « la plus involontaire , est toujours déterminée par « quelque expression entendue ou rappelée, par quelque « sensation actuelle ou précédente'. » L’enfant, pour percevoir les objets physiques qui l’entourent, est averti par la présence de ces objets et par leur action sur ses sens, c’est-à-dire parla sensation. Mais pour percevoir l’insensible et l’intellectuel, il faut une expression entendue, un signe ou un enseignement extérieur. Sans cette influence étrangère, l’intelligence ne peut s’ouvrir

1 Recherches phil., II, p. 297.

à la vérité, pas plus que le germe, sans une influence étrangère, ne peut se développer. C’est une loi de la nature universelle : aucune vie finie ne commence d'elle-même et ne se développe que sous les conditions extérieures que requiert sa nature. Or, c’est la parole qui féconde l’intelligence, qui engendre la pensée dans l’intelligence, condamnée à rester à jamais stérile, sans l'accomplissement de cette mystérieuse fécondation. Veut-on un autre exemple? Le fluide lumineux est répandu dans tout l’espace, mais à l’état latent, et, pour nous, comme s’il n’était pas. Pour dégager la lumière et la faire briller à nos yeux, il faut l’ébranlement, il faut les vibrations des rayons solaires. De même, il existe dans l’âme de l’enfant une lumière intellectuelle, mais à l’état latent; pour la rendre sensible à l’esprit, il faut l'ébranlement de la parole et de l’enseignement.

Ainsi la vie intellectuelle est communiquée à l’enfant, comme la vie animale, par le moyeu de la société. Telle est la doctrine nouvelle. Mais comment la prouvet-on? Par des affirmations, par des comparaisons prises dans la nature physique et des analogies plus ou moins ingénieuses. Dans un siècle comme le nôtre, il est facile de prévoir la puissance de ces sortes d’arguments. Aujourd’hui, sur beaucoup d’esprits, une métaphore brillante a bien plus de force qu’un raisonnement solide. Ne serait-ce point le cas, cependant, de se demander, en pareille matière, ce que prouve une métaphore ? Qui nous dira que tout se passe dans la nature spirituelle comme dans la nature sensible; et que la production de la pensée s’opère exactement comme celle de la lumière, de la plante ou de l’animal?

Tous les penseurs elles philosophes qui nous précédèrent, avaient observé, étudié la nature, la vie et la lu-

inière, non moins que l’intelligence de l’homme. Mais ils n’avaient jamais songé à inférer, de ces lois diverses du monde physique, la nécessité d’une excitation extérieure par l’enseignement pour la naissance de la pensée. Si la théorie nouvelle avait quelque fondement, ils l’auraient aperçu sans doute aussi facilement que les écrivains de nos jours. Mais loin de l’admettre et de s’y arrêter, ils ont donné, de cette origine, des explications qui renversent d’avance toutes celles de la nouvelle école.

Les uns ont cru et affirmé que l’âme pense spontanément, toujours et essentiellement, depuis le moment même de sa création. Ils ont dit que si elle ne pensait pas d’elle-môme, si elle ne pensait pas toujours, elle ne penserait jamais, et ne pourrait jamais penser. Certes, les nombreux et illustres partisans de l’idée innée, dans les temps passés et dans les temps présents, sont une autorité que ne peut aucunement mépriser l’école traditionaliste.

Les autres n’ont vu dans l’âme de l’enfant qu’une table rase, ou du moins absence complète de pensée, de perception et de connaissance. Pour que l’enfant commence à penser, et que son intelligence entre en exercice, ils ont cru, comme les traditionalistes, à la nécessité d’une excitation externe, et ils ont dit avec saint Thomas : Omnis nostra vognitio à sensu initium habet'. Mais cette excitation externe que demandent tous les partisans de cette grande opinion philosophique, est-ce la môme que celle dont vient nous parler la nouvelle école? Nullement. Les traditionalistes, en admettant que la présence des corps ou la sensation suffit

pour donner à l’enfant l’idée particulière de chaque objet sensible, prétendent que pour lui donner après cela des idées abstraites, générales ou intellectuelles, il faut l’enseignement par la parole ou par des signes quelconques. Tandis que, suivant la grande école péripatéticienne, l’esprit de l’enfant ayant reçu, par la sensation, les images des objets sensibles, produit par lui-même et par lui seul, des abstractions, des idées générales et intellectuelles. C’est la fonction propre qu’ils assignent à l'intellect agissant. Ainsi, d’un côté , saint Thomas et les péripatéliciens attribuent à l’activité intellectuelle, intellectus agens, et seulement à l’activité intellectuelle, la formation ou la naissance des premières idées générales et universelles; et les traditionalistes nient formellement, que cette activité de l’esprit suffise pour une telle opération ; ils exigent le secours indispensable de l’enseignement extérieur, et la transmission traditionnelle de ces idées et de ces connaissances. Peut-on concevoir, entre deux théories, une contradiction plus manifeste ? Et imagine-t-on que la nouvelle école veuille s’autoriser de saint Thomas et des péripatéliciens, en citant leurs paroles et en se retranchant derrière leur doctrine?

Mais ils ont à leur disposition d’autres ressources, pour établir celte nécessité de la transmission de la pensée par l’enseignement traditionnel. C’est d’abord l’impossibilité de penser sans mots ou sans expressions reçues.

L’impossibilité de penser sans parole, voilà le pivot du nouveau système, le grand principe du traditionalisme. C’est pour toute l’école, un axiome des temps modernes, apporté au monde par le Maître. « La mé- « taphysique moderne, a-t-il dit, en parlant de sa pro- « pre métaphysique; la métaphysique moderne a fait

« un grand pas en prouvant que l’homme a besoin de « signes ou mots pour penser comme pour parler; « c’est-à dire que l’homme pense sa parole avant de parti 1er sa pensée'. »

L'homme pense sa parole avant de parler sa pensée : phrase sacramentelle, dans laquelle M. de Bonald a voulu résumer toute sa philosophie, afin de la transmettre plus sûrement, ainsi condensée, à la postérité. Aussi toutes les fois que l’occasion se présente, et elle se présente souvent, n’oublie-t-il jamais de rappeler cette formule sacrée’.

Ne sera-ce point de notre part une trop grande témérité d’examiner de près le sens de celle proposition , de chercher h comprendre le célèbre axiome et de le soumettre à l’analyse, non comme une phrase vulgaire, mais comme une sentence doctrinale dont nous sommes désireux de saisir la portée? Ceux qui ont adopté cet axiome, et le répètent sur l’autorité d’une parole vénérée, le comprennent sans doute complètement; qu’il nous soit permis d’avouer que nous avons fait pour cela de longs efforts, sans pouvoir nous répondre jusqu’à présent d’avoir pleinement réussi.

L’homme pense sa parole avant de parler sa pensée. 0ue signifie en cet endroit penser? que signifie parole? Penser veut dire, généralement, exercer son esprit à quelque chose, porter son attention sur cette chose. Parole ne peut signifier ici que : mot articulé ou imaginé, signe ou expression de la pensée. — Avant de parler sa pensée : c’est-à-dire, il nous semble, avant

1 Essai, p. M.

* Ibid., p. ïoO. — Législ. primât., 1, p. 35, 825. — Da Divorce, p. 86. — Recherches phil ., I, p, 289, et dans le dernier de ses ouvrages : Principe co nstit. de la soc., p. 39, etc., etc.

d’exprimer au dehors, par le son articulé ou tout autre signe, la pensée intérieure. Ce qui, en définitive, reviendrait à dire : l’homme, avant de prononcer une pétrole, a dans l'esprit cette parole ; ou encore : il connaît une expression avant de l’émettre au dehors. Mais ce sens nous paraît tellement vrai, et appartient à un genre de vérité si connu, qu’on hésite à l’attribuer au génie de M. de Bonald, malgré plusieurs passages qui semblent l’indiquer. Nous aimons mieux avouer que nous ne comprenons pas.

L’homme pense sa parole avant de parler sa pensée. Peut-être l’auteur a-t-il voulu dire : l’homme pense par sa parole, par la parole reçue ; il pense à l’objet de son idée par le moyen d’une parole intérieure, imaginée ; puis il exprime au dehors celte pensée en articulant cette parole. Ceci pourrait s’expliquer dans le nouveau système, jet c’est là peut-être ce qu’il a voulu dire ; mais certainement il ne l’a pas dit dans cette formule que nous examinons. Pourquoi ne l’a-t-il pas dit? 11 avait ses raisons, que nous ne pouvons comprendre. Il a . constamment dit : l’homme pense sa parole avant de parler sa pensée ; ou encore : l’homme ne peut parler sa pensée sans penser sa parole. Loin de nous de soupçonner ou de dire que ce fameux axiome puisse avoir été, pour ses nombreux admirateurs , une mystification ; nous disons seulement qu’il est, pour nous personnellement, une énigme impénétrable.

Nous comprenons si peu cet axiome, tel qu’on nous le donne, que nous le comprendrions mieux peut-être, nous le trouverions plus conforme et plus adapté à l’esprit du nouveau système, s’il était entièrement retourné, et si l’on disait, par exemple : L’homme parle sa pensée (intérieurement) avant de penser sa parole. Car, dans ce

système, c’est la parole qui, venant du dehors et tombant dans l’esprit de celui qui entend, y produit la pensée ; logiquement, la parole est donc dans l’esprit avant la pensée qu’elley produit ; et, logiquement, l’esprit parle avant de penser. Mais les partisans du système ne disent pas cela ; et nous les en félicitons. Que signifie ce qu’ils disent? nous l’ignorons ; et leur axiome reste pour nous incompréhensible.

Quoi qu’il en soit de cet axiome et du sens qu’il peut avoir, s’il en a un , voyons la portée qu’il a , dans l’in— .tentionde l’auteur. Il le reproduit en divers endroits comme un principe propre à engendrer des conséquences très-distinctes. Quelquefois il le donne pour montrer l’impossibilité d’avoir aucune pensée sans son expression, mot ou signe quelconque : « Nous ne pou- « vons penser, dit-il, sans parler en nous-mêmes, c’est- « à-dire sans attacher des paroles à nos pensées ; vérité « fondamentale de l’être social , que j’ai rendue d’une « manière abrégée lorsque j’ai dit : que l'être intelligent « pensait sa parole avant de parler sa pensée *... Penser « est parler intérieurement. Il faut des signes pour pen- « ser, parce qu’il en faut pour parler; et l’on peut dire,

« en se résumant, que l’homme pense sa parole avant de « parler sa pensée, et exprime sa pensée pour lui-même »

« avant de l’exprimer pour les autres *. »

D’autres fois, il donne cet axiome comme « la preuve « métaphysique, évidente, de l’impossibilité de l’inven- « lion de la parole par les hommes, qui, sans parole on « sans expression, n’auraient pas pu avoir même la peu- «< sée de l’invention... Cette preuve n’est autre chose

* Ou Divorce, p. 86. Cf. Législ. primit., 1, p. 325.

fl*' •

« que l’évidente nécessité de la parole mentale ou in- « lérieure pour s’exprimer à soi-mème ou se rendre « sensible sa propre pensée], et de la parole vocale « ou extérieure pour l’exprimer et la rendre sensible « pour les autres; et, comme je l’ai dit, sous une forme << plus abrégée, la nécessité d e penser sa parole avant de « parler sa pensée1. » En certains endroits même il fait jaillir de son grand principe les deux conséquences à la (ois : u La solution du problème de l’intelligence (de « l'origine de la pensée) peut être présentée, dit-il, sous « cette formule : Il est nécessaire que l'homme pense sa « parole avant de parler sa pensée. Ce qui veut dire qu’il « est nécessaire que l’homme sache la parole avant de « parler, proposition évidente (oui, et même un peu « plus que cela peut-être), et qui exclut toute idée d’in- « vention de la parole par l’homme »

Nous examinerons plus loin cette impossibilité de l’invention du langage, et nous verrons d’ou elle ressort. A présent, nous disons que l’impossibilité d’avoir aucune pensée sans parole ou sans expression, n’est nullement prouvée par le célèbre axiome. Car , eût-il , un sens réel, un sens conforme à la thèse nouvelle, il S’agirait précisément de le prouver lui-même; puisque, pris dans ce sens , il n’est autre chose que la question débattue; il n’est que l’expression et l’aftirmaliQU sans preuve du nouveau système, Or, un système ne peut être prouvé par une affirmation gratuite , encore moins par la question elle-même.

Voyons donc sur quoi peut être fondée cette nécessité absolue de la parole pour penser. Nous tenons à le pro-

1 Principe constit. de lu soc., p. 38, 39. Cf. Essai, p. 49, 50.

1 Léytsl. primit., 1, p. 55.

fesser hautement : nous sommes loin, très-loin de méconnaître l’importance du langage, non-seulement pour l’échange de nos pensées avec nos semblables, mais pour les opérations les plus solitaires de notre esprit. Nous pouvons, à la vue d’un objet sensible, en concevoir l’idée ; nous pouvons conserver cette idée et la rappeler, au besoin, à notre souvenir. Là n’est pas la nécessité des mots ou des signes. Mais lorsqu’il s’agit d’abstraire les qualités diverses des chqses, de les considérer à part et indépendamment des objets perçus ; de comparer ces objets, de. recueilli rieurs ressemblances et leurs différences, leurs innombrables rapports et tous les phénomènes de cause et d’effet ; lorsqu’il s’agit de combiner à l’infini ces rapports et ces phénomènes, et de former d’une manière quelconque des idées abstraites, générales , insensibles ; lorsqu’il s’agit surtout de conserver et de fixer sous le regard de l’esprit ces idées si mobiles et si fugitives; de les préciser et de les classer, pour empêcher qu’elles ne s’effacent, ou qu’elles ne se confondent; pour être en état de les rappeler à volonté, de manière que chacune d’elles se présente toujours la même et sous le même aspect ; alors on sent de quel secours, de quelle nécessité sont les mots et les expressions. Sans un signe particulier, attaché à chaque idée, en quelque sorte comme une étiquette, pour la déterminer et la caractériser, tout ce monde d’idées subtiles, légères, indécises, flotterait dans l'esprit, tourbillonnerait, s’évanouirait comme les atomes dans l’espace.

Mais conclure de là qu’aucune idée ne peut jamais précéder le mot dans l’esprit ; que sa présence , même momentanée, y est impossible avant celle du mol, est une autre exagération non moins insoutenable, et que ne fera jamais accepter la nouvelle école.

Les écrivains de cette école auront beau répéter que l’idée, la perception ou la pensée étant une opération humaine, doit participer à la fois de l’àme et du corps, de l’esprit et des sens; et que, par conséquent, dans sa formation doivent entrer au même titre l’élément intellectuel et l’élément sensible. Nous pouvons leur accorder le principe et la conséquence, sans qu’il en résulte rien pour leur thèse. Sans doute, le signe est chose sensible, et entre dans l’esprit par les sens ; mais il en est de même, apparemment, de toute sensation, de toute image sensible. Quand donc toute pensée demanderait, pour sa formation, la participation des sens, il ne s’ensuivrait rien pour la nécessité du signe.

Les philosophes, en effet, et entre autres saint Thomas, ont remarqué qu’à chacune de nos idées, même la plus abstraite et la plus métaphysique, se joint toujours, involontairement, mais immanquablement, l’image d’une chose sensible ; laquelle toutefois nous ne confondons point avec elle. Nous ne pensons point à la blancheur ou à la rondeur en général sans imaginer un nombre quelconque d’objets de cette couleur ou de cette forme. Dans la vertu, nous contemplons sa beauté; et dans le vice , sa laideur. Nous concevons une âme, un esprit, sous l’image d’un souffle, d’une substance légère, transparente ; et Dieu sous les traits de quelque personnage auguste, etc., etc. Nous savons tous distinguer l’image de l’idée pure qui lui correspond; mais elle est là, invariablement, soit pour lui donner naissance et servir de degré à l’esprit pour s’élever jusqu’à elle, suivant un grand nombre de philosophes; soit pour la rendre sensible à la conscience ou lui servir de terme de comparaison. Impossibile est, dit saint Thomas, intellectum aliquid intelliqere in actu, nisi convertendo se ad

phantasmata Nihil est in intellectu quod non fuerit in sensu, disait toute l’école.

Chaque idée intellectuelle a donc son image sensible, distincte d’elle, quoiqu’elle lui corresponde invariablement. Mais cette image, nécessaire à l’idée, est-elle dans le mot, est-elle tirée du mot? Nullement. C’est une erreur de croire que le mot soit l’image de l’idée,* ou l’image de l’objet. Quel rapport de ressemblance y a-til entre le mot -Dieu et son être infini ou l’idée que j’en ai. Le mot est le signe et de l’objet et de l’idée, il n’en est pas l’image, ni la ressemblance. Il représente l’idée, il représente l’objet et le rappelle à l’esprit ; non parce qu’il lui est semblable, mais parce que nous sommes convenus de les lier l’un à l’autre, et que, par suite de l’habitude, ils ne se présentent plus l’un sans l’autre.

« Comme nous ne pourrions jamais, dit encore M. de « Bonald, connaître les traits de notre visage si nous « n’en voyions l’image ou l’expression dans un miroir « ou dans tout autre objet qui les réfléchit; ainsi nous « ne parviendrons jamais à connaître les opérations di- « verses de notre âme, si nous ne les observons dans « leur expression, c’est-à-dire dans le mode par lequel « elles se rendent sensibles, et manifestent au dehors « leur existence*... L’âme ne peut pas plus se penser « sans un moyen qui la rend sensible et en quelque « sorte extérieure, que l’œil ne peut se voir ou le corps « se peser sans des moyens extrinsèques, et sans pren- « dre au dehors des points d’appui \ » Il y a bien , ajoute-l-on, une lumière dans l'aine; mais il en est de

* Recherches phil., I, p. 343.

» Uni.

cette lumière intellectuelle comme de la lumière physique, répandue dans l’espace ; pour qu’elle soit visible, il faut qu’elle soit réfléchie par quelque objet sensible. L’objet sensible où vient se réfléchir notre lumière intellectuelle, est le mot ou la parole. C’est dans ce reflet, et uniquement dans ce reflet, qu’il nous est donné de contempler notre pensée et l’objet de notre pensée.

Et c’est ainsi , dirons-nous à notre tour, que la métaphore, en métaphysique, est propre à faire illusion, à égarer l’esprit par de vaines analogies. Où a-t-on pris que notre pensée ne puisse être perceptible pour nous, jusqu’à ce qu’elle soit réfléchie par le mot, comme le rayon solaire se réfléchit sur les corps avant de frapper notre œil? Où a-t-on pris surtout que nous ne puissions saisir l’objet môme de la pensée que dans le mot ou dans le nom? Et n’est-ce point ici un nouveau genre de nominalisme inconnu à toute l’école? L’objet de notre pensée n’aurait-il donc de réalité que dans le mot? ou, s’il a une réalité propre, comment la connaissez-vous, ne regardant et ne voyant que le mot?

On nous répété sans lin que la pensée sans l’expression reste vague, indéterminée, insaisissable; l’àme ne pouvant saisir que des faits de l’esprit formels et distincts. L’idée des objets sensibles, dit-on, est déterminée dans l’esprit par l'image reçue de ces mêmes objets; mais les idées rationnelles, ou métaphysiques, ne peuvent l'être que par le signe. Enün, la pensée n’a de forme que pur le mol; donc, l’âme ne pense qu’à l’aide du mot.

Se comprend-on, quand on se livre à ces beaux raisonnements? Quoi donc? y aurait-il dans l’âme, en attendant le mot ou le signe, une pensée vague, qui ne serait déterminée à rien , jusqu’à ce que le mot vienne l’appliquer à un objet propre? Mais qu’est-elle donc cette

pensée indéterminée, cette pensée sans objet, on cette pensée ayant un objet dont le caractère, la forme et l’étendue restent ignorés ? Comment ne voit-on pas, au contraire, que nécessairement, essentiellement, l’esprit doit connaître et distinguer l’objet de sa pensée, doit avoir présente la forme de sa pensée, avant de lui appliquer le mol qu’il lui destine? autrement, comment pourrait-il savoir si ce mot convient ou ne convieut pas à l’objet, à la pensée et à sa forme exacte?

Mais pour forcer notre conviction sur ce point, on fait appel à l’expérience ; et l’on nous dit, avec une assurance qui n’attend point de réplique : Ce que nous soutenons là est un fait, on ne pense pas sans mots. Vous arrive-t-il jamais d’avoir dans l’esprit une pensée , une idée abstraite ou spirituelle sans avoir en même temps présent à l’esprit le mot qui l’exprime? Essayez donc d’avoir une idée sans avoir le mot. « Philosophes , es- « sayez de réfléchir, de comparer, de juger, sans avoir « présents et sensibles à l’esprit aucun mot, aucune pa- « rôle... Que se passe-t-il dans votre esprit, et qu’y « voyez-vous? Rien, absolument rien; et vous ne pou- « vez pas plus percevoir vos propres pensées, lors- « qu’elles s’appliquent à des objets incorporels, com- « parer les unes avec les autres, et juger entre elles, « sans des expressions qui vous les représentent, que « vous ne pouvez voir vos propres yeux, et prononcer « sur leur forme et leur couleur, sans un corps qui en « réfléchisse l’image '. »

Tel est l’argument triomphant que l’on répète en France depuis une trentaine d’années. Quelestl’hoinme, depuis cette époque, se livrant aux travaux de l’esprit.

* Recherches phil., 1, p. 139.

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qui n’ait reçu de quelque traditionaliste le défi de penser à une chose sans penser en môme temps au mot qui l’exprime? Quel est, parmi nous, celui qvi n’a pas essayé quelquefois de ce jeu philosophique, ét qui n’a pas cherché une idée sans mot; mais, bien entendu, sans y réussir? Car : « qu’est-ce qu’une idée, qu’un mol « pensé Que cherche notre esprit quand il cherche « une pensée? Le mol qui l’exprime, et pasautre chose. « Je veux représenter une certaine disposition de l’es- « prit dans la recherche de la vérité; habileté, curiosité, « pénétration , finesse, se présentent à moi; la pensée « qu’ils expriment n’est pas celle que je cherche (vous « la connaissez donc cette pensée que vous cherches; et « vous la connaissez sans avoir le mot qui lui convient), « parce qu’elle ne s’accorde pas avec ce qui précède et « avec- ce qui doit suivre ; je les rejette : sagacité s’offre « à mon esprit; ma pensée est trouvée (non, mais le « mot), elle n’attendait que son expression. — 146 « et 287 me présentent deux idées de nombre très-dis- « tinctes. J’en veux former une Seule idée, ou une idée « collective. Que fais-je pour la trouver, et pourquoi ne « l’ai-je pas aussitôt que je le veux? C’est que son ex- « pression me manque; je la cherche, je la trouve, et « j’ai l’idée demandée, 433, Tous les exemples peuvent « être réduits à ceux-là *. »

1 Recherches phil., II, p. 141.

* Législ. primit., I, p. 329, 330. Cf. Recherches phil., I, p. 380. — L’auteur cite dans le même sens une parole de Fontenelle, Sans indiquer 1 endroit où il l’a prise, et en fait l’épigraphe de ses llecherches phil. Voici cette épigraphe : Une vérité connue est une vérité nommée : Fontenelle. A la fin du même volume, page 420, il • cite autrement cette même parole : « Comme a dit très-bien Fone tenelle, une vérité est connue lorsi/uellc est nommée. » Nous accor-

Est-il constaté qu’il soit impossible à l’esprit humain d’avoir présente une idée sans avoir présent le mot qui l’exprime; de penser à un objet incorporel sans penser à l’expression qui lui correspond? Nous ne le croyons pas. Nous croyons plutôt, et nous pouvons affirmer que le contraire est vrai, constaté. Il n’y a que des observateurs superficiels ou illusionnés qui aient pu croire à cette impossibilité prétendue.

Nous le disions dès le début de cette controverse philosophique : « On en appelle à notre expérience journalière : nous arrive-t-il jamais d’avoir une idée sans avoir présente son expression? Mais vraiment, il nous semble que cela arrive. Est-ce qu’il n’arrive jamais au poète, au philosophe , au contemplatif , de rester muets devant leur pensée, sans trouver de parole humaine pour la rendre? N’a-l-on jamais entendu parler de cette agonie d’impuissance que souffre l’artiste en présence de son idéal, faute (l’expression qui en approche? Si les traditionalistes n’ont pas connu ce phénômène psychologique, que dire de leur philosophie? et s’ils le connaissent, que dire encore 1 ? »

11 serait bien étonnant que des hommes qui écrivent depuis tant d’années, aient ignoré ce phénomène. Us ont médité, travaillé et rédigé bien des pages laborieuses; hé bien! il leur est arrivé, sans doute, comme il arrive à tout homme livré au rude labeur de la com-

donsceci; mais il ne s'ensuit aucunement qu’une vérité n’est connue que lorsqu’elle est nommée. Enfin, dans le dernier ouvrage de M. de Bonald, Principe ronstit. de la soc., p. 184, la même parole de Fontenelle devient celle-ci : Une vérité nommée est une vérité ranime. Ce qui n’est plus du tout la même chose que l’épigraphe des Heeherelies : Une vérité connue est une vérité nommée.

1 Les Rationalistes et les Trad., p. 25.

position, d’avoir une conception, une idée claire, précise et fortement sentie, et de chercher une expression qui lui convînt; d’essayer un mot à cette idée, puis un autre, jusqu'à ce qu’ils en eussent trouvé un qui cadrât à peu prés avec elle, sans toujours s’adapter complètement à toutes ses faces, à tous ses aspects. Ne leur arrive-l-il même jamais, à ces écrivains laborieux, de se voir obligés, de guerre lasse et en dépit de la langue, de créer une expression nouvelle, tout exprès pour exprimer une idée qui les possède? Or, tout ce travail n’indique-t-il pas qu’ils ont l’idée avant d’avoir le mot, et qu’ils pensent; durant cet instant pénible, sans la présence du mot ou avant la présence du mot?

Non-seulement il vous arrive d’avoir des pensées dont vous n’avez aucun signe, aucune expression; mais pour les objets mêmes dont vous connaissez le mieux les expressions usuelles, vous pouvez y penser, y réfléchir et les méditer plus ou moins longtemps, sans penser au mot qui les nomme. Quand vous considérez l’âme humaine, que vous étudiez son union avec le corps, ses opérations, son action sur le cerveau et son influence sur tout l’organisme, etc., est-ce que vous pensez, durant tout ce temps, au mot àme ou anima? Lorsque vous méditez sur les trois personnes de la Trinité divine, sur leur distinction réelle et leurs relations ineffables; lorsque vous vous représentez l’éternité comme une durée dont vous n’apercevez ni le commencement ni la fin; l’immensité comme une étendue sans limites ; la justice infinie et l'infinie miséricorde, sous les traits d’un visage implacable ou plein de mansuétude, etc., est-ce que vous pensez alors aux mots latins ou français, aux termes qui vous ont peut-être appris ces choses?

Non; et il en peut être de même de toutes les choses qui sont l’objet do la pensée humaine.

Les nombres, les quantités numériques , pour peu qu'elles soient élevées, semblent offrir plus de difficulté. Comment penser au nombre 433, par exemple, sans l’aide et la présence de ce chiffre? Nous concevons que M. de Bonald ait choisi cet exemple pour faire passer son système : ne semble-t-il pas d’abord que les noms de nombre ou les chiffres soient nécessaires pour penser aux quantités numériques qu’ils expriment?

Mais si cela était vrai pour les nombres, cela serait vrai nécessairement pour tous les nombres, quelle que soit leur quantité. Or, pour penser à deux, par exemple, pour vous représenter deux objets, quatre objets quelconques, ou bien le nombre 2 ou 4 en général, est-cc que vous pensez nécessairement au nom ou au chiffre qui les exprime ? Non, sans doute. Or, ce que vous pouvez pour 2, pour 4, pour 10, vous le pouvez pour un nombre plus élevé, bien que pour y parvenir, il soit besoin de plus de temps et de travail1.

I! est vrai que, sans le chiffre ou le mot, vous aurez beaucoup plus de peine à préciser le nombre dans votre esprit et à vous le rappeler exactement, pour peu qu’il soit élevé; mais cette difficulté, très-réelle

1 Vous voulez , par exemple, vous représenter la quantité 433 sans vous aider du chiffre : comprenez d'abord de quoi il s’agit, et vous verrez que l’on peut se représenter en elles-mêmes 3 unités, puis 3 dizaines, et enfin 4 centaines, qui ne sont que des dizaines de dizaines. Et l’on aura ainsi la quantité 433 ; avec beaucoup de temps, comme on voit, et en passant successivement par tous les degrés dont cette quantité se compose ; ce qui nous montre de quelle immense utilité nous sont les chiffres et les mois, mais ue noua montre pas que sans eux rien n’est possible.

pour les nombres élevés, ne prouve pas l’impossibilité, sans le mot, d’avoir l’idée d’un nombre, même peu élevé.

On peut donc croire qu’il n’est point d’objet auquel il ne soit possible de penser, sans penser en même temps au nom qu’il porte dans nos langues; et de plus qu’il y a des objets et des idées auxquels nous pensons forcément sans penser au mot, par ce motif que nous ne connaissons pas encore le mot et que nous le cherchons. Chacun pourra se convaincre de cela, en s’interrogeant et en s’observant soi-même ; et vraiment il est inexplicable que depuis trente ans qu’on s’observe et qu’on s'interroge sur ce point, tant de personnes se soient si gratuitement illusionnées. D’où vient cela? En voici la cause, croyons-nous. On vous dit dans votre cabinet, dans un salon, au milieu d’un cercle nombreux: essayez de penser à une chose, .sans avoir le nom de cette chose, sans penser au mot. Et l’on s’y met consciencieusement : âme... mais voilà le mot; Dieu... encore le mot; vertu... toujours le mot. Toujours le mot sc présente avec la chose; et l'on conclut : donc il est impossible de penser à une chose sans penser au mot. Quand on s'y prend de la sorte, nous le croyons facilement. Vous prenez une chose, dont vous connaissez parfaitement le nom, et non-seulement vous pensez à celle chose, mais en même temps vous examinez si vous pensez ou non au mol qui l’exprime ; il est immanquable qu’alors même et immédiatement le mol se présente, et que vous pensiez au mot. Mais laissez là ce travail sur une pensée de cortimando : ainsi dirigé, il n’est qu’un jeu puéril. N’interrogez pas voire pensée présente, cette pensée que vous appelez à vous par son nom, et qui naturellement vous répond par son nom.

Interrogez votre souvenir, et demandez-vous s'il nevous est pas arrivé, dans un travail sérieux, solitaire et méditatif, de chercher une expression, un mot, pour une idée qui vous frappait vivement, et qui se présentait à votre esprit sans apporter son expression. Votre expérience vous répondra, surtout si vous êtes auteur. Demandez-vous encore si, dans vos religieuses et profondes méditations sur Dieu et ses perfections infinies, sur ses bienfaits et son amour pour l’homme, sur la véritable patrie et ses pures jouissances, etc., si, dans ce moment de bonheur silencieux, vous n’avez pas oublié complètement toute langue et tout idiome connu

* On nous raconte que l’hiver dernier, dans un salon du faubourg Saint-Cermain, la conversation étant venue à languir, on voulut parler, philosophie. Un abbé était présent. — Monsieur l’abbé, qu'y a-t-il présentement à l’ordre du jour, en philosophie? — Le traditionalisme, principalement. — Bon Dieu ! qu'est-ce que cela, le traditionalisme , et que prétend-il? — U prétend , et c’est son principe, qu'on ne peut penser sans parole. — Mais c'est absurde, le traditionalisme. — Eh bien, essayes donc de penser à une chose sans avoir le mot qui l'exprime... — Et voilà tout le monde à l’œuvre : Gloire... mais j’ai le mot. Droit... Voilà encoro le mqt. A 'Mme... mérite... devoir... décidément, c'est impossible. — Et tout le monde de répéter, après avoir essayé : C’est impossible. Une dame seule, nous assure-t-on, osa se hasarder à dire qu’il lui semblait que cela était possible. Un rire ironique lui arrive de tout ci’) té. — Eli bien, voyons, s’il vous plaît, à quoi vous pensez, sans avoir le mot. — D’abord, répondit-elle, si je vous le dis, j’aurai le mot; c’est évident. Mais ceci ne vous autorise pas â triompher. Je sais très-bien que souvent il m’est arrivé de penser à certains étals d’àmo, à certaines impressions ou dispositions d’esprit, sans savoir absolument comment les nommer. Et en ce moment même, que je sais très-bien le nom de l' étonnement , de la surprise, il me semble que je puis penser à ce sentiment , que je vois peint sur vos visages, en faisant abstraction du mot.

Oui, c’est indubitable ; on peut penser sans les mots. Si l’homme ne pensait que par les mots, et ne voyait dans sa pensée que ce qui est dans le mot, sa pensée ne s’étendrait jamais au delà du mot, et le mot exprimerait toujours complètement la pensée ; ce que l’expérience de chacun de nous contredit journellement. Si l’homme n’avait de pensées que par les mots, il n’y aurait jamais dans le monde plus de pensées que de mots ; l’homme aurait juste autant de pensées qu'il a appris de mots, et les langues humaines seraient la mesure rigoureuse de l’esprit humain. Et cependant, comme l’a observé un philosophe moderne : « La langue la « plus riche est encore pauvre lorsqu’on la compare à <• l’immense variété des conceptions humaines1. »

Sans doute, on s’aide des mots pour penser; et chacun pense dans la langue qu’il a apprise. Nous pensons en français, tandis que nos voisins pensent en anglais ; et cette habitude nous est devenue tellement naturelle, que si un Français, peu exercé dans l’anglais, veut parler ou écrire cette langue, il formulera d’abord sa pensée dans sa langue maternelle, puis la traduira dans l’autre. M. de Bonald voit encore, dans ce travail de traduction, une preuve de son système : « C’est, dit-il, « parce qu’il faut des expressions pour penser, comme « il en faut pour parler, qu’il est si difficile de parler « une langue étrangère et apprise, aussi couramment « et avec autant d'aisance et de grâce que la langue « maternelle qui nous est venue de l’éducation ; parce « qu’en général on parle moins facilement toute langue « dans laquelle on ne pense pas, et qu’alors le discours « écrit ou parlé se ressent généralement de la gêne

1 Th. Reid, Œuvres trad. par Jouffroy, t. V, p. 274.

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« d’une traduction1. » Cette gène ne vient donc pas de l’impossibilité de penser sans mots, puisqu’alors nous avons, pour penser, les mots de notre langue; elle vient plutôt de la difficulté de trouver les mots, pour exprimer notre pensée dans une langue étrangère.

Nous pensons, par habitude, avec les mots de notre langue; est-il permis d’en conclure qu’on ne puisse jamais penser sans mots. Nous pensons aussi avec les lettres, avec les mots écrits : Dieu, âme , vertu... Et nous ne serions pas surpris que quelque admirateur de l’Ecriture vînt nous défier, à son tour, de penser à Dieu, à la vertu... sans penser en môme temps 3ux mots écrits qui nous les représentent : vous arrive-t-il jamais de penser h Dieu, de penser à la vertu... sans lire ce mot en vous-même, sans l’écrire intérieurement ? Et ne pourrait-on pas dire aussi ; l’homme pense son écriture avant d’écrire sa pensée?... Le seul inconvénient est qu’un grand nombre de ceux qui pensent ou qui parlent ne connaissent ni lettres ni écriture.

Cette habitude et cette facilité de penser avec des mots font que dans nos méditations les plus solitaires nous employons les mots de notre langue, nous parlons intérieurement. L’âme qui s’épanche dans un commerce intime avec Dieu, emploie des mots pour lui parler, quoiqu’elle sache qu’avec Dieu il n’est pas besoin de mots. Que conclure de ces faits ? Rien autre chose, sinon que l'homme trouve dans la langue et dans les mots un moyen utile pour préciser et caractériser ses pensées, pour frapper en quelque sorte chacune d’elles et se la rendre plus sensible. Ce langage intérieur va même quelquefois, par la vivacité du senti-

1 Reeherekes phil., II, p. 81.

menl et par l’habitude, jusqu’à s’exprimer au dehors, en paroles, en gestes, en soupirs , dans la solitude la plus complète. Et ce fait a toujours, dans la disposition de la personne, la même cause, savoir, la vivacité du sentiment; et sert à la même fin, l’accentuation plus forte de la pensée'.

Nous avons donc un langage intérieur et un langage extérieur. Celui-ci ne peut exister sans celui-là, puisque,

1 Qui de nous n’a remarqué quelquefois certaines personnes , tout entières à leur propre pensée, à leur ressontiment, A leur rêve de vengeance, ou d’agrandissement et d’élévation, gesticuler, parler, menacer, commander, etc... comme si elles étaient entendues. — Un instituteur de sourds-muets nous a raconté qu’il observait un jour un de ces enfants, dans un lieu solitaire, où il se croyait absolument seul. 11 avait l’air méditatif, vivement préoccupé de certaine difficulté. Quel no fut pas son étonnement de lui voir faire quelques gestes mimiques très-expressifs, par lesquels sans doute il s’exprimait h lui-même sa propre pensée ! — 11 ne faudrait pas en conclure que, d’après ces instituteurs, le sourd-muet ne pense qu'avec les signes et par le moyen des signes. Tous, au contraire, dans leurs entretiens comme dans leurs livres, répètent que dans une foule de cas l’idée précède le signe, est indépendante du signe. M. de Gérando, après avoir dit que le sourd-muet invente des signes pour ses idées, continue : # Le « sourd-muet a cependant des idées pour lesquelles il n’a pas « institué de signes spéciaux dans son langage... Cette assertion « peut étonner au premidr abord ; elle est cependant très-vraie, a Dans un tableau sensible, dans un événement qui se passe sous « ses yeux, le sourd-muet aperçoit les mêmes circonstances, les « mêmes rapports que nous ; il ne donne des noms (signes) qu’â « celles dont il a besoin d’entretenir les autres hommes. » fte l'Edw. des sourds-muets, ch. tv, p. 84. — Un des instituteurs les plus distingués de Paris nous disait avoir souvent constaté qu'un enfant avait eu antérieurement des idées pour lesquelles il n’avait eu longtemps ni signes ni expressions. — Cf. Bébian, Journal des sourds-muets, p. 22, 23, 24, et Essai sur les sourds-muets, p. 23.

suivant la juste observation de M. Bonald*« il n’en est « que la répétition et, pour ainsi dire, l’écho » Le langage intérieur, au contraire, peut exister sans le langage extérieur, puisque nous pouvons prononcer les mots en nous-mêmes, sans les proférer au dehors. Quand nous formons en nous-mêmes ce langage purement intérieur, cela prouve bien qu’alors nous pensons à l’aide des mots, et qu’en pensant nous nous parlons à nous-mêmes; mais cela ne prouve pas que nous ne puissions jamais penser sans cette parole intérieure. Voilà ce qu’il faut bien distinguer.

Mais cette parole intérieure, cette prononciation au dedans de nous-mêmes , est-ce là le Xoyoç des anciens, et le verbum mentis des théologiens et des philosophes catholiques. Les traditionalistes auraient intérêt à le faire croire; parce que leXoyoç et le verbe mental étant essentiels à la pensée, il s’ensuivrait que la pensée ne peut exister sans la parole. Mais c’est confondre les choses les plus distinctes et dénaturer étrangement la doctrine des philosophes et. des théologiens. Suivant cette doctrine, le verbe mental n’est point une parole prononcée intérieurement; c’est la conception même de l’esprit, l’acte de l’intelligence, aussi dictincl de la prononciation intérieure que de la prononciation extérieure. « Ce qu’on appelle proprement verbe intérieur, « dit saint Thomas, n’est autre chose que ce que l’intel- « ligence forme par son acte même... Ce qui est ainsi « formé et comme exprimé par l’opération de l’intelli- « genre, est ensuite représenté par le signe extérieur « de la voix*. » Saint Augustin dit dans le même sens :

1 Législ. primit., 1, p. 36.

1 De Diff. Verbi die. et hum.

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